INCIDENT ESPINASSE
A la fin de la séance du 24 juin, pendant que les nombreux chapitres du ministère de la guerre défilaient au grand trot devant des députés presque inattentifs à force d'être résolus à les adopter, il se produisit un incident qui causa plus d'impression qu'il ne dura de temps. Il s'agissait de M. Espinasse. Le due d'Aumale, après lui avoir sauvé la vie en Afrique, en avait fait longtemps son favori ; mais les anciens protégés de M. le duc d'Aumale sont destinés, parait-il, à devenir les ennemis les plus dangereux du parlementarisme. C'est ainsi qu'après 1848, le colonel Espinasse se mit à la disposition du prince président pour aider à l'exécution du coup d'Étal. C'est son régiment dont un bataillon était chargé
de défendre l'Assemblée dans la nuit du 2 Décembre. C'est lui qui envahit le palais Bourbon en se faisant ouvrir la porte comme supérieur hiérarchique de Tofficier de garde.
C'est lui quiy surprenant le commandant militaire de l'Assemblée en train de s'habiller, se saisit de son épée; en quoi il agit prudemment, car cet honnête homme s'écria : « Vous faites bien de la prendre; je vous l'aurais passée au travers du corps I »
C'est lui qui veilla à l'arrestation du général Le Flô, en utilisant une porte dérobée qu'il s'était fait indiquer, quelques jours avant, dans une visite amicale à son ancien chef.
C'est lui qui s'attira, de sa victime, au moment où des agents de police l'entraînaient au milieu de soldats qui croisaient la baïonnette, ce mot trivial, mais flétrissant : « Vous faites là un sale métier ! »
C'est lui enfin qui, chargé de vérifier sur place si les commissions mixtes n'avaient pas été trop rigoureuses, fit un rapport dans lequel il les déclarait trop indulgentes, M* Espinasse devait encore être le chef de la sinistre expédition de la Dobrutscha, et le ministre de l'abominable loi de sûreté générale.
En juin 4852, il jouissait paisiblement de la récompense des services de campagne rendus au palais Bourbon. Promu général et pris comme aide de camp par Louis-Napoléon, il pouvait se dire que, pour lui, tout était gagné, fors l'honneur!
C'est au sujet de la situation réglementaire du général Ëspinasse, que M. de Kerdrel posa une question plus politique encore que militaire : c'était toucher à un ami
du prince ; c'était réveiller, dans une intention hostile, les souvenirs de Décembre.
Voici comment cette question fut formulée :
M- de Kerdrel demande s'il n*y a pas, dans le cadre des officiers généraux, un général de brigade qui a été promu à ce grade prématurément et contrairement à toutes les lois?
C'était M. le général Allard qui, de par son mandat de commissaire du gouvernement, se trouvait obligé de défendre le général Espînasse.
M. Allard était à la fois général et conseiller d'État ; mais il était plus conseiller d'État que général.
Comme militaire, il avait un beau souvenir de jeunesse, c'était d'avoir fait partie des élèves de l'École polytechnique licenciés en 1815 pour avoir défendu Paris contre l'invasion étrangère. Officier des plus laborieux et des plus instruits dans l'arme essentiellement réfléchie et savante du génie, il avait pris part à l'expédition d'Alger en 1830, et à l'œuvre patriotique des fortifications de Paris en 1840. Il avait fait surtout son avancement au dépôt des cartes et plans du ministère de la guerre et au parlement, où il servait comme député plus que comme soldat.
Du général, il conservait seulement la moustache et la mouche, qui mettaient deux points blancs sur cette figure souriante de brave homme, aux traits réguliers et fins, mais un peu ternes.
Comme membre du conseil d'État, le général Allard faisait autorité en matière de règlements sur l'armée ; c'était la loi militaire vivante, bibliothèque ouverte
à chacun, et que les indépendants n'hésitaient pas à consulter eux-mêmes, tant ils le savaient loyal. Dans cet arsenal intellectuel, les circulaires s'accumulaient en se combinant; sa mémoire était un dictionnaire qui fournissait une réponse à chaque interrogation. Rarement on vit un militaire s'exprimer aussi bien, avec autant de facilité, de précision, de simplicité et d'élégance, ne regardant qu'à peine son papier, répondant aux objections imprévues, et ne jurant ni ne perdant la tête. Non qu'il eût la parole brûlante et imagée du général Trochu qui charmait, en les éclipsant, les avocats du gouvernement de la Défense nationale; mais il déviait moins de son sujet, et savait conclure clairement. .
Au fond, c'était un esprit de juste milieu. Il avait été libéral modéré sous Louis-Philippe ; il était autoritaire modéré sous Louis-Napoléon. Député avant de toucher au gouvernement, il avait appris à respecter l'indépendance de la Chambre, sans oublier le rôle qui revient au pouvoir. N'ayant rien à faire oublier, il n'avait besoin d'aucun excès de zèle.
Un tel homme devait montrer quelque embarras dans sa réponse. C'est, en effet, ce que laisse percer le compte rendu, qui continue en ces termes :
M. le général Allard, commissaire du gouvernement, prie rhonorable préopinant de désigner roffîcier dont il veut parler.
M. de Kerdrel nomme M. le général Espinasse.
M. le général Allard répond que M. le colonel Espinasse a été promu au grade de général de brigade en vertu de Tarticle 19 de la loi de 1832, qui dispense de toute autre condition Tofficier qui reçoit, en temps de guerre, de l'avancement pour une action d'éclat mise à Tordre du jour de l'armée ;
un décret du prince président de la République a assimilé aux services militaires en campagne les services rendus dans les journées de Décembre. L'avancement donné à M. le colonel Espinasse est donc justifié à un double titre.
M* de Kerdrel déclare qu'il connaissait la loi, mais il ignorait que M. le général Espinasse, auquel un prince d'Orléans a sauvé la vie en Afrique, dont la bravoure est du reste très connue, eût fait, le 2 Décembre, une action d'éclat!
M. de Kerdrel venait do toucher à l'amour-propre et surtout à l'intérêt de tous les officiers de Tenlourage présidentiel ; aussi y eut-il, le soir, une réunion belliqueuse de l'état-major particulier du prince ; on y agita le projet de tirer au sort un délégué qui irait, au nom de l'armée outragée dans la personne du général Espinasse, demander raison à l'orateur royaliste.
Heureusement, M. Darricau, officier supérieur de l'intendance et en même temps conseiller d'État, assistait à ce petit conseil de guerre. Il s'attacha à calmer reffervescence générale, disant qu'il fallait fermer la salle du Corps législatif et supprimer toute discussion si on ne pouvait plus supporter un trait, malicieux sans doute, mais qui ne dépassait pas, en somme, les convenances parlementaires. La majorité de la réunion, après s'être soulagée par quelques gros mots contrôles bavards de la Chambre, finit par se ranger à ce sage avis. M. de Kerdrel ne se douta do ce qui s'était passé que quelques jours après, — des collègues lui ayant demandé en riant s'il était bien sûr d'être encore en vie !