‹ Études d'histoire moderneChapitre 8 sur 27 · MUS · texte numérisé non relu

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il les choses saintes : lui-même marche à la tète de

«npatriotes, disperse la foule, et s'ouvre la route de Catane, malgré les fureurs de celte populace sauvage. Mais tandis que l'intrépide <■! sainte procession traverse lentement les lisières du bois et le champ de lave cultivé, qui - «tond du canton de Montagnuole jusqu'à la ville,

ut, sur le chemin des Grecs, de nouveaux assaillants

t et s'amassent. Sur la vague rumeur que des

hérétiques avaient profané l'arbre de sainte Agathe, le

peuple même de Catane, sans partager l'aveugle férocité

des montagnards, était saisi d'indignation et d'effroi. Le

ger continuel où vivent ces hommes, les feux toujours

suspendus sur leur tête, la terre toujours tremblante sous

- pas, redoublent en eux cette superstitieuse vivacité

maginations du Midi. Au-devant delà foule bruyante qui suit et menace les Grecs, s'est précipitée de la ville même une autre foule d'hommes, de femmes frappés de la même terreur. Partout des physionomies ardentes, «liai. ris de colère, des récits effrayants que ce

peuple écoute et répète avec l'inexprimable mobilité qui

BÎnt dans tous ses traits : on dirait la plus terrible

éditions populaires.

Cependant le capitaine espagnol qui commandait dans la ville au nom d'Alphonse d'Aragon, souverain des Deux- Siciles, envoie quelques cavaliers au milieu de ce désordre. Médicis et ses amis, touchés d'un sentiment généreux, sont accourus pour s'interposer en faveur des Grecs. La violence de l'émotion commence à s'atfaiblir par aa durée même; mais des voix confuses demandent encore le sang des Grecs, la punition de leur impiété.

Lascans, qui avait méprisé les menaces de la foule et repoussé sa violence, se rend au palais du chef espagnol, suivi par le peuple qui l'accuse. Ce chef était un vieuxsoldat, nourri dans les révolutions d'Aragon et de Naples, fidèle instrument de la conquête d'Alphonse, et méprisant les Siciliens comme des vaincus. Fort indifférent aux souvenirs et aux traditions des Grecs, il savait cependant que le roi Alphonse aimait ces étrangers, et qu'il é^n curieux de leurs arts. Lui-môme ayant un jour, dans le sac d'une ville d'Italie, ramassé un manuscrit1, en lettres grecques, qu'il alla porter à ce prince, en avait eu pour récompense une magnifique épée. Il reçut les Grecs sans colère, ne parla pas même de quelques habitants de la campagne blessés, en attaquant Lascaris. « Mais pourquoi, dit-il, vous autres hérétiques, vous être approchés de cet arbre qui protège la ville, et nous avoir tous exposés au danger d'être enterrés sous la lave, comme l'ancienne ville, qui est là près de nous? Tout ce peuple est furieux, à force de peur; et si je n'étais pas Espagnol, j'aurais peur moi-même. Je ne peux pas vous laisser libres ici. Ces gens-là se révolteraient, comme ils ont fait à Païenne ; mais heureusement, notre grand roi Alphonse arrive maintenant à Syracuse. Je vais vous envoyer à sa haute justice. »

Les Grecs passèrent la nuit dans la citadelle de Catane, tandis que l'effroi et la fureur du peuple s'exhalaient en mille récits. Le lendemain, tout fut préparé pour les

1 Antoine de Païenne, dans son livre de Gcslis Alphonsi, rapporte ces détails et beaucoup d'autres sur la passion d'Alphonse lour les lettres.

L ASCARIS. 81

conduire à Syracuse. Le gouverneur espagnol les avertit co môme temps qu'il allait, sur la demande de l'archevêque «le Païenne, faire embarquer les religieuses grecques reçues au monastère de Saint-Benoit, pour les aire à Rome, où elles seraient converties à la foi catholique. L'évéqued'Éphèse sollicita vivement la faveur de les voir avant leur départ. Au milieu de la ruine de trie, du sort incertain de ses frères, il semblait surtout préoccupé de la crainte que des âmes faibles et sans défense ne lussent gagnées à la communion romaine. On ne rej< la point sa prière. L'évêque pénétra seul dans le couvent de Catane, au, lieu où les religieuses de Byzance étaient retirées.

Celait un bâtiment de construction arabe, qui jadis avait servi de mosquée aux vainqueurs de la Sicile, et qui , depuis, avait été consacré à de plus saints usages. \.< s jeunes Grecques étaient assises dans une vaste salle, au milieu de laquelle jaillissait une eau limpide, suivant une coutume d'Orient transportée dans la Sicile. Pour ne point irriter les sœurs de Saint-Benoit, elles avaient couvert de voiles blancs leurs longs cheveux; mais elles refusaient d'assister aux prières communes du monastère. Seulement, elles observaient un jeûne rigoureux; elles chantaient dans leur langue des hymnes sacrées; ou quelquefois l'une d'elles, au milieu de ses compagnes en pleurs, déplorait, dans des vers soudainement inspirés, la perte de ses parents morts au siège de Byzance. Attirées par leurs voix, les religieuses du couvent venaient les écouter; elles avaient peine à se défendre d'admirer leur beauté, leur douceur, l'harmonie de leurs

chants, et leurs longues prières. Mais elles se plaignaient île ne pouvoir se faire comprendre d'elles.

Étalées dans une solitude austère, les filles nobles de Byzanoe , avant même d'être consacrées à la vie religieuse, ne voyaient jamais d'étrangers, et ne parlaient que la langue grecque, conservée presque ' dans son antique pureté; l'idiome vulgaire leur était inconnu. Plus laid, la retraite profonde des monastères ne leur permettait de lire que les livres sacres, et les écrits des grands apôtres de l'Église d'Orient. Mais un souvenir fidèle leur rappelait souvent des chants poétiques qu'elles avaient entendus dans leur enfance , à côté de leurs mères; et dans chaque monastère d'Orient, l'instinct du climat et de la solitude inspirait à quelque religieuse le génie des vers.

Quand l'évêque d'Éphèse parut dans l'asile des jeunes Grecques, une d'elles, Aurélia, déplorait le martyre des pontifes de la Grèce égorgés par les Barbares. Des paroles de feu sortaient de la bouche de cette vierge timide. Elle invoquait Dieu; elle accusait sa providence d'avoir laissé tomber la religion et l'empire. A la vue du saint évêque, elle s'arrêta pleine de trouble et de joie; et toutes les sœurs tombèrent à genoux , comme si le Seigneur eût exaucé une partie de leurs prières, en leur envoyant ce confesseur de la foi : « 0 mon père, s'écria la jeune Aurélia , Dieu vous a conservé pour être un exemple vivant du martyre. Mais, dites-nous, fera-t-il triompher son saint nom dans la Grèce? Reverrons-nous

1 Voir, à la suite, la note F.

F fcSCAItfS. 83

la Pantgfa de \ ou iaut-il mourir wr une terre

de* ■ rofane? — lelevcz-vous, mes enfante, ce-

prend le saint vieillard, et retenez mes paroles. Les jours dré| reuYe -"lit à peine commencés; vous irez bientôt à Rome, dam la nouvelle Babylone. Telle est notre infortune, qu'il n'y a plus pour vous de refuge que dans le lien même, on vôtre foi est en péril. Vous allez à Rome. Promettez-moi que vous n'abandonnerez jamais les cérémonl 5 de nos pères; que vous ne reconnaîtrez

jamais la parjure union de Florence. — 0 mon père ! at-elles toutes ensemble, jamais. Que la Panagia Dons protégi ! que vos saintes paroles nous soutiennent et nous défendent! Jamais nous ne suivrons Terreur des azymites. Nous ne couperons pas nos cheveux noirs; noterons pas nos voiles, comme les vierges pro- - d'Italie. » Alors l'évèque d'Éphèse, découvrant le 'dire d'or qu'il avait apporté avec lui : «Aurélia, dit-il, ■ us rends ce gage sacré; il n'y a plus d'Église de ce. Que le don du grand Constantin serve au moins i protéger la tille des empereurs î Ce nom est vénéré dans l'Occident ; il vous recommandera devant le pontife de Rome. D'autres épreuves nous sont réservées; et ce î de la foi grecque sera plus en sûreté dans vos mains que dans les nôtres. » A ces mots, Théodore bénit les jeunes werges et se relire.

On préparait déjà leur départ, et, d'après la demande de l'archevêque de Païenne, un prêtre romain et deux

1 Celle expression esl familière dans la langue actuelle. Les nodernes appellent déserte la lerre étrangère : Ta êprua

84 LASCAPUS.

religieuses de Saint- Benoit devaient les conduire. La supérieure du monastère de Catane recommanda vivement aux sœurs d'obtenir une bulle d'absolution , pour le tort qu'avait eu le couvent de recevoir des schismatiques dans ses murs; et elle vit cependant partir avec regret ces jeunes filles si modestes, et qui chantaient de si douces paroles dans une langue inconnue. Elles montèrent sur le vaisseau grec qui les avait amenées. Les matelots mirent à la voile , en répétant le cantique de la Panagia; et les jeunes vierges se redisaient entre elles les graves paroles de Théodore.

Cependant Lascaris et les autres Grecs étaient partis pour Syracuse, sur des mules de Sicile, avec une escorte de cavaliers espagnols. Médicis et les Italiens ses amis ne voulurent pas se séparer d'eux, résolus de partager et d'adoucir leur mauvaise fortune. C'était un touchant spectacle que ces Grecs dont les ancêtres avaient, à plusieurs reprises, conquis et civilisé la Sicile, traversant aujourd'hui captifs ce beau pays, où partout ils retrouvaient des monuments de leurs arts antiques, et où leur nom était odieux et leur langue inconnue. Au IXe siècle, les empereurs de Byzance possédaient encore la Sicile , qui leur fut enlevée par les Sarrasins. Partout s'oiïraient des édifices, des ruines, des inscriptions , qui rappelaient les âges divers de la puissance grecque ; et nulle trace n'en restait dans les générations présentes renouvelées par la conquête. Tant il est vrai que la mémoire des hommes est le plus périssable des monuments!

L'état malheureux de la Sicile, la rareté des chemins

LA5CARIS. 85

praticables sur cette lerre tant de fois désolée par les le la nature ou de la guerre, obligeaient les .1 leur escorte de prendre d'assez longs détours pour ai river jusqu'à Syracuse. Ils descendaient vers la mer, afin d'éviter Les hautes collines cl les plaines entiè- Les, où l'olivier de la Grèce et les plus heureuses plantes de l'Asie couvraient un sol sans culture. Ils se rapprochaient des villes, et quelquefois même ils tournaient un peu pour visiter les ruines. Il y avait, pour a a fugitifs, qui portaient dans leurs cœurs tous les la de la patrie perdue, une sorte de diversion consolante el de » liai me douloureux à contempler des infortunes aussi grandes et plus anciennes que la leur; mais tout dans la Sicile semblait presque leur offrir cette pensée, les lieux habités comme les lieux déserts, et les cités < mine les ruines. Après quatre jours de marche, à travers une plaine immense et sauvage, au midi de Catane, ils arrivèrent a Syracuse; et, malgré ce port, dont l'admirable situation n'est surpassée que par le port de Byzance, malgré la magnificence de tant de débris, ils doutèrent un moment si c'était là le formidable écucil où jadis s'était brisée la fortune d'Athènes.

Alphonse venait de quitter Syracuse. Une sédition nouvelle le rappelait à Palerme. Syracuse n'était plus qu'une ville sans puissance, aisément contenue par quelques soldats espagnols. Un peuple peu nombreux habitait les cinq grandes enceintes de l'antique cité. Race incertaine et dégradée de tous les vainqueurs qui avaient passé sur cette terre, ce peuple, au milieu des monuments grecs, romains, arabes, qu'il voyait tomber en

ruine autour de lui , confondait tout dans son apathique ignorance : il priait dans la chapelle de saint Mercure, il montrait pieusement le puits de sainte Junon. Nos Grecs souriaient de cette erreur; et Gémiste croyait y reconnaître l'invincible puissance de ces gracieux symboles qui avaient autrefois enchanté l'univers. Le jeune Michaël Apostole, animé des plus riants souvenirs de la poésie grecque, cherchait la fontaine d'Aréthuse; mais la barbarie avait détruit même cet ouvrage delà nature; il ne restait plus qu'une eau trouble et saumàtre , où s'amassaient les délais des monuments , dont le génie grec avait autrefois orné les bords de cette source sacrée. Lascaris et ses jeunes amis étaient montés sur l'Épi pôle, pour contempler d'un seul regard ce que fut Syracuse. Quand ils virent cette vaste enceinte que le commerce n'animait plus, ces ports déserts, ces ruines inégales qui s'élevaient çà et là, ce Proscenium que les vainqueurs espagnols ; n'avaient pas encore achevé de démolir : « Athènes est bien vengée! » dirent-ils, et leurs yeux se remplirent de larmes en songeant à leur patrie.

Les jeunes Italiens regardaient plus tranquillement ce triste spectacle; ils naissaient à la vie sociale; ils étaient pleins d'espérance. « Quelle situation favorable pour le commerce et pour l'empire! disait le jeune Bembo; Venise elle-même n'est pas mieux protégée, mieux servie par la mer! Mais quoi! le destin des lieux change comme

1 II ne reste plus de vestiges du Proscenium; les pierres en furent employées dans les fortifications de la ville, par les ingénieurs de Charles-Quint. [Yogage de Swinburnc dans les Deux- Siole*. t. fil.)

USCABIS. 87

celui tl.s peuples mémos! ce s'est [lus ici que le corn-

: i les richesses de l'Orient; c'est à Y< i «jui B*él( viit à peine au-dessus des flots de l'Adriatique, quand Syracuse était reine. — Oui, dit Lascaris, rien ne Ûétrit comme la conquête; clic détruit même le génie des liera et le bienfait de la nature. Venise le saura quelque jour. » Un ordre du gouverneur espagnol, qui communiait à Syracuse, avertit les Grecs de poursuivre leur route jusqu'à Païenne. Leurs guides, dont la rude indifne voyait rien dans ces monuments antiques, les se mettre en route, pendant que la première fraîcheur du soir tempérait le ciel brûlant de la Sicile.

s avoir traversé l'Acranite, ils remontèrent lentement la haute colline que l'on appelle encore aujourd'hui YÉchelle grecque, et s'éloignèrent de Syracuse, où tout, té les hommes, retraçait l'image de la Grèce. Leur route, prolongée à travers les hameaux de la Sicile moderne, ne leur ofli ait plus ces puissants souvenirs. Quelquefois, cependant, les débris d'un château mauresque, et ce mélange d'architecture arabe et normande, commun dans la Sicile, attiraient leurs regards. Le chef de t'escorte espagnole sortait alors de sa taciturne insouciance, et, montrant le reste des petites tours crénelées des Arabes, il s'animait à cette vue, et contait les exploits de ses compatriotes contre les Mores de Grenade et de

5. C'était comme un lien nouveau que la haine des musulmans formait entre les Grecs et les Espagnols. « H faut, disait le chef aragonais, que votre schisme soit une terrible chose, pour qu'on n'ait pas voulu vous défendre centre ces mécréants qui nous donnent tant de peine en

88 LÀSCÀRIS.

Espagne. » En même temps, il ne pouvait se défendre de regarder avec admiration le recueillement austère, le visage majestueux et les cicatrices de l'évêque d'Éphèse; il disait avec sa naïveté guerrière : « C'est pointant chose étrange que l'on soit martyr sans être bon chrétien. »

Une marche de plusieurs jours, tantôt sur quelques débris de routes anciennement construites par les Romains, tantôt sur ces landes désertes qui hérissent la Sicile, n'avait offert aux voyageurs que des ruines diverses habitées par quelques pauvres familles, Enfin, à leurs regards brillent au loin de hautes colonnes, de vastes murailles, dont l'aspect annonce une grande cité. Toute la troupe presse le pas, pour arriver dans ce lieu, avant la chute du jour. Les rayons affaiblis du soleil éclairent d'une lumière plus douce ces monuments qui semblaient terminer l'horizon. Hors de la vaste en einte qui les enferme, on aperçoit çà et là d'immenses blocs de pierre et de marbre qui semblaient transportés par une force plus qu'humaine. « Nous trouverons toujours là un asile, » disait le guide sicilien, qui s'était écarté de la route ordinaire. Après un effort de quelques heures, on arrive auprès de. cette ville, que la transparence limpide du climat de Sicile montrait de si loin. Elle était déserte; et ses monuments n'étaient que des ruines plus grandes et plus entières. Les voyageurs éprouvèrent une surprise presque mêlée d'effroi , en se voyant au milieu de cette grande destruction, qu'ils avaient crue vivante. Leurs regards se portèrent sur un temple d'une hauteur immense, dont les colonnes étaient encore debout, et gardaient la trace de l'ancienne architecture dorique.

Dem mires temples s'élevaient à quelque distance; l'inille était rempli par des fûts de colonne, des marbres

de la Grè< e, el des murs à demi détruits, que couvraient

de leurs Heurs des rosiers sauvages, a Eh quoi! dit Las-

.it-ce ici l'une des plus antiques colonies de la

linon te', que nos historiens montrent comme

létruite avant même la conquête romaine? Triste image

de l.i destinée! la vie des ruines est plus longue que celle

ats; et nous trouvons encore aujourd'hui tant de

grand, m dans les débris de ce qui n'est plus depuis deux

mille ans! »

Tandis que, frappé de ce sentiment, il parcourait les vastes détours de ces débris qui couvrent tout le plateau d'une montagne, el qu'il s'étonnait de la solitude de ce lieu, le son confus d'une voix humaine attira Lascaris et pie d'Éphcse vers une hutte grossière, dont l'aspect était caché par quelques ruines, et qui était appuyée d'un côté sur le pronaos du grand temple. Ils approchent; et quelle est leur inexprimable surprise d'entendre les accents de la langue grecque sortir de cet abîme de silence et de solitude! Une voix forte et pure répétait les belles îles de Chrysostome pour la prière du soir : « Qui •vous? » s'écrièrent les deux Grecs; et ils se précipitant dans ce réduit, où un homme d'une figure majestueuse était agenouillé devant l'image du Christ, près de laquelle bridait une torche, suivant le rit de l'Église orientale. Ils hésitent un moment; ils reconnaissent Nicéphon d'Héraclée, le plus illustre des Grecs qui s'étaient réunis à la foi des Latins, dans le concile de Florence.

1 Vjir, ù la suile, la noie G.

Depuis cette époque, Nicéphore, voyant Y union repoussce avec fureur par le peuple de Byzance, et lui-même en butte aux soupçons et aux reproches, avait quitté la Grèce ; et on ignorait le lieu de sa retraite. A peine ses yeux se sont-ils arrêtés sur Lascaris : « Vous ici! s'écriat-il. Ah! je le vois, Byzance est détruite; et j'avais vainement tenté le grand sacrifice, que Dieu n'a pas voulu recevoir, ou plutôt dont il nous a punis. 0 Byzance! lumière du monde, paradis de l'Orient! comment es-tu tombée sous les coups des enfants d'Àgar? » Il se tut à ces mots, en reconnaissant l'évêque d'Éphèse; et son visage se couvrit de rougeur et de larmes.

Cependant l'évêque d'Éphèse s'était retiré en arrière, h. la vue du pontife d'Héraclée, comme si les divisions qui avaient préparé la ruine de Byzance devaient lui survivre. Ainsi, ces deux hommes vénérables par leur âge, leur vertu, leur génie, l'un portant la trace du martyre, et l'autre courbé sous le poids d'une rigoureuse pénitence, semblaient pourtant séparés par une insurmontable barrière. Leurs regards même craignaient de se rencontrer. Lascaris, interrompant ce silence plein de reproches, confirme le triste pressentiment de Nicéphore sur les malheurs de la Grèce; et il le presse d'abandonner cette solitude, et de se joindre à ses compatriotes exilés, « M'admettront-ils aujourd'hui? reprend vivement Nice phore. Je me suis moi-même banni de notre patrie. Loin de la Grèce qui me réprouvait, loin de l'Italie, dont les honneurs auraient récompensé le changement de ma foi, j'ai vécu dans ce désort, parmi ces ruines qui m'annonçaient la chute de Byzance. Là, chaque jour, j'ai gémi

\ni>. 91

(levant Dieu sor les funestes divisions dos peuples ehré-

Iîbbb, un l'indifférence ou la haine qui les rendent innt il. s l'un à l'autre. Souvent j'ai rétracté, par ma douleur, la fatale abjuration de Florence : le dirai-je? j'ai repris dans ce désert tous les rites de notre culte sacré, eomnie une image de notre patrie : mais où est maintenant le temple de Sainte-Sophie, pour me réconcilier solennellement à la foi de nos pères? »

M mots, l'évêque d'Éphèse, qui demeurait jusque-là silencieux et irrité, tendit la main à Ntcéphore : « Venez, dit-il; us, en partageant notre infortune. »

D'autres Grecs s'approchaient en ce moment ; et tous apprirent avec une grande joie la rencontre inattendue de Nieépfaore. Il y avait pour ces fugitifs une forte de charme à trouver un compatriote que leur accueil pouvait consoler, et qui s'honorait de rentrer avec eux dans la communion du même malheur. Ils s'empressent autour de lui, avec des paroles d'amitié; ils recommencent le îécit du dernier désastre de Byzance; ils redisent leurs v.eux, leurs espérances, leurs projets; ils se rappellent leurs divisions passées. Triste hasard de la forlune! ainsi se trouvaient rassemblés dans ce désert les débris et comme les images de toutes les croyances, de tontes les opinions qui avaient partagé la Grèce mourante, le platonicien enthousiaste et presque idolâtre, l'amant passionné des arts, le vertueux sectaire, le pénitent et le martyr. Assis sur les marbres mutilés de Sélinonte, ces hommes s'entretenaient avec la vive imagination de leur pays, et cette mobilité d'espérances qui survit à tous les malheurs. Près d'eux, Médicis regardait

avec attendrissement ce spectacle, cette joie mêlée à tant d'infortunes; et il prenait part quelquefois à leurs discours, en les avertissant de ne pas trop espérer dans les armes et la générosité des rois de l'Europe. Le pontife d'Héraclée, longtemps retenu parmi les débats de Florence, parlait la langue italienne avec autant de force que de grâce; élevé jadis dans le couvent célèbre du mont Liban, il y avait puisé ces trésors d'érudition antique ignorés de l'Europe, et quelque chose du génie oriental : ses paroles étaient pleines d'élévation et de douceur. Il n'avait rien de l'austère véhémence de Théodore; il semblait fait davantage pour persuader et pour émouvoir. Les Italiens, en l'écoutant, admiraient ce peuple chez qui la supériorité de l'esprit se montre sous tant de formes diverses. A quelques pas de cette scène si vive, le chef espagnol se tenait immobile. A son attitude sérieuse et insouciante, on eût cru voir un Turc d'Occident. Le lever du jour éclaira la petite colonie fugitive, campée sur ces ruines antiques; elle ne les quitta point sans émotion et sans regret. Nicéphore s'agenouilla pour la dernière fois dans l'humble réduit où il avait passé tant d'années de pénitence. Gémiste et Lascaris contemplèrent longtemps les magnifiques frontons du temple, illuminés par les premiers feux de l'aurore , tandis que les soldats espagnols détachaient négligemment leurs chevaux du pied des colonnes, qu'ils ne regardaient pas.

On se met en route : peu de jours suffisaient pour arriver jusqu'à Palerme , où le sort des Grecs devait se décider. Médicis, en les suivant, doutait s'il pourrait les

d'Alphonse, qui était alors en guerre avec Florence; mais il comptai! sur la générosité de ce prince, qne Ton avait surnommé le Magnanime, et qui n'avait i rnel qu'une fois, en précipitant du trône l'infortunée Jeanne de Naplcs. Il entretenait les Grecs de cette plus souvent, il les interrogeait sur leurs sciences, comme s'il eût voulu ravir quelque chose de ce précieux dépôt. En approchant de Palermc, les Italiens et les Grecs ne purent se défendre de comparer avec un sourire les faibles monuments de l'art moderne aux ruines de Sélinonte. Entrés par la porte du Midi, leur escorte s'arrêta près d'un palais énorme et bizarre, bâti en différents siècles par les Golhs, les Normands et les Arabes. Les avenues de ce palais étaient bordées, pour tout ornement, de lourds canons en fer, qui menaçaient la ville : c'était la demeure royale d'Alphonse. Une garde espagnole veillait aux portes ; et on apercevait la trace des punitions que s'était attirées l'humeur mobile et séditieuse des habitants. Les Grecs pénétrèrent avec une sorte de répugnance dans cette citadelle du conquérant espagnol; mais ils étaient attendus; et l'on avait ordre de les conduire à l'audience du roi. Ils sont introduits dans une vaste salle, qui présentait aux regards la plus étrange variété. A la voûte étaient suspendus des drapeaux déchirés , des armes , des étendards enlevés aux Mores de Tunis, aux Génois, aux Vénitiens. Au milieu de ces trophées, brillait sur un bouclier la devise singulière du roi : c'était un livre ouvert '. Sur

1 Cette devise, dent parle Antoine de Palerme, est gravée sur ï'iusieurs nu Jailles du règne d'Alphonse.

une table immense de marbre étaient placées quelques médailles antiques des Césars; dans une cassette d'ivoire, quelques instruments d'astronomie , encore rudes et grossiers; et près de là, plusieurs manuscrits couverts de lames d'or ou de bois odorant, et fermés avec de fortes agrafes d'acier. Sur les vastes murailles de la salle étaient retracées les batailles et les plus fameuses aventures d'Alphonse. On le voyait dans la solennité de son sacre ,' au milieu de la cour d'Aragon, déchirant la liste des seigneurs qui avaient conspiré contre lui. Un autre tableau le montrait dans Marseille prise d'assaut , arrêtant les fureurs des soldats , et refusant le riche présent que lui offraient les dames de la ville. Ailleurs , il était représenté vaincu, mais plus grand que dans la victoire, captif sur un vaisseau génois, conduit en présence de l'île d'Ischia, et refusant, au péril de sa vie, d'enchaîner par un ordre le courage de la garnison qui combattait en son nom; enfin, on le voyait entrer vainqueur dans Naples, avec la pompe des anciens triomphateurs romains.

Cette salle était encore ornée de quelques statues que le roi avait enlevées dans ses guerres , et dont la perfection donnait l'idée des arts sublimes de la Grèce , au milieu de ce palais d'une architecture barbare. Les Grecs éprouvèrent un mouvement de joie à cette vue. Au fond de la salle, le roi était assis, entouré de quelques-uns des hommes célèbres qui faisaient alors la gloire de l'Italie ; il avait près de lui le Pogge, laborieux érudit, dont l'Eu-» rope ne connaît que les contes badins ; Antoine de Païenne, le plus savant des Siciliens; iEneas Sylvius, que

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on tmour des lettres et son éloquence portèrent au Irojw pontifical, et beaucoup d'autres, oubliés aujourd'hui.

jWfhff—" tenait à la main une Vie d'Alexandre; et il 5*<enlrefc nai! de cette Lecture avec les doctes confidents ijui eom] osaient toute sa cour. Le visage de ce roi était dièrement spirituel et guerrier : l'âge avait blanchi heuiix ; mais sa taille haute et fière, ses yeux moet pleins de feu, jetant partout des regards expreshn donnaient emore toute la vivacité de la jeunesse. Il postait 1" court manteau et l'habit militaire espagnol. bérie était empreinte sur le pommeau de son sabre; et on remarquait sur sa poitrine l'écharpe qu'il avait reçue de Lucrèce Alania, dernier objet de ses inconstantes amours. C'est dans ce lieu, c'est auprès de ce roi , que les Grecs étaient introduits presque comme des coupables : « Regardez autour de vous, leur dit d'abord Alphonse; vous n'êtes pas sur une terre ennemie. »

Toutefois , comme il rendait lui-même la justice à ses sujets avec beaucoup d'attention , il ouvrit les lettres du gowfotnear de Catane, et voulut apprendre de Lascaris tous les détails de l'événement qui conduisait les Grecs devant lui. Après avoir écouté ce récit, il se livra tout yntier à la vive curiosité que lui inspiraient ces étrangers , et donna des regrets amers à la perte de Constantiimple. « Malheureux chrétiens! disait-il, pourquoi nous iéchirons-nous de guerres perpétuelles , tandis que les Barbares s'avancent chaque jour dans l'Europe ! Quel avertissement pour nous, que la prise de Constantinople! » En même temps le roi demandait quels menu-

mcnts des arts, quels livres on avait sauvés : il paraissait presque s'en occuper autant que de la chute d'un empire : «Que n'ai -je pu m'armer, disait-il, pour cette cause si sainte! Mais j'étais en guerre avec Florence , qui vient enfin de m'oflrir une bonne paix; et aujourd'hui il me reste à me venger de Venise et de Gênes. Cependant la vieillesse approche; mais j'espère bien, en dépit d'elle, avoir encore assez de force pour chercher les Barbares sur le Bosphore, comme je les ai vaincus dans Tunis. J'exciterai les princes chrétiens; j'appellerai les Francs d'au delà les monts. Mais vous, payez-moi mon hospitalité ; répandez vos sciences dans mes États; nous avons des écoles à Naples, où je vais souvent écouter les maîtres habiles. Restez parmi nous, ô Grecs! Rome vous abandonne; moi, je veux vous accueillir et vous venger.» En même temps le roi fit apporter le présent que venait de lui envoyer la seigneurie de Florence , et qui avait désarmé son ressentiment ; c'était un précieux manuscrit de Tite-Live1. Heureux temps que celui où, pour acheter la paix , on cédait un livre au lieu d'une province ! Les Grecs eux-mêmes furent étonnés de ce prix extraordinaire que l'on attachait dans l'Occident aux ouvrages de la pensée : et ils en conçurent l'espoir d'un meilleur avenir. Leur empressement de passer en Italie redoubla. Vainement Alphonse prodigua tous ses efforts pour les retenir à sa cour; ils devaient préférer la libre hospilalilé de Florence. Le roi leur fit promettre seulement que quelques-uns d'entre eux s'arrêteraient à INaples , pour y répandre les arts de la Grèce.

1 Tiraboschi, t. VI.

Embarqués an port de Païenne, sur une galère espagnole, ils louchèrent bientôt l'Italie, où la nouvelle de leur désastre était déjà partout répandue , et adoucissait en leur faveur l'amertume des haines religieuses. En abordant sur la côte de Naples, ils virent tout un peuple qui poussait des cris de consternation et d'effroi. Le nom di- Mahomet retentissait dans cette foule, avec des prières à Dieu et à ious les saints du ciel , pour détournei de l'Italie le fléau de sa colère. De longues processions sortaient des églises, et promenaient les choses - dntee RU milieu des habitants, qui se jetaient à genoux sur leur passage. Ils racontaient entre eux mille prodiges précurseurs de la chute de Byzance. On avait entendu des armées s'entre-ehoquer dans l'air; des pluies de sang étaient tombées du ciel; et on avait trouvé les reliques des saints dispersées hors du sanctuaire. La vue des fugitifs augmenta cette panique terreur : il semblait que les flottes de Mahomet et ses terribles janissaires allaient apporter le ravage et la mort dans l'heureuse Italie. Des femmes fuyaient avec leurs petits enfants dans les bras; et les hommes se faisaient bénir par les prêtres, comme s'il eût fallu bientôt combattre et mourir.

Au milieu de cet effroi , les Grecs trouvèrent des dispositions hospitalières et généreuses. La crainte avait produit la pitié. La vie douce de ces peuples, la mollesse de leur climat et de leur génie leur rendaient plus redoutable l'invasion de ces Barbares d'Asie, qui profanaient les temples, détruisaient les villes, et enlevaient les peuples en esclavage. Lascaris , en voyant cette terreur, disait : « Où donc sera l'asile des arts et de la pen-

sée contre l'oppression des Barbares? Où se conserveront ces nobles trésors de l'esprit humain , que nous possédons encore? — Vous ne devez pas, lui répondait le Vénitien Bembo, juger de l'Italie par Naples, par une ville subjuguée. Ces pauvres gens! ils ont peur, comme s'ils n'étaient pas déjà conquis. C'est ma libre patrie qui peut lutter contre les Turcs. Ses Hottes seront le rempart de l'Europe. » 11 parlait ainsi : il était jeune, il aimait la gloire , et ne siégeait pas encore au sénat de Venise : mais quelques jours après, étant retourné dans sa patrie, il apprit qu'elle avait fait un traité d'alliance avec les Turcs, pour se ménagerla conquête peu durablede quelquesvilles de la Morée , et une part dans l'oppression de la Crèce.

Cependant , on disait que le souverain pontife allait enfin armer tous les princes de l'Europe, pour reprendre Byzance; on parlait d'une flotte de dix galères qui devait mettre à la voile ; et les Grecs, avec un triste sourire, écoutaient le récit de ce faible appareil, en songeant aux innombrables soldats de Mahomet. À mesure qu'ils avançaient en Italie, ils .sentaient s'appesantir sur leurs têtes la ruine irréparable de leur empire : ils voyaient partout un asile , nulle part un secours et une vengeance.

Divisée en États rivaux et nombreux , l'Italie semblait agitée d'une émulation de savoir et d'élégance sociale inconnue jusqu'alors. De toutes parts l'antiquité sortait de ses ruines; et l'amour des arts renaissait avec elle. Dans les villes , des maisons , d'une architecture encore imparfaite et grossière, étaient décorées par des statues, que l'on tirait du milieu des décombres, ou du lit des fleuves qui les avaient ensevelies. La vue des Grecs exci-

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lut la curiosité : on se pressait autour d'eux pour les iter; on s'en cupail de leurs sciences, bien [tins que de leurs malheurs.

Impatient de ces vains égards, L'évêque d'Éphèse avait hâte de se rendre à Rome, e! ne pouvait renoncer à l'cstle croisade tant promise. « Séparons-nous, ilit-ii is, faites parler pour la Grèce nos arts et le

de nos pères. ImVu permet celte voie profane, pour in&én m culte les princes de la terre. » Lascaris

suivit le jeune afédicis à Florence. En approchant des l'Arno, il sentit plus vivement tous les regrets de la patrie perdue. C'était le doux climat des plus belles contrées dr la I I c'était une terre d'exil! Mais la

du premier Cosme de Mcdicis avait déjà recueilli beaucoup de familles grecques fugitives; et les va commerce ramenaient chaque jour quelques-unes de ces tristes victimes. Tous ses soins lui semblèrent payés par la présence de Lascaris apportant les Lies monuments de la Grèce, commença celle noble mission du génie grec, au milieu de l'Italie. Florence vit alors briller celte Académie platonicienne, qui répandait l'enthousiasme, meilleur que la science. Cosme de Mcdicis la reçut dans son palais, agrandi par l'art de Donatello. Là se réfugiaient ces bénîmes, que nous avons vus errant avec Lascaris. De là leurs paroles éloquentes interprétaient les grands génies de la Grèce : c'était une vive lumière partout répandue. On abandonnait une scolaslique étroite et barbare pour se tourner vers ces nobles études. L'idée sublime du beau reparaissait dans les arts du dessin, comme dans les in-

spirations de la pensée; et les Italiens eux-mêmes appelaient Florence la ville d'Homère.

Délivré des longues agitations qui avaient troublé la république, chef paisible de ses concitoyens, Médicis n'aspirait qu'à les occuper par les lettres et les arts. Il touchait à la vieillesse; le feu de vivacité qui l'animait autrefois était tempéré maintenant par une douceur majestueuse. A l'activité du commerce, aux intrigues de la place publique, il aimait à substituer d'agréables entretiens dans ses belles retraites de Fésolles et de Careggi. Là le dictateur adroit de Florence n'était plus qu'un philosophe ingénieux, passionné pour tous les plaisirs de la science. Ses deux fils l'imitaient ; et Laurent de Médicis, encore enfant, promettait de continuer celte belle tradition dans une même famille. Cosme avait rassemblé près de lui quelques jeunes Italiens, épris de ce même attrait pour les arts. Leur vive imagination se laissait ravir à cette philosophie des Grecs, où la raison était parée de poésie. Cosme de Médicis se délassait en méditant avec eux sur ces théories sublimes, « Venez, écrivait-il un joui à Marsile Ficin1, le plus célèbre disciple des Grecs; apportez-moi le livre de Platon sur le souverain bien. Il n'est pas de recherche qui m'occupe davantage : venez, et n'oubliez pas la lyre d'Orphée. »

Ce culte pour les arts et le génie de la Grèce fut porté si loin, que l'on célébra dans le palais des Médicis la fête de Platon, qui, depuis douze siècles, avait cessé dans Athènes. L'image du philosophe fut inaugurée dans les

1 Fabroni, in YUà Cosmi.

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