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V. — ENCORE LE MINISTÈRE DE L*INTÉRIEUR

Frais (T entretien de la garde nationale

Séance du 24 juin

Au chapitre des frais d'entretien de la garde nationale^ la commission du budget proposait de réduire 70000 francs.

Premièrement. — 50000 francs sur l'indemnité du commandant supérieur.

Secondement. — 20000 francs sur le traitement du chef d'état-major.

Mais, à titre individuel, M. de Kerveguen alla plus loin, demandant au Corps législatif, non pas de rejeter provisoirement le chapitre (sauf à l'adopter plus tard, une fois modifié de concert avec le conseil d'État), mais de le rayer d'une manière définitive, c'est-à-dire de ne plus entretenir de garde nationale, question de principe substituée à une question d'économie.

Philippe-Auguste Le Coat, vicomte de Kerveguen, était le type de l'homme spirituel, mais léger; léger dans ses propos, léger dans ses jugements, léger dans ses entreprises. Cette légèreté, il la fit longtemps tolérer avec de la bonne humeur et de la franchise. Sans être pris au sérieux il passait pour un gai compagnon dont, après boire, et à l'heure du cigare, les propos rabelaisiens égayaient les convives; à la salle des conférences, on disait : «: Ah l voilà Kerveguen; nous allons rire ! »

Il cultivait le calembour avec succès; c'était le répertoire vivant des aventures de la cour et de la ville; Dangeau des clubs et Saint-Simon des couloirs il avait, pour les historiettes grivoises et les bruits scandaleux, le

LES HOMiMES DE 1854. 199

flair spécial de certains animaux pour la truffe. Il les accueillait avec crédulité; il les colportait avec empressement; il les soutenait avec obstination. Il apportait de la passion dans ce qu'il y a de plus frivole au monde: le cancan parisien.

Souche noueuse des chênes de l'Ouest mal acclimatée sous le ciel bleu de la Provence, il était aventu-r reux comme un ancien marin devenu spéculateur, tenace comme un Breton, exubérant et en dehors comme un Méridional. Son mandat venait de Toulon; son nom venait de Brest.

Au physique, il avait la démarche un peu déhanchée, le sans-façon d'un bon diable qui aime ses aises. Il conservait les favoris de l'officier de l'armée de mer, en y ajoutant la moustache de l'officier de l'armée de terre. Les sourcils étaient péniblement froncés comme ceux d'un boursier qui vient de perdre une forte différence ! Par une contradiction qui frappait, sa bouche s'entr'-* ouvrait joyeusement, comme pour un conte du Décaméron. La physionomie respirait l'énergie de l'homme de lutte, adoucie par l'air jovial de l'homme de plaisir.

Comme député, il avait le dévouement de la conviction et l'indépendance du caractère.

Les ouvriers des ports étaient ses clients ordinaires ; dès qu'on en licenciait un, il demandait la parole pour un fait personnel. Son pavillon parlementaire était arboré sur les bâtiments de la flotte ; on ne pouvait en désarmer un sans qu'à ce propos, et parfois hors de propos, il soulevât un incident tapageur. Il portait aux Anglais une haine approchant de celle du marquis de Boissy, et considérait le bassin de la Méditerranée

comme sa propriété particulière. Parfois cependant, il sortait de cette spécialité maritime, tenté par quelque sujet humoristique qu'il traitait à la bonne franquette.

On a souvent remarqué la manie qu'ont tous les comiques de jouer, — une fois au moins, — la tragédie, choisissant de préférence les rôles qui conviennent le moins à la nature de leur talent, — quand ils en ont, — et, en tout cas, de leur personne. M. de Kerveguen céda à la même tentation, et mal lui en prit! Il est mort de cette mésaventure; mais son nom reste inoubliable dans les fasies parlementaires du second empire, accolé au souvenir bruyamment scandaleux de ce qu'on appela alors le sixième paquet.

Instrument inconscient et, en fin de compte, victime d'une intrigue politique dirigée contre les directeurs du Siècle et de VOpinion nationaley MM. Havin et Guérault, tous les deux députés indépendants, M. de Kerveguen dénonça solennellement, à la Chambre et au pays^ la prétendue trahison de ces législateurs, de ces journalistes qu'il accusait d'être subventionnés par l'étranger.

La preuve, elle résultait, à son dire, de papiers trouvés dans la succession récemment ouverte de Charles de la Varenne, un des agents politiques du nouveau royaume d'Italie ; et ces preuves étaient sous un scellé portant le numéro 6 ; sur ce, profonde émotion à la Chambre ; tapage mémorable; convocation d'un jury d'honneur; délais demandés par M. de Kerveguen pour la production de ses pièces : le fameux sixième paquet I

Dans l'intervalle, M. de Kerveguen remuait ciel et terre, correspondant avec toutes les chancelleries pour leur demander des attestations impossibles, se mettant

en rapport avec tous les hommes d'État italiens, écrivant en désespoir de cause à Mazzini lui-même.

Il épuisait sa fortune à acheter des papiers secrets, des journaux accusateurs, qui se trouvaient sans portée ; il suppliait ceux qui l'avaient poussé en avant et jeté dans cette aventure, à la fois déplorable et bouffonne, de le soutenir, de le défendre, de ne ne pas le laisser seul exposé aux railleries indignées du public et des gazettes; bref, il ne put rien prouver, et, comme un acteur qui dis^^ paraît de la scène sous les sifflets,

Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris,

c'est le cas de le dire, — il alla cacher sa confusion en Espagne, où la mort le surprit.

Sa fin prématurée elle-même ne désarma point l'ironie parisienne : « Eh bien! disait-on, ce pauvre M. de Kerveguen est mort; il paraît! — De quelle maladie? — Il a avalé le sixième paquet I »

Cet exemple, en même temps plaisant et pénible, mérite d'être rappelé à une époque où Ton est, de nouveau, trop facile à accueillir les bruits scandaleux qui peuvent courir sur les hommes politiques en vue.

Cette fois, le discours de M. Kerveguen était inspiré par la polémique de M. Romieu dans le Spectre rouge^ polémique dans laquelle le spirituel écrivain disait, non sans vérité : « Le jeu puéril de la garde nationale, auquel la bourgeoisie s'amuse, et dont elle s'est servie comme d'une menace depuis le règne de Louis XVI vis-à-vis de tous les gouvernements, n'est bon qu'aux jours paisibles, qu'il s'agit de troubler. y>

M. de Kervegueii rencontrait donc de l'écho au Corps législatif, lorsqu'il tenait le langage suivant :

Dans son opinion, la garde nationale a été toujours, et partout, la phalange du désordre, Tarmée de la Révolution. La France lui doit les trois bouleversements qui ont ébranlé son sol. 11 semble à l'orateur que l'ère du 2 Décembre aurait dû faire disparaître cette institution, et il ne s'explique pas les motifs qui ont pu porter le gouvernement à ressusciter une milice si dangereuse pour la sécurité publique.

L'oraleur rappelle le rôle que la garde nationale de Paris a joué en 18i8, le déplorable vertige sous Tinfluence duquel, faisant appel à la réforme, elle précipita, à son insu, contre son gré, le pays toUt entier dans les calamités de la révolution.

Ce qu'il croit avoir le droit d'appeler les folies de la garde nationale parisienne s'est répercuté et reproduit en saturnales sur presque tous les points de FEurope...

De quelque côté que Ton jette les yeux, on voit que la garde nationale sème partout la discorde et l'indiscipline, pour recueillir révolutions et catastrophes.

L'orateur estime donc qu'on rendrait un grand service au pays en provoquant une suppression dont l'initiative, selon lui, aurait dû être prise après le 2 Décembre; car on aurait fait disparaître une cause permanente de trouble et de désordre.

L'orateur ne voit pas non plus pourquoi l'on continuerait de faire peser sur de paisibles citoyens un service dont la charge devient d'autant plus lourde qu'on en exonère le grand nombre de ceux dont le mauvais esprit inspire de justes défiances.

La proposition avait quelque chance d'être agréée; mais M. de Kerveguen venait de commettre une imprudence; il avait mis en cause M. de Morny, ministre de l'intérieur au 2 Décembre et signataire du décret réor-

ganisant la garde nationale. M. de Morny demanda la parole pour défendre son œuvre. Dès lors la majorité, — dont il fut toujours le favori, — abandonna ses velléités de suppression intégrale.

Voici la petite allocution de M. de Morny :

Jlf. le comte de Morny fait observer que le décret qui, à la suite des événements du 2 Décembre, a réorganisé la garde nationale, a été rendu sous son administration. 11 tient à déclarer qu'il en accepte la responsabilité.

Ce n'est point par faiblesse qu'il a reculé devant la dissolution des gardes nationales. Il croit qu'à cette époque la disposition des esprits était telle que cette mesure de la dissolution aurait été très applaudie; mais, avant de prendre parti, il a voulu s'éclairer ; il a fait une enquête ; tous les préfets ont été invités à donner leur avis. Or, ce qui a été répondu par un grand nombre d'entre eux, c'est que, dans certaines localités, la garde nationale était la seule défense de l'ordre public.

Que serait-il arrivé si l'on eût supprimé la garde nationale? C'est que, dans ces localités, les mauvais sujets seraient parvenus à se procurer des armes, alors que les honnêtes gens en auraient été dessaisis.

Le système de 31. de Lamartine, qui consistait à armer tout le monde, avait d'immenses dangers ; c'était la guerre civile en permanence ; il y avait un milieu à prendre et à garder.

Après enquête et mûre réflexion, le gouvernement s'est décidé pour un système qui consiste à choisir et à désigner leâ gardes nationaux à l'aide d'un conseil de recensement. Jl a pensé que ce qu'il avait de mieux à faire était d'armer les honnêtes gens!

Du moment où M. de Morny intervenait, M. de Chasseloup-Laubat, qui comptait sur ses bons offices pour rentrer un jour en grâce près du prince président, s'empressa de supprimer pour ainsi dire la question en retirant la demande de la commission du budget.

M. le comte de Chasseloup-Laubat, rapporteur, — La commission veut la conservation de la garde nationale dont, d'autre part, on provoque la suppression ; elle n'a en vue qu'une diminution de dépenses; mais elle aime mieux retirer son amendement que de laisser planer un doute sur sa pensée, et, dès lors, elle renonce à demander le rejet du chapitre.

Dans ces conditions, il était adopté d'avance.

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