STRUCTURE MICROSCOPIQUE DES PLUMES
(Novembre 1876)
Toute plume arrivée à son complet développement est constituée par des axes d’ordre différent :
1° L’axe primaire, composé du tuyau avec ses ombilics et de la tige ou rachis ;
2° Les axes secondaires ou barbes implantées sur les faces latérales du rachis, les unes à côté des 'autres et ayant une direction oblique de dedans en dehors ;
3° Les axes tertiaires ou barbules, supportées par les barbes, d’une direction analogue et offrant souvent des axes quaternaires ou crochets qu’on ne peut cependant considérer comme constants. Chacune de ces parties est constituée par des cellules placées bout à bout, et à la structure histologique suivante : à l’extérieur, un épiderme à cellules plates et irrégulières ; dans la région moyenne une substance corticale à cellules allongées fîbriformes ; enfin, au centre, un axe
(1) Insérée dans le Bulletin de la Société zoologique de France.
Extrait d’un mémoire dont la communication devait être faite à la séance anniversaire de la Société — 1876. — Ce mémoire a fait l’objet d’une conférence à la Société le 29 décembre 1876.
médullaire tantôt continu, tantôt segmenté, formé de cellules régulières, polygonales ou arrondies et avec granulations pigmentaires.
Les barbes sont alternes ou éparses le plus souvent sur le rachis et les barbules», ont la même disposition par rapport aux barbes. Ces deux ordres d’axes, par leur réunion, forment de chaque côté de la tige deux plans que l’on nomme veæillums et qui, par conséquent, sont formés en définitive par l’assemblage des plans barbulaires subordonnés aux barbes et que nous nommerons les veæillums primitifs.
En général, on peut dire que les deux vexillums primitifs d’une barbe ont une structure différente quant à leurs barbules : dans l’un des deux la côte de la barbule porte une bordure membraneuse mince, très-pâle, qui est sans doute une exfoliation de la substance corticale, et, vers sa terminaison, quelques piquants : dans le vexillum opposé, la côte ne porte qu’à la partie inférieure cette bordure membraneuse qui est très-étroite, et, bientôt, cette bordure se divise, se segmente et constitue des crochets tantôt foliacés, tantôt roides et aigus. Or, ces deux vexillums s’entrecroisent et s’enchevêtrent deux à deux avec les vexillums des autres barbes, et il en résulte un ensemble souvent très-compacte.
Toutefois cette dissemblance entre les deux vexillums primitifs ne s’arrête pas toujours là, et j’ai observé certaines dispositions barbulaires qui ont, je crois, passé inaperçues jusqu’ici.
L’une d’elles peut s’étudier dans les plumes du dos du Ganga Cata (Pterocles alchata Lin.), qui ont une coloration jaune verdâtre en dessus et brune en dessous. L’un des vexillums primitifs a des barbules à peu près cylindriques amincies à leur base, munies d’une bordure membraneuse dans les trois quarts inférieurs et de crochets à pointe mousse et foliacés dans le quart supérieur, colorées enfin par un pigment brun(PZ. vin ,Jig. 1). De l’autre côté, les barbules présentent deux parties bien dissemblables : une partie infé-
rieure colorée par un pigment brun, munie dans la plus grande partie de sa longueur d’une bordure membraneuse qui forme vers le haut quelques crochets ; une partie supérieure colorée par un pigment jaune verdâtre pâle et constituée par quatorze articles renflés, géminés, superposés les uns aux autres et formant une sorte de chapelet ; d’un côté, les articles se prolongent en crochets dont quelques-uns sont fourchus â l’extrémité (PL vin, fig. 2).
Ces barbules, de structure si différente, sont enchevêtrées de telle façon que toutes les parties en chapelet recouvrent le reste, ce qui donne â la face supérieure de la plume sa couleur jaune verdâtre : les barbules du vexillum opposé sont au contraire en dessous et donnent â la face inférieure sa couleur brune, les crochets terminaux de ces mêmes barbules venant s’insérer sur la membrane qui garnit la partie inférieure des barbules de l’autre vexillum , tandis que leur bordure membraneuse est accrochée par les crochets dépendant des articles en chapelet.
Nous signalerons encore, comme exemple de disposition analogue, la structure différente des vexillums primitifs dans les plumes tectrices, d’un bleu pâle, du canard souchet (Anas clypeata Lin.) et du canard soucrourou (Anas, discors, Lin.), où, d’un côté, les barbules sont allongées, pointues et fusiformes, avec pigment jaunâtre (PL vui,Jîg. 3) et de l’autre, plus courtes en pigment brun et composées d’articles renflés sur une de leur face et munis de forts crochets (Pl. vin, fig. 4). De même encore dans les tectrices d’un bleu gris de la sarcelle d’été (Anas querquedula , Lin.), d’un côté les barbules sont grosses, cylindriques, à pigment brun et terminées par une partie grêle, filiforme, avec crochets et sans pigment : de l’autre, elles sont fusiformes, très-amincies à la base, à pigment brun plus rare, à terminaison filiforme plus longue et avec quelques rares crochets.
Mais il arrive aussi que les deux vexillums primitifs soient entièrement semblables : cela se voit surtout dans les plumes
optiques , parmi lesquelles on peut distinguer quatre types barbul aires :
1° La barbule est composée d’articles cylindriques dilatés, paraissant striés, nettement distincts les uns des autres ; elle est amincie à sa base et sa forme générale est en massue ; la barbule est tantôt cassée à son sommet , par suite d’une mue ruptile, comme , par exemple, dans les plumes â reflets de l’étourneau ; tantôt elle est allongée et se termine en s’amincissant, comme chez les pigeons. (PL vu, fig. 5.) Nous citerons comme exemple de ce type : les plumes caudales noires à reflets bleuâtres du Bouvreuil, les pectorales à reflets verts du Tetrao urogallus, les plumes du cou, à reflets bronzés rougeâtres dans leurs parties terminales chez le Ramier ; enfin, chez le Phasianus colchicus, les plumes du ventre â reflets bleus, les suscaudales â reflets verts, les plumes de la partie supérieure du dos avec bande noire â reflets verdâtres.
2° Dans le second type, les barbules sont exactement cylindriques , non en massue, à articles peu apparents et trèsserrées les unes contre les autres : nous citerons, comme conformes â cette description , les plumes dorsales à reflets métalliques bleus de l’Hirondelle de cheminée, les suscaudales à reflets d’un bleu foncé du Tétras lyre, les pectorales en i cœur avec bordure noire du Faisan ; enfin , les dorsales à reflets métalliques verdâtres ou rougeâtres du Vanneau huppé.
3° Dans le troisième type, la barbule, amincie à sa base, obtuse â son extrémité, est constituée par des articles courts^ renflés, nettement distincts, presque sphéroïdaux, qui font ressembler grossièrement la barbule â un pied de table tourné : certaines plumes â reflets métalliques d’un bleu vert du Paon offrent cette disposition.
4° Enfin, le quatrième type nous est fourni par les plumes des Oiseaux-mouches. Ici , en particulier, les vexillums primitifs se font remarquer par une ressemblance et une symétrie parfaites. En effet, les barbules sont partout composées
d’une côte renflée à sa partie inférieure et continuée par un appendice filiforme assez long, à laquelle est fixée une membrane assez développée , munie de quelques traits transversaux et colorée en fauve clair, tandis que la côte a une coloration brune. (Pl. vin, fig. 6.)
Généralement , les trois sortes d’axes que nous avons distingués , c’est-à-dire le rachis , les barbes , les barbules et leurs crochets existent chez les plumes. Cependant il y a des exceptions : c’est ainsi que dans les rectrices de la queue des Pics, les barbes sont raides, cylindriques, absolument dépourvues de barbules dans la plus grande partie de leur longueur, sauf peut-être tout à fait à la base. De même dans les plumes sétacées ou piliformes qui sont très-abondantes à la base du bec des Rapaces, le rachis est entièrement privé de barbes, ou ne porte que quelques épines (Milan) ou quelques barbes à sa base.
D’autres fois , les barbes ne portent pas de barbules dans des parties déterminées de leur longueur. Par exemple, dans les plumes bleues brillantes du dos du Martin-Pêcheur , la partie la plus brillante est la plus compacte ; et là, les barbes sont très-serrées les unes contre les autres et n’ont de barbules qu’à leur extrémité supérieure, endroit où elles sont fort amincies.
Parfois , comme l’a montré Fatio, telle barbe qui , à l’automne, a des barbules, n’en a plus au printemps ; par exemple, dans les plumes pectorales de la Linotte. D’après cet auteur, ce serait sous l’influence de l’humidité que la barbe se gonflerait et se colorerait d’une façon plus vive , noyant quelquefois aussi dans sa matière, mais expulsant le plus souvent ses barbules inutiles. Nous avons observé le même fait dans les plumes frontales rouges du Chardonneret et aussi dans les plumes de la tète des Pics , qui , rouges dans la plus grande partie de leur longueur, sont un peu verdâtres à leur base. Or , partout où règne la coloration rouge , les barbes sont dépourvues de barbules , mais dès le moment où
le pigment vert prédomine , celles-ci reparaissent. En présence de ces observations, nous nous sentions assez portés à faire de cette structure des barbes , un apanage exclusif des plumes à pigment rouge ; mais il nous a fallu renoncer à cette idée ; car , bien que ce mode particulier se rencontre plus souvent chez les plumes de cette sorte, nous l'avons aussi observé chez les plumes dorsales vertes du Pic-vert. Cette absence de barbules chez les barbes permet de comprendre l'accolement .et le rapprochement intime des barbes dans£ certaines plumes où, réunies par l’extravasion de la matière pigmentaire, à ce que prétend Fatio, elles forment des palettes normales comme dans lesrectrices et les rémiges des Jaseurs et des Pardalotes ou , au contraire , tout à fait accidentelles , comme dans les plumes frontales du Chardonneret.
Les barbes ont à leur extrémité terminale diverses formes qu’il s’agit de spécifier. D’ordinaire, la barbe va en s’amincissant et porte des barbules à peu près jusqu’à son extrémité. Mais souvent aussi il n’en est pas ainsi, soit par suite d’une rupture, d’une usure ou de quelque autre accident.
La plus commune d’entre ces dispositions est celle que nous appellerons la terminaison en fourche dans laquelle la barbe est rompue brusquement et à angle droit, les deux barbules terminales formant les branches de la fourche.
La terminaison en bayonnette est celle où, par une usure prolongée, tout un côté de la tige de' la barbe a disparu , de telle sorte que celle-ci offre assez exactement l’image de l’arme de guerre que nous venons de nommer.
Nous signalerons encore la terminaison en pinceau que nous avons vue dans les plumes sétacées de la tète du Vautour griffon, et dans laquelle la barbe, à son extrémité, donne naissance à trois ou quatre barbules, se séparant d’elle à peu près au même niveau.
Une des plus remarquables est aussi la terminaison en massue des barbes sans barbules des plumes rouges de la Linotte, du Chardonneret, des Pics, dont nous venons de parler.
Enfin, la plus rare, mais la plus curieuse est la terminaison en palette qu’on observe, comme nous l’avons déjà dit, chez les Jaseurs et les Pardalotes.
Nous arrêterons ici cette note où nous avons essayé de donner une idée de la structure microscopique de ces appendices tégumentaires qui font des oiseaux l’une des classes les plus belles et les plus gracieuses du règne animal. Nous sommes persuadés que tout naturaliste qui, à notre exemple, ^voudra soumettre les plumes à l’examen microscopique, se ménagera des surprises charmantes auprès desquelles les jouissances de la vue simple sont tout à fait à dédaigner.