‹ Études d'histoire parlementaireChapitre 22 sur 40 · FIN DE LA SESSION ORDINAIRE DE 1852 AU CORPS LÉGISLATIF · texte numérisé non relu

FIN DE LA SESSION ORDINAIRE DE 1852 AU CORPS LÉGISLATIF

En même temps que le budget (car l'heure pressait), c'est-à-dîfé dans la séance du 26 juin, fut votée la loi relative aux interdictions de séjour dans le département de la Seine et dans les communes de l'agglomération lyonnaise.

C'est M. Boudet, conseiller d'État, qui en avait rédigé Veœposé des motifs et qui devait supporter le poids de la discussion.

M. Boudet avait la physionomie d'un administrateur sévère, mais avisé. La figure exactement rasée; un nez aquilîn fortement prononcé ; un collier de barbe toute blanche jurant avec une chevelure trop noire; l'œil attentif à la discussion et éveillé sur ses intérêts ; la mâchoire lourde et l'air renfrogné, il possédait plus de valeur sérieuse que d'agréments physiques.

Son cœur était droit, mais sec, et parfois faussé par une ambition jalouse. Dans sa jeunesse, il était emporté de caractère, comme le prouve une scène violente dans

laquelle il s'oublia jusqu'à menacer M. Thiers d'un coup de pied, — ce qui ne l'empêcha point, par la suite,' de rester secrétaire général de la justice durant le ministère du même M. Thiers et de le suivre fidèlement dans sa lutte contre le cabinet Guizot. Son tempérament était une eau bouillante qui refroidit à mesure que le temps s'avança. Après avoir débuté comme carbonaro farouche, au temps où, simple stagiaire, il travaillait dans le cabinet de Dupin aîné, il n'alla plus que jusqu'à la gauche dynastique dans son opposition à Louis- Philippe.

Il eut du moins la dignité de conserver, malgré Tempire, quelque chose de l'indépendance de l'ancien député. On n'aurait pu lui demander, ni de tout soutenir comme commissaire du gouvernement, ni de tout faire comme ministre de l'intérieur. Le changement principal qui s'opéra en lui, c'est que, solliciteur très actif et très heureux tant qu'il eut personnellement à monter, il fut pris, une fois arrivé, du fétichisme hiérarchique des droits acquis^ faiblesse encore commune aux gens parvenus par la politique, et qui saisissent celle facile occasion de se rendre, aux dépens d'autrui, agréables aux hommes de la carrière ; bref, ce n'était pas un grand caraclère; mais ce ne fut pas non plus un homme sans honnêteté, ni sans mérite.

Pour en donner une idée, nous reproduisons ici les conseils que, au-dessous de son portrait, il a lui-même tracés à l'usage des ministres de l'intérieur futurs, conseils que ses successeurs feront bien de suivre :

Le ministre de Tintérieur ne sait ce cgui se passe dans tout l'empire, ce qui s'y prépare, les tendances qui s'y manifestent, que par l'intermédiaire des préfets, qui, dans leurs rapports, lui exposent les faits, leurs vues, et lui proposent les mesures administratives ou politiques qu'ils croient utiles de prendre. Pour apprécier exactement ces situations et s'arrêter avec certitude à des résolutions utiles, le ministre doit connaître le caractère, le tempérament, les idées, les qualités^ les faiblesses et les tendances de ses préfets ; il doit connaître également l'état des départements et de leurs principales localités, leurs mœurs, leurs intérêts, leurs habitudes, les besoins et les penchants de leurs populations. Ce qui est vrai, ce qui est utile pour un département, ne l'est pas pour un autre;; la direction de l'administration ne doit pas être la même dans le Nord et dans le Midi; la mesure qui est indispensable au milieu d'une population passionnée est inutile ou dangereuse au sein d'une population calme et laborieuse. D'un autre côté, les mesures de gouvernement n'ont de valeur que par les hommes qui sont chargés de les exécuter. Il ne faut donc exiger d'un préfet que ce qu'il peut faire, et n'accepter ses appréciations que pour ce qu'elles peuvent être. Donc, le premier devoir du ministre, et sa plus sûre garantie, est de bien savoir ce qu'il peut attendre de chacun de ses agents et de lui donner des ordres et des instructions calculées sur sa valeur personnelle et sur l'esprit «des populations qu'il administre.

p. BOUDET.

La loi préparée par M. Boudât, sur rinterdictîon de séjour à Paris et dans raggloraération lyonnaise, avait été présentée dès le 26 mai ; la commission spéciale, élue par la Chambre, eut le temps de demander au conseil d'État un certain nombre de concessions, et elle ût adopter trois amendements.

Elle demanda, d'abord, qu'une personne domiciliée

ne pût être l'objet d'aucune interdiction de séjour ; celui qui a un domicile, dit-elle, c'est-à-dire qui entretient dans une commune des relations de famille et des rapports d'intérêts, offre à la société des garanties que la crainte d'un danger, même prochain, ne peut faire méconnaître ; d'ailleurs, le fait du domicile, en rendant la surveillance plus facile, permet de parer au péril sans recourir à une mesure extrême qui, en cas d'erreur, pourrait avoir les conséquences les plus déplorables. Le conseil d'État consentit à ne comprendre, dans la loi, que les individus non domiciliés.

La commission exigea, en second lieu, que l'interdiction de séjour ne pût être infligée au condamné pour délit de coalition sans que la peine, prononcée de ce chef^ eût été au minimum d'un mois d'emprisonnement. C'était seulement dans ces conditions, suivant elle, que le délit spécial de coalition pouvait changer de caractère, en relevant, chez celui qui s'en rendait coupable, une tendance mauvaise à chercher dans la violence et l'émeute la solution immédiate de la question du salariat. Le conseil d'État souscrivit encore à cette modification.

La commission, enfin, ût insérer dans la loi cette réserve que les condamnations servant de point de départ à l'interdiction de séjour devraient avoir été encourues c depuis moins de dix ans ];».

L'article i""^ de la loi se trouva ainsi rédigé :

Article premier. — Le séjour du département de laSeine^ et celui des communes formant Tagglomération lyonnaise, désignées dans Fart. 3 de la loi du 19 janvier 1851, peuvent être interdits administrativement, pendant un délai déterminé qui ne pourra excéder deux ans» à ceux qui, n'étant pas domi^

ciliés dans ce département ou ces communes : 1"» ont subi, depuis moins de dix ans, une condamnation à Vemprisonne- «lewtpour rébellion, mendicité ou vagabondage, ou une condamnation d un mois de la même peine pour coalition; T n'ont pas, dans les lieux sus-indiqués, de moyens d'existence. L'interdiction de séjour pourra être renouvelée.

La loi permettant de punir en France les délitSy même d'opinion, même de presse, commis à l'étranger par des Français avait un caractère relativement aristocratique ; elle élait dirigée contre les chefs du parti républicain qui avaient rencontré assez de sympathies pour échapper aux recherches et disposé d'assez d'argent pour gagner la frontière. La loi sur les interdictions de séjour visait, non plus les généraux, mais les soldats de l'armée démocratique, les ouvriers vivant au jour le jour et ne pouvant s'éloigner des ateliers du pays. C'était cette masse populairesur laquelle la police demandait à avoir constamment la main et dont elle allait disposer à son gré, puisque le projet de loi abandonnait à son arbitraire l'appréciation, en droit, du domicile^ et, en fait, des moyens d'existence.

Dans ce Corps législatif, où le parti républicain ne comptait pas un seul représentant avoué, allait-il se trouver des députés pour élever une voix désintéressée en faveur des principes de justice éternelle et de vrai libéralisme? Il s'en trouva, hâtons-nous de le dire, et, si le désir de ne pas laisser échapper un thème favorable à leur opposition contre le prince président fut pour quelque chose dans cette attitude, ce serait calomnier la nature humaine que de ne pas admettre, de compte à demi, un. mobile plus généreux et plus haut.

M. Bouhier de l'Écluse avait eu le mérite d'être le premier à combattre une loi inique, même quand les démocrates y étaient seuls visés. M. de Kerdrel, cédant à une louable émulation, prit, cette fois, la tête de la résistance. Comme il avait l'esprit plus généralisateur que son collègue de la droite, il élargit le débat* en demandant que la loi remît à l'autorité judiciaire le droit de statuer sur les questions si délicates dont le gouvernement proposait de livrer la décision à sa police.

Voici le résumé de ce discours qui est un des meilleurs de M. de Kerdrel, et comme sentiment plein d'élévation, et comme argumentation pleine de logique :

M, Audren de Kerdrel a la parole. Il commence par reconnaître que, quand une nation a couru de très grands dangers, il est naturel qu'elle soit disposée à accueillir toutes les mesures de répression et même de prévention dont le gouvernement veut s'armer ; il s'explique facilement cette disposition des esprits. Il ne conseille nullement au Corps législatif de s'isoler du courant de l'opinion publique; mais, à ses yeux, le devoir des députés n'est pas seulement de s'imprégner de cette opinion; ils doivent aussi quelquefois savoir résister à ses entrsûnements.

Pour l'orateur, il y a deux espèces de gouvernements : il y a, dans les temps ordinaires, le gouvernement tempéré, vivant de la loi, et faisant vivre delà loi les citoyens, conciliant le respect des garanties individuelles avec les exigences de l'intérêt général; dans les temps de crise, il y a un gouverment plus fort, mieux armé, plus prompt dans ses résolutions, plus énergique; un gouvernement qui, seulement dans la mesure du strict nécessaire, sait quelquefois faire fléchir les garanties individuelles devant un grand intérêt public.

L'orateur comprend ces deux gouvernements qui, l'un et l'autre, ont leur raison d'être; mais cequ'il ne comprend pas, c'est un mélange de ces deux gouvernements ; c'est que l'ar-

bitraire demande à la loi une consécration et un blanc-seing, — surtout quand les circonstances sont telles, que le pouvoir législatif ne peut pas, en toute liberté, contrôler les actes de la puissance executive...

On pourrait concéder que, dans les circonstances extrêmes qui suivent des révolutions, le pouvoir exécutif fût quelque fois autorisé à faire invasion dans le domaine du pouvoir législatif; mais, que le pouvoir judiciaire puisse jamais être absorbé par lui, voilà ce que l'orateur conteste d'une manière absolue.

Un bomme, avec le projet actuel, est condamné pour mendicité à un jour de prison; le juge aurait voulu l'acquitter; forcé d'appliquer la loi, il lui inflige la peine lapins minime; il refuse de le placer sous la surveillance de la baute police, attendu qu'il ne voit pas en lui un homme dangereux. Et cependant, l'administration pourra, pendant dix ans, le' con« sidérer comme tel, c'est-à-dire, non seulement ajouter à la sentence du juge, mais même aller contre cette sentence ; elle prescrira, sinon une surveillance absolue, du moins une demisurveillance ; car la première se compose de deux cboses : prohibition de rester dans tel lieu, ordre de se fixer dans tel autre ; la seconde, qui est celle dont l'application sera faite ici, c'est, sinon la fixation d'une résidence, du moins Tinterdiction de résider dans tel ou tel lieu...

N'avoir pas de moyens d'existence, il y a là encore un vague «firayant, et qui rendrait possibles des actes d'une criante injustice.

Lorsque l'orateur présente ces critiques contre le projet, ce n'est pas qu'il ait des préventions contre la police. Il déclare ^ju'il ne la regarde pas comme impopulaire. Il croit qu'elle a été considérablement réhabilitée dans ces derniers temps...

Mais il n'aime que celle qui est faite par des hommes en uniforme, par des sergents de ville. Il fait l'éloge du zèle de <ïes hommes, qu'on voit toujours dévoués et courageux au milieu des émeutes et qui, quelquefois, ont été, au milieu des plus grands périls, arrêter des insurgés jusque sur les barricades...

LES HOMMES D£ i85â. 239

Ce que Torateur demande avec insistance, c'est que la police reste toujours daïis ses attributions; or, il lui semble <qu*ici elle en sortirait. Là où la mission de la police finit, il faut que l'œuvre de la justice commence...

On a invoqué l'ancienne monarchie. A cet égard, l'honorable membre ne nie pas qu'il y ait eu des abus sous l'ancienne monarchie ; mais pourtant il demande que l'on reconnaisse qu'il existait des formes légales dans lesquelles étaient poursuivis les vagabonds et les repris de justice ; ils étaient traduits devant le lieutenant civil du Châtelet, qui faisait office de juge et s'éclairait en entendant des témoins. Au-dessus de sa juridiction, était le Parlement qui réformait la sentence, quand le l^âtelet s'était trompé.

Le roi Louis XVI était un protecteur vigilant de la liberté individuelle. Il était surtout porté à compatir aux douleurs de J'exil, à cette peine d'autant plus cruelle, dit l'orateur, qu'elle •est appliquée, presque toujours sans jugement, à des citoyens dont le crime est d'avoir trop aimé et trop bien servi leur pays. A cet égard, l'orateur cite ces paroles de Louis XVI : c Mes sujets ont autant le droit d'être mes sujets que j'ai le droit d'être leur roi; je ne peux pas plus les priver de leur droits qu'ils ne peuvent me priver des miens. »

En finissant, l'honorable membre déclare que, quelle que soit l'opinion qu'il vient d'exprimer contre le projet de loi, il ne saurait être suspect quand il s'agit de mesures de répression, de mesures propres à donner de la force à l'autorité. A une époque oii bien des personnes n'hésitaient pas à flatter les passions révolutionnaires, il s'exposait à la colère des partis ; et, quand d'autres demandaient le maintien des clubs, il protestait avec force et recevait à domicile des menaces de mort. Il a été assez énergique pour être modéré maintenant.

Ce qui pesait surtout sur la loi proposée, c'étaient les souvenirs de Décembre, rarrestatîon sans délit, et l'exil sans jugement des généraux les plus illustres, des citoyens les plus honorés. Si le pouvoir n'eût pas été suspect de

vouloir poursuivre des adversaires politiques, plus que des malfaiteurs de droit commun, nul homme de gouvernement n'aurait pu méconnaître la justesse et la force des raisons d'ordre public et d'intérêt social données en ces termes par M. Boudet :

M» Boudet^ commissaire du gouvernement, àem3Lnde à hien préciser le point de départ du projet de loi. Que veut-on? Maintenir à Paris et à Lyon la sécurité publique, expulser tous ceux qui peuvent la troubler. Une triste expérience n'a que trop prouvé que les hommes, sinon réduits au vagabondage et à la mendicité, du moins dénués de moyens d'existence, devenaient toujours, en cas d'émeute, les auxiliaires des perturbateurs.

Il faut savoir si, oui ou non, Ton veut avoir raison de cette dangereuse classe d'individus? Veut-on les laisser sur le pavé de Paris, et consentira-t-on à ce que quelques inconvénients possibles fassent disparaître toute l'utilité de la loi?

Loi de droit commun, tendant à la relégation des gens sans aveu, nous avons voté nous-mêmes cette mesure ; mais, loi politique de suspects, elle devenait odieuse. C'est donc sur le caractère politique du projet que l'opposition avait intérêt à insister. C'est en efiTet sur ce terrain, et exclusivement sur celui-là, que M. Bouhier de l'Ecluse, en intervenant à son tour, posa la question :

M* Bouhier de V Écluse a la parole. Il déclare que, si Ton veut mettre un individu, sans moyens possibles de défense, à la discrétion de l'autorité administrative, il faut adopter le projet. Il a bien compris qu'on a promis que l'autorité serait modérée ; qu'elle ferait un usage prudent de la loi ; mais on n'a pas promis que Ton resterait toujours dans la légalité.

Il dit qu'il s'agit ici d'une question des plus graves; la liberté individuelle est en cause. L'orateur ne croit pas qu'elle soit sauvegardée par le projet.

M. Boudet avait déjà parlé. Des deux autres commissaires du gouvernement, l'un, M. Carlier, était dans une position difficile, comme ancien chef de la police ; l'autre, M. de ïhorigny, avait perdu toute influence surlaChambre. Il fallait qu'un membre de la majorité se dévouât pour venir défendre le projet.

Ce fut M. Roques-Salvaza qpi intervint.

M. Roques-Salvaza est le meilleur des hommes colères. Avocat, et natif de Carcassonne, il menace d'un double danger les oreilles peu faites à l'accent languedocien; mais il ne lui reste, de son ancien organe, qu'un souffle, qui bientôt expire en râle, et il demeure aphone, — ce qui le fait jurer comme un païen. On en est alors réduit à deviner, au mouvement dés lèvres, qu'il doit dire de bonnes choses.

Ce quasi-mutisme ne l'empêche pas de s'agiter sur son banc; sa longue tête intelligente, ses yeux, ses mains, tout son corps parlent pour lui; les raisonnements qu'il n'approuve pas, les opinions qu'il ne saurait partager, le font sursauter. Il se lève, il interrompt, il demande convulsivement la parole. Lorsque le président est contraint par le règlement de la lui refuser, il insiste, il ne lâche pas pied et, de guerre lasse, il obtient de la Chambre un moment d'attention, que parfois it mérite.

A la buvette, il retrouve son air jeune; il se montre le plus gai des Méridionaux ; il s'attendrit sur les orateurs du gouvernement, qu'il s'oublie à appeler « mes enfants !►•, mais en restant cordial pour les députés suspects d'indépendance. Bref, c*est un homme d'esprit, avec un caractère rageur.

n^ LES HOMMES DE 1852.

Son allocution du 26 juin fut aussi emportée que peu entendue :

M. Roques demande que Ton ne perde point de vue le véritable caractère de la loi. Le but qu'on se propose est de donner à l'administration un moyen prompt, énergique» de sauveg^arder la sécurité publique dans un moment de péril. Les abus de détail, si possibles qu'ils soient, n^ont aux yeux Aie rhonorable membre, qu'une importance secondaire, à côté du principe général de la loi. Qu'importe un abus dont le redressement amènerait cent fois plus de dommage que Tabus lui-même n'en peut causer?

En définitive, une seule chose est à rechercher, selon rhonorable membre : c'est s'il n'est pas manifeste que les inconvénients s'effacent devant la masse des avantages. Quand nous sortons à peine de révolutions sans précédent dans l'histoire, quand la société agitée jusque dans ses fondements n'a pas -encore retrouvé son état normal, il faut donner de la force au pouvoir ; il faut que, devant le grand intérêt du salut public, toute autre considération disparaisse.

Ce discours était à peine arrivé jusqu'aux oreilles, et, en tout cas, n'avait pas pénétré dans l'esprit de la Chambre. M. de Morny qui avait la connaissance intime, comme la faveur entière de la majorité, sentit qu'il fallait lui communiquer l'impulsion décisive qu'elle attendait. Il se leva donc :

M. le comte de Morny dit que toute la question est de savoir si la société veut être défendue, oui ou non ; il y a, dans ce débat, un élément essentiel à considérer : la confiance ^ans l'administration; il s'agit, en définitive, de peser les avantages et les inconvénients du projet de loi, et d'adopter la loi si elle doit, comme cela est certain, avoir des]effets utiles.

Comme les musiciens qui retrouvent^ leur ensemble

dès que le bâton du chef d'orchestre leur a indiqué la mesure, les députés, après les quelques mots de M. de Morny, demandèrent à passer aux voix.

La clôture de la session allait avoir lieu [le 28 juin; or on était au 27, et, en outre des lois d'intérêt local accumulées, le Corps législatif devait, en deux séances au plus, voter les trois grands projets de chemins de fer : 1° de Paris à Cherbourg; 2° de Lyon à la Méditerranée; 3** de Bordeaux à Cette. C'était de la bonne besogne, — l'avenir l'a prouvé, — mais rien ne garantissait au Corps législatif qu'à cet or ne se mêlât point beaucoup d'alliage. Comment avaient été faits les contrats? A quelles compagnies les trois grandes lignes étaient-elles concédées? Quelles charges devait-il en résulter pour l'État? N'y avaitil point eu, à ces négociations, des préliminaires secrets où la presse à scandales d'une époque de liberté absolue aurait pu surprendre. — nageant entre deux fanges, — des hommes politiques besogneux, des femmes intrigantes et des boursiers sans scrupules? Voilà le côté vaseux qu'on voulait soustraire à l'examen d'une Chambre composée en général d'hommes sans grande portée d'esprit, sans beaucoup d'indépendance de caractère, mais qui conservaient du moins le sentiment de la probité privée.

Voilà pourquoi on acculait le Corps législatif à un vote de dernière heure et on lui imposait, en quelque sorte, le scrutin de Vétrier.

Ce fut M. Bouhier de l'Écluse, toujours empressé à monter sur la brèche, qui, à propos du chemin de fer de Paris à Cherbourg, se fit l'interprète des honnêtes scrupules de plus d'un député.

M» Bouhier de VÉcluêe a peine à s'expliquer comment, à là fin d'une session, on provoque l'assemblée à émettre précipitamment une décision dont elle n'a pas même le loisir d'étudier les éléments. La situation flnancièredu pays ne lui paraît pas tellement satisfaisante qu'on puisse, à la légère, lui imposer de nouveaux sacrifices.

Heureusement pour la loi, la résistance par esprit politique fut noyée, pour ainsi dire, dans l'opposition par esprit local. Les représentants des circonscriptions intéressées demandaient la substitution du tracé par La Loupe au tracé par Caen. Cette proposition amena M. Levavasseur, un des députés menacés, à prendre la parole :

M. Levavasseur, député de la Seine-Inférieure, avait, ou plutôt a (car il vit encore, ce qui prouve que l'esprit conserve) un visage dont le haut et le bas ne concordent point ensemble : front pensif et bouche ironique. Le fond de son esprit est grondeur, et la forme de ses discours railleuse. Il anime de cette verve mécontente les questions les plus spéciales et d'ordinaire les plus sèches : chemins de fer, patentes, irrigations, travaux des ports, douanes aux Antilles, et douanes en général; il parle, non en avocat disert, mais en homme pratique qui connaît à fond les choses de l'industrie pour y mettre la main tout le premier.

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement...

C'est ainsi qu'il se fait écouter. Son caractère, d'ailleurs, inspire autant d'estime que de sympathie. Il n'a pas seulement le bonheur d'être riche; il a le mérite d'être généreux.

Cette fois, ce n'est pas le gouvernement qu'il attaque

et qu'il raille (il n'était pas prudent de s'y risquer I;, ce sont ceux qui, par esprit de routine, par intérêt personnel ou de clocher, se mettent en travers de cette grande œuvre des chemins de fer que le parlementarisme avait préparée, sans la faire aboutir, et que la dictature, son héritière, réalisait alors presque sans discussion :

M. Levavasseur dit que les retards apportés à la présenta^tion du projet de loi tiennent précisément aux objections que rassemblée vient d'entendre. Chacun voudrait que le chemin de fer passât par son village et le gouvernement a eu à se débattre, au dehors, contre les difficultés qu'il trouve aujourd'hui sur le terrain de la discussion...

L'honorable membre déclare qu'il faut savoir au besoin sacrifier les intérêts de localités et se placer au point de vue plus élevé de l'intérêt générai.

Dans la question, l'intérêt essentiel est d'aller, par la ligne la plus directe,' de Paris à Cherbourg. Il s'agit de donner à cette grande place maritime la force qui lui manque du côté de la terre en mettant à sa portée tous les secours qui peuvent lui être envoyés de l'intérieur. Il s'agit, en outre, de conserver au commerce la direction qu'il a spontanément adoptée depuis un temps immémorial.

En présence de ces deux grandes nécessités, l'orateur n'admet pas qu'on puisse se laisser aveugler par un intérêt de localité au point de repousser un projet manifestement utile au pays...

L'orateur, faisant allusion aux dessous véreux soupçonnés dans cette affaire, dit :

Qu'il hésite à relever des insinuations qui ont osé se produire ailleurs que dansjcette enceinte, et qui tendent à propager d'odieux soupçons. Il se réjouit des murmures que provoque cette simple allusion; car il y voit un témoignage d'impuissance et de discrédit pour ceux qui tenteraient de reproduire dépareilles rumeurs.

M. Levavasseur avait facilité la tâche de M. Magne^ président de section au conseil d'État et commissaire du gouvernement, en détournant Tattenlion de la Chambre du point de vue politique traité par M. Bouhier de l'Écluse,

M. Magne était trop habile pour ne pas profiter de l'avantage que lui donnait cette diversion.

Chez M. Magne, la figure eut été insignifiante, sans les yeux qui étaient perçants et sans les lèvres qui se relevaient volontiers avec une silencieuse ironie. La chevelure avait blanchi de bonne heure; elle était toujours peignée avec le soin méticuleux de l'homme d'ordre qui sait, par un célèbre exemple, qu'il ne faut pas dédaigner de ramasser une épingle; l'allure semblait incertaine, — reste de timidité native, embarras de premier abord.

La parole, de même que la démarche, commençait par hésiter; la voix, avant d'arriver à l'oreille, passait par le nez; le débit était lent et sans chaleur; le geste étriqué plutôt que sobre; en un mot, l'action oratoire, chez M. Magne, n'ajoutait rien au fond du discours.

Si la nature avait fait peu pour lui, la fortune ne l'avait pas non plus favorisé à son début. C'était un simple soldat de la pensée qui, ayant comme les autres son bâton de maréchal dans la giberne, avait fini par l'en tirer. Petit expéditionnaire, il était arrivé, par des prodiges d'économie, à pouvoir faire son droit à Toulouse. Reçu licencié, il était revenu s'inscrire modestement au barreau de Périgueux, où il aurait consenti à couler une vie tranquille et ignorée; car il appartenait à cette race casanière de provinciaux sincèrement attachés au culte de la petite patrie.

Nommé, sans l'avoir demandé, conseiller de préfecture grâce à M. Romieu, qui avait parfois des idées sérieuses et une bonne inspiration, il fut, presque sans s'en douter,, porté à la députation en 1844.

Étant entré, dès la République, dans les hautes fonctions, sous-secrétaire d'État aux finances, puis ministre des travaux publics, il fit partie du gouvernement de Louis-Napoléon jusqu'en 1870. Un seul moment, au début du régime de 1852, il crut devoir à sa conscience de protester contre le décret spoliateur sur les biens de la famille d'Orléans. Mais cette éclipse politique ne fut que momentanée; M. Magne était, en effet, un homme précieux pour [le prince dont il servait les intérêts, sans discuter ses volontés, mais aussi sans partager ses passions.

Compatriote de Montaigne, dont il devait plus tard racheter et restaurer le château avec un soin archéologique mêlé de fierté locale, il avait été le protégé du maréchal Bugeaud qui lui avait transmis quelque chose de sa bonhomie familière. C'était un Périgourdin touchant à la Garonne, c'est-à-dire un finaud à langue dorée. D'un, caractère égal et optimiste, d'un cœur bienveillant, il n'était pas toujours tout à fait sincère, à force de chercher à être aimable.

Il resta fidèle à ses opinions, surtout parce que ses opinions restaient naturellement modérées. Il était ennemi, par nature, de l'anarchie gouvernementale qui résulte peu à peu d'une liberté illimitée; mais opposé, par tempérament, aux compressions brutales, aux réactions violentes.

Ministre des finances, il avait pleine confiance dans le crédit du pays, et les hommes d'affaires, à leur tour,

avaient pleine confiance en lui. Il ne se bornait pas à représenter la situation du trésor comme bonne; il contribuait à la rendre telle par une administration à la fois active et sagace. C'était un médecin Tant-mieux qui était en même temps un habile praticien. Non seulement il rassurait le malade par de bonnes paroles, mais il savait trouver des remèdes utiles, empiriques peut-être, mais l'empirisme de Texpérience, non du charlatanisme. M. Thiers, qui appréciait surtout M. Magne quand il le voyait remplacé par M. Fould, lui reprochait malicieusement de n'avoir pas assez Vinstinct du refus et cette férocité dont est appelé à faire preuve le gardien de ce pauvre budget qui tente tous les appétits et qu'assaillent toutes les convoitises.

Comme orateur, M. Magne effaçait peu à peu, — àforce de clarté, de science et de logique, — l'impression défavorable causée tout d abord par son physique et son organe; il avait le chiffre intéressant, la multiplication éloquente, et le total irrésistible. A la fin, on prenait plaisir à l'entendre parler avec tant d'aisance de crédits supplémentaires et extraordinaires ; on lui savait gré de la bonne opinion qu'on prenait de soi-même en comprenant, pour la première fois, quelque chose à ces questions toujours si ardues, et d'ordinaire si peu récréalives.Il se mouvait imperturbablement dans ce dédale de millions, les groupant par masses, les comparant, les opposant, et arrivant, pour conclure, à une sorte de démonstration mathématique de l'affirmation optimiste qui avait été son exorde. La raison n'était pas convaincue, mais l'esprit était satisfait. Comme un escamoteur, il faisait passer la muscade budgétaire avec d'autant plus d'adresse qu'il avait un ex-

térieur plus ingrat et qu'il semblait recourir à des moyens de persuasion plus simples.

Habile, même quand il avait tort, à persuader aux autres qu'ils n'avaient pas raison, il était à l'aise pour défendre le projet de chemin de fer de Paris à Cherbourg, Les bons arguments ne lui manquaient pas, et il eût su, au besoin, en faire valoir de médiocres.

Voici la partie de son discours où il traite la question générale des voies de transport :

M» Magne, président de section au conseil d'État, commissaire du gouvernement. — Dans ropinion de M. le commissaire du gouvernement, cette question est une preuve de plus que la recherche du mieux est presque toujours un obstacle à Taccomplissement du bien. Si lentes à concerter leurs efforts lorsqu'il faut agir, les localités se coalisent lorsqu'il s'agit d'empêcher. Le débat qui vient d'avoir lieu, prouve que les orateurs font comme les localités...

11 importe, selon M. le commissaire du gouvernement, que l'Assemblée examine la question à un autre point de vue; qu'elle se préoccupe, avant tout, de l'intérêt général. Tout le monde y gagnera, car l'intérêt général satisfait sera en même temps une satisfaction donnée aux intérêts particuliers qui, à tort, rejettent le projet et l'entravent...

M. le commissaire du gouvernement repousse le reproche d'avoir accordé à la Compagnie des conditions trop favorables, d'avoir fait bon marché des intérêts du Trésor. L'appât d'offres soit-disant plus avantageuses n'aurait servi qu'à donner plus tard ouverture à des demandes de subventions supplémentaires. Toute grande entreprise, l'expérience l'a prouvé, doit commencer dans de bonnes conditions; à ce prix seulement, elle a de là vigueur et de la résolution, parce qu'elle sent devant elle l'avenir...

Il s'agit, non pas seulement de commencer, mais surtout de finir. Compléter les sacrifices est le seul moyen de les rendre fructueux...

En terminant, l'orateur dit qu'il généralisera, en l'adressant à la France tout entière, le conseil qu'il avait cru devoir donner à certaines localités. Il l'adjure de ne point se résigner au rôïe d'infériorité humiliante que lui infligerait l'inachèvement de ses grandes lignes de fer. Pour peu qu'on jette les yeux sur la carte d'Europe, on voit s'étendre, de tous côtés, un vaste réseau de chemins de fer prêts à nous enlacer. Demeurer stationnaire, quand tout avance autour de nous, ce serait reculer. La France, qui a toujours marché la première dans la voie du progrès, voudra-t-elle se résigner au dernier rang?...

Elle le peut d'autant moins qu'il lui est donné de mesurer avec orgueil l'espace qu'elle a parcouru, en deux ou trois mois, sous l'impulsion d'une volonté ferme et résolue. Grâce à cette volonté, la question des chemins de fer a fait, en trois mois,, les progrès qu'avaient entravés depuis six ans d'intarissables discussions.

En présence des efforts de nos rivaux, le prince président n'a pas voulu que la France demeurât stationnaire; il s'est servi de son pouvoir pour doter enfin le pays du chemin de la Méditerranée, cette grande voie européenne.

M. le commissaire du gouvernement demande si assez de temps n'a pas été perdu dans les discussions de systèmes et de tracés, et si le moment d'agir n'est pas venu, alors que la Sardaigne s'élance vers Gênes et l'Autriche vers Trieste 1

Le Corps législatif s'inspirera de l'exemple d'une volonté puissante; il voudra terminer promptement ce qui a été si bien commencé. Le gouvernement lui en a fourni les moyens; il ne sera pas fait vainement appel au patriotisme de l'Assemblée.

Le résultat de ce discours fut, d'un côté, la clôture de la discussion générale; de l'autre, le vote du projet de loi à une majorité de 218 bulletins blancs, contre 3 bulletins bleus; les trois opposants étaient MM. Bouhier de rÉcluse, Lacave et Soullié.

Là ne se borna point le succès oratoire de M. Magne. Le Corps législatif lui fit les honneurs d'une innovation. Pour la première fois, il ordonna la publication in extenso du discours du commissaire du gouvernement. Voici, du reste, comment le procès-verbal relate l'incident :

ilf. le président aLimonce que la commission tout entière, sous l'impression du discours qui vient d'être prononcé par M. Magne, a exprimé le désir que ce discours soit publié textuellement. Le règlement ne permettait pas qu'on suivît cette forme. D'autre part, la modestie de M. Magne se refusait à demander l'autorisation d'impression. Enfin, cédant aux instances de la commission, l'honorable orateur a consenti à demander cette autorisation. En conséquence^ l'assemblée es consultée sur cette demande.

L'assemblée décide, à Vunanimitéf que le discours de M. Magne sera imprimé.

. Ne dirait-on pas l'enthousiasme d'une assemblée générale d'actionnaires, applaudissant d'abord, faisant publier ensuite un rapport de président de conseil d'administration qui laisse entrevoir, dans l'avenir, de forts dividendes ?

Où avait passé le premier projet, les deux autres passèrent sans difficulté.

La fin de la session ordinaire de 1852 donna lieu à deux manifestations individuelles, et d'ailleurs courtoises dans la forme, en faveur de la royauté héréditaire.

L'ordre du jour de la séance du 26 juin appelait la discussion sur un projet de loi portant « affectation d'un fonds annuel de 320000 francs pour indemnités viagères au profit des employés de la dernière liste civile ».

M. le marquis de Calvières, ami personnel et repré-

sentant plus particulier du comte de Chambord dans le Corps législatif, se leva pour faire les observations suivantes :

M' le marquis de Calvières dit que, selon Texposé des motifs lui-même, les employés de la liste civile de Louis- Philippe sont sans autres droits que ceux du malheur. Certes, Torateur s'associe à la pensée de venir au secours de leur infortune; mais celle des employés de là liste civile de Charles X n'est pas moins touchante, et, de plus, leur droit légal est incontestable puisqu'il repose sur uii contrat entre le serviteur et le maître; c'est ici l'État qui s'est substitué, en 1830, à la liste civile.

if. le président fait observer qu'on ne peut discuter uo amendement que la commission et le conseil d'État n'ont pas accueilli, et qui, dès lors, n'existe pas pour le Corps législatif.

M. le marquis de Calvières reprend la parole et dit qu'il n'ignore pas les dispositions du règlement relatives aux amendements et que, ne voulant pas, pour sa part, recourir à la mesure extrême du rejet du projet de loi, il se borne à exprimer l'espoir que le gouvernement, éclairé sur la légitimité des droits dont il s'agit, présentera au Corps législatif un projet de loi destiné à étendre le bienfait de la loi actuelle aux employés de la liste civile de Charles X, et accordera ce témoignage de sympathie aux derniers serviteurs de rois qui ont donné à la France le gouvernement représentatif, et, en tombant, lui ont légué sa plus belle colonie, le plus beau fleuron de sa couronne, l'Algérie !

Cette jalousie persistante des deux branches royales, qui se disputent jusqu'aux bienfaits de l'empire en préparation, n'est-elle pas un spectacle méritant d'être retenu pour la joie de la galerie?

Le lendemain, 27 juin, on discutait un projet de loi

tendant à ouvrir au ministre de Tintérieur un crédit de 120 000 francs pour la création d'un musée impérial et royal.

M. Bouhier de l'Écluse exprima, à cette occasion, un sentiment complexe. En tant que monarchiste, il approuvait pleinement la création a d'un musée spécial dans lequel devaient être réunis tous lès objets ayant appartenu, d'après des documents authentiques, aux souverains qui ont régné sur la France it ; mais, en tant que fidèle de la royauté des Bourbons, il ne pouvait s'empêcher d'être navré de voir le gouvernement songer uniquement à la période impériale (^l royale où Napoléon I" avait seul occupé la scène du monde.

En rappelant trop exclusivement une certaine époque, •dit-il, on trouble la vérité chronologique de notre histoire.

Pour rendre toute confusion impossible, l'orateur proposerait d'intervertir Tordre des termes employés dans le projet de loi et de dire : c Musée royal et impérial ».

Quelque grande, en effet, qu'ait été, sous l'empire, la gloire des armées françaises, l'éclat d'un règne de dix années ne peut, selon l'honorable membre, faire oublier l'éclat des quatorze siècles de la monarchie française et faire passer, en quelque sorte, cette époque avant toute l'histoire de France.

Mais l'orateur eut beau insister sur ce que la royauté < avait fait de la France la nation la plus grande, la plus civilisée, la plus libre et l'une des plus glorieuses de l'univers », sa cause n'obtint pas plus de succès que sa parole. Le président ne prit même pas la peine de lui faire observer qu'il n'avait point, réglementairement, le droit de présenter un amendement sans l'approbation •préalable du conseil d'État, et sans phrases, le Corps

législatif procéda au Tote du projet de loi adopté par 193 voix contre une, celle de l'infortuné M. BoubierdeTÉcluse dont les amis politiques n'avaient fait que s'abstenir.

Le 28 juin, le Corps législatif expédiait, sans y prêter attention, une série de projets d'intérêt local. C'était la grande lessive législative de fin d'année. Tout le monde attendait, avant d'aller faire sa malle pour le soir, l'arrivée de l'aide de camp porteur du message présidentiel de clôture. Enfin, te colonel Edgard Ney fit son entrée, monta au fauteuil et remit entre les mains de M. Billauit le précieux papier qui allait donner la clef des champs aux écoliers parlementaires'.

Ce message est, d'un côté, la réponse écrite du chef de l'État aux critiques orales de MM. de Montalembert et de Kerdrel durant la session de 1852; de l'autre, une prière voilée aux membres de la majorité de s'unir au mouvement, en partie factice, en partie spontané, qui s'orçanisait déjà pour le rétablissement de l'empire.

Dans la première partie du message, on sent percer la sourde rancune que le prince garde de la séance du 22 juin au Corps législatif. Il s'attache à réfuter, en ces termes quelque peu amers, les attaques dirigées contre son gouvernement et les objections faites à son œuvre constitutionnelle du 14 janvier :

Vous avez su résister à ce qu'il y a de plus dangereux parmi les hommes réunis, Tentraînement de Tesprit de corps; et, toute susceptibilité écartée, vous vous êtes occupés des grands intérêts du pays, comprenant que le temps des dis-

1. M. de Kerdrel disait qu'à a moins d'employer les gendarmes^ o-n ne Le retiendrait pas après le 1*' juiUet. »

L£S HOMMES DE 185!iS. 255

cours passionnés et stériles était passé, que celui des affaires était venu.

L'application d'un nouveau système rencontre toujours des difficultés ; vous en avez fait la part. Si le travail a manqué à vos premières séances, vous avez compris que le désir d'abréger la durée de ma dictature et mon empressement à vous appeler autour de moi en avaient été la cause, en privant mon gouvernement du temps nécessaire à la préparation des lois qui devaient vous être soumises.

La conséquence naturelle de cet état de choses exception* nel était Taccumulation des travaux à la fin de la session.

Néanmoins, la première épreuve de cette constitution — d'origine toute française — a dû vous convaincre que nous possédions les conditions d'un gouvernement fort et libre. Le pouvoir n'est plus le but immobile contre lequel les diverses oppositions dirigeaient impunément leurs traits. Il peut résister à leurs attaques et désormais suivre un système sans avoir recours à l'arbitraire ou à la ruse. D'un autre côté, le contrôle des Assemblées est sérieux; car la discussion est libre, et le vote de l'impôt décisif.

Quant aux imperfections que l'expérience aurait fait connaître, notre amour commun du bien public tendra sans cesse à en affaiblir les inconvénients, jusqu'à ce que le Sénat ait prononcé.

Dans la seconde partie du message, Louis-Napoléon passe du mécontentement contenu au lyrisme débordant. Il fait surtout des avances aux catholiques, dont le concours plébiscitaire va lui être, sinon indispensable, du moins précieux. Il incline le peuple et il agenouille rarmée devant € l'image de Dieu, présente au haut de l'autel :» ; il insiste sur la <l foi » dont il est animé. Bref, il se pose en Constantin, demandant à la Croix de marcher devant lui pour le guider.

£n retournant dans vos départements, écrit-il, soyez les

échos fidèles du sentiment qui règne ici : la conciliation et la paix. Dites à vos commettants qu*à Paris, ce cœur de la France, ce centre révolutionnaire qui répand tour à tour sur le monde la lumière ou Tincendie, vous avez vu un peuple immense s'appliquant à faire disparaître les traces des révolutions et se livrant avec joie au travail, avec sécurité à Tavenir. Lui qui naguère, dans son délire, était impatient de tout frein, vous l'avez vu saluer avec acclamations le retour de nos aigles, symboles d'autorité et de gloire!

A ce spectacle imposant, où la religion consacrait par ses bénédictions une grande fête nationale, vous avez remarqué son attitude respectueuse. Vous avez vu cette armée si flère, qui a sauvé le pays, se relever encore dans Testime des hommes en s'agenouillant avec recueillement devant l'image de Dieu, présente au haut de rautel.

Gela veut dire qu'il y a, en France, un gouvernement animé de la foi et de Tamour du bien; qui repose sur le peuple, source de tout pouvoir; sur Tarmée, source de toute force; sur la religion, source de toute justice.

Recevez l'assurance de mes sentiments,

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