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SESSION ORDINAIRE DE 1852 AU SÉNAT

Cependant, et sans qu'on s'en doutât dans Paris même, le Sénat tenait séance.

Exclu de l'enceinte de la Chambre haute, le public achevait d'étouffer, sous une dédaigneuse indifférence, ce qu'on avait prétendu lui dérober.

Malgré cette sorte d'incognitOj les sénateurs continuaient à siéger avec la solennité gourmée de gens pleins de leur importance.

Ils aimaient à être présidés par un Bonaparte, le seul survivant des frères de Napoléon I*. Ce n'était pas le caractère de l'homme qui leur plaisait; c'était sa situation de prince qui souriait à leur orgueil collectif.

Celui que les flatteurs appelaient encore le roi Jérôme avait assisté aux plus étranges spectacles et aux retours les plus imprévus de la fortune ; il avait vu, sinon accompli, de grandes choses. Le premier consul en avait fait un marin ; l'empereur un soldat ; puis un roi vassal ; enfin, plus qu'un roi, le commandant d'un des corps de la Grande Armée.

Pendant plus de trente ans, il avait traîné ensuite une

vie d*exil assez gênée, tantôt en Allemagne, tantôt en Italie. Au moment de la révolution de 1848, il venait de rentrer en France après s'être soumis au gouvernemen! de Louis-Philippe, et s'apprêtait à demander modestement une pension.

Il obtint de la République, après l'élection du 10 décembre, la reconnaissance de ses services militaires ; sa main, qui avait tenu le sceptre, reçut le bâton de maréchal. Gouverneur des Invalides, il avait la garde du tombeau de Napoléon I". Il allait bientôt recouvrer, sur les marches du trône impérial restauré, la place de premier prince du sang qu'un moment il avait déjà occupée par la volonté du chef de la dynastie.

Le président du Sénat était vieux, sans être vénérable. Ses cheveux blancs eussent inspiré le respect s'ils n'avaient pas été teints. Il avait un front vaste et nu, sur lequel se plaquaient quelques mèches dont le peu d'épaisseur était dissimulé grâce à un savant ramenage ; le menton rond et épais, ainsi que la partie inférieure d'une bouche épicurienne, rappelaient Napoléon P"* engraissé et alourdi; les yeux étaient largement ouverts, comme ceux d'un homme avisé qui avait du tact et du jugement lorsqu'il ne s'abandonnait pas à l'empire des sens. Le nez était long, aquilin, rentlé et retombant par le bas de manière à projeter une ombre sur la lèvre supérieure. Son visage respirait, au repos, la lassitude d'une longue vie qui a connu toutes les vicissitudes et aussi toutes les jouissances; mais il était de ces vieillards, mondains jusqu a la dernière fibre, qu'un beau cheval qui passe sur les Champs-Elysées ou une jolie femme qui sourit dans les

salons suffit à ragaillardir.

Au moral, c'était un vieil enfant gkté; son caractère, semblable à celui de sa sœur Pauline, était resté plein de vivacité et d'étourderie, dépourvu de calcul et dominé surtout par l'ardeur du plaisir. Il ne sut jamais maîtriser cette faiblesse, et elle avait fini par faire, du mauvais sujet élégant du premier empire, une' sorte de baron Hulot, mitigé de Géronte.

Mais si, chez lui, la volonté était faible, le sang était courageux, et il avait su faire son devoir de prince et de soldat devant l'ennemi. Si son cœur était irrémédiablement léger et infidèle, il sut du moins se montrer sensible aux vertus et au méritoire dévouement de sa seconde femme, Catherine de Wurtemberg.

Un moment, en 1848, le prince Jérôme avait songé à se présenter comme président de la République, à la place de son neveu. Il pensait que sa qualité incontestée de frère de Napoléon prévaudrait, dans l'esprit des masses, sur la régularité des fictions dynastiques; mais il fut arrêté par l'obligation de renoncer à la dignité royale dont il aimait à conserver tout au moins l'ombre et la tradition. D'un autre côté, il était plié, depuis sa jeunesse, au respect de l'autorité domestique. Napoléon P', en effet, entendait la famille comme un homme de l'antiquité. Souvent Jérôme avait essayé de résister; toujours il avait fini par céder, qu'il s'agît de sacrifier sa première femme ou ses sujets momentanés. Il fut repris, sous le second empire, de velléités d'indépendance, toujours suivies également d'une soumission empreinte de cordialité extérieure.

Le discours prononcé par lui, en prenant possession de son fauteuil de président du Sénat, respire bien

cet esprit : C'est un homme qui se subordonne, tout en voulant faire sentir l'étendue du sacrifice qu'il croit faire.

En voici les principaux passages :

La base du pouvoir du premier consul et de Tempereur était si solide que» pour Tébranler, il a fallu la coalition des souverains de toute TEurope, puissamment aidés par la trahison, et encore, code, systèmes administratifs et financiers, institutions judiciaires et religieuses, tout est resté debout.

Le chef de TÉtat trouvera en vous des appuis fermes et énergiques aux jours de danger, des conseillers sages, modérés et cléments dans les temps de paix et de prospérité, alors qu'il s'agit de faire oublier nos discordes, de fermer nos plaies sociales, et de faire de tous les Français une seule famille...

Le frère de Tempereur, un des vieux soldats de nos grandes guerres, croyait sa carrière finie; il veillait, avec une pieuse sollicitude, sur des cendres glorieuses et révérées, lorsque le président de la République a fait appel à son patrio^ tisme et à son dévouement.

Après tant de vicissitudes et tant d'années d'exil, la Providence destinait le dernier sénateur survivant de l'empire à être le premier membre du Sénat de notre République.

Aussitôt qu'il tint sous sa main une Chambre haute bonne à tout faire, Louis-Napoléon s'arrangea pour qu'elle eût l'idée d'augmenter sa dotation présiden- .tielle.

Le Sénat, réunion de créatures et de courtisans, s'empressa de prendre une initiative qu'il savait devoir être agréable. ^

Le bureau de l'assemblée fit « la proposition collective -» de porter, par un sénatus-consulte spontané, le traitement annuel du prince à 12 millions. De plus.

l'usage des palais nationaux et des forêts de l'État lui était abandonné, tant pour rhabitation que pour la chaisse. Il ne restait qu'une seule chose à l'État : l'entretien et les charges. Ce sénatus-consulte, aussitôt proposé, fut pris en considération, rapporté et, à la date du 1" avril, transformé, pour le prince président, en une agréable réalité dont il affecta d'être surpris.

C'était M. Achille Fould, sénateur, qui avait élé chargé du rapport.

M. Achille Fould (qu'on appelait méchamment dans les salons du faubourg Saint-Germain le duc de Viljuif) fut, sous le second empire, une des figures lés plus en vue,... et les plus déplaisantes- La chevelure était encore épaisse, avec un accroche-cœur de mauvais goût. L'œil s'enfonçait profondément sous l'arcade sourcilière. Le regard était observateur, sans être bienveillant. M. Fould avait l'air de chercher de suite ce qu'il pourrait bien tirer de l'homme qui était en face de lui, sans penser à ce qu'il pourrait faire en sa faveur. Il avait le rictus du sceptique, la lèvre méprisante, et ce plissement de front particulier aux- hommes d'un tempérament impérieux.

Dans la vie, il montrait un égoïsme féroce, qui tenait le milieu entre le cynisme et la naïveté. Il était de ceux qui trouveraient naturel qu'on arrêtât le cours de la Seine pour leur servir un verre d'eau. Souvent, il a pris ses intérêts pour des principes, ses passions pour des idées, ses goûts pour le goût, sa brutalité de parole pour <le la franchise, son mauvais caractère pour du caractère et sa grandeur personnelle pour le bien de TÉtaL

Habile, après coup, à se tirer des mauvais pas où il

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s'était engagé, impitoyable dans ses attaques quand il trouvait les aulres en défaut, il a eu la double chance de voir sa valeur surfaite, par les contemporains, et de garder la faveur du plus soupçonneux des maîtres. L'achèvement du Louvre, l'impulsion donnée aux travaux publics, tout cela s'est fait sous lui, plus encore que grâce à lui. Il bénéficia du raffermissement social et du développement de l'activité nationale plutôt qu'il ne les provoqua par sou initiative. Ministre des années heureuses : voilà son grand mérite !

Quand surgirent les difficultés, il sut mieux signaler le mal qu'appliquer le remède.

Son mémoire à l'empereur, en septembre 1861, exposait (dans une forme sans peine libérale, puisque c'était aux dépens de M. Magne qu'il exerçait son sens critique), d'après quelles règles auraient dû être établis les budgets de l'empire. Cette pièce se terminait par la proposition de renoncer à la faculté d'ouvrir, en l'absence des Chambres, et par décrets, des crédits supplémentaires et extraordinaires. Napoléon III consentit solennellement à sacrifier sa prérogative. M. Fould, — ange de l'espérance budgétaire, — fut appelé aux finances « pour asseoir solidement le crédit en retenant les ministres dans leurs velléités de dépenses ». Le résultat, meilleur pour le pouvoir que pour le public, ce fut l'augmentation immédiate du budget normal.

En revanche, il serait exagéré et injuste de présenter M. Achille Fould comme un homme sans valeur, ne devant son élévation qu'à une série de hasards heureux. C'était déjà quelque chose de préférer aux jouissances, qu'il eût pu tirer d'une oisiveté luxueuse, le rude labeur

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de la vie politique. Il avait le sentiment de Tordre, l'esprit pénétrant, Tardeur au travail, surtout la faculté de se résoudre et de se tenir à la décision prise, — fermeté qui lui donnait barre sur le caractère flottant de Tempereur.

D'abord banquier capable; puis, sous Louis- Philippe, député actif sans être éminent ; enfin, sous Louis-Napoléon, ministre des finances apprécié à la Bourse, il pouvait porter à son actif la confiance du monde des affaires.

Si, de temps en temps, par humeur plus que par indépendance, M. Fould faisait à son maître des scènes violentes qui contribuaient peut-être à ancrer encore sa faveur, il savait aussi, à l'occasion, montrer des souplesses inattendues de flatteur bourru et de « courtisan du Danube ».

C'est dans cet ordre d'idées qu'il fit le rapport sur le sénatus-consulte attribuant au prince une ample liste civile, avec la jouissance plus large encore des palais nationaux.

Nous mettons sous les yeux du lecteur le passage saillant de ce rapport; on y sent la monarchie poindre sous la République autoritaire :

Il s'agit de lixer la position du chef d'un grand peuple. Le pays entend que l'homme qui a sauvé la société, et à qui il a donné sa confiance par une manifestation unique dans Thistoire, puisse le représenter dignement dans la magistrature suprême dont il Ta investi.

Il veut qu'il habite les palais de ses anciens souverains, qu'il exerce noblement l'hospitalité de la France, qu'il encourage les arts, les sciences et les lettres qui sont une partie de la gloire nationale, qu'il puisse tendre une main secourable à toutes les infortunes.

Dans cette partie importante de sa grande mission, le prince Louis-Napoléon répondra dignement, nous le savons, aux vœux de la France. Il appartient au Sénat de lui en assurer les moyens par son vole.

Le Sénat acheva de se constituer par un règlement intérieur daté du 2 juin. La Chambre haute y tranchait certains points de détail que le décret organique du 22 mars 1852, sur les rapports des pouvoirs publics, avait laissés à son appréciation. Ainsi, les sénateurs devaient-ils siéger en costume officiel, du moment où le public n'était pas admis à leurs séances? D'un autre côté, les noms des orateurs seraient-ils mentionnés dans l'extrait du procès-verbal communiqué au ministre d'État, et parfois inséré au Moniteur?

Sur le premier point, le port du costume, la commission se prononça pour l'affirmative, et son opinion prévalut. (Art. 8.)

Sur le second point, l'indication du nom des orateurs, <les commissaires étaient en majorité partisans de la négative par application de la règle de modestie et de silence que la constitution du 14 janvier leur semblait avoir imposée aux assemblées nouvelles; une telle conséquence parut forcée, et le Sénat ne consentit point à étouffer jusqu'à sa propre parole. (Art. 41.)

C'était M. le baron Dombidau de Crouseilhes, sénateur, ^ui, dès le 15 mars, avait présenté le rapport.

M. de Crouseilhes devait beaucoup à son nom, à son habitude du grand monde et à ses sentiments reli- ;gieux. Au début de sa vie, il avait été un des élèves de Juilly; à la fin de sa carrière, il fut un des défenseurs »du pouvoir temporel.

Il avait commencé par la magistrature, et y était revenu par la voie détournée du conseil d'État et des directions de ministère; il finissait par la politique, sénateur de Louis-Napoléon, après avoir été pair de Louis-Philippe.

Un moment, sous la République de 1848, il fut même ministre, tout comme un autre; seulement, à la différence de beaucoup d'autres, il montra plus de qualités qu'il n'avait fait concevoir d'espérances. A l'instruction publique, il adoucit, par ses manières courtoises et son esprit de bienveillance, ce que la réaction cléricale, qui suivit la loi de 1850, avait de pénible pour le personnel universitaire laïque.

Depuis le 2 Décembre, il était très recherché dans les salons bonapartistes où son absence eût été d'autant plus mal vue qu'il avait toujours été soupçonné de tendances aristocratiques. Il y portait une belle figure, un peu effacée, mais toujours souriante. Ses cheveux semblaient conserver la poudre du xvm" siècle, comme naguère les dentelles de son rabat de magistrat paraissaient lui être restées de son jabot de gentilhomme. Sa politesse un peu formaliste et son esprit légèrement précieux dataient de la même époque que le vernis Martin.

Comme sénateur, il n'était nullement choqué de siéger en costume, même en l'absence de tout public, lui qui, dans la chambre du conseil de la cour de cassation, avait été habitué à rester, pour ses seuls collègues, revêtu de la robe rouge et de la toque de velours aux ;galons d'or.

Contre lui, le général comte Baraguey d'Hilliers soutint et fit voter un amendement d'après lequel les noms

des orateurs devaient être mentionnés au procès-verbal de la séance.

Le général Baraguey d'Hilliers (devenu depuis maréchal, grâce à son succès de Bomarsund dans la Baltique) était d'humeur batailleuse, sans pourtant affecter le type militaire; il portait de préférence un costume civil, ce qui faisait ressortir l'absence de son poignet gauche amputé à Leipzig. Il était grand et fort, la taille droite, le nez prononcé et résolu, les cheveux taillés en brosse; une moustache de jeune homme retombait sur sa lèvre et la cachait ; il avait un œil vif, sans cesse aux aguets, comme s'il eût toujours craint que quelqu'un voulût lui manquer. Susceptible pour lui-même, il se montrait volontiers goguenard vis-à-vis des autres, et sa jovialité se manifestait quelquefois par des expressions de*corps de garde.

Il n'avait pas toujours été bonapartiste; mais il n'avait pas cessé d'être hostile à la République et aux républicains. Son père était mort disgracié par Napoléon 1% et lui-même, aux Cent-Jours, était resté fidèle à la Restauration. Chargé, depuis, du commandement de l'École de Saint-Cyr, il avait réprimé, sans ménagement, une sédition républicaine. En 1848, il rompit dès le début avec Ledru-Rollin et refusa de servir sous Cavaignac, même pour défendre la cause de l'ordre sur les barricades de Juin. Tenace dans ses antipathies, il se rangea parmi les rares représentants qui refusèrent de voter l'ordre du jour déclarant que le général Cavaignac avait bien mérité de la patrie !

En politique, ce fut toujours un homme de droite. En 1848, il se signala comme un des fondateurs et l'un des

présidents du comité de larue de Poitiers. Au 2 Décembre, il adhéra sans hésiter à la reconstitution d'un pouvoir fort sur la tête de Thérilier dé la légende napoléonienne.

Mais, en même temps que conservateur endurci, il était, jusqu'à un certain point, respectueux des prérogatives du pouvoir législatif. Mal accueilli à l'Assemblée, en janvier 1851, parce qu'il avait accepté la succession du général Changarnier, comme chef de l'armée de Paris,, il ne justifia pas les défiances injurieuses que le parle-^ ment lui avait tout d'abord témoignées. II refusa le rôle principal que Louis-Napoléon lui destinait dans le coup d'État, déjà en préparation, et donna honnêtement sa démission au terme légal de son commandement.

Si, après avoir été un député réactionnaire, il paraissait un sénateur relativement libéral, c'est que, malgré la modification des circonstances, il restait lui-même.

Le général Baraguey d'Hilliers. dans son discours du 2 juin, aborde successivement trois questions.

Il exprime d'abord le vœu timide que les séances du Sénat deviennent publiques, sinon en droit, du moins en fait, par une tolérance semblable à celle qui s'est peu à peu introduite dans la Chambre des lords d'Angleterre.

Il voudrait, subsidiairement, que le ministre d'État, auquel est communiqué le procès- verbal des séances de la Chambre haute, prenne l'habitude de le faire insérer au Moniteur, publication qui aurait l'avantage d'éviter la multiplicité des pétitions sur un même objet, — l'avis du Sénat étant une fois connu.

Enfin, il supplie ses nouveaux collègues de s'abstenir des sollicitations personnelles, des démarches dans les

ffninistères, — abus parlementaire d'autrefois dont le résultat était de faire réussir la médiocrité intrigante aux dépens du mérite modeste.

Voici le début de ce discours composite, débité à Mtons rompus, mais animé, tout le temps, des meilleures intentions :

l/orateur est porté à croire que le prince président de la République ne serait peut-être pas éloigné de regretter que la constitution ait décidé que les séances du Sénat ne seront ,pas publiques;

Quoi qu'il en soit de la pensée personnelle du chef de rÉtat, et en attendant que la publicité arrive au Sénat par les voies constitutionnelles, Thonorable opinant se demande si i*on ne pourrait pas agir comme on le fait en Angleterre. Dans ce pays, la publicité et la, publication des séances de la Chambre des lords étaient également interdites; cependant Tune et l'autre ont été peu â peu admises. Quand on veut accidentellement que la publicité n'existe pas, un membre se lève et se borne à dire au président : c Monsieur le président, je crois qu'il y a ici des étrangers, i Sur cette observation, (le président fait évacuer les tribunes.

M. Baraguey d'Hilliers demande ensuite que le ministre d'État, auquel sont communiqués les procès-verbaux du Sénat, soit libre de les publier, ou de ne pas les publier; le procès-verbal continue ainsi :

M. le président ajoute, à l'appui de l'opinion favorable à la publicité des séances, du Sénat, que les procès-verbaux, envoyés à cent cinquante personnes, ne sauraient être cousi- •dérés comme secrets,

M' le général comte Baraguey d'Hilliers demande pourquoi ils ne seraient pas, dès à présent, imprimés au Moniteur,

M. le président répond que^ par suite de scrupules nés du texte de la constitution et du décret organique, ce résultat ne peut être poursuivi et obtenu par voie de règlement intérieur.

M. le général comte Baraguey (THiUiers réplique que la publication n*est pas contraire à la constitution, qui se borne à dire que les séances ne seront pas publiques. Du moment où Ton a déjà publié des tronçons de séances du Sénat, la question de publicité cesse d'être une objection sérieuse. L'honorable opinant ajoute qu^il ne propose pas de rédaction ; mais qu'il se borne à émettre un vœu.

Le général Baraguey d'Hillîers s'élève enfin contre les passe-droits, les injustices résultant de ces sollicitations, de ces démarches qui étaient un des abus les plus criants du régime parlementaire, et il conjure les nouveaux sénateurs de s'en abstenir pour leur part :

Au lieu de faire son devoir, on sollicite; le magistrat y perd sa dignité, le militaire son honneur; chacun ne songe qu'à se faire valoir, et il en résulte une démoralisation générale qui va toujours en augmentant.

Le prince président de la République, dans son message du 27 novembre, a été amené à dire que la nation française était devenue une nation de solliciteurs. Le mal a été stigma-* tisé; c'est au Sénat d'y mettre un terme.

Dans le reste de la session ordinaire de 1852, un seul orateur réveilla un moment les échos parlementaires du palais du Luxembourg : ce fut le cardinal Mathieu, archevêque de Besançon qui, le 5 juillet, prit la parole pour appuyer une pétition des officiers supérieurs de Tarmée de terre contre les rigueurs de la retraite par limite d'âge.

Prélat dans une ville de garnison, aimant à montrer eu

toute circonstance la solidarité de ces deux grands corps, le clergé et l'armée, le fougueux adversaire des libertés gallicanes et de renseignement universitaire était, sous forme de plaisanterie, appelé entre collègues le cardinal des Armes, par allusion au titre que portait, à Rome, le ministre de la guerre ecclésiastique du pape.

« M. de Besançon », cortime on disait jadis, était à la fois corpulent et actif; il avait une large et belle figure; le front vaste; le nez aquilin terminé par un méplat grassouillet; des cheveux blancs sortant en touffe de derrière sa calotte cardinalice; des yeux où la gravité voulue voilait une tendance naturelle à l'ironie ; enfin, un air de fierté corrigé par une expression d'indulgence.

Ce discours, le premier auquel le Sénat fit l'honneur d'une reproduction intégrale, mérite, par cela méme^ d'être retenu dans quelques-uns de ses passages.

Prenons le procès-verbal :

S. Em. le cardinal Mathieu, après avoir obtenu la parole, s'exprime en ces termes :

Messieurs les sénateurs, Permettez à un évêque qui apprécie vivement les services de Tarmée et des dignes chefs qui la commandent; à un évêque qui habite une ville essentiellement militaire, où il a souvent devant les yeux le spectacle d'une cruelle agonie, celle d'officiers généraux qui, dans la plénitude de leur force, et alors qu'ils peuvent rendre encore à l'État le plus de services, voient tout avenir cesser devant eux; permettez à cet évêque d'ajouter quelques paroles à celles qui viennent d'être si justement prononcées par MM. les rapporteurs de la commission des pétitions. S'il parait entrer dans une sphère qui n'est pas la sienne, vous l'excuserez à cause du mouvement

de cœur qui l'y porte, et, s'il se trompe en quelque chose, votre indulgence lui pardonnera...

Une entière solidarité s'était établie entre Tancienne et la nouvelle armée jusqu'en 1849, où, par suite de la coupure profonde faite en 1848, la France s'est trouvée sans passé militaire. Son plus ancien général de brigade datait de 1837, et, sans un honorable général présent au milieu de nous, le général Harispe, qui se trouvait alors à la tète des généraux de division pour consoler la France, elle n'eût pas eu un seul témoin de sa gloire militaire qui tint encore l'épée à la main. (Assentiment.)

Un oflicier général a rendu d'éminents services au pays ; mais, peut-être, parmi ceux qui l'entourent, se trouve un rival qui convoite sa place; il épie le moment, il suppute les mois, il compte les jours, écoute même les secondes. Il succédera, je le veux; mais il devra être remplacé à son tour, et il trouvera sa punition dans le coup fatal qu'il croyait éloigné et que le temps, en se rapprochant, lui portera bientôt.

C'est ainsi que se produit un triste et nouveau genre de guerre, dans lequel le vainqueur est sur d'être toujours vaincu. Est-ce donc là, messieurs, un spectacle digne d'un grand peuple, d'une armée fidèle, d'officiers nobles et généreux? Notre caractère national, si grand, si désintéressé, ne finira-t-il pas par s'y altérer? Et si cet état de choses continue, ne sommes-nous pas destinés à revoir ces luttes du Bas- Empire, où tout avait fini par devenir vil, même ce qu'il y a de plus grand en ce monde après les choses de Dieu, le bâton du commandement et la ceinture militaire?...

Nous usons de clémence même envers les plus criminels ; on se reprocherait de leur indiquer trop à l'avance le moment fatal. Pourquoi oublier ces sentiments si justes, si naturels 4invers les plus honorés d'entre nous, et pourquoi les traiter avec une rigueur que l'homme ne peut supporter? Que serait-ce si ce coup les jetait dans la détresse et ouvrait pour eux un avenir de larmes et de faim ?

Persuadé qu'il y a beaucoup à faire de ce côté, pour l'honneur de la France et le bien de l'armée, j'appuie de toutes

mes forces le renvoi de la pétition au ministre de la guerre. (Vif et unanime mouvement d'approbation.)

(Un grand nombre de sénateurs quittent leur place et vont féliciter l'orateur. La séance demeure interrompue pendant quelques instants.)

if. le général comte d'Hauipoul demande l'insertion du discours textuel de Son Éminence au procès verbal.

Cette motion est appuyée de toutes parts.

L'esprit de corps est aussi clairvoyant dans les assemblées que rintérét individuel est perspicace chez les hommes. Le Sénat (il s'en rendait compte dès le premier jour) avait un seul moyen de prendre, en réalité, dans le pays, la place que la constitution lui assignait, — en apparence seulement, — dans l'organisme gouvernemental. C'était de se mettre en communication directe avec les citoyens par le droit de recevoir, d'examiner les pétitions, et de les faire suivre d'un avis motivé ressemblant à un ordre du jour. Ce colloque d'une assemblée inamovible et des rares Français qui avaient conservé le goût de la politique et le souci des droits individuels pouvait, à un moment donné, ouvrir une issue à l'esprit de liberté.

Le Sénat n'avait pas tardé à le comprendre; mais le gouvernement commençait à s'en défier !

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