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LA COULEUR DES PLUMES

(Novembre 1876,)

Les plumes constituent l’appareil tégumentaire le plus remarquable qu’on puisse observer dans l’embranchement des vertébrés et contribuent certainement à faire de la classe des oiseaux un groupe d’une étude aussi intéressante que séduisante.

Les plumes ne sont pas les homologues des poils, mais ressemblent , au contraire , par leur développement , aux écailles des reptiles, avec lesquels, d’ailleurs, les oiseaux ont de grands rapports, malgré les différences de conformation extérieure.

Toute plume arrivée à son complet développement est formée par des axes d’ordre différent :

1° L’axe primaire est composé du tuyau et de la tige ou rachis ;

2° Les barbes sont les axes secondaires et sont supportées par le rachis ;

3° Les barbules sont les axes tertiaires et sont implantées sur les barbes ; elles présentent des crochets et des mem-

(1) Extrait d’un mémoire dont la communication devait être faite à la séance anniversaire de la Société — 1876.

Ce mémoire a fait l’objet d’une conférence à la Société le 29 décembre

branes qui, en s’engrenant d’une barbule à l’autre, donnent à la plume toute entière sa constitution compacte.

Comme tout ce qui est coloré dans la nature, les plumes offrent des granulations de différentes couleurs contenues dans les cellules du rachis, des barbes ou des barbules et que l’on nomme pigments. Ces pigments sont, du reste, peu nombreux en espèces, et on reste confondu devant la variété des nuances produites avec si peu d’agents. Bogdanow les divise en deux groupes : le premier, comprenant le pigment jaune le rouge, le lilas, le vert, qui ne sont solubles que dans l’alcool et dans l’éther ; et le second, composé uniquement du pigment noir ou brun (zoonie lanine), identique sans doute à la mélanine de la choroïde, et qui n’est soluble que dans l’ammoniaque, la potasse et un peu dans l’eau.

La couleur blanche est produite par l’absence de pigment, et la couleur bleue est une couleur optique dans toutes ses nuances : nous verrons tout à l’heure ce que signifie cette expression. Quant à la fréquence relative des pigments, on peut dire qu’elle est dans l’ordre descendant suivant : le pigment brun (très-répandu), le jaune, le rouge, le vert, le lilas (rare).

Ordinairement, le pigment est disséminé dans toutes les parties de la plume (rachis, barbes, barbules) ; mais, parfois, il arrive que la barbe est seule colorée, les barbules étant dépourvues de pigment : par exemple, dans la plume pectorale de la linotte, du bec-fin gorge bleue; mais je n’ai jamais vu de barbules colorées avec une barbe incolore.

Le plumage des oiseaux étant, pour la plupart du temps, très-bigarré, les pigments les plus dissemblables sont côte à côte dans une même plume, une même barbe, et bien plus, une même barbule. Je ne crois pas que la multiplicité des pigments en une place restreinte aille plus loin que chez quelques gallinacés (Fàisan, par exemple), et chez beaucoup de canards.

Bogdanow a classé les plumes sous le rapport de la couleur en deux grands groupes :

1° Les plumes ordinaires qui ont la même couleur , vues par transparence ou par réflexion;

2° Les plumes optiques qui n'ont pas la même couleur, vues par transparence ou par réflexion.

I. — Parmi les plumes les plus ordinaires, nous distinguons deux genres, suivant le mode de développement fort bien étudié par Fatio.

• Dans les plumes ordinaires proprement dites, c’est la barbe qui se développe et se colore le plus, mais en perdant les proportions primitives de sa segmentation : par exemple, plume rouge pectorale de la linotte.

Dans les plumes que Fatio appelle mixtes et qui sont trèscommunes, les barbules se dilatent et se colorent aux dépens de la barbe, sans cependant prendre des proportions énormes, ni une segmentation trop prononcée, et pendant ce temps, la quantité de matière pigmentaire diminue dans l’intérieur de la barbe : exemple, plumes vertes du croupion du pinson.

Les plumes ordinaires présentent deux ordres de couleurs que Audebert a parfaitement distingués : d’abord les couleurs mates qui ne changent pas de nuance sous quelque aspect qu’on les considère et qui sont les plus communes chez les oiseaux : puis les couleurs brillantes qui ont un éclat pareil à celui des corps polis et qui sont la propriété des plumes dont les barbes. sont dépourvues de barbules et terminées en massue (pi. vu, fig. 3). Parfois, ces barbes sans barbules se soudent et forment les palettes brillantes des Jaseurs dont on voit la terminaison et la naissance très-grossies (pl. vii, fig. 4, a-b). Audebert attribue la couleur brillante que l’on remarque par exemple dans les plumes rouges de la tète du Chardonneret et du Pic-vert , à la dureté et au poli des barbes , tandis que Fatio , se fondant sur ce que , par suite du gonflement, le développement de la substance corticale mul-

tiplie les points de réflexion en développant et distançant les fibres constituantes, il résulte de cela l’exposition à la lumière sur un plus grand espace d’une série de petits plans colorés, superposés et réflétants.

II. — Les plumes optiques se divisent aussi en deux catégories : les plumes que nous nommerons à reflets , et les plumes émaillées (Fatio),

Dans les plumes à reflets, c’est l’axe tertiaire, la barbule qui prédomine, comme le dit Fatio, sur le secondaire ; tandis que le contraire avait lieu dans les plumes ordinaires. Ici la barbe change peu, tandis que les barbules se gonflent et accentuent leur segmentation et leur coloration, grâce à l’humidité et à la lumière, et grâce aussi à la graisse du corps ou à celle de la glande du croupion que l’oiseau étend sur ses plumes et qui , dissolvant le pigment , opère son transport d’un point â un autre, tout en avivant ses teintes.

Les plumes à reflets ont des caractères particuliers de structure pour ce qui regarde les barbules. Cela pourtant n’est pas exact pour un certain nombre qui ont les barbules absolument cylindriques, sans articles apparents et trèsserrées les unes contre les autres , par exemple dans les plumes du dos à reflets métalliques bleus de l’hirondelle.

Tout ce qu’on peut dire sur ce point de plus général, c’est que les barbules des plumes â reflets sont toujours trèsnombreuses, très- serrées les unes contre les autres, très-densément distribuées, et quq le pigment qui les colore est presque toujours brun ; car j’ai vu dans le faisan des plumes à reflets avec un pigment jaune. Enfin, dans toutes les barbules des plumes â reflets, le dépôt pigmentaire est beaucoup plus régulier et moins disséminé que dans les plumes ordinaires, et les fibres de la substance corticale forment toujours ici une couche plus épaisse.

Prenons, par exemple, une plume à reflet verdâtre de l’étourneau ; portons-là sur la platine du microscope : ce qui

mous frappe d’abord, c’est que nous ne voyons pas trace de pigment vert, mais seulement du pigment brun abondant, colorant des barbules à articles cylindriques, dilatés, paraissant striés et nettement distincts les uns des autres : la barbule est amincie à sa base, rompue à son sommet et sa forme générale est en massue. (V. pl. vu fJig. 5.)

Prenons encore une plume d’oiseau-mouche où les reflets métalliques, bronzés, rougeâtres, ou d’un bleu d’acier, ou d’un vert éclatant, se marient en un ensemble ravissant : examinons-là au microscope : toute poésie cesse : plus de reflets, une simple couleur brune, mate, pâle, humble; un pigment tout ordinaire, le pigment brun renfermé dans des barbules à cote dilatée, munies d’une large membrane et terminées par un appendice filiforme assez long.

Les causes de ces reflets sont multiples ; ils doivent être en général rapportés au phénomène des anneaux colorés ; c’est une série de petites lignes transverses , tantôt brillantes , tantôt obscures, plus ou moins serrées, correspondant à la segmentation variée, mais toujours si accentuée de la plupart des barbules optiques. Cette segmentation produit tantôt des cloisons séparatrices incolores, comme chez l’étourneau, par exemple, tantôt, au contraire, des lignes plus foncées et des ondulations trans verses comme chez le paon.

Chez les oiseaux mouches, la principale cause des reflets, dit Audebert, consiste en ce que la partie colorée de chaque barbe est profondément creusée en gouttière et présente à la lumière une surface concave semblable à celle d’un réverbère ; nous avouons avoir vainement cherché cette gouttière : ce que nous savons, c’est que les barbules à bordure membraneuse sont insérées très-près l’une de l’autre sur une barbe étroite, et qu’ainsi elles forment deux vexillums, parfaitement compactes, du reste, qui constituent une sorte de réflecteur.

Quant à la cause des différents reflets, nous pouvons dire qu’elle est encore obscure. Fatio admet que la teinte du pig-

ment brun, ainsi que la forme et le rapprochement plus ou moins grand des lignes foncées ou claires, semblent seules faire varier les effets colorés. En effet, dans les plumes dorsales à reflets verts de l'étourneau, le pigment est moins foncé que dans les plumes recueillies du cou où le reflet est violâtre. * Cependant, certaines de nos observations nous ont amené à penser que la forme même et la structure des barbules doivent influer beaucoup sur la nature des reflets.

La seconde catégorie des plumes optiques est celle des plumes émaillées qui sont caractérisées par un mode de développement tout particulier.

Prenons encore ici un exemple. Soit les plumes allongées d’un beau bleu d’aigue-marine qui parent le dos du martin-pêcheur, cet oiseau, si brillamment paré, que tout le monde a vu filer comme une flèche au-dessus des rivières.

Soumettons-là à l’examen microscopique, et quel ne sera pas notre étonnement quand, au lieu de matière pigmentaire bleue, nous verrons cette plume colorée par un pigment du plus beau jaune orange. Mais continuons notre examen et faisons avec un bon rasoir une coupe mince de l’une des barbes, nous obtenons une coupe vaguement triangulaire (V. pl. vii, fig. 7), à la partie inférieure de laquelle sont insérées deux barbules. A la phériphérie, nous voyons une couche de cellules plates, irrégulières, incolores, c’est l’épiderme. Au-dessous, mais seulement dans la région située au-dessus de l’insertion des barbules, nous trouvons des cellules allongées, colorées par un pigment jaunâtre, c’est là ce que Fatio appelle l’émail. Enfin, au centre, nous remarquons une masse de cellules polygonales à noyau coloré en brun plus ou moins foncé. Or, comment se fait-il qu’avec deux pigments, dont l’un est brun et l’autre jaune, nous obtenions la vraie résultante, une couleur bleue? C’est à cause de l’émail, nous répond Fatio ; et, en effet, si on gratte en un point cet émail, la plume paraît noire et non plus bleue à l’endroit gratté. D’après les travaux de physique de Dove,

on explique cette coloration bleue des plumes émaillées par le passage des rayons, réfléchis au centre de la plume, au travers d’une couche supérieure transparente autrement colorée et aussi- réflétante ; enfin par la rencontre dans l’œil de ces rayons réfléchis à des distances différentes et par des corps différents.

Nous terminerons ici cette étude. On y aura vu, j’espère, que chez les oiseaux aussi bien que chez les hommes, il faut se garder de juger sur l’apparence et ne se décider qu’après examen attentif et pour ainsi dire microscopique du sujet ; car, si l’habit ne fait pas le moine, la couleur ne fait pas la plume !

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