‹ Études d'histoire moderneChapitre 7 sur 27 · MIS · texte numérisé non relu

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les de la mer d'Ionie, i Chypre ou1 dans la Gèle. Qu'irons-nous faire chez ces peuples qui sont étrangers

- arts! Quand se dissipera l'ignorance de l'Europe sa milieu des guerres qui la divisent? Sur les ruines de Rome, qui fut elle-même barbare si on la compare à la I , vingt peuples se sont élevés; dans leurs langues les moins es on ne fait que retrouver les débris

tir l'idiome des Romains. »

1 h ce moment l'attention des étrangers fut distraite par l I - d'un voyageur qui descendait de la mon-

chantanl quelques-uns de ces vers de Dante depuis un siècle, l'instinct de l'admiration avait n adus familiers parmi les peuples d'Italie; il redisait ce début admirable du poète2: « La douce couleur du - tphir oriental, qui brillait dans la lumière d'un horizon limpide jusqu'au premier cercle des cieux, rendit à mes ds tous leurs plaisirs, sitôt que je fus sorti de cette | eur, qui m'avait contiistc les yeux et l'àme. » \ ces beaux vers, qui semblaient tout ensemble une iclion si heureuse et une si éclatante image du i< \, il des arts dans l'Occident , les Grecs fugitifs et les jeunes Italiens restèrent quelque temps muets d'admiration, a Croyez-vous, dit Médicis, que l'idiome capable

1 Voir, à la suite, note C.

1 « Dolce color d'oriental zaffiro

Che s' accoglieva nel serono aspelto Dell' acr puro , infino al primo giro , Agli ocohi miei ricorainciô diletto; Tosto eb'io usci fuor dell'aura moi ta, Cbe m'avea contristuti gli ocebi e'I pello. »

M LASCARK .

de tels accents soit peu préparé pour recevoir les nouvelles inspirations de la science des Grecs? Vous 1<; voyez, dans le chaos de nos mœurs encore barbares, un esprit sublime a fait entendre parmi nous ces chants presque divins. Que ne pourrions-nous pas, si les grands modèles et le beau génie de la Grèce venaient nous éclairer? »

Lascaris, qui connaissait Dante comme Homère, et dont l'esprit jugeait tout, parce qu'il pouvait tout comparer, saisit cette occasion d'expliquer l'erreur de Gémiste, et se tournant vers lui: « Vous avez entendu, dit-il , la réponse que les siècles font à votre système ; une ère nouvelle est née depuis longtemps pour l'esprit humain. Elle a sa religion, sa poésie, ses hautes vérités, ses croyances populaires ; elle peut recevoir encore des instructions et des modèles; mais elle ne peut s'enfoncer dans le passé qui n'est plus et se transformer en une autre époque. Dans nos jeux antiques, les coureurs ne s'arrêtaient pas au moment où ils venaient de saisir le flambeau sacré. Ils s'élançaient avec plus d'ardeur, et la flamme s'animait agitée dans leurs mains; c'est l'image de l'émulation qui doit exciter les peuples, dans la carrière des arts et de la vie sociale. L'ancien monde est fini; mais il régnera longtemps sur l'imagination des hommes par les monuments et les souvenirs qu'il a laissés. Nous serons les interprètes de cette savante antiquité; nous en publierons les merveilles; et, s'il se trouve dans la foule quelque heureux génie, sitôt qu'il aura été touché du souffle de nos paroles , il se sentira comme emporté au-dessus de ses contemporains et de

lui-même.— Nous avons déjà commencé ce grand oupril Médicis; partout dans l'Italie on s'occupe de rouiller les ruines, et de retrouver le génie des Romains de Médicis , mon père , est l'ami des sai grands frais les manuscrits les plus - - vaisseaux qui commercent dansla Perse, dans il gypte et dans l'Inde, en ont quelquefois rapporté des livres qu'il eslime plusque tousses trésors. Combien u'auia-t-il pas plus dejuieà vous accueillir! Nous sommes, au milieu de L'Italie, comme des enfants abandonnés qui i parmi les mines des palais de leurs aïeux. Montrez-nous l'usage des richesses que nous découvrons chaque jour, en nous apportant celles que vous possédez

l is< ai i- reprit alors : « Il ne s'agit pas pour vous de remontei vers les mœurs et les traditions des anciens Romains. Vous habitez l'Italie; mais vous êtes un peuple nouveau; vos pontifes et vos savants parlent l'ancienne langue de Home; mais tout est changé, excepté les mots dont irvent encore, et qui retentissent autour

d'eux, comme un stérile écho du passé. Au lieu de suivre servilement la trace des Latins, et d'être les copistes d'un peuple imitateur, allez droit à la source où puisèrent s grands hommes. L'ancienne Rome est tout ensemble trop près et trop loin de vous. Son génie vous accable; le nôtre doit vous inspirer. 11 y a dans les arts, comme dans la vie, une éternelle vérité et des formes 5. La vérité, c'est ce qui touche au fond du coeur de l'homme; le reste n'est qu'un vêtement qui change tison et suivant les caprices de l'usage. L'erreur

de l'enthousiasme, c'est de se passionner pour quelquesunes de ees formes changeantes et secondaires, et de les prendre pour la réalité même. — Je sais bien, ditBcmbo, que vous ne prétendez pas apporter avec vous le cortège des anciennes fables de la Grèce. Mais alors, de quoi nous servira de connaître le génie de vos aïeux qui vivaient sous des lois, des mœurs, un culte religieux si différents des nôtres? Célébrerons-nous, comme les Grecs, ces fêtes religieuses, où la poésie prodiguait sur la scène ses chefsd'œuvre admirés par vos pères? On joue quelquefois devant le peuple en Italie, et même dans les pays au delà des Alpes, les mystères de notre sainte religion ; mais les hommes savants regardent en pitié ces amusements grossiers. Comment pourrions-nous jamais égaler ces pompes de la Grèce païenne, dont nous voyons encore ici les vestiges? » En même temps, Bembo désignait de loin ces restes immenses d'un théâtre antique , encore admirés aujourd'hui près de Taurominium, assemblage de colonnes à demi brisées , vaste et magnifique enceinte , d'eu se découvraient en perspective, au fend delà scène, le rivage de la mer et les cimes de l'Etna : « Ah! je ne sais, dit Lascaris, si vous ferez renaître les merveilles du théâtre d'Athènes. 11 faudrait avoir vaincu les Barbares pour étaler, comme Eschyle, leur défaite sur la scène. Mais les grands ouvrages de la pensée n'ont pas besoin d'inspirer des imitateurs pour être utiles au genre humain. N'est-ce rien pour un peuple que de recevoir de semblables leçons? Combien ne doivent-elles pas polir les mœurs, élever les esprits, et répandre partout cette chaleur d'enthousiasme qui précède et qui prépare les créations du

n'espère pas que La Grè e se délivre aujourd'hui dea Bai bares par la vertu de ses souvenirs; mais si, quelque jour, elle peu! revivre, elle le devra sans doute à la civilisation et aux sciences dont elle a si longtemps gardé le dépôt. H n'y a dans le monde que deux puissances, la

1 1 la pensée; quelque inégale que paraisse d'abord la lutte entre ces deux puissances, la pensée triomphe toujours ; car elle u?e la force et transforme la barbarie. Que 1- s précieui écrits de nos grands hommes et de nos

soi< ni a voilà désormais le seul appui de

ipoir lointain de sa délivrance! »

En l'entretenant ainsi, Lascaris et ses amis retour-

t vers la ville, dans l'intention de hâter leur départ

l'Italie. Ils y trouvèrent des lettres venues de Rome, qui leui apportaient de bien faibles consolations. Le sort iyzance y semblait déjà prévu; et on attendait la nouvelle de l'asservissement de toute la Grèce. Bessarion ■Vi ivait à ses anciens compatriotes avec l'expression d'une \i de douleur, et cependant avec une sorte d'amertume, comme s'il n'eût pas encore oublié les querelles du concile de Florence. Il déplorait la ruine inévitable de Constantinople, le triomphe des Barbares, l'injure de toute la chrétienté. 11 annonçait que le pape Nicolas V avait armé des vaisseaux pour secourir l'empire grec; mais en même temps il laissait entrevoir combien l'obstination schismatique des Grecs avait blessé tous les cœurs zélés pour la vraie foi. « Vous l'avez voulu, écrivait-il, vous avez tenté Dieu ; vous avez mieux aimé périr par la main des Barbares, que de rétracter vos erreurs dans le sein de vos frères. Le souverain pontife a dit sur vous la parabole de

G8 LASCÀIUS.

l'Évangile : — Si le figuier ne porte pas de fruits d'ici à trois ans, il sera coupé dans sa racine, détruit, jeté au feu. — Voici la troisième année. » Toutefois, dans cette lettre adressée à Lascaris, Bessarion promettait à tous les Grecs l'appui généreux du souverain pontife, zélé protecteur des arts. Il pressait Lascaris de se rendre à Rome, et il terminait en disant que, pour lui, malgré les nombreux emplois et les légations importantes dont il était chargé, il ne négligeait pas les lettres et la philosophie grecques, et qu'il s'en occupait dans ses ambassades à la cour des princes. Une autre lettre de Bessarion s'adressait à son ancien maître, le savant Gémiste. Elle ne renfermait aucun reproche, aucune réflexion sur les erreurs imputées à ce zélé sectateur de Platon, c Puisqu'on vous bannit de la Grèce, disait Bessarion, venez à Rome; vous y trouverez un asile dans la bibliothèque du Vatican. » Le reste de la lettre touchait ta plusieurs points de la philosophie de Platon, dont le savant cardinal était fort préoccupé, et sur lesquels il consultait son ancien maître. A ces lettres était jointe une bulle de la cour de Rome1, en faveur du roi de Chypre. Bessarion l'envoyait comme une preuve de la sollicitude, que le souverain pontife avait gardée pour les chrétiens de l'Orient fidèles à l'Église romaine. Lascaris, en jetant les yeux sur cet unique secours que l'Occident donnait à la Grèce, remarqua la forme nouvelle et la régularité des caractères qui ne semblaient pas tracés à la main. « Quelle est,

1 Littcrx indulgentiarum iïicolai \\ Pont. Max,, pro rege Cypri date.

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dii-i! iture inusitée? Nous ne la connaissions

: • t nous ne l'avons jamais vue dans les lettres que nous rea vions quelquefois de l'Eglise de Hume. — répondit le messager du cardinal, une invention ■. qui vient d'être faite au delà des monts, • bel !• - Barbares, dans une ville de Germanie. Ils ont imaginé de fabriquer avec du bois et du plomb des caracquî se gravent sur le papier autant de fois qu'on le sait ces gens-là de magie et de commerce diabolique, mais bien à tort; car notre saint-père le pape :,iit venir quelques-uns de Mayence, pour écrire ainsi les breJ - i i les lettres nombreuses de la chambre apostolique. Déjà même, on commence à copier de cette manière de plus longs ouvrages. »

! ulait avidement ces détails, les yeux atla-

nte bulle, et comme saisi de surprise et de \h ! dit-il, heureux effort de l'industrie de l'homme, vérités nouvelles, sauvegarde immortelle des vériti > rtes! Tous ces trésors de la pensée que je

viens d'enlever aux flammes des Barbares sont désormais me contre le ravage du temps. On va les multiplier sans nombre; ils vont pénétrer dans tous les points de l'univers, et porter partout le nom et le génie de la . C'est aujourd'hui, qu'au milieu de l'accablement de nos malheurs, je vois avec certitude l'aurore d'une grande époque commencer pour le genre humain. » Le savant Gémiste, dont l'esprit vivait tout entier dans éditions et les images de la Grèce antique, paraissait nu donner que peu d'attention à ce discours. Bien que le caractère de son esprit fût l'enthousiasme, il ne savait

se passionner que pour ce qui n'était plus; ses espérances mémos n'étaient que des souvenirs. Mais les autres Grecs plus jeunes entrevoyaient toute la grandeur de ces nouvelles promesses. Médieis surtout en paraissait charmé; il tenait à la main une lettre de son père, et, la remettant à Lascaris : « Voyez, dit-il, Florence vous attend; elle veut disputer ta Rome la gloire de recueillir votre naufrage. » Voici quelques passages de celte lettre du grand Cosme de Médieis : « Les retours maritimes ont été très-favorables cette année, mon fils; nos derniers vaisseaux, venus d'Alexandrie et de Bassora, m'ont apporté beaucoup de tissus précieux, des parfums, des diamants, et plusieurs manuscrits en grec et en arabe que j'ai placés dans notre muséum ; mais ils annonçaient de bien tristes nouvelles sur Constantinople. Mahomet l'assiégeait de toutes parts; et déjà sans doute vous aurez appris, dans le lieu où vous êtes, lamine de cette malheureuse ville; on ne fera rien ici pour la secourir. Dieu et les princes chrétiens l'ont abandonnée. Le pape, quoique ami des sciences, n'a pu pardonner aux Grecs leur obstination dans le schisme. On parle cependant d'une nouvelle croisade; mais on ne s'accordera pas plus pour reconquérir Byzance qu'on ne s'est accordé pour la défendre. Faisons du moins tout ce qui est en notre pouvoir pour les malheureux fugitifs qui échapperont à ce désastre. J'envoie des vaisseaux, pour les recueillir sur toutes les mers de la Grèce. Toi surtout, mon fils, pendant ton voyage, si tu rencontres quelques-uns de ces Grecs illustres de Thessalonique ou de Byzance qui conservent tout le génie de l'antiquité, prodigue-leur tes soins. Ce sont

■ires et sacrés, mon fils; ramène-les avec toi dans notre patrie, dans notre maison; ta présence même en sera plus précieuse pour moi. Mon lils, servons Lires; embellissons Florence de toutes les richesses ivoir; c'est ainsi que nous mériterons d'être les premiers pai mi nus libres concitoyens. Nous ne sommes que des marchands, disent les Albizzi; mais favorisons les let- nie, plus que ne l'ont fait les rois. » Quelques de cette lettre annonçaient aussi la découverte que i ai venait de faire en Germanie. Cosme de Médicis paraissait en avoir saisi d'abord toute l'importance

« Je fais venir d'Allemagne, écrivait-il, cette merveilleuse invention; ne laissons aucun avantage à la cour de Kome. Qui sait les voies de la Providence? Peut-être cet art est-il un dédommagement du triomphe des Barbares dans l'Orient, b

Lascaris ne pouvait retenir ses larmes en lisant l'expression touchante de si nobles sentiments. « Ah! dit-il, dans l'excès de nos malheurs nous ne serons pas du moins des fugitifs importuns à ceux qui nous reçoivent! Si nous n'avons plus de terre natale à servir, nous pourrons encore bien mériter du genre humain. Allons répandre dans l'Italie ces nobles études, ces trésors de la pensée dont nous sommes dépositaires, et qui sont attendus avec une si généreuse impatience. Profitons de ces découvertes qui viennent d'éclore; peut-être bientôt un héritier des Césars de Byzance1 travaillera-t-il de ses mains à cette nouvelle industrie, qui doit perpétuer et

1 Voir, à la suite , la note D.

répandre les plus sublimes ouvrages de la raison et du génie. Nous vous suivons, cher Médicis, avec plus de confiance que n'en ont ordinairement des malheureux et des bannis! »

Lascaris désirait d'autant plus hâter le départ de ses compatriotes, que la défiance et l'aversion religieuse des Siciliens pour les Grecs semblaient chaque jour s'accroître. Quelque chose des singulières illusions de Gémiste s'était répandu au dehors, avec mille interprétations plus bizarres. Les matelots grecs, imbus de la haine aveugle des moines de Byzanee pour l'Église romaine, ne cachaient pas la répugnance que leur inspirait le culte des Latins, et répétaient, en les voyant, le nom injurieux iïazymites. Les Grecs n'avaient pas assisté aux prières de la liturgie romaine. Un bruit vague, une rumeur populaire les accusait d'impiété; on murmurait contre eux les mots d'infidèles et de schismatiques.

L'arrivée d'un martyr du christianisme oriental, de Marc Théodore, évoque d'Éphèse, fortifia ces bruits, loin de les détruire. Zélé pour les privilèges de l'Église grecque , il avait été le plus inflexible adversaire de la réunion proposée dans le concile de Florence ; son nom était chargé d'anathèmes par tous les docteurs de l'Église latine. Sa présence parut un sujet d'effroi dans le monastère, qui d'abord avait accueilli Lascaris. Échappé aux outrages des Turcs, et, malgré son dédain de la vie, sauvé par mille hasards , l'évoque d'Éphèse abordait en Sicile, dépouillé, meurtri, défiguré par le fer et par le feu, mais intrépide et résigné comme un apôtre des premiers temps. Cette austère pureté de mœurs que l'Église

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[ue opposait à la licence, trop commune alors, des prêtres d'Italie, était relevée en lui par le malheur et la encore récente des tourments qu'il avait soufferts; et jamais le patriarche de Constantinople, s'égalant au pontife romain, et célébrant la Pâque orientale, au milieu des splendeurs de la basilique de Sainte-Sophie, n'avait paru plus vénérable à la foule prosternée sur les parvis du temple, que ne l'était en ce moment, aux yeux ux Grecs, l'évèque d'Éphèse, proscrit et mutilé pour la foi.

1 • - ; ii lait plein d'indignation et d'espérance. Malgré l'amertume de son zèle contre les Latins, il se promettait enfin le secours de leurs armes, pour venger la

I rise de Constantinople et le sang de tant de martyrs.

II avait vu le triomphe de Mahomet et le corps du malheureux Constantin tiré de la foule des morts et exposé à tous les regards, comme le trophée de la conquête. Mais il ne pouvait croire que Dieu eût permis pour longtemps cette sacrilège victoire ; il lui semblait que l'Europe émue allait se soulever de ses fondements pour écraser l'impie. 11 blâma sévèrement le peu de confiance de ses frères, la timidité de leur foi. « 11 nous faut, dit-il, avant tout, offrir le divin sacrifice de la messe pour les vivants et pour les morts, pour le salut des uns et la persévérance des autres. »

Aucun lieu consacré, dans Calane, n'était ouvert aux

fugitifs pour l'accomplissement d'un tel devoir. Ils hési-

tèrent quelques moments sur le refuge où ils devaient

i la cérémonie sainte. L'un d'eux proposa de se

réunir aux portes mêmes de la ville, dans les ruines sou-

termines, monument de l'antique cité ensevelie par une éruption de l'Etna. « Non, dit l'évoque d'Éphèse, quelle que soit l'erreur ou l'injustice des hommes, la croix ne se cachera pas aujourd'hui dans les cavernes et dans les tombeaux, comme aux premiers jours du christianisme. C'est a la face du ciel et près du rivage où vous êtes abordés que vous devez rendre grâce à Dieu qui vous a conduits. Noire foi n'est pas criminelle; et les chrétiens n'achèveront pas sur nous le martyre commencé par les Turcs. Demain, au lever du jour, que tous nos frères soient réunis sur cette colline entourée de bois épais, qui commence la première chaîne de l'Etna! Là, j'offrirai le divin sacrifice, avant que nous nous embarquions pour l'Italie, afin que Dieu nous donne la force de garder notre foi parmi les chrétiens d'Occident, comme parmi les Barbares d'Asie. »

La foi vive des Grecs leur fit saisir avec empressement ces paroles du vertueux évêque. Lascaris, qui avait longtemps souhaité la fin du schisme de Byzance, respectait la piété de l'évêque d'Éphèse; et il admirait cette image de la religion confiante et immobile sur les ruines d'un empire.

Toute la colonie des fugitifs se rendit dans la nuit au lieu que l'évêque d'Éphèse avait indiqué. A la lueur de ces torches de résine que fournissent les bois de l'Etna, ils traversèrent lentement la vallée; et l'aurore les vit réunis au sommet de la colline, sous cet arbre gigantesque qui subsiste encore aujourd'hui, et que l'on appelle1 le

1 Voir, à la suite, la note E.

châtaignier des cent chevaliers, parce qu'il est assez vaste pour couvrir un tel nombre de combattants sous son épais feuillage.

i arbre, selon la croyance du pays, était consacré à sainte Agathe, dont le voile, conserve dans l'église principal I me, protégeait la ville, disait-on, et pouvait seul, déployé dans les airs, arrêter les feux de l'Etna et Les torrents de la lave en fureur. Sans connaître cette tradition des habitants, Théodore prépara sous ce majestueux abri la cérémonie sainte. On avait apporté le calice d'or donné jadis par le grand Constantin au sanctuaire de Sainte-Sophie et sauvé, dans la fuite des Grecs, par une religieuse de Byzance, alliée à la famille du dernier empereur. On le plaça sur un quartier de roche, qui semblait artistement taillé pour quelque autre usage. Le pain levé du sacrifice avait été, suivant la coutume, pétri par les mains d'une vierge; elle y avait gravé les caractères sacrés1 qui promettaient la victoire à Jésus -Christ. Revêtu de la longue robe blanche des pontifes grecs, la tète ornée de la couronne, après s'être incliné trois fois vers l'Orient, l'évèque commença les cérémonies saintes, avec le même soin religieux, la même lenteur qu'il aurait observés dans Éphèse ou dans Byzance. Les Grecs étaient rangés à l'cntour, debout, la tète couverte, et répétaient ces hymnes de l'Église orientale, embellies des plus harmonieux accents de la parole humaine : Dieu saint, Dieu puissant, Dieu immortel, ayez pitié de nous!

1 Ce pain est de pâte de froment levée, sur laquelle on a imprimé les premières lettres de ces mots, 'ir/tw; Ipîorc? v./.à Jésus-Christ est vainqueur.

;r> LASCARIS.

Lorsque Théodore fut au moment où, selon le rituel de l'Église d'Orient, le pontife adresse la parole au peuple assemblé, il s'écria : « Grand Dieu ! la Grèce chrétienne n'est pas détruite, puisque dans ce lieu désert, sous cet abri sauvage, nous te prions encore. Mahomet a souillé ton temple, brisé les images de tes saints; mais notre foi, toute spirituelle et pure, ne s'attachait pas à ces signes périssables. Daigne aujourd'hui, grand Dieu, soutenir la foi de nos frères parmi les épreuves de la captivité et les tentations du malheur! Sauve notre religion sainte des cruautés et de la protection de Mahomet; daigne absoudre nos Pontifes autorisés par ce maître impie; et ne leur ôte pas, tout indignes qu'ils sont, le pouvoir de sanctifier le peuple par ta divine parole. Puissé-je bientôt retourner en Orient, et mourir pour la foi que j'ai gardée! Mes frères, dans les hasards de l'exil, sous les climats où le sort vous jettera, conservez le christianisme de vos aïeux. En vain la Grèce est soumise, et les Grecs esclaves ou dispersés; vous serez un peuple, tant que vous aurez un culte. La religion, le partage des mêmes autels, la foi aux mêmes espérances, voilà la première et la plus sainte de toutes les patries; avec elle vous retrouverez, ou plutôt vous n'aurez jamais entièrement perdu cette glorieuse terre de la Grèce. Les autels de votre Dieu vous rendront un jour les tombeaux de vos pères.

« Ne sommes-nous pas en effet les aînés de l'Europe, dans la religion, comme dans les arts? n'avons-nous pas donné l'Évangile à l'empire romain? Athènes et Corinthe ont entendu la voix de saint Paul. Éphèse est une des sept villes fidèles qu'avait comptées l'apôtre. On conservait

dans Byxance la chaire pontificale où s'est assis le grand Chrvsostome. Hélas! quels torrents de lumières versait l'Église grecque pendant ces premiers âges et ce glorieux avènement du christianisme! Lt maintenant elle est obscurcie, couverte de deuil, répudiée par les Latins, ou- Barbares! Qu'elle vive cependant! qu'elle :\c dans l'esclavage et sous les anathèmes le feu de l'espérance! Elle porte en soi le salut et la reiii. e de la Grèce. Mes frères, on nous accuse d'avoir refusé L'union des Latins; on nous reproche notre inflexible résistance : j'ai partagé cette sainte obstination de pieux évoques justifiés par le martyre : faudrait-il aujourd'hui me rétracter? C'est aux vaincus, c'est aux fugitifs qu'il appartient d'être inébranlables dans leurs maximes, et de garder la vérité pour unique et dernier trésor. Qui peut d'ailleurs prévoir les conseils de Dieu? Ce peuple du Septentrion, disciple de notre Église, et dont les souverains se sont alliés jadis à la race de nos prim i ait-il pas l'instrument que le ciel réserve

pour notre délivrance? Son exemple réveillera le zèle des Latins; on rougira de nos malheurs, en respectant notre fidélité. Quoi qu'il en soit, c'est dans Byzance affranchie, c'est au milieu de la Crèce victorieuse et ranimée que pourra cesser la division des deux Églises réconciliées par un si grand bienfait. Jusque-là, gardons notre foi entière et invincible : prions incessamment pour nos frères es- r' elaves en Grèce et en Orient; souffrons et espérons. La vie des peuples est longue, mes frères, et le christianisme ■est éternel. »

Le pieux évéque, après avoir achevé ces paroles, récita

d'une voix foi te le symbole de l'Église de Byzance, en s'arrètant sur le terme unique et sacramentel qui sépare les deux communions; puis s'étant incliné trois fois vers la terre, il allait consommer le mystérieux sacrifice, quand tout à coup des cris affreux et de bruyantes menaces interrompent le recueillement de rassemblée.

De toutes parts accourent des hommes au visage basané, dont les traits, dont les yeux semblent animes par la fureur, et troublés en même temps d'un superstitieux effroi; c'étaient des patres, des laboureurs du hameau voisin, qui, frappés du vêtement des Grecs et de leur langue inconnue, croyaient voir l'arbre de sainte Agathe profané par quelque sacrilège, et déjà tous les feux de l'Etna près d'engloutir leurs campagnes désormais sans défense. Ces hommes ignorants et féroces, plus terribles par leur frayeur même, se précipitent sur le pontife. Lascaris s'est élancé le premier devant le saint évèque, pour épuiser l'effort de ces furieux. Il repousse de son épée le plus hardi des agresseurs; c'était un brigand de la montagne, vengeur superstitieux de sainte Agathe, et qui déjà avait le bras levé pour égorger le pontife grec. L'intrépidité de Lascaris et de ses amis, qui se pressent autour de lui, arrête un instant l'aveugle rage des paysans siciliens ; mais leur nombre augmente ; les habitants du hameau de la Giari, au pied de la montagne, du côté de la mer, ont sonné le beffroi ; de nombreux signaux sont allumés, et partout, d'un sommet à l'autre, des cris féroces retentissent et se répondent.

Dans ce péril, Lascaris fait placer au mileu du petit nombre des Grecs étroitement serrés, l'évèque d'Éphèse

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