III. — L'Hybridation et la question de l’espèce
Voyons maintenant quel parti Ton peut tirer des lois de l’hybridation pour distinguer l’espèce de la variété et prétendre que les espèces, étant nettement délimitées, sont protégées dans leur intégrité par l’impossibilité de l’hybridation.
De Candolle a fait de la stérilité des hybrides le critérium de distinction de l’espèce. Mais c’est là un cercle vicieux ; voici deux groupes distincts, dont on croise les individus : si le croisement est stérile ce sont des espèces, mais voilà des espèces tout aussi valides que les précédentes, qui donnent des hybrides fertiles, alors ce sont des variétés. Il n’y a pas moyen de sortir d’un pareil raisonnement et c’est ainsi que M. J.-E. Planchon a déclaré le cratœgus azarolus , variété à 4 ou 5 noyaux du Cratœgus oæyacantha , parce que l’hybride de ces deux espèces est fertile. Mais y a-t-il donc, mise à part la question de stérilité sur laquelle nous allons revenir, d’aussi grandes différences qu’on le dit, entre le métissage, c’est-à-dire croisement entre variétés de race et l’hybridation ? Non, et l’on n’a qu’à lire le livre de Darwin sur la variation des animaux et des plantes, pour se convaincre que la grande majorité des faits que je viens de rapporter au sujet des hybrides, s’appliquent aussi aux métis.
Et, d’ailleurs, si la nature avait tenu tant que cela à conserver les espèces, elle les aurait différenciées toutes, au point de ces insectes, chez lesquels le croisement est matériellement impossible, et l’hybridation aurait été alors une chose tout à fait hors nature. Or, nous savons qu’elle est trèsfréquente, surtout chez les végétaux. Par conséquent, la possibilité de l’hybridation est une preuve contre la distinction de l’espèce et de la variété.
On ne peut pas davantage, à ce sujet, invoquer 1a. stérilité
des hybrides ; d’abord, parce que cette stérilité est très-variable, depuis zéro jusqu’à la fertilité parfaite ; ensuite, parce que, si dans la nature, une espèce se croise avec une autre et donne des produits fertiles, on la considère aussitôt, d’après une logique vicieuse, comme une variété. Enfin, si l’hybridation était une chose aussi surnaturelle que certains veulent bien le dire, ce serait une véritable monstruosité , ce qui n’est pas. Car les produits sont généralement bien constitués et aptes à la vie, sauf pour ce qui regarde le système reproducteur dont Darwin a expliqué très-bien la dégénérescence, sauf aussi, pour ce qui regarde la stérilité dont les causes toutes indirectes ne tiennent pas au fait de l’hybridation en lui-mème.
En conséquence, on ne peut se servir de l’hybridation comme critérium de la spécificité et, en dehors de cette donnée, qui, seule, pouvait être rationnelle, il ne reste plus que la notion d’espèce, vague, indécise, être d’intuition et d’imagination, que tout naturaliste sérieux doit désormais regarder non comme une entité objective, mais comme une idée d’abstraction nécessaire à toute classification.