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II. — Caractères de l’Hybridation

Quand l’hybridation est possible et ne s’opère pas dans des conditions trop extraordinaires, le premier croisement est toujours fertile.

Quant aux hybrides, ils sont toujours fertiles avec l’un où l’autre de leurs parents et, dans ce cas, retournent à l’un des types comme nous le verrons plus loin.

On a beaucoup proclamé la stérilité des hybrides : or, ceci est une erreur. Il est vrai que certains hybrides ne peuvent jamais reproduire, par exemple, les mulets ; mais d’autres sont fertiles jusqu’à la troisième ou quatrième génération, par exemple, les léporides (hybrides de lièvre et de lapin), les hybrides d’oie commune et d’oie chinoise.

Chez les végétaux la fécondité est encore plus parfaite et

l’on a des hybrides qui sont fertiles jusqu’à la quinzième génération ; il est vrai de dire, qu’au bout d’un temps plus ou moins long, la stérilité apparaît, mais assez tard, pour avoir permis la fixation et la propagation des caractères de l’hybride.

En somme, la stérilité de l’hybride ne peut pas être regardée comme un fait absolu ; car elle est essentiellement variable en degré, depuis zéro jusqu’à la fécondité parfaite.

Chez les animaux domestiques, au contraire, la stérilité des hybrides disparaît et la domesticité serait, d’après Pallas, l’agent de cette élimination ; la chose est d’autant plus curieuse, que tous les animaux sauvages, tenus en captivité, se reproduisent difficilement. Le contraire aurait lieu pour les hybrides, qui se reproduiraient facilement, quoiqu’ils subissent souvent un retour atavique de caractères et de mœurs sauvages, et qui verraient, de plus, éliminer leur stérilité.

La théorie de Pallas, sur ce point, est appuyée sur peu de faits ; cependant, on sait que les diverses races de chiens qui descendent sûrement de plusieurs espèces différentes, se croisent très-facilement et donnent des produits fertiles ; le mulet était plus difficile à produire du temps des Romains qu’aujourd’hui ; l’hybride d’œgilops et de froment s’est propagé sous l’influence de la culture, avec un accroissement rapide de fertilité à chaque génération.

On sait aussi que nos porcs dérivent de deux espèces distinctes, le sus erofa et le sus incUcus ; et cependant, les races qui en proviennent sont toutes fertiles entre elles.

Ce fait n’a rien d’étonnant si on songe que, comme l’avait remarqué Buffon, la domestication et la culture, une nourriture abondante, augmentent la fécondité des animaux. Exemple : le lapin sauvage : 4 portées par an, de 4 à 8 petits, et le lapin domestique : 6 à 7 portées de 4 à 11 petits. De même, la cane sauvage pond de 5 à 10 œufs et la domestique de 80 à 100 par an ; de même encore, l’asperge cultivée, comparée

à l’asperge sauvage, fournit un nombre beaucoup plus considérable de baies.

Mais quelles sont les causes de la stérilité des hybrides? Elles peuvent, je crois, se rapporter à quatre titres principaux : 1° Les difficultés matérielles du croisement ; 2° la mort précoce des embryons ; 3° l'atrophie de l'appareil gêné rateur; 4° le croisement consanguin des hybrides.

1° Les difficultés matérielles du coït sont certaines, car ce ne peut être qu’avec une certaine violence que le pénis d’un mâle d'une espèce s’introduira dans la vulve d’une femelle d’une autre espèce qui n’aura pas été adaptée à sa mesure ; de même, il est probable que l’introduction du boyau pollinique dans le canal du style ne se fait pas toujours dans l’hybridation avec toute la facilité désirable ; de là, nécessairement, première condition défectueuse.

2° La mort précoce des embryons est aussi une cause fort importante de stérilité. En effet, d’après les expériences de Hervilt sur les hybrides de faisan et de poule, et de Salter sur les hybrides du genre coq, il paraît que l’embryon meurt dans l’œuf, soit parce que le petit, ne pouvant briser sa coquille, n’a pu éclore, soit parce que l’hybride ne participant, comme le dit Darwin, que de la moitié de la nature et de la constitution de sa mère, tant qu’il est nourri dans le sein de celle-ci ou dans l’œuf produit par elle, se trouve dans des conditions défavorables. Alors, étant, à cause de son extrême jeunesse, très-sensible aux moindres conditions préjudiciables, l’hybride est arrêté par une mort précoce dans le cours de son évolution. Il n’en est pas de même, au contraire, pour l’hybride qui est parvenu à naître ; il se trouve, après la naissance, dans les meilleures conditions de vie ; car, grâce à sa nature mixte et à son tempérament double, pour ainsi dire, il peut supporter mieux qu’un autre les changements et s’adapter plus facilement aux circonstances favorables : Exemple, de l’embryon double chez l’hybride de Fuchsia coccinea et fulgens de Thivaste.

3° D’autre part, l’hybridation comme tout acte en dehors des conditions ordinaires, affecte très-sensiblement le système reproducteur, et c’est l’élément mâle qui, d’ordinaire, est le plus promptement attaqué. Les anciens attribuaient la stérilité du mulet à un sperme trop fluide. Prévost et Dumas ont vu que le sperme de cet hybride ne contenait que des spermatozoïdes incomplets ou n’en contenait pas du tout. Cependant, l’appareil femelle est généralement bien constitué, quoiqu’il y ait toujours peu d’ovules. De même, chez les hybrides végétaux, on a remarqué depuis longtemps que les étamines étaient flétries, desséchées et sans pollen, quoique le pistil soit d’ordinaire normal. Néanmoins, il y a des degrés nombreux dans cet état morbide, puisque la stérilité qui en résulte plus directement varie en degré de zéro jusqu’à la fécondité parfaite ; dans tous les cas, il ne s’étend pas à la santé générale qui, au contraire, est très-florissante et est accompagnée d’une vigueur et d’une longévité qui l’emporte sur celles des espèces parentes, par exemple : le mulet et les hybrides de faisan et de poule. La chose est fort évidente pour les végétaux, et Koelreuter parle avec étonnement de la « statura portentosa » de ses hybrides. Clotzel a semé des graines provenant du croisement de Pinus sylvestris et nigricans, d ’alnus glutinosa et incana , etc., et à la même place des graines d’arbres purs : au bout de huit ans, les hybrides étaient d’un tiers plus élevés que les autres.

Koelreuter avait d'abord expliqué cette compensation comme une sorte de balancement de croissance , mais Gœrtner fit remarquer que les hybrides les plus féconds étaient souvent ceux dont la croissance était la plus luxuriante, par exemple, chez les mirabilis. Ainsi, il est plus que probable que cet état florissant doit être attribué au tempérament double de l’hybride et aux diverses aptitudes d’adaptation qu’il a reçues de ses deux parents. "Cependant, malgré les bonnes conditions de vie, on a remarqué que les hybrides végétaux sont toujours très-rares dans une localité donnée.

4° Enfin , Tune des plus grandes causes de stérilité est le croisement consanguin des hybrides ; pour les perpétuer, on est obligé de les croiser entre eux, c’est-à-dire d’unir des individus affectés de conditions de vie désavantageuses , surtout en ce qui regarde l’appareil générateur; aussi, les vices de conformation s’ajoutent dans le produit des deux hybrides, et, au lieu d’avoir un animal peu fécond comme ses parents, on a un sujet absolument stérile.

D’après le docteur Bornet , d’Antibes , qui a fait beaucoup de croisements d’espèces de cistus, il paraît que lorsque ces hybrides sont fertiles , on peut dire , quant aux fonctions, ils sont dioïques ; car les fleurs sont toujours stériles, lorsque le pistil est fécondé par du pollen de la même fleur ou des fleurs de la même plante. Mais ils sont souvent féconds , si on emploie le pollen d*un individu distinct de la même nature hybride ou d’un hybride provenant d’un croisement réciproque.

Maintenant, examinons quelle est l’influence des parents sur les hybrides.

Ordinairement les hybrides sont intermédiaires entre leurs parents , c’est-à-dire réunissent des caractères mixtes et empruntés à ceux-ci ; cependant, certains au lieu de cela ressemblent beaucoup plus à l’un d’eux, comme pour les Cucurbita, par exemple, et sont, dans ce cas, très-stériles; ainsi , par exemple , Gœrtner a croisé un grand nombre d’espèces et de variétés de verbascum à fleurs blanches et jaunes, sans que ces couleurs se soient jamais mélangées dans les produits qui, tous, donnèrent des fleurs blanches ou jaunes, les premières étant en plus forte proportion. Il arrive aussi, souvent, que les hybrides ressemblent à l’un de leurs ascendants, par une partie de leur corps, et, au second, sur un autre point; il semble donc, que là encore, il y ait quelque résistance au mélange ou à la fusion des caractères : Darwin explique cela par l’affinité des atomes similaires et la répulsion des atomes dissimilaires, ce qui rentre dans sa

théorie de la pangenese, théorie dont l’exposé sort des limites de notre sujet. Néanmoins, la transmission des caractères sans fusion intime est excessivement rare dans les croisements d’espèces. On n’en connaît qu’une exception ; elle se rencontre chez les hybrides qui se produisent naturellement entre deux espèces de corbeaux Corcus Corone et Corniœ, qui sont, toutefois, deux espèces très-voisines et ne diffèrent que par la couleur. Comme nous l’avons déjà dit, le retour aux formes des parents se montre également chez les hybrides végétaux, lorsqu’ils sont assez féconds pour reproduire entre eux, ou lorsqu’on les recroise avec l’une ou l’autre des formes parentes pures. Cette tendance peut varier en force et en étendue , suivant les groupes, et paraît dépendre, en partie, de ce que les plantes parentes ont subi une culture prolongée. Bien que la tendance au retour soit très-générale , il y a aussi lieu de croire qu’elle peut être maîtrisée par une sélection longtemps prolongée. Comme exemple de retour, nous citerons le cas du Cytisus Adami, que nous avons déjà exposé, le cas de l’hybride du tropeolum majus et du tropeolum minus , qui a produit d'abord des fleurs intermédiaires entre celles des deux parents, par leur grosseur , leur couleur et leur structure, mais qui plus tard, dans la saison , a donné des fleurs ressemblant , sous tous les rapports , à celles de la forme maternelle mélangées d’autres, conservant leur état intermédiaire : le cas des hybrides de Cereus speciosissimus et de Cereus phyllanthos, de Datura lœois et de Datur a stramonium. De même, d’après Giron, les veaux produits d’une vache rouge par un taureau noir ou d’une vache noire par un taureau rouge naissent fréquemment rouges et deviennent ultérieurement noirs.

On sait, depuis longtemps, que les hybrides font souvent retour à l’une ou l’autre de leurs formes parentes ou à toutes deux, après un intervalle de 2 à 7 ou 8 générations et, suivant quelques auteurs, après un plus grand nombre encore. Mais Darwin a montré que le croisement par lui-mème déter-

mine le retour, en tant que provoquant la réapparition de caractères depuis longtemps perdus ; en effet, les hybrides du cheval et de l’âne, dont les souches sauvages ont dû être fortement rayées aux jambes et dans d’autres parties du corps, les mulets, ont souvent les jambes rayées d’une manière beaucoup plus apparente que l’âne : il est évident qu’on doit attribuer ces raies â l’influence atavique de l’ancètre sauvage qui était probablement rayé comme le zèbre. De même encore, les hybrides d’espèces domestiques sont souvent fort sauvages, ce qui est un retour aux mœurs de l’ancètre sauvage, qui, nécessairement, a dû avoir des habitudes d’indépendance perdues chez ses descendants domestiques. Les hybrides de canard commun et de canard musqué ont certaines vélleités migratoires, qu’on n’a jamais remarquées chez les parents. 11 est aussi à constater que les métis d’hommes blancs et d’hommes noirs ont souvent un caractère très-féroce, ce qui parait un retour â l’homme préhistorique, qui ne devait pas être un ange de douceur.

On voit aussi, chez les hybrides, des cas de retour de caractères que Darwin a nommé latents. Ainsi, un homme atteint d’une maladie particulière au sexe masculin a une fille, qui mariée lui donne un petit-fils ; eh bien ! le petit-fils aura la maladie de son grand-père : chez lui, par conséquent, le caractère a reparu. Il faut donc admettre qu’il était présent, quoique latent chez sa mère ; de même, une bonne vache laitière peut transmettre ses qualités, par des mâles, â ses petites-filles ; de même, encore , les caractères sexuels secondaires, par exemple de l’aptitude à l’incubation , sont latents chez les mâles, mais peuvent reparaître chez les mâles qui sont privés de leurs attributs sexuels par émasculation et aussi chez les hybrides mâles stériles, comme par exemple chez ceux du faisan et de la poule, qui saisissent le moment où les poules quittent leur nid pour prendre leur place.

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