‹ Études d'histoire parlementaireChapitre 11 sur 40 · LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE · texte numérisé non relu

LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE

Depuis, M. de Montalembert, s'il tournait ses regards vers l'extérieur, se croyait tranquille sur l'avenir du

13i LES HOMMES DE 1852.

patrimoine de Saint-Pierre. A Tin teneur, il était satisfait de la bienveillance que le pouvoir nouveau prouvait chaque jour aux congrégations d'hommes et de femmes. Voici môme Thosanna de victoire et de joie qu'il ne pouvait s*empècher de pousser :

Nous avons triomphé, non pas certes pour toujours, ni peutêtre même pour longtemps, mais assez pour connaître le secret de notre force, et la valeur de notre appui. La liberté de l'enseignement, si longtemps réclamée en vain, est enfin conquise; elle est votée par les mains mêmes de ceux quiTavaient le plus opiniâtrement refusée. On offre aux évêques plus de maisons qu'ils n'en peuvent diriger, aux jésuites plus d'élèves qu'ils n'en peuvent instruire...

Il y a cinquante ans, pas une seule religieuse ne se montrait sur le sol de la France; aujourd'hui on voit apparaître leur cornette blanche, leur visage riant, leur regard pur et calme, dans chaque ville, dans chaque bourgade, à l'ombre de tous les clochers, snr le seuil de toutes les écoles, de tous les hospices, partout où il y a une larme à essuyer, une misère à alléger, un mort à ensevelir, un vivant à consoler.

Vojus avez vu une forêt abandonnée à la cognée du bûcheron ; tout parait mort, dévasté, stérile ; les vieux chênes sont tombés, et leur feuillage desséché jonche le sol d'alentour; leurs grands bras dépouillés et dépecés, leurs troncs mutilés gisent à terre; rien n'est épargné, et jusqu'aux jeunes rejetons qui croissent à l'ombre de leurs ancêtres semblent entraînés dans la ruine commune.

Et cependant rien n'a péri ! Des cépées, que la hache a découronnées, la sève et la vie vont jaillir de nouveau. Au bout de quelques années, vous repassez et vous retrouvez d'épais ombrages, une végétation féconde ; partout, la fraîcheur, la jeunesse, la beauté et l'impressionnant témoignage de la vitalité dont Dieu a doté la nature^ t

1. De Montalembert, Ui Intérêts catholicités au XIX* HècUt ch. u, p. 54 et 55.

C'est cet ordre de sentimemts, — de répulsions d'une party et de satisfaction de l'antre, — qui expli^iue la lettre adressée, le 12 décembre 1851, à V Univers et que, depuis, M.*de Montalembert a hautement et amèrement regrettée :

Je me dispense d'examiner, y dit-il, si le coup d'État, que chacun prévoyait, pouvait être exécuté dans un autre moment et par un autre mode.

Pour le moment :

Voter contre Louis-Napoléon, c'est donner raison à la révolution socialiste, seule héritière possible du gouvernement actuel.

S'abstenir, c* est renier tous nos antécédents; c'est abdiquer la mission des honnêtes gens, au moment même où cette mission est la plus impérieuse et la plus féconde.

Voter pour Louis-Napoléon, ce n'est pas approuver tout ce qu'il a fait; c'est choisir entre lui et la ruine totale de la France.

Ce n'est pas sanctionner d'avance les erreurs ou les fautes que pourra commettre un gouvernement faillible comme toutes les puissances d'ici-bas...

Remarquez bien que je né prêche ni la confiance absolue ni le dévouement illimité ; je ne me donne sans réserve à

personne.

Plus loin, parlant avec assez peu de ménagements de M. Mole et des membres du parti légitimiste qui, dans leurs comités, avaient formé le plan de faire le vide par l'abstention autour du régime nouveau, il écrivait :

Je sais que de grands politiques, fort peu scrupuleux d'ailleurs, après nous avoir menés où nous sommes, après nous avoir condamnés à la perte de toutes nos libertés par l'abus

qu'ils en ont fait ou laissé faire, prêchent aujourd'hui qu'il faut faire le vide autour du pouvoir. Je m'incline devant le scrupule; je proteste contre la tactique. Je n'en connais pas de plus immorale, ni de plus maladroite. Je défie qui que ce soit de la justifier atix yeux de la conscience* et de Vhistoire.

Si cette lettre ne constituait pas une adhésion sans réserve, c'était du moins un concours avoué, un vote à bulletin ouvert.

C'est ce même gouvernement dont, six mois après, le 2:2 juin 1852, M. de Montalembert se séparait avec éclat, et dont il devait dire en 1854 : « Il n'est ni modéré, ni honnête !»

Pourquoi tant de sévérité, après tant d'indulgence?

Examinons successivement : les raisons qu'on lui a prêtées; celles qu'il a données publiquement; et celles qu'il faut, selon nous, lui attribuer.

M. Louis Veuillot fournit les détails suivants sur l'attitude primitive ; puis sur la modification de sentiments de M. de Montalembert :

M. de Montalembert vint au bureau du journal VUnivers, le matin du 2 Décembre, comme il y était venu le soirdu24 Février; mais non plus avec angoisse pour conseiller la résistance, bien au contraire! Dans la maison voisine, au premier étage de la mairie du X® arrondissement, quatre hommes et un caporal, l'arme au bras, assistaient au dernier soupir de l'Assemblée nationale législative et fermaient la petite fenêtre, le vasistas donnant sur la rue, par où M. Berryer venait de haranguer une foule insensible.

Deux mois environ après le coup d'État, M. de Montalembert parut moins ferme dans l'approbation qu'il lui avait donnée. Nous suivions avec inquiétude les progrès de ce mécon-

lentement et nous tâchions de le combattre. Les causes en étaient, en partie politiques, en partie personnelles. Les causes politiques nous paraissaient moins importantes qu'à lui ; nous trouvions que les causes personnelles, quoique fondées, ne pouvaient influer sur sa conduite politique ^

M. de Falloux attribue le premier refroidissement de M. de Montalemberl au peu de compte qu'on avait tenu à rÉlysée « des franches remontrances de sa loyauté », et à la difficulté avec laquelle il avait obtenu du gouvernement rinsertion, dans le Constitutionnel, d'une lettre de rectification où il déclarait spontanément que ses amis du parti catholique, qui appartenaient en même temps à l'opinion légitimiste, étaient restés étrangers au concours prêté personnellement par lui au président de la République.

Voici un passage de cette lettre, datée du 19 décembre, et qui porte, en effet, la trace d'un certain froissement.

Il écrit au rédacteur du Constitutionnel :

11 n'est pas de l'intérêt du gouvernement, que vous défendez avec tant de zèle, de blesser des hommes comme M. de Falloux, et, permettez-moi d'ajouter, comme moi. Or, je me sens blessé, et bien mal récompensé des efforts que j'ai faits dans rintérêt de la vérité et de la paix publique, par ce système de réticences et de mutilations à Tégard des communications que j*ai été obligé de vous faire.

M. Louis Veuillot, toujours venimeux, signale l'influence mondaine exercée sur M. de Montalemberl par les salons royalistes; selon lui, l'orateur aristocratique n'avait cessé d'y être reçu, choyé, encensé par un

i. MèUmgM religieux et politiquesy t. H, p. 579.

entourage dont la sympathie était nécessaire à sa nature si désintéressée au point de vue de l'argent et du pouvoir, mais si avide d'applaudissements, surtout lorsqulls partaient des plus jolies mains du noble faubourg. Le rédacteur en chef de V Univers, qui, lui, avait plus de succès au fond des presbytères ruraux que dans les brillantes réunions du Paris élégant, plaisantait avec une ironie quelque peu mélangée d'amertume sur les compensations d'amour-propre que M. de Montalembert savait trouver dans le rôle, en apparence si ingrat^ d'opposant :

Pour les conditions matérielles, elles sont charmantes. On est célébré, poussé, tiré; on monte. De tout ce que l'on peut avoir de mérite, rien n'est perdu. On est loué dans les Journaux légitimistes et orléanistes, congratulé dans le Journal des Débats; l'encens fume partout dans les feuilles de province ; on est de l'Académie, et, s'il plaît à Dieu, Ton sera d'autre chose I

M. Louis Veuillot cite les deux traits suivants pour montrer que l'opposition de M. de Montalembert avait un caractère mondain et littéraire plutôt que sérieux et politique :

Sa plus jeune fille, écrit-il, n'a que dix ou onze ans : il Ta voulu nommer Généreuse et, comme on lui en demandait la raison : « Sainte Généreuse, répondit-il, est une jeune Romaine qui a été martyrisée pour n'avoir pas voulu sacrifier à la fortune de César. »

Vers cette époque même, il assistait, dans le département du Doubs, à iin banquet donné en son honneur. Il y avait là de nombreux ecclésiastiques, quelques fonctionnaires, beaucoup de gens craignant le bmit, redoutant les allusions, trem-

LKS HOMMES DE 1852. 139

blant devant l'ombre même de la politique. On parle de ces craintes à l'orateur : c Rassurez-les, répondit-il, je ne dirai rien du présent, x Au dessert, il se lève et propose une santé qui, dit-il, réunira certainement tous les suffrages, sans alarmer personne : c Buvons à Vercingétorix, l'indomptable adversaire de César, le héros de la liberté expirante dans les Gaules. * On but à Vercingétorix I

Enfin M. de Cormenin expose spirituellement que, dans M. de Montalembert, c'est surtout l'orateur qui n'a pas pu supporter un régime de silence :

Les orateurs et les comédiens, écrit-il, se ressemblent ; aux uns et aux autres, il faut les planches ! Sans les planches du théâtre, il n'y a pas, pour le comédien, de littérature ; sans les planches de la tribune, il n'y a pas, pour l'orateur, de liberté, ni de France. Figurez-vous Talma ou mademoiselle Mars arrachés de la scène au milieu de leurs triomphes, avec défense d'y remonter. Tout un passé d'ivresse, d'enchantement et de gloire s'est effacé; tout a disparu; l'ennui les dévore; il en est de môme des orateurs. Leur ôter la tribune, comme aux comédiens le théâtre, c'est leur ôter la vie. Qu'est-ce qu'un comédien en retraite? C'est l'ombre d'une autre ombre. Qu'estce qu'un orateur en retraite? Une reste de lui, pour lui et pour les autres, qu'un souvenir.

Les orateurs réduits au silence ressemblent également à ces rois en exil qui ne peuvent s'accoutumer à ne plus rendre heureux les peuples ingrats par lesquels ilsH)nt été détrônés.

Le guerrier regrette son ancien champ de bataille; le marin, l'océan agité; le chasseur, la plaine giboyeuse; l'écrivain, son cabinet ; le poète, ses belles rêveries ; le savetier, son échoppe. Pourquoi l'orateur, pourquoi M. de Montalembert ne regretterait-il pas la tribune ? Illustre orateur que vous êtes, croyezvous que je ne participe pas à votre calcul, et que je'ne compâtisse point à votre peine?

Tels sont les motifs, d'ordre tout personnel, que les écrivains de TÉlysée prêtèrent à ce qu'ils étaient unanimes à nommer « Tinconséquence, Tétourderie » de M. de MontalemberL

A côté de ces explications, qui étaient surtout des accusations, il est juste de placer la défense qui, de son aveu, a été présentée en 1858, devant l'opinion publique beaucoup plus que devant la chambre des appels de police correctionnelle.

C'était Berryer qui, en cette circonstance, était le témoin plus encore que l'avocat de M. de Montalembert.

La poursuite était dirigée contre la publication dans la revue catholique, le Correspondant, d'un article intitulé : Un débat sur Vlnde au Parlement anglais. Cet article contenait un parallèle entre le gouvernement libre de la Grande-Bretagne et le gouvernement autoritaire de la France. Le parquet de la Seine s'empressa d'y relever une collection de délits : Excitation à la haine et au mépris des citoyens entre eux; attaque au respect dû aux loisi à l'autorité que l'empereur tenait de la constitution et du suffrage universel; enfin, excitation à la haine et au mépris du gouvernement.

Condamné, en première instance, à six mois de prison et à 3000 francs d'amende, M. de Montalembert protesta contre le projet immédiatement prêté par la presse à l'archevêque de Paris de solliciter sa grâce. Dans sa lettre au prélat, il disait:

' Fier et honoré d'une condamnation qui constate ma fidélité aux principes politiques de toute ma vie et qui vient si ù propos pour justifier aux yeux de toute TEurope tout ce que j'ai dit ou pensé de la situation actuelle delà France, je

n*ai, en ce moment, d'autre ambition que de laisser â mes juges la responsabilité de leurs actes.

Gracié malgré lui, — grâce qui, par une malice du gouvernement, coïncida avec l'anniversaire du 2 Décembre, comme en souvenir du concours prêté en 1851, — il répondit par une lettre, dalée de ce même 2 décembre, et où il écrivait :

Aucun pouvoir en France n'a eu, jusqu^à présent, le droit de faire remise d*une peine qui n'est pas définitive.

Je suis de ceux qui croient encore au droit, et qui n'acceptent pas de grâce.

M. de Montalembert maintint donc son appel, bien qu'il resiât dispensé, en fait, malgré sa réclamation, et de Tamende, et de Temprisonnement. Le seul intérêt, et la vraie question du débat fut, dès lors, de savoir comment et pourquoi Tillustre prévenu s'était cru obligé de se séparer, peu après le 2 Décembre, du gouvernement de Louis-Napoléon.

Sur ce point historique, voici la justification de M. de Montalembert par Berryer. Sous le couvert de ces deux noms, elle mérite d'être retenue par l'histoire :

Le vote du 20 décembre a lieu, dit M' Berryer dans son plaidoyer ; ici, il ne s'agit pas de critiquer ; mais il faut bien rappeler quels sont les actes qui suivent immédiatement le 2 Décembre.

M. de Montalembert a le droit de protester contre Tinconséquence dont vous l'accusez.

Or cette inconséquence n'existe pas du moment où, depuis le 20 décembre, il s'est produit des actes nouveaux, imprévus, et qui justifient le changement d'attitude de M. de Montalembert.

ut LES HOMMES DE 1852.

Que voit-il, quelques jours après? Un décret d'omnipotence qui expatrie, qui chasse de France quatre-vingts citoyens des plus distingués, et, parmi eux, ces illustres généraux à qui la capitale devait de n'avoir pas été livrée au pillage et de n'être pas devenue un monceau de décombres.

A ce décret, que voit-il succéder? Le 22 janvier 1852, le décret relatif aux biens de la maison d*Orléans, un décret qui porte atteinte au principe de la propriété. M. de Montalembert le considère comme la violation d'un droit fondamental de la société.

M, le président. — Maître Berryer, vous ne pouvez pas attaquer un acte souverain.

M* Bei'rytr, — Je ne Tattaque en aucune manière; je dis seulement comment cet acte a dû être jugé par un homme qui croyait qu'il y avait là une confiscation. La pensée de M. de Montalembert était celle de M. le procureur général (Mouvement) ; — pas de vous, monsieur le procureur général, mais de l'autre, — celui qu'on a restitué à la cour de cassation. (Nouveau mouvement) Voici en quels termes (je ne lirai pas cette lettre en entier) M. Dupin s'exprimait : c En ce » moment, au point de vue du droit civil, du droit privé, de » l'équité naturelle et de toutes les notions chrétiennes du » juste et de l'injuste que je nourris dans mon âme depuis » plus de cinquante ans, comme jurisconsulte et comme

> magistrat, j'éprouve le besoin de me démettre de mes fonc-

> tions de procureur général. » (La voix de Vorateur est couverte par les éclats de rire de Vauditoire,)

Voilà l'impression de M. Dupin ; c'était aussi celle de M. de Montalembert; le même jour, il avait protesté, aussi publiquement qu'il l'avait pu, en quittant la commission consultative ; le Moniteur le constate.

Jusqu'ici, nous avons mentionné, avec une complète impartialité, les explications tant des adversaires que des amis de M. de Montalembert.

Voici maintenant notre appréciation personnelle. .

C'est à la fois comme catholiqae libéral transportant du domaine religieux sur le terrain politique la lutte contre les catholiques ultramontains — et comme aristocrate anglais ne pouvant supporter Tasservissement, même avec l'égalité sous un maître commun, — que M, de Montalembert a rompu avec le régime du 2 Décembi^.

Le désaccord de MM. de Montalembert et Louis Veuillot sur la conduite à tenir par les catholiques en face de la dictature du 2 Décembre, puis de l'empire, a été un des incidents, ou plutôt une des formes de la lutte religieuse entre les catholiques libéraux et les catholiques ultramontains.

M. Louis Veuillot s'est fait le champion de l'absolutisme à Paris comme à Rome; M. de Montalembert, défenseur religieux des derniers privilèges de l'ancienne Église de France^ a repoussé en politique un despotisme qui, selon lui, ramenait le pays en arrière des garanties et des contrepoids de l'ancienne société française.

M. Louis Veuillot fut un Mirabeau plébéien de la plume. Comme Mirabeau, il avait une laideur puissante et un visage gravé de la petite vérole ; mais il ne rachetait pas ses défauts physiques par la générosité du cœur et la grandeur des vues politiques.

C'était un directeur de journal ferme, avisé et hardi ; un théologien superficiel, prompt à aller dénoncer à Rome les discussions de doctrine que, souvent, il avait été le premier à provoquer; une sorte de moine laïque qui, au lieu de haranguer comme jadis le populaire 4u haut d'une borne, endoctrinait les curés de campagne dans les colonnes de V Univers] un écrivain original qui arrivait à l'effet par le heurt des idées et le coAtcaate

des expressions, interrompant le style noble de Bourdalbue par une plaisanterie de vaudeville, et ne reculant jamais devant Texpression juste, fût-ce un mot épicé.

Il cherchait à retrouver le rire de Voltaire, pour l'appliquer à la défense des choses saintes. Pamphlétaire pieux, mais non charitable, il déployait contre les libres penseurs une verve endiablée, remplaçant l'amour du prochain par la crainte du Seigneur.

Tempérament de combat, il avait l'horreur des incrédules, et encore plus des neutres. Tout ménagement lui semblait un pacte avec l'iniquité ; toute modération une défaillance de caractère. Journaliste religieux, il empruntait à l'histoire sainte la mâchoire d'âne avec laquelle Samson s'escrimait à coups redoublés sur les Philistins; journaliste officieux de Louis-Napoléon, il allait plus loin qu'aucun autre dans la théorie brutale de la dictature. D'un côté, il encensait la force victorieuse ; de l'autre, il s'attachait à diminuer tous ceux qui conservaient un regret ou une espérance en dehors de l'heure présente. A l'imitation des combattants de Pharsale, il frappait au visage!

Ce qui est plus mal encore, il se servait de ce qu'il avait appris sur l'intimité des hommes, qui avaient été naguère ses compagnons ou ses chefs, pour les viser au défaut de , la cuirasse, pour les atteindre à l'endroit sensible. C'est ainsi que, dans cette querelle des catholiques libéraux et des ultramontains, il blessa profondément plus d'un noble cœur qui ne battait pas à l'unisson du sien.

Il se tenait sur le seuil de l'Église, € brandissant un bâton pour en écarter les chiens », comme il disait, et,

aussi, secouant sur ceux qui s'en éloignaient un goupillon trempé dans le vitriol.

Dans le Corps législatif du 2 Décembre, les opinions, à la fois religieuses et politiques, de M. Louis Veuillot n^'avaient alors qu'un interprète attitré : le vicomte de ia Tour, rédacteur filandreux de V Univers y et député non moins fatigant des Côtes-da-Nord.

Compromis dans les troubles de la Vendée en 4832, M. de la Tour avait gagné TAllemagne. Il était entré au service de la Sainte*Autriche, celle du temps des Haynau et des Metternich, alors qu'il n'y avait ni constitution, ni liberté, ni mariage civil, — ce qui eût été, semble-t-il, l'idéal du vicomte de la Tour pour la France !

Après avoir débuté comme monarchiste plus convaincu que le roy^ il était devenu plus catholique que le pape ; en outre, bonapartiste comme pas un! 11 avait connu Louis-Napoléon en exil, dans des temps de gêne commune ; aussi affectait-il de se poser en intime. Il écrivait au prince des lettres qui, régulièrement, restaient sans réponse ; il le cherchait avec autant d'ardeur que l'autre mettait d'empressement à éviter ces effusions.

Au Corps législatif, quand M. de la Tour se levait pour parler, ce qui arrivait trop souvent, la majorité s'égrenait peu à peu du côté de la buvette. Il était surnommé La Tour y prends garde f II rééditait les lamentations de Jérémie sur une tonalité lugubre de faux-bourdon. Le malheureux improvisait, à l'imitation des grands orateurs, et on souffrait de la lenteur avec laquelle de grands mots boursouflés venaient péniblement exprimer des idées contestables. Il affectait l'ampleur d'un Guizot et la di-

^nité d'un père de l'Église. Il n'atteignait (en y excellant, il est vrai) que le genre ennuyeux.

A son amer chagrin, et aussi à son grand étonnement, il devait perdre toute importance dès que la question du pouvoir temporel se posa sérieusement après la guerre d'Italie, et que des lutteurs véritables, les Lemercier, les Keller et les Chesnelong, descendirent dans l'arène.

Mais, en 1852, qu'importait l'insuffisance du représentant parlementaire des ultramontains? àce moment-là. ils n'avaient pas besoin d'orateur qui leur fût propre, puisqu'ils suivaient la politique du gouvernement avec la docilité du troupeau sous la houlette du berger.

Il en résultait que M. de Montalembert, l'apôtre le plus éloquent du catholicisme libéral, se trouvait à la fois en lutte, et avec le pouvoir issu du suffrage universel et avec la majorité des âmes pieuses. On ne sentait plus, derrière sa parole, le vote des masses rurales encore soumises à l'influence du bas clergé. Il ne représentait désormais qu'un cercle restreint d'amis particuliers, catholiques dissidents, et aristocrates irrémédiablement odieux à la démocratie. — Le gouvernement n'avait donc rien à craindre politiquement de son opposition personnelle.

M. de Montalembert avait le désavantage dans la lutte contre son rival en catholicisme.

M. Louis Veuillot était avant tout un écrivain, et sa plume jouissait d'une entière liberté, non seulement tolérée, mais encouragée.

M. de Montalembert était avant tout un orateur, et sa parole se trouvait gênée, sinon étouffée»

Il avait sans doute son siège de député, mais député sans tribune, en face de collègues strictement polis, défiants

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sinon hostiles et ne rendant hommage au talent que par la curiosité ; devant un public réduit par la suppression d'une rangée de galeries dans la salle des séances; avec une presse qui faisait fi d'un compte rendu communiqué trois jours après la discussion, et, par dignité professionnelle, aimait mieux se taire sur les débats législatifs que de ne pas pouvoir les apprécier librement. Dans ces conditions, M. de Montalembert était le plus malheureux des orateurs ; il lui semblait parler sous une cloche pneu« matique, ou à travers un voile de deuil.

Il s'en plaignait lui-même en ces termes :

Les années que j'ai passées au Corps législatif, de 1852 à 1857, sont certainement les plus tristes et les plus méritoires de toute ma vie. Les douleurs matérielles, que l'implacable maladie m'a fait connaître depuis, ne sont rien auprès des angoisses morales que j'ai traversées pendant cette sombre et effroyable période. Je défendais, seul alors, j'ose le dire, l'honneur et la liberté de la France, sans que personne m'en sût le moindre gré, sans que personne même eût l'air de s'en apercevoir dans le public. Je combattais, en désespéré, dans une cave, sans air et sans lumière.

La destinée lui réservait du moins une compensation, celle d'assister, à son tour, au changement d'attitude de M. Louis Veuillot, se retournant avec une fureur amusante contre le régime qu'il avait trop longtemps continué de soutenir avec un enthousiasme exagéré.

Pour le moment, M. de Montalembert s'était rapproché à la fois des royalistes des deux brancbes, n'ayant au fond de préférence pour aucune ; il allait chercher des consolations dans les cercles féminins de la légitimité et dans les cercles littéraires de l'orléanisme. Il s'était engagé,

comme disait plus tard Emile Aubier, € dans la grande Chouannerie des salons, avec ramifications dans les salies à manger et les boudoirs ». Il se mêlait à € un étatmajor sans troupes, réduit à faire des revues de spectateurs et feignant de prendre les curieux pour des soldats ». Il s'était composé une petite cour avec deux députés, MM. Leconte et de Montreuil, ses thuriféraires attitrés, quelques femmes bien pensantes, les graves rédacteurs du Correspondant et les jeunes journalistes de 1*^4 mt de la Religion; mais le louis d'or de ces bravos distingués et de ces approbations compétentes ne valait pas pour lui, si aristocrate qu'il fût, la grosse monnaie des applaudissements populaires.

C'est dans ces dispositions mélancoliques qu'il était allé prendre place à Textrême droite du Corps législatif dans le coin des indépendants. Là étaient venus se grouper, par aftinité instinctive bien plus que par préméditation politique, ceux des membres de la Chambre qui regrettaient la liberté passée et qui eussent voulu en hâter le retour. Là siégeait le comte de Flavigny, véritable chef de ce petit groupe, mais Égérie trop souvent silencieuse; à côté de lui, on voyait le vicomte Henri de Mortemart, président du Cercle agricole, mari d'une princesse italienne, le plus aimable et le plus sage des hommes de grande race; le duc d'Albifféra, toujours mécontent de tout et de lui-même; le comte de Chasseloup-Laubat, inquiet et qerveux comme le gros joueur qui a ponté sur un numéro qui s'obstine à ne pas sortir; M. Ancel, dont l'esprit eût été libéral si son cœur n'avait pas été amoureux de la force ; le duc d'Uzès, partagé entre une taquinerie spirituelle et une bouderie paresseuse, très brillant

de surface, mais médiocre au fond ; M. Anatole Lemercier, encore retenu par Tinfluence de son père qui siégeait aussi à la Chambre, mais devant bientôt se révéler comme un type aussi rare qu'honorable de libéralisme sincère, de catholicisme courageux et de clairvoyance indulgente; enfin, le marquis de Talhouët qui était, non le chef politique, mais le centre mondain de ce clan libéral, caractère un peu timide à force de vouloir plaire à tous, intelligence peut-être insuffisamment meublée, mais esprit charmant, cœur généreux, honneur chevaleresque; il ouvrait, en grand seigneur, une maison qui n'avait pas besoin d'être petite, comme celle de Socrate, pour se trouver pleine de vrais amis ; il obtint la faveur d'être choisi comme porte-fanion, lors de l'assaut des quarante-cinq contre la forteresse autoritaire; il eut le regret de faire voter la guerre de 1870 sur un rapport trop plein de confiance dans les affirmations du ministre Lebœuf. A la lettre, il en est mort de chagrin.

Plus loin, on remarquait, bien qu'ils cherchassent à passer inaperçus, les trois anabaptistes du budget, spécialistes du chiffre financier, qui savaient parfois résister à force de savoir toujours compter : le vénérable et morose M. Gouin, le froid et méthodiqu-e M. Louvet, le studieux et négligé M. Lequien.

M. de Montalembert aurait voulu fonder un dîner mensuel des indépendants; il espérait arriver au chiffre de vingt convives, mais il fallait pour cela, d'un côté, s'allier à M. de Kerdrel et à ses amis de l'inlransigeance royaliste; de Tautre, admettre des députés d'une indépendance aussi suspecte que celle de M. Leconte, député des Côtesdu-Nord, dont la qualité principale était d'être passio-

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nément admirateur de M. de Montalembert et très connaisseur en fait de menus de restaurant. Aussi cette réunion, à la fois gastronomique et parlementaire, échouat-elle piteusement.

Bien qu'il n'y eût rien dans tout cela qui ressemblât à un programme proprement dit, on était d'accord, parmi ces députés, sur le principe qu'il faut, à tout gouvernement régulier et durable, des limites, un contrôle, uii frein, un mécanisme quelconque qui établisse la pondération et assure l'équilibre des divers intérêts et des diverses opinions. Alliance d'une autorité ferme et incontestée avec l'exercice d'une liberté sage; développement progressif d'institutions loyalement représentatives : tel était le but vaguement conçu, timidement poursuivi par ces quelques âmes honnêtes qui eurent le mérite, sinon de rallumer avec décision, du moins de ne pas laisser tout à fait s'éteindre le dernier tison du libéralisme.

M. de Montalembert, qui cherchait à faire de cette nébuleuse libérale un véritable parti, avec l'espoir d'eu devenir le chef reconnu, a, dans son discours du 22 juin 1852, donné corps à la thèse de la liberté loyalement représentative^ distinguée des abus de Vomnipotence parlementaire.

Il y a, dans ce discours, un contraste singulier entre la modestie des vœux d'amélioration politique (c'est la part des amis politiques dont M. de Hontalembert a la prétention de se faire l'interprète) et la vivacilé des critiques qui tombent drues, imagées sur le régime dictatorial du 14 janvier (c'est la part des sentiments personnels de l'orateur).

Ce côté de rallocution présente un caractère d^autant plus intéressant, et presque dramatique, que le prince président resta jusqu'à la fin de la séance dans sa tribune. C'était ainsi, en sa présence comme à son adresse, que M. de Montalembert parlait de son œuvre et de son gouvernement.

Nous reproduisons ici le discours in extenso. Les quelques longueurs qui en arrêtaient la marche ont été élaguées, et les attaques dont Louis-Napoléon s'est plaint sur-le-champ à ses familiers, ou dont il a tenu compte plus tard, sont soulignées.

Voici ce discours qui a, dès lors, une vraie portée historique :

Je ne crois pas du tout manquer de respect, ni à la constitution, ni au décret réglementaire, en montrant les inconvénients et les suites fâcheuses d'un état de choses auquel le pouvoir peut lui-même, et très facilement, porter remède.

J'en avertis franchement le Corps législatif et M. le président; s'ils ne croient pas devoir me permettre d'avancer sur ce terrain, qu'ils m'arrêtent! et on saura alors à quel point la discussion est libre dans cette enceinte. Si, au contraire, ils croient qu'on peut loyalement et respectueusement aborder ce terrain et, en conservant tous les égards qui sont dus aux institutions et aux personnes, dire ce qu'on pense être la vérité, je demande la permission de continuer.

M. le président. — La discussion ayant été engagée sur ce point et la réponse aux critiques faites n'ayant pas été épuisée, il me semble que le débat peut continuer. D'ailleurs, un de MM. les commissaires du gouvernement a deman'dé la parole pour répondre.

M, de Montalembert. — Le gouvernement parlementaire, je le regrette et je l'admire plus que tout autre gouverne-

ment; mais je ne tends pas à le rétablir. Entendons-nous d'abord sur ce qu'était le gouvernement parlementaire.

Je n'entends pas, par gouvernement parlementaire, ce qui a disparu au 2 Décembre; c'était là le gouvernement d'une assemblée sans frein et sans contrôle; c'était aussi peu le gouvernement parlementaire que la tyrannie ou le despotisme sont la monarchie. Ce que j'appelle le gouvernement parlementaire y c'est cette admirable combinaison des pouvoirs publics qui a régné en France depuis 1814 jusqu'à 1848, et qui (j'aime à le redire, et à me donner ce plaisir en présence des invectives et des insultes posthumes qui lui sont chaque jour adressées) a valu à ce pays une prospérité, une sécurité et une liberté au milieu de la paix, telles qu'il n'en avait jamais connues auparavant dans ses annales.

Mais, enfin, il est enterré; n'en parlons plus!

Nous possédons aujourd'hui, comme vous le rappelait tout à l'heure mon éloquent ami M. de Kerdrel, nous possédons, au lieu du gouvernement parlementaire, ce qu'on veut bien appeler le gouvernement représentatif» Soit! j'accepte la distinction.

Voyons quel est l'élément essentiel d'un gouvernement représentatif, même sous la monarchie (et je crois que, malgré le nom de République qui nous reste, nous sommes, à vrai dire en monarchie, — monarchie temporaire et élective, mais réelle). Quel est le principe essentiel du gouvernement monarchique représentatif? C'est, à coup sûr, le contrôle des finances et de l'impôt par les représentants du pays.

Permettez-moi de vous dire que ce contrôle est bien autrement nécessaire sous un gouvernement monarchique ou absolu que sous un gouvernement libre ; car, là où il n'existe pas, les dangers financiers acquièrent tout à coup une importance immense et suprême.

L'histoire est là pour vous le dire : toutes les monarchies ont péri par des malheurs de finances. Comment a péri la monarchie absolue de 1789? Par un déficit qui semblerait, aujourd'hui, le plus insignifiant du monde. Qu'est-ce qui fait cette différence? C'est que les peuples, quand ils voient

leurs représentants intervenir dans la gestion des finances, s'habituent, à tort ou à raison, à croire que ces finances sont surveillées. C'est un gouvernement bien commode au fond que celui-là pour les souverains I

Je me souviens, peut-être comme beaucoup d'entre vous, d'avoir lu, dans ma jeunesse, une lettre attribuée à Louis XVIÏI et écrite à Ferdinand Vil, lettre qu'avait rédigée un pamphlétaire fameux, Paul-Louis Courrier, et dans laquelle ce prince faisait ressortir, sous une forme ironique, une vérité très sérieuse, savoir : Timmense avantage qu'offre le mécanisme représentatif aux rois et aux souverains. Il explique comment les populations, comme je le disais tout à l'heure, se figurent que leurs finances confiées au contrôle des assemblées représentatives, à un contrôle sérieux, efficace, indépendant, sont gérées avec économie et prévoyance.

Et, en effet, on aime ces débats au grand jour; on aime cette guerre, quelquefois minutieuse et puérile, faite à de petits abus, même quand les grands passent inaperçus. On aime tout cela; on s'en contente; le peuple chante, donc il payera, disait-on autrefois.

Un gouvernement absolu qui succède à un gouvernement libre est donc tenu, selon moi, d'offrir au peuple qu'il gouverne deux conditions essentielles : une plus grande sécurité et une plus grande économie.

La sécurité, l'avons-nous? Je le crois. L'économie, l'avonsnous ou l'aurons-nous? Je le désire, et c'est à quoi je veux travailler de bonne foi et énergiquement comme vous tous.

Ce contrôle, nous voulons l'exercer; la constitution ellemême veut que nous l'exercions. Mais le pouvons-nous? Voilà toute la question.

Et qu'on ne vienne pas m'arrêter tout à coup en me disant, comme l'un des honorobles préopinants, que le besoin d'opposition se fait déjà jour et que c'est là le véritable danger du moment.

Je vous le demande, où a-t-il commencé à poindre jusqu'à présent, depuis trois mois que nous sommes réunis, ce besoin, cet esprit d'opposition? Il a si peu existé que nous avons vu

la presse gouvernementale chercher des explications chimériques à une opposition qu'on n*ayait yu qu'en rêve et dont on proclamait vaguement Texistence.

On nous a accusés d'être fatigués de notre oisiveté. Pour moi, je déclare qu'après les quatre ans de rude labeur par lesquels nous avons passé sous la République, je ne suis nullement tenté de me plaindre de cet excès d'oisiveté.

On s'est encore avisé de dire que nous étions mécontents d'être mal reçus dans les ministères et d'être mal écoutés dans les sollicitations que nous adressions pour le compte de nos départements.

Je n'en sais rien personnellement (car je ne vais pas dans les ministères), mais je déclare que, s'il en était ainsi, j'en féliciterais le pays. On disait tout à Theure que nous avions accepté sous bénéfice d'inventaire Théritage de nos prédécesseurs : je demande surtout qu'on renonce» dans cet héritage, à l'usage des sollicitations, et à cette funeste manie qui a fait des députés, sous tous les régimes, les commissionnaires de leurs départements. Si les ministres accueillent les députés actuels de manière à les décourager de prendre sur eux cette corvée, ils feront fort bien, et je serai le premier à les en féliciter.

N'avons-nous pas eu bien d'autres causes d'opposition et de mécontentement sans nous en plaindre?

Par exemple, le décret-règlement que nous n'avons ni discuté, ni consenti, qui nous a été imposé, qui nous prive du droit qu'ont eu, avant nous, toutes les assemblées, non seulement d'élire le président et les secrétaires de la Chambre, mais même les présidents et les secrétaires des bureaux; ce décret, qui ne nous permet pas même défaire connaissance les uns avec les autres par le renouvellement mensuel des bureaux, quelqu'un s'en est-il plaint, depuis trois mois qu'il nous régit?

S'est-on plaint de cette interprétation, que je ne craindrai pas d'appeler judaïque, du décret sur la presse, qui a interdit, même aux journaux amis du gouvernement, non seulement ces comptes rendus partiaux et passionnés de nos débats

que tous les honnêtes gens ont désiré voir disparaître, mais même de simples réflexions, une simple mention de ce qui se fait au Corps législatif, comme si, réellement, la réunion de deux cent cinquante honnêtes gens comme nous avait quelque chose d'indécent ou de factieux. S'en est-on plaint? Non.

Nous avons donc tout accepté ; — nous n'avons pas protesté. Nous nous disions, — même les mécontents, s'il y en avait: — Attendons le budget ; tout est là; c'est pour le voter, pour le discuter, pour le contrôler, que nous existons. C'est là, à vrai dire, notre fonction essentielle. Car, quant au vote des lois, je crois qu'avec deux corps aussi éminents que le Sénat et le conseil d'État, on pourrait, à la rigueur, se passer de nous. C'est le vole de l'impôt qui a fait introduire dans la constitution rélément électif que nous représentons, et par lequel nous vivons.

Or, le budget est arrivé, et tout s'est trouvé impossible ; c'est là le mot de la situation.

On vous condamne à voter le budget tout entier ou à le rejeter; on vous pose cette alternative : tout ou rien. Eh bien, cette alternative, toujours funeste et dangereuse en politique, me parait absurde et révoltante en matière de finances.

En outre, on choisit pour exécuteur de ce système de proscription contre le droit d'amendement, on choisit le conseil d'État. Il est ici, nous a-t-o;i dit, pour remplacer les ministres; il doit s'en apercevoir, car il a hérité aujourd'hui de l'habitude qu'avaient les ministres d'entendre des choses peu agréables.

Je commencerai par dire que rien n'a été plus convenable, rien n'a été plus bienveillant que l'attitude des membres du conseil d'État au sein de la commission du budget. L'harmonie la plus parfaite a régné entre eux et nous quant aux relations personnelles; mais il a été facile, dès l'abord, de s'apercevoir de l'extrême difficulté que présentent, par leur nature même, les relations officielles.

En effet, quelles conditions réunit le conseil d'État pour dis-

iH LES HOMMES DE 1852.

cuter le budget avec nous ? Il ne le prépare pas ; il ne le perçoit pas; il ne le dépense pas. Je dis que les ministres» même quand ils ne sont pas liés distingués (et Ton en a vu de fort médiocres, sous le régime parlementaire), les ministres, assistés de leurs chefs de service, savent tout, sont prêts à répondre à tout. Ils connaissent le fort et le faible de toutes ces questions si nombreuses que renferme le budget. Il ne saurait en être de même des conseillers d*Ëtat, qui sont étrangers et à l'emploi et à la perception et à la préparation du budget; qui sont obligés à chaque instant, avant comme après la discussion contradictoire avec nous, d'avoir recours à ces chefs de service et à ces ministres dont la présence est si soigneusement écartée.

Comment s'en dédommagent-ils? Par l'extrême rapidité de la discussion. Nous avons su que la discussion générale du budget n'avait coûté au conseil d'État que deux ou trois jours de travail. Il en a été de même de nos amendements, si laborieusement préparés pendant un mois de travaux assidus au sein de la commission. Et comment voulez-vous qu'il en soit autrement? Figurez-vous le sort d*un pauvre amendement qui arrive au sein du conseil d'État, tout seuly sans avocat, sans parrain ^ comme une espèce de délinquant muet; a peine arrivé, il est mis sur la sellette; personne ne le défend; il est jugé, condamné et exécuté sans désemparer.

Je n'entrerai pas dans le détail de cette espèce de massacre des innocents, dont le récit se trouve, à la fin du rapport de M. Chasseloup-Laubat, dans le procès-verbal des délibérations du conseil d'État. Vous y voyez à peu prés un amendement adopté sur dix ou douze...

Pour s'opposer à la diminution de l'effectif militaire, MM. les commissaires du gouvernement nous ont dit dans la commission du budget, — à notre grande surprise, et malgré cette déclaration du Moniteur : La France jouit du repos le plus complet, — ils nous ont dit, et le procès-verbal delà commission est là pour le constater, que le repos n'existait qu'à la surface du pays; que cet effectif que l'on avait trouvé suffisant

avant la bataille ne Tétait plus après la victoire; que l'ennemi était comprimé, non vaincu, et que le danger pouvait reparaître au premier jour.

On nous a raconté que, dans les déparlements du Midi, les sociétés secrètes étaient organisées plus puissamment que jamais ; on a été jusqu'à nous donner un chiffre de soixantetrois mille affiliés dans le seul département de l'Hérault, et on nous a déclaré (j'ai pris note des paroles) que la situation, sous ce rapport, ne s'était pas améliorée depuis le 2 Décembre.

Ahl alors, j'avoue que ma surprise a été au comble; je me suis dit : Si on parle ainsi au nom du gouvernement, que doivent donc dire les ennemis du gouvernement, et que pourraient-ils dire de plus fâcheux et de plus hostile? Quoil la presse est comprimée, la tribune renversée, toutes les institutions, — la constitution surtout qui était un foyer de dangers pour l'ordre social, — ont disparu; tous les obstacles que vous aviez à redouter autrefois, et que l'ordre social avait à redouter avec vous, ont cessé d'exister, et vous dites que la situation n'est pas améliorée! Quoi! vous avez demandé à la France le sacrifice, non pas seulement d'institutions dangereuses et nouvelles, mais encore de ses libertés les plus anciennes, de ce qu'un pays aime encore mieux que ses libertés, de ses habitudes, de ses préjugés, de ses idées, de ce qui a constitué pendant longtemps sa vie politique et sociale; vous lui en avez demandé le sacrifice; vous l'avez obtenu sans réserve de sa part, et puis vous venez lui dire que ce sacrifice a été stérile et que le danger existe toujours !

Après avoir d'abord arrêté, et à une grande majorité, que nous maintiendrions la réduction de l'effectif, nous nous sommes avisés des conséquences; nous nous sommes dit : c Comment allons-nous arranger les choses pour faire comprendre ce que nous voulons, non seulement à l'Assemblée, mais au pays? »

Savez-vous à quoi nous étions obligés par le règlement, non pas pour faire prévaloir nos idées, mais seulement pour les faire discuter? Car, n'oublions jamais qu'il ne s'agissait pas de vous faire voter hic et nunc sur un chiffre préféré et

proposé par nous, mais seulement d'obtenir que vous puissiez examiner la question ; nous espérions en appeler respectueusement et humblement à messieurs les conseillers d'État pour obtenir d'eux un second vote.

Eh bien ! pour arriver à ce mince résultat, nous étions obligés de vous demander^ — provisoirement y il est vrai, — mais de vous demander enfin le rejet total du chapitre IX du budget de la guerre^ c'est-à-dire de la solde de tout Veffectifde V armée et de la somme de i60 millions?

Ëh bien ! la majorité de la commission a reculé devant •cette nécessité; elle s'est dit : c Jamais nous ne réussirons à faire accepter avec une bienveillance quelconque un résultat aussi étrange que le rejet, même provisoire, de la solde totale de Tarmée et d'une somme de 160 millions. Par conséquent, elle a dû revenir devant vous avec le texte que voici : c Minisière de la guerre, — Pas d'amendement. > Oui, pas d'amendement! après tout ce qui s'était passé dans nos bureaux et •dans son propre sein!

Quand j'ai vu ce résultat naturel et forcé du décret organique, je me suis dit que, quant à moi, non pas comme membre de la commission du budget, mais comme membre de cette Assemblée, mon vote n'était plus libre.

Membres de la commission du budget, nous étions pourtant dans une situation privilégiée. Voilà vingt et un membres dont les noms sont ici imprimés, au bas des rapports de MM. Cliasseloup-Laubat et Gouin; ceux-là ont eu, en quelque sorte, libre carrière ; ils ont pu parler, examiner, faire constater au procès-verbal de la commission ce qu'ils ont voulu, discuter icontradictoirement avec messieurs du conseil d'État. Leur sort est digne d'envie, auprès du vôtre!

Mais vous, que pouvez-vous? Rien. — Toutes ces grandes •questions, les plus grandes du monde, dont je viens de soulever un coin devant vous, elles vous sont interdites; vous ne pouvez en parler que comme je le fais aujourd'hui, en quelque sorte en passant, dans la discussion générale du budget. Mais, quand viendra le budget de la guerre, vous ne ipourrez rien dire ; car vous ne pouvez être saisis d'aucun

amendement. C'est donc pour vous, et uniquement au point de vue de votre liberté, de votre dignité, de votre indépendance, que je parle.

Et ne croyez pas d'ailleurs, messieurs, que j'aie rêvé pour le Corps législatif une condition tellement puissante et tellement brillante ! oh mon Dieu ! Je sais très hien^ et je le disais tout à Vheure, quel est le sort modeste qui nous est réservé par la constitution î Nous ne sommes pas des illustrations; elles sont ou elles seront toutes^ au Sénat, aux termes de la proclamation du 2 Décembre. Nous ne sommes pas des capacités hors ligne; elles sont toutes au conseil d'État, toujours selon la proclamation du 2 Décembre. Que sommesnous donc ? Mon Dieu f nous sommes une poignée d'honnêtes gens qu'on a fait venir du fond de leur province pour prêter leur concours au gouvernement en le contrôlant. Car, assurément, il n'a pas besoin d'un autre concours de notre part que celui-là. C'est en le contrôlant, en l'avertissant, en l'arrétaot, que nous pouvons le seconder et lui prêter un appui sincère et efficace.

Je rêvais donc pour le Corps législatif une existence modeste et utile, comme celle d'un grand conseil général de département, sans prétentions oratoires, sans prétentions politiques, qui ne s'occupât pas le moins du monde de faire ou de défaire les ministres. Vous le savez, vous tous qui êtes membres des eonseils généraux, vous ne vous êtes jamais occupés de faire ou do défaire votre préfet, n'est-ce pas? Eh bien, le nouveau Corps législatif devait être sur ce pied-là, n'avoir rien à voir à la nomination et à la révocation des ministres, mais gérer, ou plutôt contrôler la gestion des intérêts moraux, matériels et financiers, financiers surtout, non pas d'un simple département, mais du pays tout entier.

Sommes-nous cela? Non. Nom sommes une espèce de conseil général, mais un conseil général à la merci du conseil de préfecture que voilà. {L'orateur montre le banc du conseil d'État.)

Eh bien, cette situation me semble complètement inacceptable. Je ne voterai pas le budget des dépenses parce que,

d'après les motifs que je viens d'énoncer devant vous, je ne sens pas mon vote libre ; je ne suis pas libre de voter un budget que je ne puis amender et que je suis obligé, ou d^admettre^ ou de rejeter en totalité.

Je ne prétends donner de conseil ni servir d'exemple à qui que ce soit; je ne prétends pas qu'on manquerait de dignité ou de caractère en ne faisant pas comme moi; mais moi j'en manquerais si, avec les convictions qui m'animent et l'expérience de vingt années politiques, j'émettais un vote qui me paraîtrait fictif et dérisoire.

Maintenant, je vais au-devant de deux objections.

On me dira sans doute : .le pays n'est pas avec vous ; le pays verra avec un profond déplaisir ce commencement d'opposition ou de protestation. C'est possible. Le pays, — r on parle beaucoup en son nom, et il est peut-être difficile de savoir précisément ce qu'il pense et ce qu'il veut; — maisj'admets que mes adversaires aient raison. Soit! le pays, si irritable, si susceptible, si, ingrat à l'égard des gouvernements réguliers, les plus modérés, les plus libéraux qui aient jamais existé en France, je veux parler des deux monarchies qui ont disparu en 1830 et en 1848, ce pays-là est complètement transformé ; il est disposé à tout accepter, à tout approuver, à tout saluer. On le dit; je n'en sais trop rien; je me demande si, au fond, le pays actuel ne veut pas précisément ce qu'il voulait sous la République, c'est-à-dire un gouvernement, comme on disait alors, honnête et modéré.

Je ne sais pas si certains apologistes du gouvernement ont raison de nous rappeler leurs deux grands arguments : la peur que nous avons eue, et la reconnaissance que nous devons avoir. La peur et la reconnaissance, ce sont là, messieurs, deux sentiments très vifs, mais très éphémères.

Oui, on a eu très peur en Décembre, et on a eu raison d'avoir peur; on a été reconnaissant, et on a eu raison de l'être; mais, je le répète, ce sont deux sentiments qui passent très vite que ceux de la crainte et de la gratitude. Un gouvernement qui se fonderait uniquement sur ces deux sentiments, et qui se croirait tout permis en spéculant sur leur

durée indéfinie, courrait risque de se tromper grandement. Un gouvernement doit se fonder surtout sur la raison et l'intérêt du peuple qu'il gouverne. Or, la raison du peuple français ne peut trouver mauvais qu'on discute avec lui, et son intérêt exige que vous portiez sur les finances qui sont sa fortune, son patrimoine, un contrôle efficace, énergique et sincère.

Mais, d'ailleurs, il en serait autrement, le pays tout entier serait d'un avis contraire à celui qpie je prends la liberté d'énoncer ici, que je ne persévérerais pas moins dans le mien; car, s'il est permis, s'il est quelquefois du devoir de s'incliner devant le pays dans les questions politiques, et pour ma part, je n'y ai jamais manqué, il n'est jamais permis de s'incliner devant lui dans des questions de dignité, de conscience, — dignité qui existe pour les corps comme pour les individus; ici, c'est la mienne que j'ai voulu mettre à couvert par l'opinion que j'exprime devant vous.

On ira plus loin; on me dira : c Mais vous voulez recommencer l'opposition (on le disait déjà tout à l'heure) ; vous voulez ébranler ce jeune gouvernement qui vient de naître. > Âh ! messieurs, je déclare qu'on n'excite jamais ma compassion quand on me parle de la jeunesse et de l'enfance d'un gouvernement. En France, c'est précisément quand un gouvernement vient de naître qu'il est fort, qu'il est invincible ; nous en savons tous quelque chose. Ce qu'il y a de singulier dans notre histoire, c'est que nous voyons les gouvernements s'affaiblir en vieillissant. C'est quand ils ont rendu, pendant plusieurs années, des services signalés, donné de la liberté et de la prospérité à pleines mains ; c'est alors qu'on commence à les ébranler, et on n'y réussit que trop ! Dans leurs premières années, au contraire, ils n'ont rien à craindre; c'est le moment pour l'homme indépendant et sincère de leur adresser des avertissements et des reproches que, plus tard peut-être, au moment du danger, au moment des menaces, au moment des trahisons, il sera tenté de retenir dans le silence de son cœur.

D'ailleurs, à qui s'adresserait-on en faisant cette objection? Est-ce que, par hasard, je suis un homme d'opposition, ou un

homme de parti? 11 serait bien savant celui qui pourrait signaler le parti auquel j'ai appartenu dans ma vie ; celui qui pourrait signaler, dans tout le cours de ma carrière, un acte d'opposition systématique ou haineuse contre un gouvernement quelconque. J'ai déjà vécu sous trois gouvernements, sans jamais contester leur origine, ni leur durée ; sous tous, je ne me suis occupé que d'appuyer le bien et de combattre le mal. Or je regarde comme un mal sérieux V anéantissement de (ont contrôle et rabaissement du seul corps électif qui existe dans le gouvernement français. Je suis convaincu qu'il en surgira tôt ou tard de graves difficultés pour le pays et pour le gouvernement lui-même, et que Vopinion publique, dont on se croit siîr, se sentira frappée un jour du contraste entre les deux assemblées qu'elle a sous les yeux : une assemblée élective, gratuite, qui demande des économies, et une assemblée amovible et payée, qui les refuse. Il y a là un mal, un danger pour le gouvernement; c'est pourquoi je le signale et le repousse.

Mais, s'il n'y a pas de gouvernement auquel j'aie fait la guerre dans le cours de ma carière, il y en a un que j'ai défendu. Et lequel? C'est celui du chef du pouvoir actuel; c'est l'autorité qui se personnifiait en lui. Je l'ai défendu quand il y avait plus de mérite à le faire qu'il n'y en aurait à enregistrer complaisamment aujourd'hui ses moindres volontés. Je l'ai défendu au prix de mes plus chères amitiés et des meilleures alliances de ma vie politique ; je l'ai défendu dans une enceinte voisine, au milieu des hurlements de la gauche, des défections et des dérisions de la droite. Je le défendais alors contre l'ingratitude et l'injustice des partis; je voudrais le défendre aujourd'hui contre les dangers de la toute- puissance, contre les enivrements de la victoire, contre les éblouissements de la dictature, contre ses propres entraînements, contre ceux de ses conseillers imprudents ou de ses adulateurs, s'il en a.

Je voudrais vous défendre vous-mêmes, messieurs, contre le plus grand danger des corps politiques, contre le découragement et l'abandon de soi. Aujourd'hui, je le sens, je le prévois, vous ne me suivrez pas dans mon abstention ; vous me

laisserez seul, mais, tôt ou tard, il en sera autrement. Vous possédez non seulement les germes d'indépendance qu'a tout honnête homme dans la conscience, mais vous possédez, dans votre organisation même^ les conditions de toute indépendancey la gratuité et Vélection.

Ces conditions vous amèneront un jour sur le terrain de la résistance à des institutions fausses, à des prétentions abusives. Je ne vous demande qu'une grâce : — Ne me sachez pas mauvais gré de vous y avoir devancés !

On n'a pas oublié que le président de la République assistait à la séance du 22 juin ; il suivit avec une attention soutenue, mais avec une colère croissante, le discours de M. de Montalembert.

Si l'orateur s'était borné à demander (exprimant en cela les vœux modestes des indépendants), — et le renouvellement des bureaux avec l'élection des présidents et des secrétaires, — et un compte rendu analytique des discussions qui ne se confondît plus avec le procès-verbal de la séance, — et la possibilité pour les commissions législatives d'envoyer des délégués défendre leurs amendements devant le conseil d'État, le prince (il le montra bientôt) aurait volontiers consenti à des réformes qui étaient une amélioration pour le Corps législatif, sans constituer pour lui une diminution d'autorité; mais, si les réclamations collectives dont M. de Montalembert se faisait l'organe étaient sages, et même quelque peu timides, la forme donnée à ces plaintes lui était toute personnelle. Là, l'ancien combattant parlementaire se retrouvait avec sa hauteur méprisante et son persiflage académique.

Le prince, s'il resta jusqu'au bout silencieux, n'eu fut pas moins sensible aux coups d'épingle qui lui étaient suc-

cessivement portés. Il pâlit dès le début, lequel contient un témoignage de regret au régime parlementaire et un hommage de reconnaissance au gouvernement libre et prospère de 1830. Il fut mécontent de voir déclarer que la constitution à étiquette républicaine du 14 janvier 1852 organisait une monarchie provisoire, élective, mais déjà réelle. M. de Montalembert étant entré ensuite dans le détail des obstacles auxquels se heurtait le contrôle financier du Corps législatif, le président respira un moment; mais c'était un faux espoir ; il ne devait pas en être quitte à si bon marché.

Il sentit rironie, lorsque l'orateur demanda comment il se faisait que le sacrifice de toutes les libertés ne valût même point au pays la sécurité matérielle, du moins au témoignage des conseillers d'État; il se rendit compte de l'habileté d'un langage qui visait à éveiller les susceptibilités collectives de l'Assemblée en disant : « Nous ne sommes pas les illustrations; elles sont toutes au Sénat! Nous ne sommes pas les capacités; elles sont toutes au conseil d'État! y> et k surexciter l'esprit de corps de la Chambre en l'assimilant c à un grand conseil général sans prétentions, et encore un conseil général à la merci du conseil de préfecture ! » Il comprit toute la portée du parallèle entre l'assemblée élective et gratuite qui demandait des réductions de dépenses, et une réunion de fonctionnaires amovibles et payés qui refusaient toute économie ; aussi il lui échappa cette exclamation sourde : o: L'année prochaine, les députés seront rétribués! »

Enfin, il frémit lorsque M. de Montalembert, invoquant l'avenir vengeur des fautes commises, affiitna dans sa péroraison qu'il finirait bien par arriver un jour où cette

opinion, « dont on se croyait si sûr :>, se lasserait de l'absence de tout contrepoids.

Louis-Napoléon, aussi patient qu'implacable dans ses colères, ne savait encore comment il pourrait se venger de ce discours; mais il se jura bien d'en témoigner de quelque manière son ressentiment au Corps législatif. C'est ainsi que M. de Monlalembert atteignit son but, s'il chercha seulement à blesser le prince, mais le manqua s'il voulut travailler au prompt rétablissement de la liberté*

C'est à M. de Parieu, président de la section des finances au Conseil d'État, que revenait l'honneur périlleux de répondre au grand orateur catholique.

Au-dessous du portrait de H. Rouher, — gloire du Puyde-Dôme, aigle de Riom, — M. de Parieu, — illustration du Cantal, futur ornement de la Grande-Place d'Aurillac,

— a droit à un médaillon ; car, un moment, sous le second empire, tout fut pour les Auvergnats! C'était la revanche des indigènes de Clermont et des naturels de Saint-Flour. Mais, ô Vercingétorix, qu'eût dit ta grande âme si, ressuscitant, tu avais vu tant de tes fils servir sous César !

M. Félix Esquirou de Parieu, qui, par une ironie du sort, devait être un des ministres responsables de la guerre de 1870, n'avait rien de belliqueux. Il unissait, comme il arrive parfois, une grande douceur de caractère à une grande force physique, des passions de collectionneur de fossiles avec une musculature d'athlète de foire,

— sacristain doublé d'Hercule !

Si nous nous attachons au visage, que voyons-nous? Les sourcils épais et contractés d'un homme terrible.; une

chevelure jadis noire, mais toujours rebelle ; un nez lon^, légèrement retroussé, et en même temps un peu aigu par le bout; le menton lourd; la lèvre inférieure avançant sur la lèvre supérieure, au point de la couvrir en partie ; les favoris taillés de près; les yeux indécis et reflétant une âme timide qui ne sait trop que faire d'un corps si vigoureux.

Si nous passons à la stature, nous trouvons une taille élevée, une charpente compacte et massive; rien d'élégant, mais quelque chose de net, d'accentué, de définitif; bref, laideur intelligente, un de ces bustes d'étude qui semblent complaisamment fouillés par la main d'un sculpteur, dont le pouce aurait passé et repassé, soulignant les méplats : voilà M. de Parieu.

Il fallait lui être reconnaissant de ne pas porter, dans le monde, les souliers à clous des pays et des payses du Mont-Dore, ces fameux souliers qui sacrifient la grâce à la force et l'élégance à la durée.

Quant à son éloquence, elle mérite d'être classée parmi les émollients : flot tiède et limpide, mais sans saveur. Publiciste, financier, économiste, homme de parole, M. de Parieu s'attache à recueillir et à cataloguer ce qu'ont dit les autres, sans paraître très soucieux d'ajouter lui-même au bagage de l'esprit humain. Il est savant (ce qui cache souvent la lourdeur d'esprit), et il montre au besoin de l'émotion oratoire (ce qui dissimule parfois l'absence d'idées originales).

C'est ce qu'on appelle au théâtre une w^t'Ht^; jamais il ne passera au premier plan. M. Rouher, qui le connaît beaucoup et qui peut-être le jalouse un peu, y a mis ordre. Consulté par l'empereur sur les candidats possibles

au ministère, ce bon compatriote a écarté d'un mot M. de Parieu : pas même de Thoslilité; du dédain concentré, en courant, dans une formulé brève : iV*a, à aucun degréy aucune des qualités voulues pour ces fonctions. L'appréciation de M. Rouber a été le clou qui, pendant seize ans, a rivé M. de Parieu dans les postes secondaires du conseil d'État.

Cette existence, un peu terne, s'éclaire cependant d'un souvenir de gloire : en 1848, M. de Parieu prononça un discours qui, dès le premier jour, frappa tout le monde par la hauteur et la justesse de ses vues; les événements en firent, après coup, une sorte de prophétie. Combattant l'élection du président de la République par le suffrage universel, l'orateur y disait : « Vous voulez un pouvoir fort contre ceux qui désobéiraient à la loi, et faible visà-vis de ceux qui la font; prenez garde; vous allez donner à ce pouvoir les racines du chêne, pour mettre au-dessus une végétation de roseaux ; vous êtes inconséquents ! > Mais s'il avait su, de loin, prédire le coup d'État, il ne sut pas, de près, en deviner la date :

Le 2 Décembre 1851, il se rendait, comme d'ordinaire, à la bibliothèque de la Chambre pour y travailler à un rapport d'affaires. Il trouva le palais Bourbon occupé par les troupes, et ses collègues arrêtés. Surpris, sans être indigné, il rentra tranquillement chez lui, où il reçut bientôt la proposition de faire partie de la commission consultative. Il se hâta d'accepter, voulant au moins figurer parmi les ouvriers de la deuxième heure.

M. de Parieu, dans sa réponse à M. de Montalembert^ tabla sur le discrédit dans lequel était alors tombé le ré* gime parlementaire, et, affectant de confondre la liberté

des. amendements en matière de finances avec la résurrection de l'omnipotence des assemblées, il demanda au Corps législatif s'il voulait déjà ébranler une constitution à peine expérimentée et entrer en opposition avec l'homme qui avait sauvé à la fois la paix et la fortune de la France. Depuis le 22 juin 1852 jusqu'à la fameuse lettre du 19 janvier, ce thème a été repris, retourné, développé par tous les orateurs du gouvernement, si bien qu'on retrouve la matière de plus d'une péroraison future de M. Rouher dans les passages suivants du premier discours de M. de Parieu :

if. de Parieu, président de la section des finances au conseil d'État^ commissaire du gouvernement. — M. le commissaire du gouvernement fait observer que la constitution a exigé désormais, pour la discussion des lois, le concours du Corps législatif et du conseil d'État, attribuant au premier le vole souverain sur le principe même des projets de la loi qui lui sont apportés, et partageant entre les deux corps l'examen des détails et des amendements; ce système nouveau est né des abus constatés de la liberté illimitée laissée aux anciennes assemblées en matière d'amendements. Cette liberté, en effet, donnait lieu trop souvent à des surprises de discussion, et arrivait à défigurer, par l'adoption d'amendements improvisés, la pensée même des projets de lois. Avant d'attaquer, comme on vient de le faire, le système nouveau, temporaire peut-être, il faudrait l'avoir pratiqué sérieusement. On ne serait pas réduit alors à cette conclusion négative et illogique : voter le budget des recettes et rejeter le budget des dépenses.

Veut-on revenir à l'ancienne liberté d'amendements en matière de finances? Mais ce serait le renversement de la constitution même, et le rétablissement du système de la souveraineté parlementaire aboutissant bientôt encore peutêtre à la démagogie, à des votes de surprise, comme celui qui,

en 1849, supprima inopinément Timpôt 'sur les boissons.

... Ce régime delà souveraineté parlementaire le pays Ta TU à l'œuvre dans ces dernières années ; quel en a été le résultat? La diminution de la fortune publique.

Cette constitution nouvelle qu'on attaque, quels en ont été, au contraire, les fruits? La fin de Tanarchie, Paccroissement des revenus du Trésor, et l'élévation du cours des fonds publics.

M. Perret, député indépendant bien que candidat officiel, intervint alors comme membre de la commission du budget. C'était une petite figure ronde, aux cheveux châtain clair; il passait, à juste titre, pour un des caractères les plus estimables et, en même temps, les plus gracieux du nouveau Corps législatif. Il avait de la précision dans la parole, de la fermeté dans l'esprit, et de la mesure dans les vues. Il savait également s'avancer avec courage quand il le fallait. Il reprit en sous-œuvre le discours de M. de Montalémbert, le dégageant de sa forme à la fois éclatante et hostile, pour appuyer uniquement sur la partie utile : les demandes d'améliorations et de réformes. Les mêmes critiques reparurent, mais apaisées par un langage discret et sympathique, obsei'vations réfléchies d'un ami sincère, au lieu des attaques acérées d'un adversaire^ personnel. •

M. de Montalémbert ne s'est préoccupé que d'être désagréable au pouvoir; M. Perret essaye de lui être utile. On se fera une idée des deux genres de discours, comparés l'un à l'autre, par les citations suivantes tirées du compte rendu :

^ M. Perret dit que, membre de la commission du budget, il a trouvé quelquefois conformes aux siennes les opinions ex-

primées par de précédents orateurs ; mais on est allé au delà de sa pensée, et il craint que, pour avûir porté trop loin quelques vœux, on n'en ait plutôt éloigné que hâté l'accomplissement,..

Son concours, la commission du budget, dont on a beaucoup parlé, n'a jamais songé à le refuser : elle a été animée de cette double pensée : respect au chef de l'État, volonté de sauvegarder les intérêts du pays. Si ell^ a proposé des amendements, elle a accepté avec résignation le rejet du plus grand nombre par le conseil d'État.

L'honorable membre, dans l'intérêt du bon accord des grands pouvoirs, exprime la pensée que, peut-être, la constitution pourrait utilement recevoir quelques modifications...

L'intervention du conseil d'État dans la discussion des lois a fait cesser un abus grave : celui de la toute-puissance des commissions parlementaires, portant dans les administrations leurs exigences, y faisant dominer des influences fâcheuses, y paralysant toute liberté d'action. Sur ce point, la constitution nouvelle a opéré une heureuse réforme. Mais l'honorable membre de la commission craint que le but n'ait été dépassé; peut-être le conseil d'État n'a-t-il pas la compétence nécessaire pour répondre aux questions si diverses qui peuvent être adressées à ses membres au sein des commissions?

L'honorable orateur, tout en étant le premier à reconnaître un autre abus, celui de la liberté absolue des anciennes assemblées en matière d'amendements, exprime également la crainte qu'en restreignant trop cette liberté, la constitution n'ait encore dépassé le but : car aujourd'hui le Corps législatif, après le rejet d'un amendement par le conseil d'État^ n'a plus aucun moyen d'exprimer sa volonté, à moins de prendre le parti extrême de rejeter en entier ou un chapitre du budget, ou un projet de loi : triste ressource qui, bientôt peut-être, le compromettrait devant le pays.

Le discours de M. Perret avait produit d'autant plus d'efifet sur le Corps législatif que la forme en avait été

plus modérée, plus insinuante dans sa netteté. Sans montrer aucune hostilité systématique contre la constitution, l'orateur en avait doucement signalé les lacunes, les exagérations, le défaut de contrepoids, et, plus les critiques avaient été mesurées, plus elles avaient porté €Oup; aussi, au banc du conseil d'État» était-on mécontent de la tournure prise parla discussion; c'est avec une irritation mal dissimulée que se leva le second des commissaires du gouvernement, M. Stourm.

M. Stourm avait le physique et l'esprit du parfait fonctionnaire ; il alliait les favoris de l'ancien magistrat à la tenue un peu anglaise de l'administrateur. Il n'y avait qu'un trait proéminent dans son visage, le nez, comme le trait saillant de sa vie fut le flair.

Sorti de la magistrature, et entré du même coup de tête dans la politique, M. Stourm n'avait pas eu à se repentir de cet élan de jeunesse, le seul de sa vie, semblet-il!

Député exact dans les bureaux, attentif aux discussions, abordant la tribune avec succès et à-propos, il se tourna bientôt vers la situation, plus lucrative, de directeur d'un chemin de fer. On lui reprochait de s'occuper plus des intérêts de sa compagnie que de l'exercice de son jUandat législatif; mais il était de manières agréables, d'esprit modéré et de caractère conciliant. Il flattait l'opinion avancée en se tenant entre Odilon Barrot et Ledru- Rollin; il parlait bien et obtenait beaucoup pour ses mandataires, mérite décisif quand il s'agit de réélection!

Durant la période présidentielle, le prince Louis-Napoléon avait discerné, dans ce représentant qui lui faisait une opposition tempérée, l'aspirant fonctionnaire qui mé-

nageait l'avenir. Il lui reconnaissait du talent et lui devinait peu de caractère. Il lui fit donc offrir d'entrer au conseil d'État. Cette fois encore, l'esprit tentateur triompha facilement d'une vertu chancelante !

M. Stourm justifiait du moins le choix qui était fait de lui comme commissaire du gouvernement. C'était un débuter anglais : exposé lucide, ordre de raisonnement bien suivi, langage ferme. Il s'exprimait devant le Corps législatif comme il aurait fait un rapport verbal devant un conseil d'administration de société financière. Ce n'était pas de l'éloquence, mais de la discussion d'affaires; ce n'était point brillant, mais utile; rien à la phrase, tout à l'argument; la raison aussi peu vêtue que possible; — le Nu, en logique, comme en art, a son prix !

Son passé aurait dû donner à M. Stourm, qui était d'ordinaire plus avisé, une prudente réserve; il céda trop aux passions du moment, ne se souvenant pas assez de ses attaches anciennes ; aussi fut-il sévèrement ramené par une apostrophe personnelle de M. de Montalembert.

La fin de la séance apparaît dans toute son animation, même à travers le compte rendu analytique; c'est pourquoi nous transcrivons cette partie du procèsverbal :

M. Stourm, conseiller d'État, commissaire du gouvernement, regrette de voir mettre la constitution en cause dans ce débat, et de Tentendre condamner. Le pays, qui veut Tordre et le travail, et qui en jouit sous cette constitution, la trouve bonne. Quelles sont donc les libertés supprimées?

La liberté de la parole? Cette discussion elle-même est une réponse suffisante.

La liberté d'examen? Mais la commission n'a-t-elle pas obtenu tous les renseignements qu'elle a demandés, et son rapport n'atteste-t-il pas des études sérieuses?

La liberté d'amendement? C'est sur ce point qu'a porté la critique. On oublie trop les abus de l'ancienne liberté ; grâce aux restrictions qui y ont été apportées, le pays obtiendra enfin des lois dont toutes les parties seront homogènes et dont l'économie ne sera pas troublée par des votes de surprise. H semble que les orateurs qu'on vient d'entendre se soient trompés de date et d'enceinte : la place naturelle de ces discours était dans l'ancienne salie des assemblées précédentes.

M, de Montalembert fait observer que, dans la salle et à l'époque dont on parle, M. le commissaire du gouvernement faisait de l'opposition.

M. le commissaire du gouvernement répond que, dans l'ancienne salle et à l'époque à laquelle il est fait aJlusion, il y avait une assemblée souveraine qui élaborait une constitution, tandis qu'aujourd'hui il y a une assemblée qui a prêté serment à une constitution.

L'argument était ingénieux; mais la situation était ancienne, et hélas ! toujours nouvelle. Il semble que ce soit éternellement la destinée des hommes d'État de se démentir à quelques années de distance; d'être flagellés, lorsqu'ils possèdent le pouvoir, avec le langage qu'ils tenaient dans l'opposition, et d'être réfutés, dans l'opposition, avec les principes qui les dirigeaient au pouvoir.

Cependant le procès-verbal continue :

M* le commissaire du gouvernement achève en disant que ce n'est pas devant le Corps législatif, mais devant le Sénat, que les réclamations qui se sont élevées contre la constitution pourraient être portées aux termes de la constitution ellemême.

M. le comte de Chasseloup-Laubat, rapporteur, dit qu'il ne peut laisser sans réponse les paroles de M. le commissaire du gouvernement.

L'honorable conseiller d'État s'est mépris sur le sens des discours qui ont été prononcés; il ne s'agit point de modifier la Constitution. Le Corps législatif n'oublie pas le rôle modeste qui lui a été attribué dans nos institutions nouvelles ; il ne cherche point à en sortir.

Mais il se rappelle aussi cette pensée de l'empereur Napoléon ]*■', reproduite dans le préambule de la constitution du 14 janvier 1852 : t Qu'une constitution est l'œuvre du temps, et qu'on ne saurait laisser une trop large voie aux améliorations. 1 C'est de la même pensée que se sont inspirés^ et le rapport de la commission, et les discours de MM. de Montalembert et Perret.

M. le rapporteur termine en se plaignant qu'on ait calomnié les intentions de la commission. 11 proteste de sa loyauté et de sa modération, et il dit que, si chaque époque a ses ultras, les modérés ont pour eux l'avenir et la conscience publique!

Sur cette flèche du Parthe, le combat finit faute de combattants, c'est-à-dire que la discussion générale fut close, à défaut d'orateurs inscrits.

On allait passer à la discussion des articles lorsque le président du Corps législatif se leva pour donner lecture d'une lettre du ministre d'Étal, M. de Casabianca.

M. de Casabianca était Tinsuffisance même, et on s'expliquait difficilement pourquoi il avait été porté à un poste aussi éminent. Il le devait^ sans doute, à son dévouement corse, et aussi à une réputation d'honnêteté qu'il partageait, avec M. Abbatucci. On pouvait, sans crainte, laisser traîner des billets de banque sous ses yeux et à portée de sa main. Par ailleurs, il ne connaissait

rien à la politique, et il était surtout connu par l'anecdote suivante : Un jour, avant le 2 Décembre, il était question, dans le conseil des ministres, de la Dette flottante] M. de Casabianca se tourna vers M. Fortoul, professeur de littérature qui (on ne sait pourquoi également) était ministre de la marine, et il lui dit : < Cela vous regarde, mon collègue! }» Et c'est un pareil homme qu'on chargeait de faire la leçon à une commission du budget qui comptait dans son sein des Chasseloup-Laubat, des Gouin, des Montalembert et des Fluvigny!

Yoici maintenant la lettre du ministre d'État qui signale l'incorrection constitutionnelle de la forme employée dans son rapport par M. de Chasseloup-Laubat :

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