PREMIÈRE PARTIE
Provenance et composition de la matière colorante.
Dans notre sujet une question se présente d’abord :
D’où vient la matière colorante ? Provient-elle de la combinaison des particules ferrugineuses du sang avec les agents chimiques composant la substance de la coquille ? ou bien existe-t-elle distincte , séparément élaborée dans le corps de l’animal et contenue, comme la matière calcaire, dans des vaisseaux ou conduits particuliers aboutissant à l’oviducte.
Guettard (1783), Manesse (1790), Des Murs (1840) admirent la première hypothèse, en supposant que, par suite de l’irritation prolifique de la femelle, une certaine quantité de sang était éjaculée en même temps que la matière calcaire, et produisait ainsi les couleurs , par la combinaison des éléments chimiques des deux corps en présence, et surtout des éléments ferrugineux et calcaires. La forme des taches semblait leur donner raison ; car elles présentent souvent l’image de gouttes écrasées et éclaboussées ou de larmes.
Mais dans les couleurs des œufs , il faut distinguer deux choses : la coloration de la matière calcaire , qui est intimément teinte, aussi bien au dedans qu’au dehors, et, en second lieu, la coloration des taches qui s’étendent sur la matière calcaire et sont parfaitement distinctes d’elles.
Des Murs , se fondant sur ce que la combinaison chimique des éléments ferrugineux du sang et calcaires de la coquille, suffisait à produire toutes les nuances de taches connues, ne faisait pas de difficulté d’admettre la coloration de la matière calcaire par le même procédé. Cela paraît d’autant plus bizarre, de la part de Des Murs, qu’il avait une fois examiné une monstruosité qui aurait dû le mettre sur la voie de la vérité. C’était un œuf de Vanneau , qui , au lieu d’ètre taché
de vert noirâtre , comme à l’ordinaire , était d’une teinte vert pâle unicolore, mais portait, en dedans, avec le blanc et le jaune , un caillot glaireux d’un vert noirâtre. Un moment, Des Murs se demande si la matière colorante n’est pas élaborée séparément dans des follicules de l’oviducte. Mais il oublie bientôt ce fait et étend la théorie de Manesse à la coloration de la matière calcaire.
Il n’en fut pas de même de Carus et de Manesse, qui trouvèrent moyen de concilier les deux opinions que nous avons énoncées en commençant. En effet, Carus, tout en admettant la formation des taches, à la façon de Manesse, pensait que la teinte de la matière calcaire était le fait d’une sécrétion particulière d’organes spéciaux , papillaires ou glandulaires, variables par le nombre ou le volume , et qui se trouvent en abondance dans la partie vaginale de l’oviducte , comme l’a prouvé M. Florent-Prevost, en disséquant une femelle de Casoar, morte au moment de la ponte.
Ainsi, d’une part, nous avons Des Murs qui regarde toutes les couleurs des œufs, comme le résultat des combinaisons chimiques du sang et de la matière calcaire.
De l’autre , l’opinion qui restreint ce procédé de formation à la couleur des taches, opinion qui s’appuie sur les formes des taches , leur couleur , composée et peu franche , due au dessèchement et même à la putréfaction du sang et des mucosités : opinion très-ancienne, puisque Aristote a été le premier qui l’énonça.
La vérité sur cette question a été mise au jour par les recherches chimiques de Leconte et Moquin-Tandon (1860).
D’après les travaux de ces savants , il paraîtrait que la matière colorante des œufs est une substance particulière, qu’ils appellent la chromine. Cette substance, d’un vert foncé dans l’œuf du Casoar, passe au bleu clair dans ceux de la Grive et de l’Accenteur-Mouchet, par suite d’une simple transformation isomèrique. La couleur jaune dériverait de la chromine par l’action des corps réducteurs, et, au contraire (J la
couleur rouge résulterait de Faction de certaines substances oxydantes.
La chromine , source de trois couleurs principales , est nécessairement aussi l’origine des autres teintes composées qui se remarquent sur les œufs unicolores.
Ainsi, la coloration des œufs est due à une matière organique azotée particulière, et non, comme on l’avait prétendu, à des substances minérales, telles que le phosphate de fer, ou bien à d’autres substances organiques telles que le sang modifié.
Ce qui prouve , d’ailleurs , que la chromine n’est pas du sang modifié , c’est qu’on n’y observe pas, au microscope, des globules sanguins, mais bien des cellules très-petites, allongées, qui ont dans leur grand diamètre 0mm42 chez le Héron, et 0mm28 chez le Rossignol. Leur volume est néanmoins beaucoup plus grand que celui des globules sanguins.
La provenance des taches ne peut pas davantage être attribuée au sang, qui, pendant la ponte, afflue à l’oviducte et y suinte, en y provoquant un état inflammatoire. Il est vrai que, très-rarement et accidentellement , on voit sur les œufs des taches dues à une expansion sanguine opérée pendant la ponte. Mais alors on voit, à l’endroit des taches, et au microscope, des globules sanguins, déformés et desséchés. Au contraire, MM. Moquin-Tandon et Leconte n’ont jamais vu des globules sanguins dans les maculés des œufs.
De plus, M. Scriba a montré qu’en faisant bouillir les taches sanguines avec de l’acide acétique cristallisable et en évaporant à 40° ou 50°, on obtient des cristaux d’hématine, matière colorante particulière. M. Leconte n’a jamais pu obtenir des cristaux d’hématine avec les taches des œufs.
Ainsi, le sang n’est pour rien dans la coloration des taches. Ce principe colorant est le même que pour la coloration intime delà coquille. C’est aussi la chromine, mais une chromine plus foncée et déposée par portions circonscrites et plus ou moins inégales.
Cette chromine, renfermée dans les cryptes de l’pviducte, en est expulsée par la pression de l’œuf et détermine des taches. Il est certain que la coloration générale précède cette coloration maculaire. De plus, les taches ne peuvent se produire quand l’œuf est enduit d’une matière gélatineuse ; c’est ce qui arrive pour les œufs unicolores. Une autre théorie a été avancée par le docteur Cornay, en 1860, qui admet que le foie des oiseaux élabore la couleur des œufs avec de la chlorophylle végétale. On ne sait où le savant docteur a été pêcher une idée aussi bizarre ; car, à ce compte, il n’y aurait, comme le dit Moquin-Tandon, que les oiseaux herbivores qui pondraient des œufs colorés. Or, on sait que les oiseaux carnivores ou piscivores en pondent aussi. De plus, il conclut, à l’inverse de tous les physiologistes modernes, que la matière colorante est sécrétée par la membrane ovarienne , et cela sans aucune preuve.
En conséquence, il ressort de tout ce que nous venons de dire : 1° que la matière colorante, tant celle de la coquille que celle des taches , est sécrétée par des cryptes ou follicules cachés en très-grand nombre dans les parois de l’oviducte ; 2° que l’agent principal et important de cette coloration est une substance organique azotée particulière , la chromine, tirant naturellement sur le vert, mais que les transformations isomériques, la réduction ou l’oxydation, peuvent changer en bleu, jaune, rouge, etc.