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Expressions de Victor Hugo dans les Châtiments

La situation du Corps législatif reste entière quant à la liberté du vole. Le gouvernement veut que cette liberté soit complète, et rien de ce qu il y a dans le sénatus-consulte eu discussion ne peut tendre à l'amoindrir.

L'article 1% le plus importantj celui qui portait la plus grave atteinte à la liberté représentative, fut voté à la suite du discours Baroche.

L'article 14, relatif à la distinction faite pour Tavenir, entre le procès-verbal et le compte rendu des séances du Corps législatif, ne disait pas d'une manière expresse que, — comme le procès-verbal était naguère communiqué aux journaux en exécution de Tarticle 42 de la constitution, — le compte rendu contenant l'indication du nom des orateurs et le résumé des opinions soutenues serait mis à la disposition de la presse.

C'est sur ce point que M. le comte Boulay de la Meurthe, trop expérimenté pour n'être pas un peu défiant, demanda une explication au gouvernement.

Au physique, M. le comte Boulay de la Meurthe avait une grosse tête enfoncée dans les épaules, le cou court, l'œil vif, les traits ronds, le nez retroussé, et des touffes de cheveux frisés de chaque côté d'un crâne dénudé ; il portait une haute cravate noire à la mode de 1830 et les vêtements amples d'un rentier cossu qui n'a pas regardé à l'étoffe.

Au moral, c'était un bourgeois de Paris patriote, courageux, humain et charitable.

Patriote, il l'avait prouvé en 1814 : à l'âge de dix-sept ans, il faisait le coup de fusil aux barrières de la capitale contre l'envahisseur étranger.

Courageux, il l'avait montré en 1830 et en 1848, tan-

tôt comme insurgé légal, tantôt comme défenseur de l'ordre. Aux journées de juillet 1830, il était monté sur les barricades pour y soutenir la cause du droit constitutionnel et de la liberté. Aux journées de juin 1848, il conduisit la !!• légion de la garde nationale à Tassant du Panthéon, qu'il parvint à réoccuper après une lutte sanglante.

Humainy il Tavait fait voir au lendemain de deux révolutions. Lors du procès des ministres de Charles X, il fut Tun des deux officiers qui protégèrent les prisonniers contre l'émeute grondant sans cesse aux portes du Luxembourg et finissant par menacer les juges avec les accusés; lors des lois d'exil votées par la Constituante contre Louis-Philippe et sa famille, il fut l'un des soixantetrois représentants qui refusèrent leur adhésion.

Charitable, il pouvait citer sa vie entière comme un exemple de cette vertu. Membre gratuit, et d'autant plus zélé, de toutes les commissions municipales chargées, à Paris, de soulager la misère et de répandre l'instruction élémentaire dans les quartiers pauvres, il avait été aussi courageux contre le choléra que contre l'étranger et l'émeute. Dernier trait ! Il avait employé en livrets de la caisse d'épargne pour les enfants des écoles le traitement de vice-président de la République que l'Assemblée avait tenu à lui allouer : exemple qui ne risque guère de devenir contagieux parmi les titulaires de sinécures !

C'est à Paris qu'il avait rendu des services; c'est la province qui l'en récompensa en lui ouvrant la carrière législative.

Dès lors, il se mit à étudier l'agriculture; il s'intéressa à l'instruction primaire dans les campagnes. Il écrivait

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de petits traités d'économie rurale; il se préoccupait d'améliorer le sort des instituteurs. Tour à tour représentant de la Meurthe et des Vosges, il se montra, à TAssemblée comme partout, homme de bien plutôt qu'homme politique. Il était vénéré pour les nobles qualités du cœur plutôt que remarqué pour les hautes facultés de l'esprit. Sa manière de servir son parti, c'était de l'honorer par la dignité de sa conduite î

Dès le berceau, il avait été bonapartiste. Son père était un ancien ministre de Napoléon P' ; enfant, c'est dans un lycée impérial qu'il avait fait son éducation; jeune homme, il avait partagé à Francfort l'exil dont sa famille fut frappée par la Restauration pour sa fidélité au vaincu de Waterloo. Ilavait vécUjàTétranger, dans l'entourage de la femme du roi Joseph; il avait demandé le première la Constituante de rapporter les lois interdisant le territoire français aux Napoléons. Enfin il avait été le candidat présenté en première ligne, comme vice-président, après l'élection du 10 décembre. On le voit, ce passé le désignait d'avance pour faire partie d'un Sénat bonapartiste; celui-là n'avait pas eu besoin de se convertir ; il n'avait eu qu'à se souvenir !

Mais, plus sa sympathie pour la famille régnante était sincère et ancienne, plus il gardait son franc parler visà-vis de l'empire. Il n'avait pas craint de dire toute sa pensée au prince président sur les décrets du 22 janvier relatifs aux biens de la famille d'Orléans; il n'hésitait point maintenant à protester contre le régime de compression et de silence qu'on imposait au Corps législatif. En cela, il se montrait fidèle à lui-même. Toujours il avait eu des opinions conservatrices; mais jamais il ne s'était associé aux excès des réactions.

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Voici en quels termes fut posée la question :

Le Corps législatif pouvait, dans son procès-verbal, faire connaître les noms des membres qui avaient pris la parole et le résumé de leurs opinions ; aujourd'hui, par suite des dispositions du projet de sénatus-consulte modifîcatif de la constitution, il ne pourra plus porter à la connaissance du pays que ses opérations et ses votes.

La surprise ne peut exister en pareille matière. 11 faut s'expliquer franchement. Veut-on, oui ou non, supprimer la publicité telle qu'elle existait depuis un an ? L'honorable sénateur le craint.

Tout à l'heure, à propos du Corps législatif, on semblait redouter que ce qui vient d'être décidé relativement au vote du budget par ministère, ne jetât la perturbation (c'est l'expression dont on se servait) dans l'esprit des députés. Une disposition ayant pour objet ^de limiter encore une publicité, déjà si restreinte, ne sera-t-elle pas de nature à troubler de plus en plus la conscience des représentants du pays?

Le commissaire du gouvernement chargé de répondre à M. Boulay de la Meurthe fut M. Rouher, — qui depuis... mais alors, — il était seulement président de section au conseil d'État, et presque à ses débuts comme orateur politique.

Voyons ce qu'était, en 1852, celui qui devait occuper une si grande place dans l'empire à son déclin.

Et d'abord, le côté physique de l'homme.

M. Rouher avait une grande figure régulière aux traits arrondis, un nez aquilin à la courbe heureuse, des favoris taillés à l'anglaise, et des cheveux châtains qu'il n'était pas encore obligé de ramener en mèche unique. Les yeux bruns et intelligents regardaient en face, mais sans flamme ni rayonnement, diminués par ce plissement

sournois propre aux vieux avoués de province. On remarquait de suite la taille moyenne, le buste oratoire, le menton vigoureux, les épaules larges, les mains épaisses, les jambes courtes et volumineuses. L'extérieur était massif, l'ensemble marqué au coin d'une forte nature auvergnate.

Aux premiers mots, l'oreille était désagréablement impressionnée. En effet, la parole était sourde et un peu pâteuse au début, la prononciation tout à fait incorrecte et proche voisine du zézaiement, ^ ce qui avait fait surnommer M, Rouher : Démosthènes avant les cailloux. Déjà, à cette époque de sa vie, la langue était trop épaisse pour la bouche et semblait vouloir en sortir; il fallait qu'il la surveillât, et cela lui causait une gêne qui l'empêchait de tirer de sa voix aucun effet de douceur.

Faut-il tenter l'analyse de son genre de parole médiocrement littéraire?

La plaisanterie n'est point son fait; il la manie d'une touche brutale et pataude. Il n'a pas plus de grâce dans son langage que dans sa personne, et la fmesse de son esprit, qui est très fin, s'est exclusivement tournée du côté de la conduite à tenir. Il n'a ni termes nobles ni idées générales. Qui pis est ! quand il veut s'élever, il se guindé, et cesse d'être naturel. Il ne possède point la haute culture de l'esprit, et, dans ses discours, tire tout, ou d'un fond de bon sens terre à terre, ou de Tétiide du dossier.

Passons au côté moral et politique de son caractère ; examinons son passé d'avocat en province, l'idéal d'ambition qu'il se formait en arrivant à Paris, et la manière dont il comprit toujours la défense du gouvernement.

332 LES HOMMES DE iSôi.

Eugène Reuher, né à Riom en 18i4, fait méthodiquement son droit à Paris, revient sagement dans son cheflieu natal, et entre au barreau. Le voilà gendre du célèbre M. Conchon, la plus haute autorité locale, bien pourvu d'affaires et solidement établi dans Testime de ses compatriotes. Aux procès substantiels, il ajoute quelques procès de presse : Utile dulci. Ses biographes assurent qu'il soutint, dans ces circonstances, la cause du libéralisme avec talent. Ont-ils eu raison de ne pas ajouter : avec conviction ?

M. Rouher devint député grâce à la révolution de 1848. Il n'osa se déclarer républicain de la veille, mais se proclama converti du lendemain. 11 disait : c Les idées nouvelles peuvent seules faire le bonheur de mon pays ; je m'y dévouerai avec énergie. » Quelques mois après, ces idées nouvelles n'étaient plus qu'une € catastrophe > ! Cette indépendance du cœur marqua le commencement de sa fortune politique. .

11 revenait à Paris très laborieux, pauvre, mais avec la ferme volonté de cesser de l'être. Avocat excellent, homme d'affaires consommé, habile au droit, habile à la procédure, avant tout déterminé à réussir; mais réussir, pour lui, ce n'était pas faire triompher telle ou telle idée, telle ou telle opinion, tel ou tel programme politique. — Non ! c'était se montrer assez ulite pour devenir peu à peu un instrument de plus en plus indispensable.

Il apparaissait comme un esprit absolument sceptique quand, par hasard, il dépouillait, dans une conversation familière, les formes solennelles revêtues pour les besoins de son rôle gouvernemental. Ainsi, on citait de lui un

trait caractéristique : Un jour, il causait avec M. Vuitry. Celui-ci, très curieux de littérature, très au courant de tout ce qui s'écrivait, se plaignait de pouvoir à peine lire à cause du travail incessant que lui donnaient ses fonctions au conseil d'État. « Eh bien! moi, dit M. Rouher, je lis tous les jours. — Vraiment, vous en trouvez le temps? — Oui, mais un seul livre. — Et lequel ? — Celui d'un philosophe chinois appelé « Je-m'en-fous ! »

Il transportait dans la défense du gouvernement ses habitudes du barreau. La politique ne représentait pour lui, ni un principe, ni une passion; c'était un dossier qu'on lui donnait à plaider. Pour chaque affaire qui se présentait, il déployait, sans s'y ménager, son maximum de zèle et d'éloquence. Il soutenait chaque cause comme un procès unique, ne se rattachant à rien, ni dans le passé, ni dans l'avenir; il était par là dispensé de l'esprit de suite et de prévoyance qui fait les hommes d'État. S'il venait à changer d'avis, le gouvernement était pour lui un plaideur qui, à quelques mois de distance, a deux procès en sens inverse. Se plaçant à ce point de vue, il les plaidait sans embarras, l'un après l'autre, et, régulièrement, les gagnait tous deux.

En 1852, M. Rouher avait encore beaucoup de progrès à faire; il en a fait d'énormes jusqu'à 1870. En même temps que sa position officielle s est élevée, son talent oratoire a grandi. Il s'est formé et développé, d'abord en touchant aux grandes affaires comme ministre du commerce; puis en participant, comme ministre principal, aux débats parlementaires qui ont suivi le décret du 24 novembre 1860.

Pour le moment, M. Rouher avait à donner au Sénat

des renseignements agréables. Très adroit, il sentit qu'il n'aurait jamais meilleure occasion de se faire bien venir dès l'abord comme commissaire du gouvernement. Voici donc en quels termes il répondit à M. Boulay de la Meurthe :

Le décret organique du 22 mars avait, par erreur, confondu le compte rendu avec le procès-verbal officiel des séances, aussi ne pouvait-il être publié qu'après son adoption par le Corps législatif. De là des retards, des lenteurs.

Désormais, le compte rendu, rédigé par les soins du président et résumant les opinions des députés, sera indépendant du procès-verbal des séances qui ne contiendra que les votes et les documents officiels. Le résumé des opinions, placé sous la direction du président, poun*a être rédigé immédiatement et livré tout de suite aux journaux.

Était-ce assez faire? La haute impartialité du président du Corps législatif, les garanties que présentent sa position et sa personne même, n*ont pas paru suffisantes au gouvernement, et il a voulu que ce résumé complet, impartial des opinions, fût rédigé sous la surveillance d'une commission composée, non seulement du président de la Chambre, mais des présidents des sept bureaux nommés à l'élection.

Au moment où on allait procéder au vote de l'ensemble du sénatus-consulte, intervint le baron Charles Dupin, aussi estimé pour son indépendance de caractère que redouté pour son incontinence de parole.

Le baron Charles Dupin avait été successivement ingénieur de la marine, vulgarisateur de cours populaires, fondateur de musées scientifiques, voyageur et géographe, professeur au conservatoire des arts et métiers, membre du conseil d'État, délégué des colonies, commissaire du gouvernement près des Chambres, enfin quelques jours ministre de la marine. Pair de France sous Louis-Philippe,

il était, dès le début, sénateur sous Louis-Napoléon. Il a ainsi survécu à cinq régimes, a tout été et tout su, — sauf faire le nœudde sa cravate et parler d'une façon amusante.

Fils d'un ancien membre des assemblées législatives, élève favori de Monge, il protesta publiquement quand il vit le nom de Carnot sur les listes de proscription dressées à la demande de l'étranger et sollicita l'honneur de défendre son illustre ami, s'il était traduit en justice. Il perdit volontairement le bénéfice des souscriptions du ministère aux ouvrages qu'il publiait sur la Grande-Bretagne afin de pouvoir conserver toute son indépendance d'écrivain et de critique. Il inaugura, à Paris, l'enseignement professionnel, estimant qu'éclairer les esprits, c'est les affranchir, et que la liberté n'a pas de pire ennemie que l'ignorance. Enfin, il se fit toujours honneur d'avoir figuré, en 1830, au nombre des 221.

Comme parlementaire, c'était le membre le plus studieux des Chambres les plus actives. De 1827 à 1837, il était intervenu dans la discussion de cent lois; il avait été élu membre de cinquante commissions, et choisi trente fois comme rapporteur.

Ayant toujours eu des habitudes pieuses et des opinions modérées, il devint au Sénat du second empire encore plus catholique et plus conservateur; néanmoins il ne reniait ni son passé ni ses anciens dieux, — ce qui, par ce temps d'apostasie, était d'un brave cœur et d'un esprit ferme î

Le baron Charles Dupin avait un aspect sympathique : le corps petit et mince; le nez long et droit; le front haut et ridé par l'effort multiple de la pensée; l'œil observateur; des cheveux gris retombaient sur un côté du

visage, et là bouche était largemeot fendue, comme pour parler plus facilement. Hélas! voilà Tombre au tableau; il parlait beaucoup, il parlait trop, il parlait toujours; c'était une inondation de périodes, un déluge de mots. On admirait sa science; on aimait sa personne; mais on redoutait sa loquacité.

Voici les observations que, dévoué sans être courtisan, le baron Charles Dupin présenta avec la même inutilité que Cassandre, de mélancolique mémoire :

Dans ce moment-ci, il y a une tendance excessive à priver un grand corps, qu'on a laissé subsister, du peu de prérogatives qui lui restent, et des plus inoifensives.

Si on avait supprimé Finstitution, il n'y aurait rien à dire ; mais, puisqu'elle est conservée, il ne faut pas lui ravir ce qui est son essence, sa vie. Cela serait impolitique ; cela serait une faute.

Il faut prévoir l'avenir. On n'est pafs toujours au lendemain d'un triomphe !

Dans un moment lointain, — très lointain, si l'on veut, — des difficultés peuvent naître.

On va voter un sénatus-consulte où se trouvent plusieurs dispositions très restrictives des facultés déjà si restreintes du Corps législatif Le Sénat doit être avare des dispositions d'un tel genre. Il ne saurait admettre que celles qui sont absolument indispensables.

Le droit d'avoir un procès-verbal officiel contenant, avec les votes, le résumé des opinions n'a jamais cessé d'appartenir à toutes les assemblées délibérantes qui se sont succédé dans notre pays. Le Sénat ne voudra pas dépouiller le Corps législatif de ce droit consacré par la raison et par le temps, droit sans danger pour le gouvernement.

Le Sénat saura ne pas se laisser entraîner à une sorte d'immolation générale à l'égard d'un corps qu'ilfaut se concilier dès l'instant qu'on maintient son existence.

Le Sénat ne ferait pas une chose prudente et sage, si, peu de mois après la mise à exécution d'une constitution, il en reprenait chacune des parties pour supprimer les dispositions favorables aux grands corps de l'État.

Il y eut un autre Sénat qui, dans le grand siècle d'Auguste, prit une part fortunée au gouvernement. Après les quarante ans du règne immortel de ce premier empereur, il advint un autre règne où le Sénat a été traîné dans la boue, vi où il a finalement été victime, parce qu'il ne sut rien défendre à propos. Sachons accepter les enseignements de l'histoire.

Malgré ces objurgations, plus raisonnables qu'éloquentes, le Sénat passa au vote. Le scrutin révéla qu'il n'y avait que sept opposants. Ces indépendants eussent mieux mérité que ceux de 1869 à la Chambre (adversaires de la liberté, ceux-là!) l'épithète de « Sept Sages de la Grèce ».

Voici leurs noms, d'après le procès-verbal :

Ont voté contre :

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