SUR LA DISSECTION
Généralement les jeunes naturalistes se bornent, dans leurs études, à la collection des espèces , et quelquefois à l’observation de leurs mœurs. Je ne veux pas dénigrer cette sorte d’occupation , car je sais qu’on n’arrivera que par ce moyen à connaître un jour la Faune française ; mais il n’en est pas moins vrai que souvent le naturaliste se réduit ainsi au niveau du collectionneur vulgaire , qui ne ramasse les coquilles ou les insectes que pour en former de belles vitrines , dont l’arrangement présente à l’œil charmé une disposition élégante de ces nuances si brillantes que la nature a prodiguées à la plupart des êtres. Quelques-uns même, emportés par cette ardeur de collectionner qui ne connaît pas de frein, se sont laissé entraîner à des dépenses véritablement folles, pour acquérir telle espèce réputée rarissime , qu’ils pourront plus tard montrer avec orgueil à des collègues éblouis et envieux.
Je crois cependant que c’est par la connaissance du plus grand nombre possible d’espèces typiques que le jeune naturaliste doit commencer ses travaux ; mais je pense aussi qu’une fois parvenu à ce but , et sans négliger toutefois les recherches sur la faune du pays qu’il habite , il doit tenter de connaître l’organisation intérieure, l’anatomie des espèces dont il a appris le nom et parfois même la synonymie !
En pondérant ainsi ses diverses occupations, il pourra
(1) Inséré dans la Feuille des jeunes naturalistes. — Mars 1877.
rendre beaucoup plus de services à la science qui lui est chère.
Du reste, ceux qui dédaignent ou négligent la dissection, ne savent pas tout le plaisir que l’on ressent à la vue de ces appareils et de ces organes si différents des nôtres le plus souvent, mais si délicats et si merveilleux que l’esprit reste saisi d’admiration devant eux : que ceux-là prennent cependant la peine de faire l’expérience et je suis sûr qu’ils priseront bientôt à sa juste valeur le futile plaisir qu’ils ont si souvent éprouvé en contemplant d’un œil attendri et complaisant les merveilles de leur collection.
Enfin, si quelques-uns ne me croyaient pas sur parole, je les renverrais aux impressions d’un maître, M. de Quatrefages, et à son livre si charmant, Les Souvenirs d’un Naturaliste.
Je veux donc aujourd’hui essayer de mettre ceux que ma petite plaidoirie aura touchés à même de disséquer et de faire l’anatomie des êtres qui vivent autour d’eux. Heureux seraije si les modestes conseils que je vais leur donner peuvent leur être utiles ; heureux surtout si,xà mon exemple, quelque ami de la Feuille , plus autorisé et plus expérimenté que moi, veut bien ajouter à ces quelques mots le fruit de ses observations et compléter ainsi ce que je vais écrire !
Disons d’abord que je n’entends parler ici que des invertébrés que l’on dissèque avec la loupe montée ou le microscope simple ; quant à la plupart des vertébrés, on emploie à peu près les mêmes procédés que pour l’homme , et quant aux invertébrés trop petits pour être étudiés avec les deux instruments, dont je viens de parler, les traités de Robin, Carpenter et Pelletan indiquent d’une façon très-complète les procédés à employer.
Parlons d’abord des instruments dont on se sert *et qu’on peut se procurer chez les opticiens de Paris. Ce sont :
1° Le pied articulé à crémaillère , auquel on adapte des loupes de formes diverses ou des doublets de foyers différents:
on peut aussi construire un instrument , souvent commode , en adaptant à une monture de grosses bésicles une loupe d'horloger.
2° Le-microscope simple à dissection.
3° Des aiguilles fines, inflexibles, à. pointe très-aiguë, emmanchées dans un manche en bois rond et assez gros : les unes devront être droites, les autres courbées presque à angle droit vers l’extrémité.
4° De petits scalpels, les uns à tranchant droit , les autres à tranchant arqué ou relevé vers l’extrémité.
5° Une ou deux paires de ciseaux très-fins , semblables à ceux dits ciseaux à cataracte.
6° Des pinces à dissection ou brucelles fines , les unes lisses, les autres dentées.
7° Des épingles à piquer les insectes ou des épines de pseudo-acacia ou de cactus ; de plus, des épingles ordinaires de divers modèles.
8° Des baquets à dissection, ronds, carrés ou rectangulaires, à bords peu élevés, en verre, faïence ou porcelaine ; une cuvette de photographe est bonne pour cet usage, un cristallisoir peut également servir ; on fixe au fond de la cuvette , au moyen de poids métalliques , par exemple des balles de plomb aplaties sous le marteau, une plaque de bon liège d’environ un décimètre carré.
Toutes les dissections doivent être faites sous l’eau, qui a l’avantage de maintenir les organes soulevés et distincts les uns des autres. Par conséquent, on remplit d’abord le baquet d’eau et on maintient au fond la plaque de liège avec les poids métalliques.
Puis on fixe l’animal sur la plaque au moyen des épingles ou des épines, et l’on amène la loupe ou le doublet au-dessus de lui. Alors, avec les ciseaux on fend les téguments généralement sur le dos, et on les pique de chaque côté, après en avoir isolé les organes sous-jacents. C’est ce qu’on appelle étaler l’animal, opération délicate, souvent longue et qui demande du soin.
Si l’animal a un test calcaire ou chitineux, on l’enlève, soit en le coupant avec les ciseaux pour les insectes, par exemple, soit en le détruisant avec les pinces par petites portions pour les crustacés, soit en le cassant avec un marteau comme pour les mollusques ; cependant, pour les bivalves, il suffît d’entrebâiller un peu la coquille et de couper avec le scalpel les muscles adducteurs, ou bien, ce qui est d’observation vulgaire, on n’a qu’à tremper le mollusque dans de l’eau modérément chaude. Une fois l’animal étalé sous la loupe, on procède, toujours avec la plus grande prudence, à des incisions avec le scalpel, des tractions avec les pinces, ou des déchirures avec les aiguilles, de façon à isoler l’appareil que l’on veut étudier ; ces manœuvres varient nécessairement suivant le genre d’organes qu’il s’agit de mettre à nu.
Dans tous les cas, le but est d’isoler les organes pour qu’on puisse en connaître le volume, l’aspect, la couleur et les connexions, et pour cela, on fixe avec des épingles les autres organes que l’on néglige pour le moment et qui flottent dans l’eau, afin de laisser parfaitement distinct et séparé dans toutes ses parties le système que l'on veut étudier particulièrement.
Il est bon, pendant l’opération et de temps [en temps, de souffler avec la bouche un peu d’air sur les organes flottants, afin de les isoler encore mieux, ou bien de diriger sur eux le jet d’une seringue pour les nettoyer.
Mais il ne faut jamais disséquer qu’avec l’idée préconçue de connaître tel ou tel appareil. C’est pour cela qu’avant l’opération on devra, sur un ouvrage d’anatomie comparée, par exemple les leçons de Cuvier, l’anatomie comparée de Gegenbaur, le Manuel Roret d’anatomie comparée de Siebold et Lhannius, se renseigner au moins sur les dispositions générales de l’appareil que l’on va disséquer, et que durant l’opération, on devra poursuivre exclusivement cet appareil dans toutes ses parties, sans se laisser entraîner à la recherche d’autres organes. Ici, en effet, il faut procéder
avec méthode et successivement, et même sacrifier, s’il est besoin, plusieurs animaux, plutôt que de faire une dissection inutile pour l’avoir voulue trop complète.
Souvent il est bon de soumettre à une préparation spéciale r l’animal que l’on doit étudier. Ainsi, Swammerdam faisait | périr ses insectes en les plongeant dans de l’alcool, de l’eau ou de l’essence de térébenthine, afin d’augmenter la solidité ] des parties molles. De même, pour disséquer l’escargot, ■ animal très -facile à connaître et que je recommande tout particulièrement aux débutants, on a l’habitude de le faire 1 mourir auparavant dans un vase tout-à-fait rempli d’eau et ] hermétiquement bouché. Dans cette situation, la cavité générale de l’helix se remplit de liquide et le corps, grossi du dou^ble, sort presque tout entier de la coquille qu’on n’a plus qu’à casser pour mettre à nu le tortillon. Pour étudier le système nerveux, on peut verser sur l’appareil quelques gouttes d’acide azotique étendu d’eau ou d’une solution de sublimé corrosif, ce qui le blanchissant et raffermissant beaucoup le tissu ] nerveux, facilite énormément la dissection.
Pour examiner le système vasculaire, on pratique au préalable des injections, et je renvoie au traité du Micros- I cope de Robin pour tout ce qui concerne ce côté de la question : on y trouvera décrits les appareils d’injection et les matières employées pour cela. On devra aussi lire les conseils excellents et très-pratiques qu’a donnés dans un ouvrage récemment paru fi) l’un des naturaljstes les plus , compétents sur le sujet, M. le professeur Sabatier, de Montpellier. On y verra, entre autres, qu’on ne peut pratiquer une injection sur l’animal frais et vivant ; mais qu’il 1 faut, au contraire, le laisser mourir de lui-mème, ou bien le plonger pendant un certain temps (un jour ou deux pour la moule) dans de l’eau additionnée d’alcool et d’acide chlorhy-
(1) Études sur la Moule, lre partie par A. Sabatier. Montpellier, | Coulet, 1877
drique. M. Sabatier a aussi obtenu de bons résultats en prenant une moule intacte, en maintenant ses valves écartées par un coin et en plaçant Fanimal dans un vase bouché, au fond duquel se trouvaient quelques grammes d’éther. Le lendemain, l’animal pouvait être injecté. Enfin, on lira avec fruit dans ce Traité quelques pages fort instructives sur les points d’attaque du système vasculaire, particulièrement chez la moule.
Cependant, on peut aussi se servir, à l’exemple de Swammerdan, pour insuffler les vaisseaux, les trachées et aussi les divers canaux de l’organisme animal, de petits tubes de verre effilés, dans lesquels on insuffle de l’air; on peut avoir des tubes plus ou moins gros et plus ou moins effilés ; mais il est bon, pour la commodité du maniement, de les adapter à un petit tube de caoutchouc d’environ 0m20 de longueur, dont l’autre extrémité porte un autre tube en verre plus largement ouvert, que l’on tient à la bouche et dans lequel on insuffle l’air pendant que l’une des mains dirige le tube effilé qui se trouve à l’autre extrémité du tube en caoutchouc. M. Sabatier s’est aussi servi de ce moyen qu’il recommande, et nous croyons bien faire de transcrire ce qu’il en dit : « Je recommande beaucoup ce dernier mode de recherches, car il est très-facile, d’un emploi immédiat et rapide, et il donne des résultats très-frappants. Il est extrêmement utile, soit pour indiquer le parcours des vaisseaux, soit surtout pour révéler l’existence de voies de communioation entre diverses avités. Voici en quelques mots la manière de procéder et les précautions à prendre. Il faut se munir pour cela de tubes ou pipettes de verre effilées à la lampe et dont l’extrémité conique offre des dimensions variables, les unes étant trèsaiguës et propres à piquer les tissus et les autres étant plus ou moins larges et mousses. Il convient d’en avoir de droites et d’autres coudées sous différents angles. On peut souffler directement avec la bouche, ce qui peut à la longue devenir fatigant, ou bien mieux, avec une de ces boules
en caoutchouc, munies d’une seconde boule ou réservoir d’air dont on se sert dans les appareils de pulvérisation et qui donnent un courant d’air continu, très-facile à régler. C’est avec un de ces instruments que je procède. Il faut placer l’animal dans l’eau, mais de manière à ce que le point par où se fera l’insufflation soit au niveau de la surface du liquide ou un peu au-dessous. Par ce moyen, on évite la formation de bulles d’air qui embarrassent l'observateur, masquent la vue de l’objet et rendent l’opération et l’observation trèsdifficiles. D’autre part, il est bon que l’animal soit dans l’eau, parce que dans ce liquide l’air donne aux cavités qu’il distend un aspect brillant et argenté qui rend la préparation très-éclatante et l’observation très-facile. En outre, dès que l’insuffiation est suffisante, il faut rapidement disposer l’animal dans l’eau, de manière à ce que l’orifice par où a été faite l’insuffiation soit placé plus bas que les parties injectées, car alors l’air n’a aucune tendance à s’échapper par l’orifice, et on peut observer la préparation tout à son aise. Quand on veut s’éclairer sur le parcours d’un vaisseau , sur sa distribution, sur ses anastomoses, sur l’étendue et la forme d’une cavité, il faut, si le vaisseau est petit, le piquer délicatement avec une pipette aiguë et procéder à l’insuffiation. Sj la cavité est considérable, on peut aussi faire une légère ouverture avec la pointe d’un scalpel et y introduire une pipette à pointe mousse et plus grosse. Quand il s’agit de reconnaître s’il y a des orifices de communication entre deux cavités, il ne faut pas se borner à insuffler l’une des deux pour voir si l’air pénètre aussi dans l’autre. Il est indispensable d’insuffler alternativement l’une et l’autre et de ne conclure à l’absence de tout orifice de communication que lorsque les deux épreuves ont donné un résultat négatif. Il arrive, en effet, quelquefois, que les orifices sont disposés de manière à permettre le passage des liquides ou des gaz dans une direction et à s’y opposer dans le sens contraire.
L’insufflation est aussi un bon moyen pour découvrir
l’existence d’une cavité ou d’un orifice. Pour cela, il faut se servir d’une pipette dont l’orifice ne soit pas trop étroit et qui puisse donner un jet d’air assez fort. Pour s’assurer de l’existence d’une cavité, d’un vaisseau, il faut faire une petite ouverture avec la pointe du scalpel sur la paroi mince de la cavité présumée ; et puis, il convient de projeter sur ce point un courant d’air énergique avec la pipette, dont la pointe doit être tenue à une petite distance de l’orifice. S’il y a une cavité dans ce point, il arrive que le jet puissant de Tair rencontrant l’orifice pénètre dans la cavité, se réfléchit contre la paroi opposée, soulève la paroi libre et se répand dans la cavité qu’il distend. Quand on soupçonne l’existence d’un orifice naturel, que son obliquité ou la flaccidité de ses parois cachent à la vue, on peut, par ce procédé, parvenir à en constater l’existence. Ce sont là des moyens très-précieux pour l’étude d’animaux à tissus mous, flasques, et qui s’affaissent au point de rendre les cavités et les orifices insaisissables. Aussi je les recommande beaucoup et d’autant plus qu’ils n’exigent aucune préparation préalable et sont d’un emploi immédiat. » Je m’arrête dans cette note déjà trop longue, et je renvoie au Traité de Robin, pour la description des appareils à employer dans les dissections. Mais, hélas ! il n’existe aucun traité où je puisse renvoyer pour l’exposition de ces mille tours de main, de ces ficelles (qu’on me passe le mot) qui se transmettent d’anatomiste à anatomiste, de professeur à élève, et que certains naturalistes (et des plus célèbres) conservent pour eux avec un soin jaloux, comme instruments de nouvelles découvertes dont leur réputation n’a que faire, et qui, publiés et employés par tous, rendraient d’immenses services à la science. C’est à chacun à trouver, dans son propre esprit, les ressources nécessaires et à prendre de la peine pour inventer ce que d’autres ont inventé auparavant , ce que d’autres inventeront après. Cet état de choses, trèsregrettable, durera tant que nous ne posséderons pas, écrit de la main d’un naturaliste expert, un manuel complet de
dissection. Espérons qu’un jour cette bonne pensée germera dans le cerveau de quelque savant qui voudra être utile à la science et aux jeunes gens. Espérons au moins que les maîtres, à l’exemple de M. Sabatier, voudront plus souvent aplanir pour nous la voie si aride et si âpre des débuts.
En terminant, je recommanderai à tous ceux qui voudront disséquer une des vertus les plus utiles, quoique les plus rares, la patience ! Il faut, pour disséquer, aller lentement, prudemment, patiemment, ne se laisser rebuter par aucun obstacle, recommencer assidûment ce que l’on a manqué , enfin ne jamais se laisser décourager. Qu’y a-t-il d’ailleurs de plus agréable qu’un succès mérité par plusieurs échecs ?
En un mot, de la patience, encore de la patience et toujours de la patience 1