‹ Études d'histoire parlementaireChapitre 13 sur 40 · X. DE CASABIANCA · texte numérisé non relu

X. DE CASABIANCA

M. de Chasseloup-Laubat manquait souvent de caractère politique, jamais de dignité privée. Il sentait bien qu'il avait profondément déplu au maître, et il n'en était pas à son premier regret ; mais il ne voulais pas, en public, paraître accepter de leçon; aussi rétablit-il la vraie pensée de la commission avec une netteté hautaine devant laquelle s'inclina M. le président Billault.

Voici, d'après le compte rendu, un résumé de cet incident où grondaient, de part et d'autre, des irritations sourdes :

M^ le comte de Chasseloup-Laubat, rapporteur y repousse le reproche d'inconstitulionnalité qui résulte de cette lettre et qu'on adresse à quelques propositions de la commission. Quant à lui, il soutient avoir respecté les lois toute sa vie, et ce n'est pas aujourd'hui qu'il voudrait commencer à les transgresser.

M. le rapporteur termine en disant, non seulement qu'on a méconnu les intentions de la commission, mais encore

son propre caractère, et il repousse énergiquement le reproche qu'on veut faire tomber sur lui personnellement.

Af. le président fait observer que, dans la série des amendements, il en est trois, en effet, à Toccasion desquels il y a, de la part de la commission, proposition de rejeter les chapitres. Mais, dans les autres cas, la commission s'est bornée à déclarer que, nonobstant la décision du conseil d'État, elle persiste dans les réductions qu'elle avait proposées. Si la commission déclare que, dans sa pensée, cette formule équivalait à proposer le rejet des chapitres, l'intention, en effet, n'aurait pas été inconstitutionnelle; l'expression seule en aurait été imparfaite.

M. le rapporteur réiponà que, quelle qu'ait été l'expression employée, tout le monde a dû comprendre que la commission n'a pu vouloir autre chose que proposer le rejet des chapitres, et qu'elle s'est, par cela même, maintenue dans une ligne strictement constitutionnelle.

Sur ce, on se sépara, — l'heure du souper ayant sonné.

Le prince Louis-Napoléon sortit à son tour, portant sur son front naturellement sombre cette pâleur particulière qui était chez lui Findice de résolutions redoutables. Il avait, ce soir-là, à dîner tous ses ministres, ainsi que des députés, parmi lesquels un certain nombre d'indépendants. Tout le monde fut, pendant ce repas entre hommes, silencieux et préoccupé. Au dessert, le prince fit un léger signe et, tandis que les autres convives restaient en face des gâteaux et du Champagne, il emmena les ministres dans son cabinet. Là, il leur dit :

J'ai assisté, messieurs, à une mauvaise séance ; oui! mauvaise, et je n'ai pas fait le coup d'État pour qu'on puisse me dire cela en face !... Quant à M. de Kerdrel, il était dans son rôle d'opposant, et je n'ai pas le droit de me plaindre... mais Montalembert a accepté d'être mon candidat, et Chasseloup-

Laubat passe pour un ami. Eux! parler ainsi; c'est cela surtout qui est intolérable I Aussi bien, ne le supporterai -je pas. Voici donc (et il tira un papier de sa poche) un décret qui dissout le Corps législatif. Je vous ai réunis pour que, demain même, il soit mis à exécution.

Les ministres s'efforcèrent successivement d'apaiser le prince; il lui représentèrent qu'il ne fallait pas juger par la discussion générale du vote sur les chapitres du budget. Déjà le Corps législatif avait passé sans difficulté à l'examen des articles. M. de Chasseloup- Laubat était incontestablement dévoué ; il n'avait pas cru exciter chez le président une si violente colère ; il allait être le premier, une fois averti, à revenir en arrière, à accepter toutes les transactions honorables. Quant à la Chambre, elle était au fond des plus dociles; il fallait seulement lui laisser le temps d'acquérir de Texpérience, de la discipline. A entendre M. de Montalembert, elle s'était crue encore sous Louis-Philippe; il n'y avait là qu'un entraînement passager dont elle allait revenir d'ellemême, sans qu'il fût nécessaire de recourir au remède extrême de la dissolution.

Le président ne se laissa pas facilement persuader. II avait en particulier sur le cœur cette phrase du rapport :

Avant tout, ce qu'il faut à un grand pays comme la France, c'est de lui dire, au grand jour, toute la vérité sur ses propres affaires. Dieu merci! elle est assez forte et puissante pour l'entendre. // n*y a que la faiblesse qui ait besoin de Vobscurité et du silence.

C'était là, suivant le prince, un style de factieux; toutefois, se voyant seul de son avis, il se calma peu à peu

et laissa retomber son projet de dissolution au fond du fameux tiroir où il avait longtemps serré ses notes sur le coup d'État. Sans plus s'expliquer, il rentra avec ses ministres dans la salle à manger. Le Corps législatif ne fut pas dissous; mais le sénatus-consulte complémentaire du 25 décembre 1852, dont la pensée avait été conçue ce soir-là, vint serrer le dernier écrou de la machine à compression sous laquelle étouffaient déjà les élus du pays.

Les six derniers jours de la session ne firent que confirmer rimpressiou de mécontentement que Louis-Napoléon avait rapportée de la séance du 22 juin. Le discours de M. de Montalembert, qui l'avait déjà violemment ému, fut encore pour lui, trois jours après, l'occasion d'une surprise désagréable * :

Dans un vote au scrutin public, le Corps législatif, par 75 voix contre 59, en autorisa l'impression et la distribution. M. Billault expliqua en vain ^ l'Elysée que ce scrutin avait eu lieu au début de la séance, alors que la Chambre n'était pas au complet, et sous la réserve expresse que les opinions exprimées par l'orateur lui restaient personnelles. Le président vit là, non point sans doute une adhésion à ce qu'il y avait d'agressif et de violent dans le langage de M. de Montalembert, mais un indice de plus d'une certaine tendance du Corps législatif à revenir, si on ne l'arrêtait pas brusquement dans cette voie, aux traditions interrompues du parlementarisme.

Pour se conformer aux ressentiments du maître, M. de Persigny, petit homme aux petits moyens, s'attacha à

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