DES CRUSTACÉS DÉCAPODES (U
Les membres des Crustacés sont soumis à une différenciation entre eux et à une multiplicité d’usages vraiment remarquables. La locomotion, la préhension, la manducation, sont autant de fonctions auxquelles ces organes sont adaptés, et, parfois, deux de ces fonctions ont un seul et même instrument, de telle sorte qu’il est bien difficile, souvent, de voir clair au milieu des formes si diverses que nécessitent des usages physiologiques aussi variés.
Chez les Crustacés supérieurs, surtout chez les Décapodes , les organes locomoteurs affectent des aspects très-différents et servent, dans ce cas, non-seulement à la locomotion, mais encore à la préhension et à la manducation.
Cette adaptation est surtout remarquable, si on considère les pattes antérieures des Décapodes , et, dans cet organe, la partie appelée vulgairement pince est formée par le carpe, le pollex et l’index.
Or, tous les carcinologistes ont signalé très-souvent, parmi les Décapodes, une inégalité frappante entre le volume, la longueur et la force des pattes antérieures. Le plus souvent c’est la patte droite qui l’emporte ; mais c’est souvent aussi la
(1) Conférence du 10 février 1875. ( Société d'étude des sciences naturelles de Nimes.)
patte gauche, comme, par exemple, chez les Pagurus stria tus, Pagurus curvimanus, etc., et chez l'Ecrevisse norwégienne ( Nephros Norwegicus).
A quelle cause doit-on cette différence extraordinaire entre deux organes homologues ?
Les. auteurs ont glissé, en général, sur cette question, et, à ma connaissance, il n’y en a que deux qui s’en soient occupés et aient cherché à la résoudre.
D’abord, Bosc, qui n’a touché au problème que par un de ses points à propos des Pagures , prétend que l’inégalité des deux pattes antérieures est causée par la disposition de la coquille que ceux-ci habitent, et la patte la plus forte est celle qui est appuyée sur le bord de l’ouverture opposé à la columelle. Mais ceci est une explication qui me semble fausse et spécieuse : d’abord parce qu’elle n’explique qu’un cas particulier dans ujj fait général, et ensuite, parce que j’ai trouvé dans les coquilles d’une même espèce ( Murex brandaris ) deux Pagures, dont l’un, le Pagurus striatus, a la patte gauche plus forte et l’autre, le Pagurus angulatus, présente une patte droite beaucoup plus volumineuse. D’un autre côté, cette influence réductrice de la columelle est plus que problématique, si on examine la position du Pagure dans son habitation. En effet, dans cette tenue, les pattes antérieures sont disposées parallèlement aux deux bords de l’ouverture, bord collumellaire et bord externe, et non perpendiculairement comme l’exigerait l’explication de Bosc.
En second lieu, Darwin, dans son livre sur la descendance de l’homme et la sélection naturelle, semble attribuer cette inégalité de force à une sélection qui se serait exercée sur ces organes, qui servent au mâle à retenir la femelle pendant la fécondation. Mais dans cet acte, c’est avec les deux pattes antérieures que la femelle est contenue, et on ne comprend point, alors, pourquoi une seule d’entr’ elles prendrait de l’accroissement aux dépens de l’autre.
Voici une explication nouvelle qui m’a été suggérée par une
remarque que M. Duval-Jouve m’a fait faire, à Montpellier, dans les collections de la Faculté des Sciences, remarque que j’ai pu, à mon aise, renouveler dans ma petite collection de crustacés.
Si on examine les dents qui couvrent les doigts des pinces antérieures chez certains Décapodes herbivores , tels que le Homard ( Homarus vulgaris) et l’Ecrevisse norwégienne ( Nephros norwegicus), on remarque qu’elles ne présentent pas le même aspect à gauche et à droite. Celles qui garnissent la patte -antérieure, la plus forte et la plus robuste, sont des tubercules mousses et aplaties, de véritable molaires, enfin : au contraire, les dents de la patte opposée, qui est alors plus grêle, sont allongées, coniques et aiguës et présentent tout à fait l’appareil des incisives.
Chez les carnivores, cette dissemblance s’atténue un peu , mais elle est visible encore chez ceux dont les doigts sont dentés ( Crabes , Ocypodes, Rhombilles, Portunes, etc.) , et c’est toujours la patte la plus forte, qui présente des éminences molaires, et la plus faible qui offre des dents incisives. Ces dernières, même, affectent, dans certains genres essentiellement carnassiers ( Portunes ), une forme analogue à celle des molaires des mammifères carnivores. Enfin, les crustacés omnivores ( Ecrevisse , Maïa, etc.) n’ont, en général, pas de dents aux doigts des pattes antérieures. Aussi, sont-elles égales en dimensions. Cependant, les Pagures, qui n’ont pas de dents non plus, ont des pattes de longueurs différentes.
Nous avons vu comment Bosc avait essayé de démontrer cela. Tout à l’heure, nous hasarderons, nous aussi, une explication. Or, cette différence frappante, entre la forme des dents chez les herbivores, permet de conclure que les pattes antérieures sont adaptées à la préhension des aliments et, de plus, à la mastication. Ce qu’il y a de certain, c’est que la patte antérieure la plus forte est celle qui retient les aliments, tandis que l’autre patte les dépèce et les porte à la bouche, et l’on comprend facilement que, dans ce cas, l’herbe marine
est plus facilement retenue entre les dents molaires et que, d’autre part, les dents incisives peuvent les déchirer sans peine. Nous croyons donc que c’est à cette fonction molaire des doigts, que l’une des pattes antérieures est redevable de ses plus fortes dimensions; car, c’est elle en effet qui produit le plus de travail et fournit le plus de puissance dans cette espèce de mastication.
D’un autre côté, chez les carnivores, les dents doivent être moins volumineuses ; c’est là une loi générale ; le travail de mastication n’est pas aussi pénible; il y a une inégalité moindre entre la production des forces des deux pattes et, par conséquent, différence plus faible entre leurs dimensions. Malgré cela, c’est toujours la pince molaire qui l’emporte, et j’ai toujours vu, en effet, les crabes retenir l’aliment avec cette- dernière, tandis que l’autre le déchirait et en portait les fragments à la bouche.
C’est à une habitude identique que les Pagures doivent l’inégalité de leurs pattes antérieures. Quant à l’Ecrevisse commune ( Astaeus fluviatilis ), le mode varié de leurs aliments et aussi le choix indifférent des deux pinces pour cet usage masticateur expliquent suffisamment la ressemblance presque parfaite qui existe entre les deux pattes antérieures.
Maintenant, pourquoi est -ce tantôt la patte droite et tantôt la patte gauche qui s’est adaptée à cette fonction ? Y a-t-il une cause réelle, un but à cela ? Je ne le crois d’autant plus, que si cette cause existait, elle serait la même pour toutes les espèces d’un même groupe. Or, dans les grands genres Pagurus, nous voyons des espèces très-voisines différer souvent sur ce point ; les uns ont la patte gauche la plus forte, chez les autres, c’est, au contraire, la patte droite. Il en est de même dans le genre Astaeus, pour le Homard et l’Ecrevi9se norwégienne. Enfin, dans une même espèce d ’Ocypodes, il paraît que c’est tantôt l’une, tantôt l’autre des pattes antérieures qui offre des dimensions plus considérables. En conséquence, nous n’aimons mieux voir, là, que les résultats d’un simple accident.
NOTE