‹ Études d'histoire parlementaireChapitre 14 sur 40 · Séance du 25 juin · texte numérisé non relu

Séance du 25 juin

restreindre, en fait, retendue et l'utilité de Tautorisation qu'on n'avait pu faire refuser.

Le ministère de l'intérieur défendit sous main aux journaux de publier le discours, aux libraires de le vendre; on réduisit ainsi M. de Montalembert à une distribution toute personnelle et, en quelque sorte, intime; mais c'était mal connaître la tournure particulière à l'esprit français, et surtout parisien ; du moment où la brochure était à peu près interdite, elle prit l'attrait du fruit dépendu; on la recherchait; on se la passait de main en main; on tâchait d'y découvrir des intentions; on en commentait les mots; M. de Montalembert acheva de mettre les rieurs de son côlé en envoyant, par une petite vengeance assez piquante, un exemplaire de son discours à tous ceux de ses collègues qni avaient voté contre l'impression.

. C'est là le chapitre des petits malheurs d'un gouvernement heureux; les académies et les salons ne lui étaient pas un milieu favorable ; de temps en temps, il recevait de ce côté quelques coups d'épingle dont il enrageait dans l'intimité, mais dont il faisait semblant, en public, de ne point s'apercevoir, de peur de donner plus d'importance à ces légers incidents de société.

Le 23 juin, avant que le Corps législatif abordât la discussion spéciale des chapitres du budget, M. Louvet, député de Maine-et-Loire, demanda la parole sur l'ensemble du ministère des finances.

La nuit portant conseil, les indépendants^ — un peu effarés de la tournure belliqueuse que M. de Montalembert avait, la veille, donné, malgré eux, à la discussion générale, — venaient, par la bouche du plus pré€is,et du plus

méthodique de leurs orateurs, rétablirlecaractère prudent et modéré des observations que leur dévouement, aussi bien que leur indépendance, leur dictait à titre, non pas de récriminations agressives, mais de conseils sympathiques.

Si nous prenons M. Louvet en 1852, c'est déjà une figure rasée dont la mâchoire se disloque, à intervalles égaux, sous l'influence d'un spasme nerveux; elle est surmontée d'une calvitie doctrinaire. Le crâne luit, apparaît large et dur; la face est osseuse et parcheminée, comme il convient à un banquier tenace ; la bouche est largement fendue, avec des lèvres minces et un pli d'orgueil satisfait à chaque coin, comme il convient à un député important; les yeux sont ternes, le sourire cauteleux, le geste étriqué, l'esprit mathématique, le style coupant et martelé, la voix tremblante et saccadée; l'organe s'essouffle vite par suite d'un commencement d'asthme; bref, il y a là un mélange de sécheresse, de gravité et de conscience.

M. Louvet, petit, effilé et raide, se tient, le buste en avant, la tête haute et un peu dédaigneuse, dans sa redingote boutonnée; les mains sont lourdes, les pieds massifs, Tensemble à la fois épais et resserré. Si on lui élève une statue, elle devra être, non en bronze, mais en zinc. Sa cuirasse de raison glacée et de bon sens pratique, sur laquelle s'aplatissent toutes les fleurs de la rhétorique officielle, semble faîte, en effet, de ce métal modeste, souple et froid.

Pieux, honnête, indépendant, véritable orateur par échappées, il a la vertu et le talent, mais sans la grâce et la cordialité. On Testime sans l'aimer, et on s'en veut de ne pas le trouver plus sympathique!

Il a fait sa fortune pécuniaire, comme sa fortune politique, avec une seule qualité : du bon sens. Il flaire lèvent avec un odorat exquis ; il sait également se taire et parler à propos, s'avancer et se garer à temps. Il dresse le cours du change avec la même rectitude, qu'il s'agisse de monnaie ou de gouvernement. Sa mine fûtée évoque le souvenir du Peseur d'or d'Holbein. Il ne vote au Corps législatif que comme il paye à sa banque de Saumur : sur titres, et après vérification.

Positiviste en art oratoire, il écarte le sentiment de la discussion, et les effets dramatiques n'ont pas de prise sur sa conviction. C'est un de ces hommes rectilignes qui ont, du premier jour, de l'autorité; qui gravent naturellement leurs pensées en sentences ; qu'on ménage par instinct, en attendant qu'on les invoque par respect, et dont la rhétorique a été complète du jour où il ont appris les quatre règles. On le voit toujours solitaire, comme s'il craignait qu'on lui demande à emprunter de l'argent, et il est altier comme l'homme de finance qui contemple le siècle du haut de plusieurs millions.

Le 23 juin, M. Louvet reproduit les critiques de MM. de Montalembert et Perret; mais, avec plus de modération que le premier, avec plus d'insistance que le second, de manière à répondre cette fois exactement à l'opinion du groupe des Indépendants.

Voici les passages saillants de ce discours :

M. Louvet demande la parole, et dit qu'après ce qui s'est passé hier, il éprouve, comme membre de la commission du budget, le besoin d'exposer dans quels sentiments ses collègues et lui ont accepté et rempli le mandat de commissaires. Il ne parle qu'en son propre nom, mais il se plait à espérer

<]ue ses collègues verront dans ses paroles une traduction vraie de leurs sentiments personnels.

Lorsque les membres du Corps législatif se sont réunis au mois d'avril, tous avaient, selon Torateur, le désir et Tespoir que le gouvernement viendrait, dès le début de la session, présenter à l'assemblée un exposé complet de la situation tinancière; on se plaisait à croire qu*après avoir vaincu lanarchie, avec le concours de Tarmée, il prendrait rengagement de s'attaquer au déficit, en s'appuyant sur rassemblée. Comme gage de ses intentions, on attendait de lui un exposé vrai de la situation financière; il devait se sentir assez fort pour cela. On pensait qu'après avoir mis à nu une plaie qui peut exciter de légitimes inquiétudes, il présenterait un ensemble de moyens propres à y apporter un remède...

L'orateur reconnaît que le temps a manqué au gouvernement; mais il se croit fondé à lui reprocher de n'avoir présenté que vers le 10 mai un projet de budget dans lequel l'exposé de notre situation lui parait, au moins, incomplet.

La commission a dû, naturellement, se placer avant tout sur le terrain des économies. Son rapport a fait connaître à l'assemblée quelles étaient celles dont la réalisation lui avait paru possible. Et, à ce sujet, l'orateur éprouve le besoin de ilire qu'elle a ressenti un vif chagrin par suite de la résistance à peu près absolue qu'elle a rencontrée de la part du conseil d'État.

Dans de telles conjonctures, l'orateur demande quelle pouvait être la conduite de la commission? persister dans ses projets d'économie, c'eût été se constituer à l'état d'opposition. Ce rôle ne pouvait convenir à une commission composée d'hommes de gouvernement. La commission a dû se résigner aux sacrifices que la situation lui imposait. Elle a abandonné l'ensemble des réductions projetées, et n'a manifesté de résistance que sur trois ou quatre points principaux... Mais, en souscrivant à ces sacrifices, elle a voulu du moins que son rapport contînt l'exposé calme, sincère, complet de la situation; qu'il fit connaître la vérité avec modération, mais aussi avec un sentiment de tristesse que personne ne

voulait dissimuler. Le rapport offre, selon l'orateur, Tem?preinte fidèle de cette tristesse et de cette sincérité...

11 émettra un vote affirmatif, parce qu'il n'est pas un homme d'opposition, et parce qu'il a d'ailleurs la ferme espérance que le gouvernement, mieux éclairé, et mettant à profit le temps qui lui a manqué cette fois, voudra spontanément faire, dans le cours de la prochaine session, ce qu'il n'a pas fait cette année, ce que tous ses vrais amis auraient désiré lui voir faire...

A M. Louvet répondit celui des trois commissaires du gouvernement qui avait l'esprit le plus délié, la parole la plus précise, et le caractère le plus sympathique, M. Vuitry.

M. Vuilry est une des figures les plus estimables du second empire, qu'il a servi sans s'y inféoder. S'il nous fallait le caractériser en trois mots, nous le peindrions par trois qualités : science, pénétration et réserve.

Il avait l'aspect d'un gentleman anglais ayant blanchi sur les livres : le front bombé; un nez aquilin très fortement prononcé; les sourcils d'ordinaire froncés comme s'il était à la recherche de quelque problème; les lèvres mobiles de l'homme d'étude qui sait parler; au fond, n'ayant plus d'illusions, sinon sur les choses, du moins sur les hommes, mais cachant ce dédain secret sous un air aimable, bien que sans chaleur.

Destiné à faire partie tôt ou lard de l'Institut, d abord élève à l'École polytechnique et sorti dans les ponts et chaussées; puis docteur en droit et maître des requêtes au conseil d'État; enfin, ancien sous-secrétaire d'Étal aux finances avec M. Fould, M. Adolphe Vuitry avait, à la fois, la précision un peu sèche du mathématicien, la

logique implacable du jurisconsulte, et les vastes connaissances du financier accompli.

Dès ses débuts, la parole était chez lui d'une lucidité frappante. La première fois qu'il plaida devant la cour d'appel, le président Séguier remarqua l'élocution nette et le sens rassis de ce jeune stagiaire :

« Maître Vuitry, dit-il à la fin de la plaidoirie, êlesvous le fils du député de ce nom ? — Oui, monsieur le premier président. ^^— Eh bien, j'en fais compliment au père et au fils, » acheva M. le baron Séguier de sa voix mordante.

Le 15 juin 1852, M. Vuitry s'était honoré par la fermeté pleine de tact avec laquelle, étant le plus jeune des conseillers de la section du contentieux au conseil d'État, et ayant dès lors à opiner le premier, il avait, dans le délibéré sur l'affaire des princes d'Orléans, conclu au libre cours de la justice de droit commun; il resta au vole dans la minorité de huit membres contre neuf qui s'opposa à la suspension arbitraire de la loi civile. Pendant que le Moniteur publiait la révocation du rapporteur, M. Cornudet, et de M. Reverchon, le maître des requêtes à qui le dossier avait été retiré quelques jours avant l'audience; tandis que le président de section, M. Maillard, donnait, plus ou moins volontairement, sa démission, M. Vuitry ne fut pas atteint, tant il avait su mettre de mesure dans son indépendance.

L'estime dont il était entouré au conseil d'État, l'utilité dont il pouvait être, chaque jour, au Corps législatif, le sauvèrent d'une disgrâce complète; mais il fut marqué ce jour-là d'une note de défiance dont la trace écrite s'est cetrouvée dans les papiers de l'empereur. C'est à cause

186 LES UOMMES DE 1852.

de ce souvenir qu'il a élé tenu si longtemps éloigné des postes supérieurs.

Au fond, M. Vuitry ne pouvait être classé dans aucun parti; il était disposé à servir, avec la même fidélité clairvoyante et la même loyauté fière, tout régime, quelle que fût son étiquette, fermement résolu à maintenir, avec l'unité de la patrie, cette centralisation administrative qui — selon lui et quelques autres — est la condition de sa force.

Toujours sur la brèche, tant au Corps législatif qu'au conseil d'État, il restait, avec plaisir et avec soin, dans sa spécialité de jurisconsulte et de financier. Il s'attachait aux questions d'affaires et se confinait dans la discussion du budget. Quant à la défense de la politique proprement dite du gouvernement, il en laissait volontiers la charge à d'autres, plus passionnés et plus ambitieux. En un mot. il ne se donnait que comme on l'employait : c'est-à-dire sous bénéfice d'inventaire.

L'exorde et la péroraison de son discours, que nous reproduisons ici, donneront une juste idée de la nature de cet esprit.

M. Vuitry, conseiller d'ÉtaU commissaire du gouvernement, a la parole, et fait remarquer que les observations présentées par le préopinanl viennent de rouvrir jusqu'à un certain point la discussion générale. Loin de s'en plaindre, il s'en félicite pour le gouvernement et pour le pays. Il est heureux de voir une discussion si calme succéder aux débats plus animés de la dernière séance, et il croit utile d'ajouter que les paroles qui font appel à la modération et à la bonne harmonie trouvent de l'écho dans son cœur, comme elles en ont trouvé dans toutes les parties de l'assemblée...

L'orateur termine en indiquant les efforts que le gouver-

nement n'a cessé de faire pour remonter le courant, pour atténuer chaque jour les sacrifices et les maux infligés au pays par la révolution de Février; il fait ressortir la progression décroissante des découverts du Trésor depuis 1850; il établit que, chaque année, les finances du pays sont de plus en plus rapprochées d'une situation normale. Grâce à l'impulsion donnée à toutes les industries, au rétablissement de Tordre et de la sécurité, il est profondément convaincu que ce mouvement ascensionnel ne s'arrêtera pas, et, quant à lui, il déclare qu'il n'a pas d'inquiétudes pour l'avenir financier de la France.

La nouvelle discussion générale du budget des dépenses s'étant définitivement close sur cette tonalité d'apaisement, on passa à la discussion spéciale des chapitres.

§ 2. — Discussion spéciale des chapitres du budget

Dépenses

On s'aperçut de suite que, sous des influences qu'il était facile de deviner, les dispositions du rapporteur, M. de Chasseloup-Laubat, avaient quelque peu changé. Il était plus disposé aux transactions et, s'il montrait encore de la vivacité, c'était contre « ceux qui, disait-il, avaient calomnié les intentions de la commission ».

Désireux de faire la part du feu et surtout 4o désarmer le ressentiment personnel du prince président, il commença par abandonner, avant tout débat, la demande de réduction relative à la régie des palais nationaux et au mobilier des palais princiers ; puis il céda sur la subvention aux théâtres nationaux ; enfin il n'insista pas sur les économies à faire dans l'administration centrale des ministères.

Il fit part à là Chambre de ces concessions, en ajoutant quelques paroles amëres à l'adresse de gens dont la faveur rétonnait, surtout comparée à la disgrâce dans laquelle il était personnellement tombé :

M* le comte de Chasseloup-Laubaty rapporteur, annonce que la commission du budget, voulant montrer sa volonté de ne troubler en rien Tharmonie entre le Corps législatif et le conseil d'État, renonce à la réduction qu'elle avait demandée sur chacun des chapitres vu et viii du ministère d'État ; au rejet de cette réduction, la commission avait été obligée de répondre par le rejet du chapitre entier. Elle déclare renoncer à cette proposition, comme elle renoncera, dans le même esprit, à plusieurs autres amendements. Si, pour quelquesunes de ses propositions d'économie, elle persiste dans ses premières résolutions, l'assemblée appréciera ses motifs.

M. le rapporteur ajoute que les membres de la commission du budget n'oublient pas le serment qu'il ont prêté ; ils laissent à d'autres les démonstrations de zèle, n'ayant point à effacer, ou à faire oublier leurs noms mis au bas de protestations lancées dans les jours difficiles.

Restaient six questions à discuter :

V La question de la place à donner dans le budget au chapitre relatif à la dotation du Sénat.

2** L'ajournement de deux millions sur le crédit affecté aux travaux du Louvre.

3° La suppression des fonds secrets du ministère de rintérieur, comme faisant double emploi avec ceux du ministère de la police générale.

4"* Le rejet provisoire, en vue d'une meilleure répartition entre les exercices futurs, du crédit de 1 7154fOO francs relatif aux constructions et grosses réparations des édifices publics.

5** La réduction des frais d'entretien de la garde nationale.

6® Le rejet des frais d'inspection générale de police dans les départements.

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