SESSION EXTRAORDINAIRE DE 1852 TANT AU SÉNAT QU'AU CORPS LÉGISLATIF
Ce fut toujours le talent de la famille Bonaparte (et, SOUS ce rapport, Napoléon III n'a pas dégénéré de Napoléon I*"") d'entendre à merveille la mise en scène populaire et officielle. Cette dynastie devait, à deux reprises^ coin mencer et finir par la tragédie : tragédie de guerre civile au début, tragédie de guerre étrangère au dénouement ; mais, dans l'intervalle, elle a excellé à tenir le peuple français en haleine par une série variée de représentations intéressantes, où la comédie de salon alterne avec la parade de tréteaux. Napoléon P"^ est célèbre par ses colères feintes et ses violences de commande, depuis l'acte du service en porcelaine brisé à Campo-Formio, jusqu'au scandale du chapeau de l'ambassadeur d'Autriche jeté à terre dans le cabinet des Tuileries. Napoléon III, sans pouvoir au même point ti ancher en maître du monde, était cependant un habile arrangeur de scénarios. Il avait l'art d'inspirer aux autres des propositions dont ceux-ci croyaient avoir eu l'initiative et feignait de céder,
avec peine, à des instances inattendues au moment où il réalisait des projets depuis longtemps mûris.
C'est ainsi qu'à son retour d'un voyage de vacances triomphal dans les départements, le préfet de la Seine, au milieu d'une ovation officielle où chacun s'essayait à qui mieux mieux au rôle de courtisan, se fit humblement l'organe d'une prière qui voulait être spontanée : « Monseigneur, cédez au vœu du peuple tout entier : la Pro- Tidence emprunte sa voix pour vous dire d'achever la mission qui vous a été confiée, en prenant la couronne de l'immortel fondateur de votre dynastie. )>
Le lendemain, 49 octobre, le Sénat était convoqué pour délibérer sur le rétablissement de l'empire.
Le second acte de cette féerie impériale, qui devait se terminer en apothéose plébiscitaire, se joua dans la Chambre haute. D'avance, le texte du futur sénatus-cou suite avait été arrêté dans les conseils du prince. D'avance, les trois commissaires du gouvernement, M. Baroche, vice-président, et MM. Rouher et Delangle, membres du conseil d'État, avaient été désignés pour en soutenir h discussion. D'avance, les jours du vote pour le plébiscite avaient été fixés aux 21 et 22 novembre 1852. D'avance, •enfin, la convocation du Corps législatif décidée pour le 25 novembre, avec le mandat (qui n'était dans aucun texte de la constitution) « de constater la régularité du vote plébiscitaire, d'en faire le recensement, et d'en déclarer le résultat ».
Ce fut donc une véritable . comédie que la demande spontanée que signèrent, au Sénat, en faveur du rétablissement de l'empire, MM. Mesnard, Troplong, Baraguey d'Hilliers, cardinal Dupont, général marquis d'Hautpoul,
baron de Lacrosse, maréchal Vaillant, général comte Regnault de Saint-Jean d'Angely, comte Siméon, général comte d'Ornano ; comédie, la réunion immédiate des bureaux et le vote unanime en faveur de la prise en considération; comédie, la transmission du texte soi-disant improvisé de cette proposition au ministre d'État ; comédie, la réponse du ministre d'État revenue en une demiheure, avec indication du nom des commissaires du gouvernement; comédie, enfin, la nouvelle réunion des bureaux pour la nomination de la commission et la désignation d'un rapporteur, qui était choisi depuis quelque temps déjà.
Au début de la séance sénatoriale du 4 novembre s'était produit un incident, dont les dessous sont curieux à connaître au point de vue des intrigues, des conflits et des calculs ambitieux qui agitaient le monde officiel d'alors.
Si le prince Jérôme avait été choisi à l'origine comme président du Sénat, c'était plus à titre dynastique qu'à titre parlementaire; c'était plutôt comme oncle du prince président que comme homme politique capable de diriger les délibérations de la Chambre haute. Le futur empereur étant résolu à se réserver par un sénatus-consulte postérieur € le droit de présider, quand il le jugerait convenable, le Sénat et le conseil d'État », le rôle purement dé- <îoratif joué par le prince Jérôme n'avait plus de raison d'être.
D'ailleurs, l'assemblée venait de prouver, pour le président qui lui avait été imposé et pour les siens, une antipathie si peu dissimimulée que la situation réciproque fût devenue de plus en plus difficile.
Louis-Napoléon qui, homme de plaisir avant tout, avait une tendance au célibat prolongé, n'était pas d'abord éloigné d'adopter immédiatement, en qualité de successeur éventuel à l'empire restauré, son cousin, le fils de Jérôme, pour lequel, malgré de violentes querelles, il sentit, jusqu'au bout, une sympathie qui n'avait rien de commun avec la confiance ; mais un groupe important de sénateurs fit, près du futur empereur, une démarche pressante, le suppliant de ne pas donner suite à un tel projet.
Le prince Napoléon, après le 2 Décembre, avait affecté de se tenir à l'écart, manifestant très haut son indignation et rêvant d'être opposé un jour, par le parti républicain, à l'élu du 10 décembre, Bonaparte contre Bonaparte !
Cette opposition ostensible n'était pas le seul grief du Sénat. Composée en majorité de catholiques fervents, la Chambre haute repoussait le chef le plus en vue du parti voltairien. Formé d'hommes qui, s'ils n'avaient pas l'indépendance des opinions, se distinguaient, en général, par le puritanisme de la vie extérieure, le Sénat était choqué de l'étalage débraillé de mauvaises mœurs auquel se complaisait le prince Napoléon.
D'une seule voix, les délégués qui se rendirent près du prince président lui demandèrent donc de réserver pour , plus tard la désignation de son successeur. C'était écarter, i à mots couverts, et le prince Napoléon qui avait des ! chances réelles d'être adopté, et le prince Jérôme qui | espérait lui-même être désigné comme frère authentique | de Napoléon P"^ et chef d'une des branches de la famille.
Quelques jours après, le rapport lu au Sénat devait exprimer le vœu (et celui-là était sincère) que, « dans un avenir non éloigné, une épouse vint s'asseoir sur le trône
^t qu'elle donnât à Tempereur des rejetons dignes de ce :grand nom et de ce grand pays; car, puisque l'empire était fait pour l'avenir, il devait porter en lui toutes les •conséquences légitimes qui préservent l'avenir des incertitudes et des secousses ».
Entre le Sénat et son président un fossé s'était ainsi creusé ; le prince Jérôme, qui ne manquait ni de tact, ni •de bonhomie finaude, comprit, de lui-même, que sa place n'était plus au fauteuil. Il en descendit spontanément et sans récriminations, ayant l'air de dédaigner, dans sa grandeur nouvelle de prince du sang, le rôle politique qu'il ne pouvait plus conserver.
Voici quelques passages de son allocution d'adieu :
Messieurs les sénateurs,
Après le grand acte que vous allez proposer, la France •entend qu'il n'y ait plus de dévouements incomplets, ni d'adhésions provisoires. Tout homme loyal, qui accepte une part dans le gouvernement, est engagé d'honneur avec lui et •doit rompre à jamais avec ses ennemis...
Pour moi, messieurs les sénateurs, obéissant à des scrU' pules personnels que vos consciences ont déjà pressentis, jaloux d*écarter jusqu'aux apparences d'une participation qui n'aurait pas exclusivement en vue les grands intérêts de l'État, je laisserai à un autre l'honneur de diriger la discussion.
Le surlendemain, 6 novembre 1852, était déposé et lu au Sénat le rapport de la commission sénaforiale.
Il concluait à la modification de la constitution 4u li janvier en ce que celle-ci ne conférait que pour dix années, au prince Louis-Napoléon, la direction du gouvernement.
Il demandait la transformation de la dictature personnelle de décembre en empire héréditaire.
Ce rapport émanait de M. Troplong.
M. Troplong était un de ces rares Méridionaux qui n'ont ni facilité de parole en public ni charme de conversation dansTintimité. II appartenaitàla Haute-Garonne, et il péchait par le défaut de faconde î
Intellectuellement, il avait la conception lente et lourde- C'était le bœuf de labour patient, et qui creuse droit son sillon. Jeune il manifestait du goût pour la littérature et la musique, mais sans supériorité marquée dans aucun genre. Personne n'eût été tenté de lui prédire: Tu Marcelius eris !
Au moral, son égoïsme était sans grâce, mais sans caractère malfaisant. Dans la vie privée, il se montrait incapable d'un acte malhonnête; dans la vie publique, il fut fidèle. Il est vrai que son intérêt était d'accord avec son dévouement.
Se souvenant de ce qu'a dit La Fontaine :
Rien ne sert de courir ; il faut partir à temps,
il entra de bonne heure dans la magistrature et accepta d'aller en Corse. Il monta péniblement, de grade en grade, jusqu'au poste d'avocat général à Baslia. C'était un administrateur de parquet exact et avisé; mais, à l'audience, un piètre orateur. Il suait sang et eau à improviser des réquisitoires sans souffle, sans développements et, quelquefois, sans tact. Bref, il semblait destiné, dès que l'âge lui serait venu, à occuper un siège inamovible. Il sentait que son avenir ne pouvait être que du côté
LES HOMiMES DE 1852. 281
des travaux écrits. II avait trouvé, chez un vieux magistral, une riche hihliothèque renfermant tous les commentaires des lois romaines. Appelé au bout de quelque temps à la cour de Nancy, il s'adonna à Tétud* de notre droit coutumier, sans se laisser rebuter, ni par les obscurités, ni par les lacunes des chartes féodales.
Ces connaissances vastes et approfondies, il les acquérait dans le silence, par un lent travail de cabinet. L'occasion se présenta enfin de révéler au public les progrès qu'il avait faits dans la science du droit. Il eut à donner des conclusions sur une question domaniale des plus importantes et des plus délicates, la question de la souveraineté des ducs dc' Lorraine sur le Barrois mouvant. Renonçant à l'improvisation qui lui réussissait mal, il lut à la cour un mémoire où il étonna les jurisconsultes de la province eux-mêmes par la nouveauté des recherches, l'ingéniosité des hypothèses, la découverte des précédents et la force des déductions. Ce réquisitoire écrit fut le vrai point de départ de sa réputation de légiste.
Il obtint, après ce premier succès, de s'asseoir comme président de chambre. C'est grâce aux loisirs d'une situation à la fois honorée et tranquille qu'il commença à publier ses commentaires sur le code civil, travaux destinés à continuer l'œuvre inachevée de Touiller.
Ce que M. Troplong a cherché, plus encore qu'il ne l'a atteint; son but, en même temps que sa manière, c'était de rendre le droit attrayant et académique, en l'animant avec le style de Cicéron, et en l'éclairant avec la philor Sophie spiritualiste de Portalis, l'ancien.
Depuis longtemps, il avait fait des œuvres de Cicéron
son livre de chevet. A force de vivre dans ce commerce intellectuel avec le passé, il était parvenu à transporter, dans la langue française, quelque chose de son modèle latin. Si an relit les introductions de M. Troplong, on trouve la même touche large, aisée et un peu flottante ; la même habitude de généralisation et d'élan vers les hauteurs philosophiques; le même style abondant, périodique et d'allure oratoire; le même esprit, enfin, ordinairement grave, naturellement sénatorial, parfois empreint de causticité, et relevé de temps en temps par un enjouement non dépourvu de quelque recherche.
Voilà pour la forme; au fond, il essayait d'introduire, dans l'étude du droit, la philosophie, l'économie politique et l'histoire ; le tout réuni dans un éclectisme à la Cousin, pour amener peu à peu la fusion, aussi complète qu'elle peut l'être, de la loi positive avec la loi naturelle.
Le président de chambre de Nancy fut directement nommé à la cour de cassation en 1835. Un tel avancement était alors sans exemple. Chose à noter! le nouveau conseiller ne rendit pas à la cour les services qu'on croyait pouvoir en attendre. Dans les débuts, M. le président de chambre^ Mesnard le prenait volontiers à partie sur certaines solutions contestables avancées dans ses ouvrages; mais M. Troplong ne se défendait que par la force du silence. Peu de magistrats paraissaient plus nuls dans ces délibérés en rondeau qui sont la pierre de touche des juriconsultes pratiques. Il n'avait point cette valeur argent comptant, qui se révèle dans les discussions improvisées de la chambre du conseil.
Rapproché du mouvement politique par le séjour de
Paris, M. Troplong tendit de plas en plus aux succès <lu publiciste.
Ses idées sur là constitution des États étaient tirées des légistes romains. Plus il voyait la démocratie ardente à accélérer sa marche, plus le contrepoids du principe d'autorité lui paraissait indispensable. Avec sincérité, — car il avait exprimé ces idées à un moment où elles n'étaient pas encore dominantes, — il regardait un pouvoir fort et respecté comme le premier besoin permanent de tout pays unitaire, et il gémissait très haut sur l'anarchie administrative et gouvernementale qui résulte du parlementarisme poussé à l'excès. C'est avec cette nuance très marquée et très personnelle d'autoritaire prévoyant qu'il entra à la Chambre des pairs, le 4 juillet 4846, et qu'il fut distingué, dès le mois de décembre 1848, par le prince qui, rêvant de succéder à Napoléon !•'•, voulait, lui aussi, s'attacher un Cambacérès!
Nommé premier président de la cour d'appel de Paris, M. Troplong suivit dès lors, sans réserve ni partage, avec un dévouement corse, la fortune de Louis-Napoléon dont il encouragea et seconda ouvertement les visées césariennes. La Gazette des tribunaux, dans le numéro du 9 mai 1852, publiait un article de lui intitulé : la Révolution impériale à Rome. Le nouveau sénateur y écrivait :
Plus une démocratie est étendue, plus elle a besoin d'un gouvernement ferme. Le centre de tout mouvement doit être d'autant plus fort que la circonférence est plus vaste. C'est une loi dynamique, qui est en même temps une loi du monde moral.
28i LES HOMMES DE 1852.
M. Troplong avait, du moins, sur plus d'un homme politique de cette époque, la supériorité de n'avoir pas attendu que le pouvoir triomphât pour se déclarer en faveur du principe d'autorité. Le rapport qu'on lui demandait sur le sénatus-consulle de 1852 était, en tout, conforme aux doctrines qu'il avait depuis longtemps soutenues comme juriste et comme écrivain. On allait donc, non pas l'acheter, mais le récompenser en l'appelant au poste de premier président de la cour de cassation. Le comte de La Mark disait ainsi de Mirabeau se rapprochant de la cour : « Il ne s'est pas vendu; il s'est fait payer pour être de son avis. »
Voici maintenant le passage essentiel de son rapport :
Après les grands ébranlements politiques, il arrive toujours que les peuples se jettent avec joie dans les bras de l'homme fort que leur envoie la Providence. C'est la fatigue des guerres civiles qui fit la monarchie du vainqueur d'Actium; c''est rhorreur des excès révolutionnaires, autant que la gloire de Marengo, qui éleva le trône impérial. Au milieu des récents dangers de la patrie, cet homme fort s'est montré au 10 décembre 1848, au 2 Décembre 1851, et la France lui a confié son drapeau prêta périr...
Aujourd'hui, la France demande la monarchie de l'empereur, c'est-à-dire l'ordre dans la Révolution et la règle dans la démocratie.
Il ne suffit pas au prince d'être l'héritier de l'çmpereur; il faut encore qu'il soit une troisième fois Télu du peuple. L'hérédité et l'élection s'accorderont ainsi pour doubler sa force; le fait nouveau rajeunira le fait ancien par la puissance d'un consentement réitéré et d'un second contrat.
Le projet de sénatus-consulte fut, le 7 novembre, soumis à la discussion.
Aucune voix ne s'éleva dans la Chambre haute pour contester aucun des articles.
Il en résulta que 86 voix sur 87 votants se prononcèrent pour le rétablissement de Tempire. Il y eut un seul opposant, M. Vieillard, ancien précepteur des fils de la reine Hortense.
Pour la quatrième fois, depuis cinquante ans, un texte constitutionnel allait dire : « La couronne sera héréditaire dans la descendance directe et légitime du chef de rÉtat; » et, pour la quatrième fois aussi, le fait devait donner tort au droit !
Il semble que la France moderne ne puisse plus supporter que des dictatures personnelles et temporaires; il semble que, pour faire échec au principe dynastique de la transmission par primogéniture, aucun fils aîné de monarque ne doive régner.
Louis XIV a régné, son fils n'a pas régné ; Louis XV a régné, son fils n'a pas régné; Louis XVI a régné, son fils n'a pas régné ; Napoléon P*^ a régné, son fils n'a pas régné ; Charles X a régné, son fils n'a pas régné; Louis-Philippe a régné, son fils n'a pas régné; Napoléon III enfin a régné, son fils n'a pas régné. Sept fois de suite, le fait de l'exclusion du fils aîné a persisté avec une redoutable et mystérieuse obstination.
Le procès-verbal du Sénat (amusant à la condition de savoir lire entre les lignes) est ainsi conçu :
Immédiatement après la séance, tous les sénateurs en grand costume et LL. ÉÉm. en robe rouge, se sont rendus en corps au palais de Saint-Cloud, précédés d'une escorte de cavalerie.
Ils se sont réunis dans la grande galerie.
Quelques instants après, lé prince président est entré dans la salle, entouré de ses ministres, des commissaires désignés par le conseil d'État, et accompagné de sa maison militaire.
A son entrée, le prince a été salué des cris de : Vive l'empereur!
C'est alors que le premier vice-président du Sénat, M. Mesnard, en remettant à Louis- Napoléon le sénatusconsulte adopté dans la séance de ce même jour, 7 novembre, prit la parole avec une concision et une netteté de langage qui contrastaient avec le ton de courtisanerie déjà à la mode.
M, Mesnard, président de chambre à la cour de cassation, eût été digne, du moins par le talent, de jouer un plus grand rôle encore. Malheureusement, le défaut de fortune l'empêcha, au début, de se lancer dans la carrière politique, et, lorsqu'il entra dans les Chambres hautes par le choix du pouvoir, la maladie de poitrine, contre laquelle il défendit longtemps un reste de vie, suspendait déjà, par intervalles, Tusage des précieuses facultés dont la nature l'avait doué.
M. Mesnard était petit et maigre. Cette apparence frêle faisait ressortir la largeur d'un front puissant. Les cheveux, encore épais et taillés en brosse, contribuaient à augmenter le volume du haut de la tête. Le reste de la figure, plissé de mille rides, se terminait par un menton pointu, avec une bouche moqueuse; l'ensemble de la physionomie était éveillé, spirituel et nerveux.
Il y a des hommes qui changent avec le milieu dans lequel ils sont successivement placés; non seulement leur horizon, mais leur talent s'élargit à mesure que leur situation s'élève : tel était M. Mesnard.
ÀTOcat^u barreau modeste de Rochefort, il plaidait utilement, avec une simplicité et une logique serrée qui ne contentaient pas les auditeurs habitués à la vieille emphase cicéronnienne du Palais; à peine avait-il pu, en défendant devant le conseil de guerre maritime le capitaine de frégate qui avait perdu la Méduse^ laisser soupçonner ce que son esprit si plein de souplesse et de ressort pouvait déployer de chaleur et de puissance. Le général Berton, traduit devant la cour d'assises de la Vienne, Tavait demandé comme défenseur; mais le garde des sceaux refusa l'autorisation alors nécessaire pour que M. Mesnard, attaché au barreau de Rochefort, vînt plaider à Poitiers.
La révolution de 1830 fit de lui un premier avocat général. Chargé spécialement du service de la cour d'assises et portant la parole dans toutes les affaires de presse, il eut à braver en face les passions politiques qui fermentaient dans la Vendée. C'était justement l'époque où venait de se produire la tentative de la duchesse de Berry,. Plusieurs fois, M. Mesnard soutint des luttes passionnées, étincelant d'esprit, plein de hauteur dans les vues, dé vigueur" dans le raisonnement et de confection dans la forme. Il se laissait entraîner, par le feu de l'audience, à une hardiesse momentanée qui jurait avec une nature au fond indécise et quelque peu craintive. C'était le pendant de cette inspiration du champ de bataille qui, au plus fort de la lutte, illumine certains généraux.
En 1834, il se trouva, comme procureur général à Grenoble, en face d'un mouvement républicain, contrecoup de l'insurrection formidable qui venait d'éclater à Lyon. Les communications avec Paris étaient interceptées.;
i88 LES HOMMES DE 185Î.
les tiauts fonctionnaires délibéraient à la préfecture ; on attendait du magistrat, si intrépide sur son siège, an conseil de fermeté, une initiative et une direction ; mais l'ardeur du combat oratoire n'était plus là pour le galvaniser, pour en faire un autre lui-même. On se trouva en présence d'un homme irrésolu, presque balbutiant, et dont on ne put rien tirer. Voilà comme quoi on risque de se tromper en supposant qu'un homme, qui a parlé avec courage, saura agir avec énergie.
Quant à ses triomphes d'audience, ils s'accroissaient avec l'importance des affaires et la réputation des grands avocats de Paris qu'il rencontrait en face de lui. Les jours où il prenait la parole étaient des jours de fête pour la haute société de Grenoble, puis de Rouen : « On ne respirait pas pour pouvoir l'entendre », racontait une de ses auditrices à Stendhal. Au sortir de la cour d'assises, où le jury venait de prononcer une quadruple condamnation capitale, — terrible satisfaction demandée au nom de la •société et obtenue tout entière, — un avocat de Rouen disait à un des substituts de M. Mesnard : c Le garde des sceaux devrait interdire à votre procureur général le service des assisses; son éloquence y est trop da'ngereuse! >
En 1841, M. Mesnard changea encore une fois de théâtre et, dans une nouvelle compagnie, déploya d'autres qualités. Conseiller à la cour de cassation, il fut homme de droit, après avoir été homme de parole. Il montrait une promptitude extrême à pénétrer jusqu'au vif des questions, une vivacité de langage toujours piquante, jamais blessante, par suite d'une bonne grâce sans apprêt. Ses rapports étaient rédigés d'un style sobre et clair. Sa science rappelait l'auteur du livre sur V Administration
de la justice en France; son goût littéraire laissait deviner Técrivain, à âme de poète et d'artiste, qui atllait* consacrer ses derniers jours à traduire la Divine Comédie du Dante.
Stendhal avait dit depuis longtemps : ^ Que M. Mesnard n'est-il à la Chambre! » En septembre 1845. le gouvernement de Louis-Philippe le nomma pair de France. Il passa deux années entières cantonné modestement dans les questions techniques, prenant parfois la parole plus en jurisconsulte qu'en orateur; mais, en janvier 1848, à rapproche de la révolution, il ressentit une sorte de commotion électrique; il monta à la tribune, au début même de la discussion de l'adresse, et prononça un discours prophétique qui fit scandale dans le parti ministériel.
Dans les termes les plus courtois, mais les plus fermes, il montra que, de la part des gouvernements, c'est concourir aux révolutions que se refuser aveuglément aux réformes mûres, et que réaliser le progrès, en laissant les hommes exagérés le promettre bruyamment, doit être le rôle des conservateurs avisés.
Faisant le bilan de la session précédente, il rappela que « c'était d'une bouche dévouée que s'était échappé, comme un cri de détresse, le fameux mot : a Rien, rien, a rien, » si souvent répété depuis » !
Il prédit que « ce bruit stérile de luttes parlementaires, où tout semblait aboutir à des portefeuilles, ferait place à une politique plus large j>. Enfin, il demanda au ministère, s'il allait se laisser acculer à ce point extrême, où il ne reste plus à dire que le mot fatal : « Il est trop tard !
{Très bien.) »
Un passage de ce discours mérite d'être retenu ; car il semble avoir inspiré, à un long intervalle, une des déclarations les plus célèbres, et aussi les plus heureuses, de Napoléon III.
Quand les gouvernements, disait M. Mesnard, prennent Favance «ur ropiniony Us ne vont que là où ils veulent aller. Marchant en tète, ils choisissent leur route, et leur point d'arrêt ; mais si, faute par eux de se rendre un compte suffisant des vœux, des besoins et des volontés du pays, ils se laissent devancer par cette même opinion, au lieu de mener, ils sont menés, et, tôt ou tard, forcés, au détriment de leur autorité, d'aller où ils ne voulaient pas aller.
Lorsqu'un gouvernement est poussé à sa perte par la force des choses, les avertissements, même les plus loyaux et les plus respectueux, restent aussi stériles qu'ils sont mal accueillis. M. Mesnard exprimait des vœux et des craintes; les vœux ne furent pas écoutés, et les craintes ne furent que trop justifiées. Quant à lui, comme il l'avait prévu, il en dit « trop pour les uns, pas assez pour les autres; aux gibelins il parut guelfe, et aux guelfes gibelin ! »
Mais ce discours avait frappé Louis-Napoléon ; il s'en souvînt, le 44 décembre 1850, lorsqu'il s'agit de pourvoir à la vacance du siège qu'avaient occupé, à la tête de Tune des chambres de la cour de cassation, les Henrion de Pansey, les Zangiaconii et les Lasagni. Le prince-président était tout à fait ensorceléy il le disait lui-même, par l'imagination brillante, la verve spirituelle, la conversation pleine de séduction de ce magistrat qui, jadis, malgré sa laideur, avait eu plus d'un succès mondain dû à l'esprit et à la grâce. Un moment, dans la pensée du
prince, M. Mesnard fut destiné au r61e prépondérant dans l'État auquel furent appelés depois les Billaiih et les Rouher.
Sî ces intentions bienveillantes n'eurent pas la suite qu'on aurait cru, c'est que M. Mesnard se conduisit en coquette qui cherche à charnier tout le roonde sans se livrer entièrement à personne. Loui»-Napoléon fut mécontent de la cour que M. Mesnard, comme prenrier vice-président du Sénat, faisait, en même temps qu'à lui^ au prince Jérôme, Le futur empereur voulait, comme confidents de sa pensée, comme interprèles de sa volonté, des serviteurs qui fussent tout à lui et n'attendissent rien que de lui ; or, M. Mesnard n'appartenait réellement qu'à ses impressions, à ses nerfs, au soufïle qui passait sur lui en l'animant.
Du reste, son déplorable état de santé lui aurait difficilement permis de se tenir constamment sur la brèche^ comme allait le faire, avec beaucoup moins de talent, le prolixe M. Barocke. Bientôt même, il fut obligé de se retirer de la cour de cassation, de s'enfermer de plus en plus chez lui, en tête à tète avec Fimplacable maladie.
Il se consolait en relisant les vieux auteurs, en accueillant avec une bienveillance charmante les jeunes gens studieux, en se permettant parfois une une raillerie sur les hommes du jour qui avaient su saisir l'occasion et en profiter. Il e»t mort sans avoir rempli complètement la destinée à laquelle ses hautes facultés le rendaient propre, sans avoir entièrement « déballé >, comme disait Sainte- Beuve. Il a été supérieur à sa fortune, moins heureux que tant d'autres dont la chance surpasse le mérite !
Voici les deux paragraphes principaux de l'allociition
de M. Mesnard. C'est un modèle du genre, en ce qu'elle est agréablement flatteuse sans être plate^
Le Sénat a compris que Téclatante manifestation populaire qui s'est produite se justifie tout à la fois par les immenses services que vous avez rendus, par le nom que vous portez, par les garanties que donnent à Tavance la grandeur de votre caractère, la sagesse et la fermeté de votre esprit.
11 a compris, qu*après tant de révolutions, la France éprouve le besoin de mettre ses destinées sous l'abri d'un gouvernement puissant et national, qui, ne tenant au passé que par les souvenirs de sa gloire et la légitimité de son origine, retrouve aujourd'hui, dans la sanction du peuple, les éléments de sa force et de sa durée.
La réponse du prince est une invocation au « grand électeur de la colonne Vendôme* ». A la veille d'un vote plébicistaire, c'était le moment, plus que jamais, de faire appel à la légende napoléonienne, et Thabile metteur en scène n'y manqua pas :
Messieurs les sénateurs, dit-il, lorsqu'il y a quarante-huit ans, dans ce même palais de Saint-Cloud, dans cette même salle et dans des circonstances analogues, le Sénat vint oITrir la couronne au chef de ma famille, l'empereur répondit par ces paroles mémorables : c Mon esprit ne serait plus avec ma postérité du jour oii elle cesserait de mériter l'amour et la confiance de la grande nation. >
£h bien, aujourd'hui, ce qui touche le plus mon cœur, c'est de penser que l'esprit de l'empereur est avec moi, que sa pensée me guide, que son ombre me protège, puisque, par une démarche solennelle, vous venez, au nom du peuple français, me prouver que j'ai mérité la confiance du pays.
1. Allusion à un mot prononcé par Louis Bonaparte lorsqu'il était venu avec sa mère à Paris, réclamant de Louis-Philippe le droit d'entrer dans Tarmée française.
La docilité connue du Sénat avait permis de tout préparer.
Le soir même, deux décrets étaient signés • l'un qui « convoquait le peuple français dans ses comices d ; l'autre portant convocation du Corps législatif pour le 25 novembre 1852.
Cette réunion du Corps législatif eut lieu au jour dit.
M. Billault commença par donner lecture du décret qui rappelait la Chambre, « à l'effet de constater la régularité des voles émis sur le projet de plébiscite soumis à l'acceptation du peuple français ^.
M. Achille Fould, devenu ministre d'État depuis la fin de la session ordinaire, fut ensuite introduit avec le cérémonial d'usage et donna lecture d'un message du prince (on ne pouvait déjà plus dire le président de la République).
Avec un raffinement qui eût ressemblé à de l'ironie s'il ne s'était suffisamment expliqué par l'intérêt, Louis- Napoléon, — après avoir tué la République, si peu gênante qu'elle fût après le 14 janvier 1852, avec l'arme du suffrage universel habilement maniée, — tenait à faire concourir les élus du pays à l'édification du régime qui allait supprimer tout contrôle représentatif sérieux.
Le message s'attache à justifier le rôle que, sans pouvoir invoquer aucun texte constitutionnel, le prince assigne arbitrairement au Corps législatif dans la comédie plébicistaire.
Voici le passage significatif de ce document:
Je vous ai rappelés de vos départements pour vous associer au grand acte qui va s'accomplir. Quoique le Sénat et le peuple aient seuls le droit de modifier la constitution, j'ai
2d4 LES HOMMES DE 185^.
voulu que le corps politique, issu comme moi du su£Rrage universel, vint attester au monde la spontanéité dumouyement national qui me porte à l'empire. Je tiens à ce que ce soit vous qui, en constatant la liberté du vote et le nombre def suffrages ) fassiez sortir de votre déclaration toute la légitimité démon pouvoir. Aujourd'hui, en effet, déclarer que l'autorité repose sur un droit incontestable, c'est lui donner la force nécessaire pour fonder quelque chose de durable et assurer la prospérité du pays.
Au moment où le Corps législatif allait commencer le recensement général des votes des 21 et 22 novembre qu'on lui imposait ainsi, le président donna lecture de deux lettres de démission.
L'une était de M. de Kerdrel ; l'autre émanait de M. le marquis de Calvières.
M. de Kerdrel écrit :
Rennes, le 22 novembre 4852.
Monsieur le président,
Dans peu de jours le pouvoir t^mpora/r^ de Louis-Napoléon sera devenu un pouvoir définitif et une nouvelle dynastie aura pris possession du trône de saint Louis; je me trompe : dans la pensée du Sénat, le plébiscite du 7 novembre n'établit pas Vempire, il le rétablit et le continue à titre de gouvernement légitime, de telle sorte que les règnes de Louis XVill et de Charles X sont relégués, de droit, au rang des faits révolutionnaires.
Néanmoins, si, sous ce nouveau régime, fondé sans ma participation, il ne s'agissait pour moi que de contribuer librement à la confection des lois de mon pays, je verrais ce que j'aurais à faire; mais non! comme député, je suis appelé à constater la régularité du scrutin des 21 et 22 novembre, c'est-à-dire à proclamer Vempire,
En présence de cette obligation imposée au Corps législatif, et que f aurais crue volontiers en dehors de son mandat^
rhésitalion ne m'est plus possible; je donne ma démission des fonctions de député, et je tous prie de la faire agréer à qui de droit.
La lettre du marquis de Calviëres est ainsi conçue :
Monsieur le président,
Toutes les opinions ont pu se rallier sur un terrain neutre, autour d'un pouvoir temporaire, pour concourir à la défense de l'ordre et de la société.
Toujours dévoué aux grands intérêts du pays, attaché ù l'hérédité monarchique par des principes invariables et à l'auguste maison de uos rois par des liens traditionnels de respect et d'inviolable fidélité, je ne puis conserver des fonctions politiques qui, dans la forme actuelle du gouvernement, cessel^ient de se concilier avec mes sentiments et mes convictions.
Je viens donc vous prier de faire agréer à mes collègues l'expression des regrets que j'éprouve en me séparant d'eux, et, à la Chambre, ma démission de membre du Corps législatif.
Je saisis cette occasion, monsieur le président, pour vous renouveler l'assurance de ma haute considération.
MARQUIS DE CALVIÈRES.
Paris, 25 novembre 18S2.
Ces deux lettres sont l'expression de la môme pensée. Il s'était fait, après le 2 Décembre, une concentration (comme on dirait aujourd'hui) du parti conservateur autour de la dictature toute personnelle, et déclarée constitutionnellement décennale, ûe Louis-Napoléon. L'union se rompait du jour où cette dictature avait la prétention de devenir transmissible, et usurpait l'hérédité monarchique, exclusivement reconnue aux Bourbons par MM. de Kerdrel et de Calvières.
M, Bouhier de l'Écluse, qui ne voulait ni s'associer
<i96 LES HOMMES DS 185^
à la proclamation de l'empire, ni rentrer de lui-même dans le silence et Toubli en donnant sa démission de député, prit un terme moyen. Il déposa, en séance, une protestation émanée d'un électeur de la Moselle, et il profita de l'occasion pour déclarer, en son propre nom, qu'il protestait contre toutes les opérations du plébiscite. M. Billault lui répondit avec hauteur :
En présence des raillions de suffrages qui s'accumulent, tout ce que peut faire le Corps législatif pour une individualité qui proteste, c'est de Técouter ; l'assemblée l'a fait, ^ sait à quoi s'en tenir !
Les procès-verbaux, directement transmis par les préfets au Corps législatif, ne contenaient ni réclamations ni observations. Le Corps législatif n'eut donc qu'à faire une opération purement mathématique. Après avoir additionné les différents chiffres, successivement relevés par les rapporteurs des sept bureaux, il constata officiellement l'existence de :
7 SU 129 bulletins portant le mot : Oui.
255 U5 bulletins portant le mot : Non.
63 326 bulletins nuls.
En conséquence, il « déclara que le peuple français, convoqué dans ses comices, avait accepté le plébiscite rétablissant la dignité impériale, dans la personne de Louis-Napoléon Bonaparte, avec hérédité dans sa descendance directe, légitime ou adoplive. »
Sans perdre une heure, le Corps législatif transmit cette déclaration au Sénat, qui, sans une minute de retard, rendit un sénatus-consulte conforme.
Les Chambres voulurent apporter le jour même au
nouvel empereur, et la déclaration du Corps législatif qui constatait les résultats électoraux du plébiscite, et le sénatus-consulte du 4" décembre qui plaçait sur ^ sa tète la couronne de Napoléon !••.
Dans la nuit du 1" au 2 décembre 1852 (redoutable anniversaire !) à huit heures du soir, au milieu d'un brouillard épais, deux cents voitures éclairées par des porte-torche à cheval traversèrent Boulogne et se dirigèrent vers le palais de Saint-Cloud dont on voyait de .loin briller les fenêtres. Ces voilures renfermaient les membres du parlement.
M. Bacciochi, un des dignitaires en expectative de la future cour, assistait M. Feuillet de Couches remplissant les fonctions de maître des cérémonies. Ses traits effacés, ses cheveux blonds, son teint pâle n'indiquaient guère son origine italienne.
Les grands corps de l'État étaient réunis à neuf heures ; ils n'attendaient plus que le prince président resté dans son appartement avec les ministres. M. Bacciochi, l'ayant averti, revint bientôt précédant le cortège*
Le prince président portait l'uniforme de général de division, le prince Jérôme celui de maréchal de France; le prince Napoléon était en habit noir, comme pour maintenir jusqu'au bout son attitude indépendante.
La galerie, au moment où le prince président s'assit sur le trône, retentit d'acclamations.
M. Billault, président du Corps législatif, en remettant à Louis Bonaparte la déclaration adoptée dans la séance du même jour, le salua, le premier, du titre nouveau : « Sire !»
Le discours dans lequel cet ancien radical converti
à la dictature « livre la France tout entière i^ à un maître, est un de ceux qui pèseront le plus sur sa mémoire. Il montre jusqu'à quel point Tavilissement du caractère peut déparer un beau talent. Voici les passages à retenir :
Sire,
Peu pressé de ceindre la couronne qu'on vous offrait de toutes parts, vous avez désiré que la France se recueillit; vous avez voulu qu'elle ne prit, que de sang-froid, dans sa pleine liberté, cette suprême décision par laquelle un peuple, maître de lui-même, dispose souverainement de sa destinée.
Votre vœu, Sire, s'est accompli. Un scrutin, libre, secret^ ouvert à tous, a été dépouillé loyalement sous les yeux de tous. Résumant en une seule volonté huit millions de volontés» il donne à la légitimité de votre pouvoir la plus large base sur laquelle se soit jamais assis un gouvernement en ce monde...
Tout en gardant un fier souvenir des grandes choses de la guerre, la France espère surtout en vous pour les grandes choses de la paix. Vous ayant déjà vu à l'œuvre, elle attend de vous un gouvernement résolu, rapide, fécond; pour vous y aider, elle vous entoure de toutes ses sympathies ; elle se Uvre à vous tout entière... î
Le discours de M. Mesnard, près de celui de M. Billault, paraît froid et réservé. L'orateur n'était pas peut- •être assez philosophe pour voir sans dépit lui échapper, et la première présidence de la cour de cassation à laquelle il avait plus de droits professionnels que M. Troplong, et la présidence du Sénat qu'il eût plus brillamment occupée. Il dit donc ce qu'il devait dire ; il fut ce qu'il devait être, mais en évitant de tomber dans l'exagération.
Son allocution se résume dans ces quelques phrases :
En rétablissant la dignité impériale dans la personne et tlans la famille de Votre Majesté, en vous donnant la couronne qu'elle avait placée, il y a un demi-siècle, sur la tête du vainqueur de Marengo, la France dit assez haut quels sont ses vœux et comment, rattachant le présent au passé, elle confond ses espérances avec ses souvenirs.
La réponse de l'empereur respire cette sorte d'attendrissement généreux que fait naître, pour une heure, la satisfaction profonde d'un succès difficilement obtenu ef tardivement arraché. Il fait appel aux hommes indépendants-^ il réclame des conseils ; il demander qu'on ramène son autorité dans de justes limites ». On verra s'il était prudent de s'y risquer !
Voici la partie de ce discours où, dans la joie du triomphe, il fait le bon apôtre :
Messieurs,
Le nouveau règne que vous inaugurez aujourd'hui n'a pas pour origine, comme tant d' autres j dans l'histoire ^ la vio^ lence, la conquête ou la ruse, 11 est, vom venez de le déclarer^ le résultat légal de la volonté de tout un peuple^ qui consolide ^ au milieu du calme, ce qu'il avait fondé au sein des agitations. Je suis pénétré de reconnaissance envers la nation qui, trois fois en quatre années, m'a soutenu de ses suffrages, et, chaque fois, a augmenté sa majorité pour accroître mon pouvoir. {Assentiment unanime.)
Mais, plus le pouvoir gagne en étendue et en force vitale, plus il a besoin d'hommes éclairés, comme ceux qui m'entourent chaque jour, à'hommes indépendants, comme ceux auxquels je m'adresse, pour m'aider de leurs\conseilSy pour ramener mon autorité dans de justes limites^ si elle pouvait s'en écarter jamais. (Sensation. •— Âpprobationjyrolongée.)
La seconde partie de l'allocution impériale est une réponse indirecte à la lettre de démission de M. de Kerdrel. ^
Le nouvel élu sent qu'il a intérêt à ménager, en Europe, les monarchies traditionnelles et, en France, les. royalistes ralliés qui, en grand nombre, figurent tant au Sénat qu'au Corps législatif; aussi s'empresse-t-il d'affirmer qu'il n'a pas, en prenant le titre de Napoléon III, l'outrecuidante prétention d'effacer l'histoire et de tenir pour nuls et non avenus les divers gouvernements qui se *sont succédé, dans l'intervalle, entre le premier et le second empire.
Cette déclaration rectificative est ainsi conçue :
Non seuleraent je reconnais les gouvernements qui m'ont précédé; mais j'hérite, en quelque sorte, de ce qu'ils ont fait de bien bu de mal. (Profonde sensation, suivie d'acclamations. C'est vrai! Très bien!) Car les gouvernements qui se succèdent sont, malgré leurs origines différentes, solidaires de leurs devanciers... (Nouvelle et plus vive approbation.)
Mon règne ne date pas de 4815; il date de ce moment même, où vous venez de me faire connaître les volontés de la nation. (Mouvement très vif d'assentiment.)
Les cris de : Vive V empereur! répondent à cette allocution. Sénateurs, députés, conseillers d'État, ministres uhissent leurs voix pour saluer Napoléon IIL II quitte la galerie avec son cortège. Les torches se rallument dans la cour du palais ; les voitures se suivent sur le pont de Saint- Gloud; peu à peu les dernières lueurs des lanternes et des fiambeaux s'éteignent le long de la Seine; la ville et le château reprennent leur tranquillité.
Cette représentation théâtrale du rétablissement de
Tempire, avec le palais Saint-Cloud pour théâtre, devait avoir un terrible épilogue : le feu mis à ce mêine château de Saint-Cloud par la main de l'étranger entré en France, pour la troisième fois, par le fait et par les fautes des Napoléons !
Revenus à Paris, et ayant rempli le mandat pour lequel ils avaient été convoqués en session extraordinaire, les membres du Corps législatif n'avaient plus qu'à rentrer dans leurs déparlements. Toutefois, ils ne voulurent pas se séparer sans avoir donné un banquet aux ministres. On se rencontrerait du moins à table, puisqu'on ne pouvait plus se trouver ensemble à laChambre. Les ministres nej)oussèrent par l'horreur du parlementarisme jusqu'à refuser l'invitation à diner des députés. Ce repas de corps se termina, comme on s'y attendait, par un toast de M. Billault à l'empereur :
Nous remercions, dit-il en terminant, les ministres de s'être joints à nous. Ils nous trouveront toujours, ailleurs comme ici, unis dans une commune et patriotique pensée : dévouement à Tempereur, concours ferme et sympathique à son gouvernement.
Ces promesses de docilité parlementaire ne devaient pas, on le verra tout à l'heure, désarmer les défiances et les rancunes de l'ancien président de la République.
Resté en tête à tête avec le Sénat, Napoléon III se hâta de tirer personnellement de sa situation nouvelle tous les avantages qu'elle pouvait comporter.
Il se préoccupa d'abord de faire régler, pour la durée du règne^ sa dotation annuelle et de faire constituer le domaine de la couronne.
30S LES HOMMES DE 18â2.
Le sénatus-consulte du 12 décembre fut voté sur le rapport de Tancien ministre d'Etat, M. le comte de Gasabianca. M. Fould l'avait remplacé comme ministre ; il remplaçait M. Fould comme rapporteur du projet de dotation. Au point de vue de la capacité, chacun était ^nsi plus à sa place.
Ce sénatus-K^onsulte se résume dans son premier article.