‹ Études d'histoire parlementaireChapitre 32 sur 40 · DU 14 JANVIER 1852. DU 25 DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

DU 14 JANVIER 1852. DU 25 DÉCEMBRE

Art. XLII. Art. XIIL

Le compte rendu des séances Le compte rendu prescrit par

du Corps législatif par les jour- Tarticle 42 de la conatitution

aux, ou tout autre moyen de est soumis, avant sa publication^ publication, ne consistera que à une commission composée du dans la reproduction du procès- président du Corps législatif et verbal adressé à l'issue de cha« des présidents de chaque bureau. que séance, par les soins du En cas de partage d'opinion, la président du Corps législatif. voix du président du Corps lé-

gislatif est prépondérante.

Le procès-verbal de la séance lu à l'Assemblée constate seulement les opérations et les votes du Corps législatif.

Même dans une Chambre aassi docile que le Sénat, la présentation du sénatus-consulle que nous venons d'analyser n'avait pas été sans émouvoir ceux qui avaient conservé quelque respect sincère pour ces principes de 1789pompeusement inscrits en tête de la charte nouvelle.

Ceux-là se demandaient avec surprise pourquoi, au moment où la tranquillité matérielle semblait entière ; où l'esprit public était plutôt porté à exagérer son abdication ; où le suffrage universel venait de donner au chef de l'État un témoignage éclatant de confiance et de dévouement, les conseillers du souverain (car on n'osait élever la critique jusqu'à la personne de l'empereur) jugeaient nécessaire de mettre à néant les attributions d'un Corps législatif déjà réduit au minimum de contrôle représentatif.

C'est à ramener ces quelques hésitants que s'attacha le rapport présenté cette fois encore par M. Troplong^ décidément transformé en Cambacérès du second empire.

Ce rapport lu seulement le 21 décembre, alors que Vexposé deê motifs, signé Baroche, Rouher et Delangle, datait déjà du 6 décembre, commence par des considérations générales sur le caractère nouveau que va présenter

l'empire autoritaire, comparé à la royaaté constitutionnelle et à la république parlementaire. Il établit que. naguère, le pouvoir exécutif était trop affaibli ; mais il no se risque pas à justifier la part toute léonine que se fait, par réaction, le gouvernement impérial.

Voici, au surplus, comment s'exprime M. Troplong :

L'opinion unanime de la France ayant porté du côté du pouvoir, trop longtemps affaibli, sa sollicitude et ses espérances, il a fallu retirer le gouvernement du sein des assemblées délibérantes qui en étaient devenues maîtresses et le consolider sur le piédestal élevé par le vœu populaire.

Quand le roi gouvernait le moins possible sous la tutelle des Chambres, iï pouvait convenir d'agrandir, aux dépens do la couronne, Tinfluence du parlement, et c'est à quoi Tuii était parvenu, surtout depuis 1830.

Le pouvoir impérial, sorti du sein du pays par trois élections immenses, doit au contraire avoir d'autant plus de force qu'il a des racines plus profondes, et qu'entre toutes les délégations de la puissance publique, la sienne est la plus large, la plus complète, sans qu'il doive effacer l'influence des corps politiques placés près de lui par la constitution pour modérer ses mouvements.

11 est contenu, et, ce qui est mieux, il veut être contenu })ar le libre examen du Sénat et du Corps législatif, par la controverse des hommes expérimentés que renferment ces Assemblées, et même par les discussions graves et réfléchies que des esprits sérieux peuvent incontestablement soulever dans la presse.

Un malheureux esprit de soupçon a tenu le pouvoir eu échec depuis soixante ans, comme s'il avait été un ennemi ou un mal, tandis qu il est une nécessité, une garantie, uu élément de salut. Le moment est venu, messieurs, où le pouvoir reprend ses droits et met un terme à ces funestes écarts ; la démocratie française, éclairée par de grandes leçons, vient abdiquer les préjugés déplorables dont elle était infatuée.

On n'alimente pas, avec les discours du Forum, avec les agitations permanentes des comices, avec les préoccupations d'une politique toujours en ébuUition, un pays qui vit de son travail et non du travail de ses esclaves et des gratifications (le rÉtat. Cette flèvre, à laquelle les républiques démocratiques donnent le nom de vie politique, on ne la communique pas impunément h une nation dont la splendeur consiste particulièrement dans le développement pacifique de sa richesse, et dans l'activité régulière et intelligente de ses intérêts privés.

On le voit, M. Troplong s'attache surtout à critiquer le passé, et la leçon qu'il donne mérite d'être retenue, de peur que, de nouveau, à Vébullition ne succède l'abdication.

Ses remarques d'ailleurs ne lui sont pas personnelles; elles sont empruntées aux jurisconsultes romains de la République expirante et du Bas-Empire naissant. Car, dans l'antiquité comme dans les temps modernes, ce fut toujours le danger de la démocratie d'aller, sans jamais se tenir à un terme moyen, de l'anarchie au césarisme, et du pouvoir absolu à la liberté illimitée.

Après ces considérations générales, le rapport aborde l'examen des trois graves restrictions apportées aux droits de la Chambre :

1* Plus de contrôle législatif sur les tarifs insérés dans les traités de commerce ;

2** Les grands travaux publics autorisés, non plus par une loi, mais par un simple décret ;

3« Le budget des dépenses voté par ministère, avec faculté de virements pour le pouvoir exécutif.

Attachons-nous à ce dernier point, qui est capital.

Le rapport commence par proclamer le vrai principe

da régime représentatif; mais c'est pour j déroger aassit6t en invoquant, dans le passé, les abus amenés par le système parlementaire :

En principe, écrit M. Troplong, le pays veut vote rrîmpôi par ses députés; c'est là une de ses plus chères et plus antiques libertés; mais il veut aussi que Teropereur le gouverne et Tadministre avec toute la latitude d'action que comporte un mandat trois fois répété. Il y aurait donc contradiction manifeste entre la constitution et le sentiment national, si les rapports des députés et de la couronne étaient organisés sur un pied de défiance qui mettrait en tutelle le tuteur des intérêts généraux.

En Angleterre, le bon sens du pays a établi que le vote des dépenses serait donné au ministère avec nue facilité égale à la confiance qui Ta créé. Sous la charte de 1830, au contraire, la majorité de la Chambre des députés retenait, avec les plus minutieuses précautions» le règlement souverain de la dépense. Au Heu dlmiter les habitudes larges des Anglais, dont on imitait les institutions, non seulement on se tenait en garde contre la couronne à qui on imposait des ministres, mais on se défiait à outrance des ministres, après leur avoir donné le pouvoir.

Il semblait que Ton fût encore au temps du c livre rouge i et des abus de Versailles, et les représentants d'une nation qui avait vaincu la monarchie absolue, avec toutes ses grandeurs et toutes ses forces, prenaient peut-être trop de plaisir à user de la victoire pour rogner les frais de chauffage d'un bureau et les appointements de quelque pauvre employé.

Désormais, au lieu de voter le budget par articles séparés, ce qui permettait aux Chambres de régir les détails les plus minimes de Tadministration, le Corps législatif votera par ministère. Le mal ancien, auquel le gouvernement vous |»opose de porter remède, était moins dans une discussion qui porte toujours des fruits que dans le vote par divisions étroites, qui enfermait le gouvernement dans le cadre trop

cÎMoaserit ^e la spécialité et le condamnait à rester îmoKH bile dans la sphère la plus bornée.

En lui accordant Timpôt pour des dépenses trop spécialisées dans chaque ministère, on lui retirait la confiance dont il avait besoin pour s'en servir au mieux des éventualités de l'administration.

Le Yote par ministère, après une sérieuse discussion par chapitres, fera disparaître cette situation inacceptable pour un gouvernement élevé si haut par la confiance du pays. L'empereur aura le droit de se mouvoir dans l'étendue d'un ministère; il ne sera pas lié par des prévisions faites dixhuit mois d'avance et que les nécessités du présent peuvent déiB^tir.

M. Troplong n'est pas sans se rendre compte qu'il en arrive au point le plus délicat de sa tâche. Aussi se met-il à remplacer les arguments sérieux par de grands mots ; comme on persiste, en général, à trouver que l'attitude du Corps législatif ne justifie pas la mutilation qu'il va avoir à subir, le rapporteur répond en faisant appel à la confiance du Sénat dans la sagesse personnelle du souverain j — c'était dicter son vote à une Chambre de courtisans !

Veut-on savoir comment, alors, était donnée cette note Ae docilité monarchique ? Voici :

Ce ne serait pas la peine d'ériger des monarchies si c'était pour lier les mains du prince par d'indignes étreintes. Quand la prérogative est blessée dans les droits essentiels qu'elle tient de la confiance jurée à un souverain héréditaire, il faut s'attendre à ces grands revers politiques dont la France veut désormais être préservée.

Faut-il le dire, messieurs? la nation sent si profondément le besoin d'être gouvernée: elle le place aujourd'hui si fort au-dessus des autres qu'elle est prête à résoudre en faveur

(kl pouvoir les conflits d*attribations qu'on avait jadis Thabitude de résoudre contre lui.

Le rapport de M. Troplong lu le 21 décembre, la discussion s'ouvrit le 23 et se continua le 25..

Dès le premier jour, le ministre des finances qui était en môme temps sénateur, prit la parole.

Ce ministre était le même M. Bineau, qui n'avait pas hésité, dans les derniers jours de la période dictatoriale, à faire régler, par simple décret, le budget de 4852. Au Sénat, il émit, sans aucun ménagement pour le pouvoir parlementaire, la prétention de disposer arbitrairement, dans le détail, des crédits votés en bloc par le Corps législatif, — ce qui enlevait, de fait, à la Chambre la prérogative de contrôler le budget des dépenses.

Il avait été pourtant, jusqu'à 1848, un des députés libéraux du centre gauche; mais c'était un homme d'affaires plus qu'un homme politique.

Ancien ingénieur des mines, uniquement occupé de la question des chemins de fer, M. Bineau avait pris la République de 1848 en haine pour l'avoir, un moment, arrêté dans ses entreprises. Aussi, dans l'Assemblée législative, se mit-il successivement contre la Montagne avec la droite; puis avec l'Elysée contre la droite elle-même. Il «»st à remarquer que les économistes impatients ont, de même que les socialistes avisés, une tendance à se tourner vers un pouvoir fort, plein à l'origine d'initiative, de hardiesse, et dont ils espèrent, à bref délai, la solutions, retardée jusque-là par les discussions parlementaires, des questions qui les intéressent.

M. Bineau avait accepté d'être ministre des finances le

jour OÙ avaient paru les décrets sur les biens d'Orléans, le lendemain de la retraite indignée de MM. de Morny, Rouher et Fould eux-mêmes! C'était, en effet, un de ces hommes aux yeux de qui une politique se juge surtout par les satisfactions données aux intérêts matériels du pays. Les fusillades de décembre 1851, la confiscation de janvier 1852, tout cela disparaissait pour lui devant la reprise des affaires, l'essor imprimé à l'industrie, et la confiance rendue à la Bourse.

Il se figurait de bonne foi que la postérité, — faisant comme lui table rase de l'humanité et du droit pour adorer le Veau d'or, — ne verrait que les nombreuses lignes de chemins de fer ouvertes sous son ministère, la constitution des grandes Compagnies, et le succès du premier emprunt émis par appel direct aux souscriptions individuelles des petits rentiers, ce qu'il appelait a^vec orgueil : — Avoir démocratisé le crédit ! D'un côté, le parjure, la violation des lois, la suppression des libertés publiques; de l'autre, la rente qui ne cessait de monter; il n'hésitait point, — estimant qu'un sac d'écus conserve la même valeur, fùt-il ramassé dans le sang !

La déclaration de M. Bineau était sèche comme un^ chiffre. En votant le sénatus-consulte du 25 décembre, la Chambre haute ne put se faire d'illusion sur ce qui restait du régime représentatif.

Le ministre disait, en effet :

A la France, par ses mandataires, à voter l'impôt, à dire la somme qu'elle veut mettre entre les mains du gouvernement pour l'administration et la protection du pays; au gouvernement, à employer ces fonds au mieux des intérêts de tous.

CeUe théorie choqua, par sa brutalité, un certain nombre de membres du Sénat, et M. de Ségur d'Âguesseau demanda la parole sur Tarticle 12. (Vote du budget des dépenses par ministère.)

Au physique, M. le comte de Ségur d'Aguesseau avait un air de mauvais coucheur : les lèvres étaient serrées, les yeux fixes et profondément enfoncés sous l'arcade sourcilière; un pli accentué et volontaire se dessinait au coin de la bouche; un nez droit formait le trait principal du visage entièrement rasé; les cheveux, devenus plus rares, frisaient, — naturellement crêpés.

Comme homme politique, son principal mérite consistait à avoir réuni deux beaux noms, et à savoir se servir d'une paire d'excellents poumons.

Il était neveu de Philippe de Ségur, l'historien de la Grande Armée, et pelit-fils du comte de Ségur, l'auteur de VHistoire universelle. Il tenait le nom de d'Agnesseau du chef de son aïeul maternel resté sans autre descendant. Il avait épousé, à Rome, mademoiselle Nadine Félicité Swetchine : voilà pour la généalogie et les alliances.

Quant aux poumons, ils le firent remarquer dès là première séance de l'Assemblée législative de 1849. Dans une allocution aux mâles accents, il invita énergiquement la droite à crier : Vive la République f

Yoici comment, en plein Sénat de l'empire, il rappelait lui-même ce souvenir qui, — au moment du plébiscite de 1870, — commençait à moins lui peser :

Vous me dites, s'écriait-il, quelle valeor croy^-vous donc qu'ont vos paroles, vous qui avez crié c Vive la République! i

«n 1849, et qaî, un an aiipara?ant, faisiez une p)*afession de foi républicaine?

Vous croyez bien m'embarrasser peut-être. Eh bien ! détrompez-vous.

Si j*ai lait ainsi, c'est que, pour moi, comme pour le peuple, il n^y aydt pas autre chose à faire ! Mais, dites-vous, ce cri de « Vive la République l » que vous profériezen 1849. Oh î c'est biefi simple, messieui^, nous étions en République !

Une telle explication n'a-t-elle pas de quoi satisfaire les plnsdifûciles?

M. de Ségur d'Aguesseau qui, sous Louis-Philippe, avait su donner une démission retentissante à la veille du jour où il allait être destitué comme préfet, possédait un certain genre d'indépendance politique dérivant chez lui de l'orgueil patricien.

C'était uo féodal de toutes pièces. Il s'inclinait devant Dieu avec respect, et devant le souverain avec condescendance. Il ne haïssait pas le despotisme, à condition d'en profiter, lui et les siens. Il déployait volontiers une fausse sentimentalité démocratique de sermonnaire. Les démocrates césariens, comme le prince Napoléon, ne le jetaient dans une fureur, poussée jusqu'à l'invective publique, que parce qu'ils attaquaient la souveraineté temporelle du pape, au nom de la souveraineté inaliénable du peuple.

Au fond, M. de Ségur d'Aguesseau ne fiit jamais que du parti de l'Église, — Veuillot aristocrate, mais sans esprit.

Le 23 décembre 1852, il fit un des actes les plus courageux de sa vie, et son meilleur discours. On va en juger.

:{âO LES HOMMES DE 1852.

L'honorable sénateur demande si le moment est bien choisi l»our faire des propositions pareilles à celles dont le Sénat est siiisi, quand, dans la session qui vient de finir, le Corps législatif a montré tant de déférence et de dévouement au pouvoir exécutif; quand il à subi librement et spontanément 1 influence légitime de l'empereur et de son gouvernement? Étaient-ce là les modifications auxquelles on s'attendait? Étaitce lace que présageait ce magnifique message de Vempereur, admirable comme tout ce qui émane directement du prince?

Dans le Corps législatif, dans le Sénat, on s'était alors généralement flatté que les modifications auxquelles le message fiiisait allusion n'auraient pour objet que de rendre plus faciles les rapports du Corps législatif avec le conseil d'État, et (le faire que les amendements de la Chambre, qui ne peuvent (Mre discutés qu'après l'approbation du conseil d'État, pussent Hve défendus sérieusement dans le sein de ce conseil.

M. le comte de Ségur d'Aguesseau ajoute que, bien loin de critiquer le système établi par la constitution quant aux amendements, il y applaudit, parce que ce système a mis un terme aux désordres qu'apportaient dans la confection des lois des amendements improvisés.

Ce que demande l'honorable membre, c'est que le peu de liberté dont jouit actuellement le Corps législatif lui soit au jnoins intégralement conservé, et, encore une fois, que cette Chambre ne soit pas placée, pour l'exercice de son droit essentiel, entre l'impuissance et la folie.

Ce fut M. Baroche, vice-président du conseil d'État, qui répondit au comte de Ségur d'Aguesseau.

Depuis le 29 juillet, M. Baroche avait le rang de ministre et était investi du mandat général de représenter le gouvernement devant les Chambres. Ne pouvant être ni renversé par le Corps législatif, ni remplacé par les députés dont le mandat était incompatible avec sa fonction, il servait d'intermédiaire officieux entre le pouvoir

législatif et Tadministration. Il exposait, il défendait, il commentait une politique qui n'était pas la sienne, dont il n'avait la responsabilité ni constitutionnelle ni morale ; c'était seuleftient le porte-parole d'un absent, l'interprète oratoire d'un silencieux. Des explications et des renseignements, — il ne fallait rien lui demander de plus.

Au physique, M. Baroche avait une tête étroite, prolongée par une calvitie à perte de vue; le crâne était dénudé comme le Sahara et poli comme l'ivoire. La figure apparaissait encadrée par quelques touffes de cheveux soigneusement ramenés et de longs favoris de magistrat; le nez aquilin était comme enfoncé entre deux grosses joues; la bouche souriait bien fendue, une fossette au menton et, aux narines, ce pli de contentement de l'homme gras qui n'a pas eu à se plaindre de la destinée.

La tenue se maintenait celle d'un homme qui a eu de « belles formes y>, à qui ses flatteurs le rappellent, et qui n'a pas encore abdiqué.

Dans l'ensemble, quelque chose d'agaçant par la complète satisfaction de soi-même que respirait cette physionomie. On y sentait l'homme, au fond médiocre, qu'une série de circonstances heureuses et une réunion de qualités de second ordre avaient porté, par hasard, au premier plan.

M. Baroche a occupé, dans le second empire, une place plus importante que celle qu'il mérite dans l'histoire.

Mais ce fut toujours un favori du sort. Dès la jeunesse, il s'était trouvé au-dessus du besoin, sans être dispensé

da liavail« Il n'eut pas à soutenir eoatre la pauYreté cette lutte cruelle qui brise les tempéraments trop frêles et laisse, — jusque chez les plus mâles génies, comme Miralieau, par eiemple, — un indélébile reflet des amertumes et des souffrances des temps d'épreuves.

M. Baroche se fit aroeat et devint promptement un homme d'affaires consommé. Il lui manquait cette perfection artistique, — aujourd'hui si recherchée au barreau et qui, souvent, donne à la parole judiciaire le charme même des lettres; — mais il avait tout le reste. Personne n'était plus prompt à débrouiller un dossier, plus limpide dans son exposition, plus rapide dans son raisonnement, plus courtois dans ses répliques, enfin plus habile à ne pas compromettre, de son fait, la cause qu'il défendait.

Dans la salle des Pas-Perdus, comme à l'audlefice, M. Baroche portait, de plus, une bonne grâce continue, un peu banale, mais aussi sans apprêt, et qui ne descendait jamais au-dessous de certaines convenances; bref, il n'avait pas un ennemi quand il sortit du barreau, et il airait été deux fois bâtonnier de Tordre.

Il arriva à la Chambre sans avoir, jusque-là, ni connu ni recherché les succès faciles de la politique.

Pour réussir sur ce nouveau terrain, il possédait un remarquable esprit de conduite et cette force si rare de caractère qui consiste à contenir le désir de briller pour atteindre sûrement un résultat plus solide.

Toutefois, il débuta par un de ces mots à effet qui restent attachés au nom d'un homme politique. Il se vanta, le lendemain de la chute de Louis-Philippe, c d'avoir devancé la justice du peuple en demandant la mise

en accnsatlon d^an ministère odieux et coupable. > Candidat à la Constituante de 1848, il disait dans sa profession de foi : c Je snis répoblicain par raison, par sentiment, par eonviction. 9 Sa foi républicaine dura ce qn*elle valait. — Par une affinité naturelle, il se mit bientôt avec le poQToir exécutif contre l'Asserablée.

Ce fut lui qui réclama la révocation de Caussidière, ce singulier préfet de police, qui voulait faire de Tordre avec du désordre et commandait une bande de figurants de mélodrame ornés de ceintures rouges; ce fut lui qui s'éleva contre l'attribution d'une indemnité pécuniaire à des victimes politiques qui étaient ^urtout des condamnés de droit commun, habitués de la correetionneile plus encore que défenseurs des barricades.

Cette rigueur le désignait pour entrer dans le parquet. Procureur général à Paris, il se révéla administrateur vigilant et actif; mais il n'eut pas de grande journée ora. toire. On l'attendait aux séances de la Haute-Cour de Versailles; il se fit remplacer comme indisposé.

Malgré cet incident fâcheux, il devint ministre ei lè redevint, tant le prince président avait alors de peine à trouver des collaborateurs de bonne volonté.

Le 2 Décembre, M. Baroche avait été si peu initié aux projets de l'Élfsée qu'on racontait de lui ce trait, encore inédit, croyons-nous : Ayant appris, assez tard dans la matinée, Farrestation des députés et la dispersion vicH lente de l'Assemblée, il se rendit en hâte chez H. de Momy pour lui représenter quels dangers il allait courir, combien il était chanceux de braver ainsi, et la loi, et la constitution. Le ministre de l'intérieur Vécouta de son air impassible, puis lui dit : < Mon cher ami, allez, je

VOUS prie, faire un tour de boulevards, examinez comment les choses tournent; revenez me le dire, et, si (ce que je ne crois pas) vous restez dans les mêmes dispositions, eh bien! je vous rendrai le service de vous faire arrêter comme les autres. »

M. Baroche sort perplexe, gagne le boulevard des Italiens, puis rebrousse chemin... mais pour se rendre à rÉlysée et offrir ses services.

Du talent, et une docilité à toute épreuve : c'était une recrue précieuse. Il n'avait pas été l'ouvrier de la première heure; il devait rester le serviteur de la dernière. Quelques semaines après, la situation était renversée : c'était M, de Morny qui se retirait pour ne pas paraître s'associer aux mesures prises contre la famille d'Orléans; ^c'élait M. Baroche qui n'hésitait pas à préparer comme jurisconsulte, et à confirmer comme président du contentieux, les décrets du 22 janvier 1852; tant il est vrai que les zèles Iss plus tardifs sont toujours les plus exagérés ! C'est pour prix de cette attitude que M. Baroche avait reçu, avec le rang de ministre, la mission d'interpréter, d'une manière permanente et sans délégation spéciale, la pensée du prince devant le Corps législatif et le Sénat.

Esprit facile, travailleur obstiné, il devait promptement devenir un dictionnaire universel vivant et parlant. Prêt à répondre à toutes les questions, il s'était acquis .une compétence dans toutes les spécialités, connaissant tous les tarifs et en mesure de discuter tous les prix de revient. Il pouvait faire beaucoup de discours dans la même session parce qu'il s'attachait successivement à chaque débat, sans rien voir au delà.

Doué de plus de bon sens que d'imagination, le porte-

parole de l'empereur était moins éloquent dans la discussion qu'avisé dans le conseil.

Du véritable orateur, il n'avait ni les vastes connaissances historiques, ni les larges aperçus de politique générale, ni l'émotion irrésistible du cœur, ni le mordant un peu amer de l'esprit, ni le tissu serré du style i Chez lui, jamais un coup d'aile qui relevât le sujet; jamais une image qui rafraîchit l'attention; jamais une petite fleur des champs sur le bord de la route ; pas même, dans la péroraison, ce bouquet que les ouvriers attachent au faite d'une maison achevée. Rien qu'une argumentation terre à terre, poursuivie sans arrêt, sinon sans digression ; rien qu'une eau tiède coulant en abondance d'un robinet toujours prêt à s'ouvrir.

Quand il sentait la nécessité de s'échauffer, M. Baroche devenait vite boursouflé, et, quand il se laissait aller à la colère, il perdait son principal avantage, qui était le raisonnement.

Ce n'est pas qu'il n'eût quelques-unes des qualités de sa situation. D'abord, il excellait dans l'art de répondre sans irriter; ensuite, la réserve naturelle de son langage lui permettait de ne jamais dépasser la pensée souveraine, et de laisser toujours ainsi le champ libre aux variations de l'avenir.

S'il a aimé les grands emplois; s'il y a trouvé de vives jouissances et de gros traitements, il semble prouvé, — malgré une insinuation isolée de cette mauvaise langue de comte de Yiel-Gaslel, — qu'il s'est honoré jusqu'à la fin par une probité digne de l'ordre dont il avait été l'élu. C'était, au reste, l'avis de Berryer. Un jour qu'au Corps législatif de 1869 la gauche témoignait à M. Baroche une

haine qui n'était pas justifiée et un mépris qui était exagéré, le grand orateur, mettant la main sur le bras de son voisin, lui dit : « Gardez celte, indignation pour d'autres; ce n'est pas un homme d'ai^ent! »

En revanche, M. Baroche abusait sans scrupule du favoritisme. Non seulement, il poussa ses fils, au profit desquels il faisait violer toutes les règles de l'avancement hiérarchique ; mais, pour les parents de ses domestiques eux-mêmes, il mettait les places du conseil d'État au pillage,' congédiant garçons de bureau, huissiers et employés, les anciens comme les plus dignes d'intérêt.

En résumé, ce ne fut ni un grand orateur ni une grande âme; mais il ne méritait point qu'on assimilât son nom à un vomitif^ ei le second empire n'avait pas besoin, comme il est dit à un autre endroit des Châtiments^ de

Mettre à son fiaroche une feuille de vigne.

Ce qu'on va lire donne bien une idée du genre neutre de l'orateur :

M. le vice-président du conseil d^État fait observer qu'en demandant la division et le vote du budget par chapitres, M. le comte de Ségur d'Aguesseau admet qu'on laisse au gouvernement le droit de faire des virements de chapitre à chapitre en vertu de décrets impériaux rendus au conseil ^d'État. L'honorable préopinant oublie que Tunique sanction de cette spécialité des chapitres, qui a amené les conséquences fâcheuses que tout le monde reconnaît, c'était l'impossibilité des virements. Dès qu'on les admet, il n'y a plus de spécialité législative; il n'y a qu'une spécialité administrative...

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