DES LIQUIDES
DE L’ÉCONOMIE ANIMALE (i)
C’est par un artifice de construction que la plupart des êtres organisés vivent dans l’air. En fait, tous les éléments histologiques , constituant les organismes complexes , sont aquatiques ; ils baignent dans un liquide spécial, dans un milieu vivant, qui est en même temps leur raison d’être et le résultat de leur fonctionnement nutritif. M. Cl. Bernard a beaucoup contribué à affirmer cette idée des milieux intérieurs. En effet, tout être organisé complexe vit dans trois milieux superposés, le milieu extérieur ou cosmique, soit aérien, soit aquatique, et le milieu intérieur qui comprend, d’un côté, le milieu sanguin, et en général tous les plasmas, et de l’autre, les liquides intercellulaires, les blastèmes.
Des appareils spéciaux d’exhalation , de sécrétion et d’excrétion sont chargés d’entretenir incessamment , à travers ces milieux, des courants rénovateurs ; de même que d’autres, par exemple, l’appareil digestif et certaines glandes, y versent des nutriments convenables.
Cette condition essentielle du milieu intérieur de tout animal fera facilement comprendre l’importance des liquides dans l’économie.
En effet, les liquides composent la très-grande partie du poids du corps; ils en forment les neuf dixièmes chez les animaux supérieurs adultes, et leur quantité proportionnelle
(1) Conférence du 3 mars 1876. (Société d'étude des sciences naturelles de Nimes.)
augmente à tel point, à mesure qu’on descend dans l’échelle, que, parmi les êtres inférieurs, il en est dans lesquels la matière solide n’atteint pas même un dixième du poids général. De même, chez l’embryon des vertébrés, la quantité des liquides est beaucoup plus considérable que chez l’adulte.
Une autre condition d’importance des liquides est que, outre leur rôle constitutif, ils servent de véhicule à tout ce qui entre ou ce qui sort de l’économie. On ne conçoit ni nutrition, ni assimilation, ni sécrétion, ni excrétion, sans le concours des liquides et l’antique axiome des alchimistes : Corpora non agunt, nisi saluta, trouve ici une de ses plus évidentes confirmations.
Mais cette importance des liquides semble plus grande chez les animaux aquatiques que chez les animaux terrestres ; d’abord, à cause des lois de Dalton, qui tendent à établir une égalité de tension entre le milieu cosmique et le milieu intérieur chez les premiers , et aussi à cause de l’évaporation continue à laquelle les derniers sont soumis, par l’effet de leur contact avec un fluide dont l’état hygrométrique est relativement très-faible , en général, quoique très- variable. On comprendra aussi qu’il y ait une différence dans l’importance des liquides, entre les animaux aériens qui habitent dans les pays chauds ou les pays humides.
Mais, indépendamment de leurs propriétés spéciales, les liquides organiques se rapprochent les uns des autres par un caractère général : tous doivent une première importance physiologique à l’eau qu’ils contiennent, avant de valoir par les substances qu’ils tiennent en dissolution ou en suspension :
Ils sont d’abord utiles, entant que liquides.
C’est donc l’eau qui est le liquide le plus important dans l’économie ; c’est elle que de Blainville nommait le liquide commun, le liquide général; c’est l’eau que nous devons étudier tout d’abord.
L’eau est indispensable à certains tissus : il leur en faut
une quantité, pour ainsi dire déterminée, pour qu’ils jouissent de la vie : en perdant l’eau qu’ils contenaient ou en en prenant plus qu’il n’est convenable, ils perdent leurs propriétés ; — tel est le tissu jaune élastique, tel est aussi le cristallin qui, d’après les expériences de Kunde, perd de sa transparence et occasionne la cécité, quand l’animal est appauvri dans sa partie liquide.
La quantité d’eau varie encore selon les tissus qu’on examine, et il n’en est aucun qui en soit plus abreuvé que le tissu des membranes séreuses, comme le prouvent les accumulations si fréquentes des liquides, connues sous le nom d’hydropysies.
De plus, d’après les expériences de M. Cl. Bernard, qui injecta de l’eau dans les veines d’un chien, la proportion d’eau dans l’organisme peut varier entre des limites assez éloignées : une différence fort grande existe déjà entre la quantité des liquides chez un animal à jeun et chez un animal en digestion ; le rapport entre la quantité des liquides et celle des solides dans l’organisme, est donc essentiellement mobile.
Néanmoins, on peut dire qu’en poids l’eau forme la majeure partie de tout organisme animal, de tout plasma, de tout élément anatomique. L’eau provient généralement de l’extérieur; mais il n’est pas impossible qu’une certaine quantité s’en forme au sein même des tissus vivants , par l’oxydation complète de certaines matières ternaires hydrocarbonées.
Les substances albuminoïdes en fixent une notable quantité comme eau de constitution, et une autre portion comme eau d’imbibition. L’eau ne semble pas être directement décomposée chez les animaux, et son rôle est surtout mécanique. Mais il n’en est pas moins important, comme le montrent les effets de la dessiccation.
Chez presque tous les animaux, la dessiccation, quand elle atteint une certaine limite, n’est pas seulement une cause de mort apparente ; elle arrête , pour toujours , le mouvement vital. C’est ce que produisent les effets de la transpiration des
poissons exposés à l’air ( Expériences de Williams-Edwards) et c’est ce que produit aussi la dessiccation des branchies chez les animaux aquatiques, enlevés à leur milieu habituel. Mais, chez d’autres animaux inférieurs, il est vrai, tels que les Rotifères, les Tardigrades, les Vibrions ou anguillules, les expériences de Leuwenhœck et de Spallanzani ont montré que la! dessiccation n’amenait pas une mort définitive, mais seulement une suspension des fonctions vitales, qui pouvait durer plusieurs années, trois ans pour les Rotifères, ving^ ans pour les Vibrions.
Dès qu’on remet ces animaux desséchés ,' et ayant vécu dans cet état un temps beaucoup plus long que leur vie habituelle au contact de. l’eau, ils reprennent leur vie et fonctionnement à nouveau comme si de rien n’était. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que, pendant la dessiccation, ils résistent à des influences telles que celles d’un froid rigoureux, d’une chaleur excessive , qui les auraient infailliblement détruits dans les circonstances normales.
Cette propriété de ressusciter avait été niée par Ehremberg, Pouchet et Pennetier, mais a été définitivement confirmée par Doyêre, Savarret et la Société de Biologie.
Les liquides organiques, les humeurs, comme les appelle M. Ch. Robin, n’ont pas été envisagés de la même manière par tous les histologistes. Les uns, avec MM. Frey et Rouget, considèrent la plupart comme des tissus dont la substance intercellulaire serait liquide. Les autres, avec M. Robin, n’admettent pas cette manière de voir et donnent au fluide, c’est-à-dire à la partie liquide, le rôle fondamental, en n’accordant aux éléments figurés en suspension qu’un rôle accessoire. D’après eux, en effet, le fluide serait la partie fondamentale, statiquement, à laquelle seraient permanents les attributs dynamiques essentiels d’ordre physique, chimique ou organique, et les éléments anatomiques en suspension, sans être inutiles pourtant, et vivant à l’aide et aux dépens du fluide dans lequel ils flottent, seraient accessoires,
quant à la masse et au rôle physiologique. Il semble, cependant, qu’il faudrait faire à ce point de vue une exception pour le sang, dans lequel les éléments anatomiques ont au moins une aussi grande importance que le plasma, et c’est sur ce fait que se fondent surtout MM. Frey et Rouget pour admettre le sang parmi les tissus.
Il est difficile d’assigner des caractères physiques généraux aux liquides organiques.
Cependant, on peut dire que leur densité est proportionnelle à la quantité des principes fixes qui entrent dans leur composition. Il n’en est pas toujours de même pour leur consistance, leur degré de fluide ou, au contraire, pour leur état plus ou moins sirupeux, filant ou visqueux.
Leur saveur ou leur odeur, qui ne caractérisent guère que le sang, la lymphe, le lait, la bile, l’urine et la sueur, est due à la présence d’espèces de principes immédiats, cristallisables ou volatils sans décomposition : ces derniers sont tantôt d’origine minérale, comme le chlorure de sodium, qui donne au sang et à la lymphe leur saveur saline; le plus souvent, ils sont d’origine organique comme les corps gras du lait, les acides de la sueur.
La couleur est due, tantôt au liquide comme dans l’urine ou la bile, tantôt aux éléments anatomiques comme dans le sang.
Toutes les humeurs sont légèrement alcalines, sauf trois : le suc gastrique, à cause de son acide lactique ; la sueur, à cause d’un acide organique volatil ; l’urine, à cause de ses sels acides de soude.
Le fluide de chaque humeur, comme les autres parties de l’organisme, se compose : 1° de principes d’origine minérale ou semblables à ceux-ci ; 2° de principes d’origine organique, dont les uns sont cristallisables ou volatils et les autres coagulables , mais tous naturellement liquides. Ils sont dissous, soit dans l’eau du plasma, soit les uns dans les autres; les principes cristallisables, dans les principes coagulables naturellement liquides.
Bien des classifications ont été proposées pour les humeurs. La meilleure certainement et la plus récente, est celle de M. Robin.
1° Humeurs constituantes. — Sang, Chyle et Lymphe. Ce sont celles qui prennent part, d’une manière directe, à la constitution d’un certain nombre d’appareils de l’organisme , et qui offrent, comme caractère important, d’être contenues dans des cavités ou des conduits clos.
2° Sécrétions . — Elles proviennent d’un acte de désassimilation de la part des tissus sur le sang et contiennent , outre les produits empruntés directement au sang , par exosmose dialytique, d’autres produits qui ne se trouvent pas dans le sang, mais sont produits par les tissus sécréteurs : M. Robin les divise en récrémentitielles et excrémentitielles.
Les sécrétions récrémentitielles sont permanentes ou transitoires, comme le sperme et le lait. Les permanentes sont glandulaires comme celles du Tymus , des glandes lymphatiques, de la rate, ou séreuses comme les humeurs de l’œil, les sérosités, la synovie.
Les sécrétions excrémentitielles sont muqueuses ou glandulaires comme les larmes, la salive, le suc gastrique, le suc pancréatique, la bile, le sébum.
3° Excrétions. — Les excrétions sont caractérisées par ce fait, qu’elles ne contiennent pas de produit ou principe spécial fabriqué par le parenchyme, ni de substances coagulables, et que dans leur composition l’eau est libre et non fixée, comme eau de constitution, à des substances coagulables. Les principales sont la sueur, l’urine, le liquide amniotique.
4° Produits médiats. — Ce sont le Chyme, le Méconium, les Fèces. Il résulte du mélange des substances introduites dans l’économie avec les liquides sortis de celle-ci, mélange dans lequel les substances qui y concourent ont subi des modifications particulières qui en font des espèces de produits nouveaux