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Allusion à un mot de Gambctta

ture triomphante comme la protestation dernière de la légalité et de la foi publique foulées aux pieds. Mais la manifestation était destinée, quoiqu'il arrivât, à rester platonique. En cas de succès, MM. Cavaignac, Carnot et Goudchaux, candidats à Paris, et M. Hénon, candidat à Lyon dans le même esprit, étaient d'avance résolus à refuser le serment. Comme il y avait là une formalité préalable à Tadmission des députés, c'était donner leur démission, même avant que d'avoir siégé. On retombait dans l'abstention, abstention, non plus des électeurs, mais des élus.

Quelle satisfaction donnait-on ainsi au peuple? L'espérance de lire (et encore la publicité en serait-elle permise?) une lettre de démission, digne, dédaigneuse, soufflet appliqué en termes académiques; puis, plus rien que le silence; aucune représentation du parti républicain, un sommeil de six années entières pour l'idée politique. Or, au bout de ce répit laissé à la dictature pour corrompre et domestiquer Topinion, dans quel état retrouverait-on le pays? serait-ce un réveil tardif, ou la fin irrémédiable de l'esprit libéral?

Dans le présent, il y avait défaut d'énergie; pour l'avenir, défaut de prudence chez les hommes d'Étal du parti. Heureusement, les simples électeurs de Paris gont presque toujours merveilleux de discipline, de jnodération malicieuse et de bon sens clairvoyant quand il s'agit de faire échec par le vote à une autorité établie par les armes. Le scrutin du 29 février 1852 devait révéler, une fois de plus, ces qualités électorales chez le Parisien opprimé.

Le gouvernement n^avait pas grande crainte pour la banlieue.

Dans la neuvième circonscription (Sceaux), le docteur Véron, heureux en tout, même en électeurs, n'avait aucun concurrent sérieux. Porté sur le pavois du Constitutionnel, le Silène de la pharmacie, de TOpéra et de la presse escomptait déjà un triomphe certain.

Bans la huitième circonscription (Saint-Denis), M. Kœnigswarter, Allemand naturalisé et banquier retiré, avait la chance de ne rencontrer devant lui qu'un candidat de droite, M. de Lasteyrie, lequel était vaincu d'avance dans un milieu purement ouvrier. Ce protégé de Tadmiuislration se présentait là, appuyé sur des piles d'écus, ad chargeant lui-même de sa propagande, et faisant parade de doctrines, mi-partie césariennes, mi-partie socialistes.

M. de Persigny redoutait particulièrement les abstentions dans la première circonscription (quartiers des Champs-Elysées, du Roule et des Tuileries), zone de la grande fortune consolidée ; — dans la deuxième (quartiers de la Chaussée-d'Antin et du Faubourg-Montmartre), zone des sociétés de finances, — et dans la septième ^quartiers de TObservatoire, de la Sorbonne et du Jardin -des Plantes), zone des écoles et du travail intellectuel. Le danger venait surtout de la personnalité effacée des candidats que le gouvernement imposait à des circonscriptions où ils étaient à peine connus jusque-là.

Dans la première circonscription, M. Guyard-Delaiain, propriétaire et capitaine de la garde nationale, devait sa désignation au courage avec lequel il avait marché au feu lors des journées de Juin, et à la promp-

^ LES HOMMES DE ISnâ.

titude avec laquelle il avait adhéré au coup d'État en voie de perpétration dans une lettre aussi prud'homesque qu'enthousiaste. C'était une cervelle étroite dans une grosse tète; une docilité de mouton de Panurge. avec une crinière de lion; une voix de tonnerre pour crier des choses qui valaient à peine d'être dites; bref, une nullité bruyante qui ne tardait pas à être percée à jour.

Le candidat de la deuxième circonscription, M. Devinck, ancien président du tribunal de commerce, ne manquait ni de valeur commerciale ni de capacité financière; il savait étudier un budget et parler dans les questions de chiffres ; mais c'était, en politique, un de ces Pangloss innés qui trouvent toujours tout au mieux sous un gouvernement fort, et sont incapables de se persuader qu'un pouvoir énergique peut, parfois, ne pas avoir raison.

Il avait été nommé à la Législative par le parti de l'Assemblée, contre la politique du président, élection proclamée le 1" décembre et qui contribua peut-être à décider le coup d'État; il ne siégea point, puisque le lendemain matin l'enceinte législative était fermée par la force ; mais, cette force même rallia du coup le nouveau représentant qui, après être entré dans la politique comme thiériste, devait être, par deux fois dans la suite, le concurrent, du reste malheureux, de son ancien chef de file.

Une fois rentré à la Chambre par la porte basse de la candidature officielle, il se montra prêt à accepter tous les mandats, et à faire, pour justifier toutes les solotions, des rapports où sa sagacité s'exerçait à colorer sa

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condescendance. En un mot, son caractère était tout docilité, comme son chocolat tout cacao. Les électeurs ne lui donnèrent jamais leur clientèle qu'à contre-cœur, faute de trouTcr chez lui Tarticle auquel ils tiennent le plus : rindépendance.

Enfin, dans la septième circonscription, le gouYernement portait M. Lanquetin, brave homme, bon commerçant, dont le principal titre politique consistait à avoir déjà été choisi comme président de la commission municipale de Paris.

Cette pauvreté de personnel apparaissait moins dans un temps où il n'y avait, ni comités électoraux proprement dits, ni réunions contradictoires, ni discussions de presse ; mais, s'il n'y avait pas de résistance à craindre de la part des électeurs, il n'y avait pas non plus à espérer d'enthousiasme.

Aussi, dans la première circonscription, y eut-il 43462 abstentions et 9187 opposants pour 13 310 suffrages favorables que recueillait M. Guyard-Delalain. Dans la deuxième circonscription, le nombre des voix opposantes ne fut que de 6482, mais le chiffre des abstentions montait à 16 411, tandis que M. Devinck n'était élu qu'à 12 189 suffrages. M. Lanquetin, dans la septième circonscription, luttait contre un concurrent trop avancé pour l'heure et pour le quartier, Eugène Sue; aussi passa-t-il dans des conditions plus larges : 14385 suffrages contre seulement 9835 abstentions «t 8113 voix opposantes; le succès n'était pas éclatant, mais il était réel, diminué par rindiférence bien plutôt que par l'hostilité des électeurs.

Le gouvernement remporta deux victoires plus chau-

dément disputées : Tune, dans la sixième circonscription contre M. Bixio ; l'autre, dans la cinquième, contre M. Goudchaux.

M. Bixio, par la netteté de l'attitude antigouvernementale qu'il avait prise et le caractère exagéré de rhorreur qu'il témoignait, en toute occasion, pour les choses de la religion et du culte, répondait mal à l'opinion . moyenne d'une circonscription où figuraient les quartiers de Saint-Thomas-d'Aquin, du Faubourg-Saint-Germaiu, du Luxembourg et du Palais de Justice. Le noble faubourg, qui était avant tout catholique, et le Palais, qui était surtout conservateur, devaient hésiter à lui donner leurs voix; cependant, l'administration avait jugé prudent d'user contre lui de tous les moyens de pression dont elle pouvait disposer; un, entre autres, mérite d'être relevé.

En 1850, les pensionnaires de l'hôtel des Invalides avaient voté en masse pour Eugène Sue. Les amis de M. Bixio avaient compté là sur un contingent, moins fort peut-être, mais encore notable, de suffrages opposants. Ces espérances furent trompées: en effet, les invalides, convoqués par sections, reçurent chacun un bulletin d'un officier supérieur, tandis qu'un autre officier leur présentait l'urne. Cet exercice militaire produisit 2229 voix pour le candidat du gouvernement, M. Fouché-Lepelletier, vice-président du conseil des prud'hommes, contre 58 aux deux candidats de l'opposition, MM. Bixio et Lannes de Montebello.

Dans la cinquième circonscription, le candidat officiel avait été choisi avec un soin particulier, et il en était besoin. Là, en effet, étaient groupés les quartiers du Ma-

rais, du Temple et du Faubourg-Saint-Antoine ; c'était le centre du Paris ouvrier d'alors, la forteresse jadis redoutable de l'opinion républicaine. Les hommes d'ordre tenaient le candidat opposant en haute estime comme ancien ministre des finances; les hommes de cœur le vénéraient pour l'abnégation avec laquelle il usait sa vie à monter les escaliers, quêteur obstiné au profit des malheureux que le 2 Décembre avait jetés hors de la frontière.

L'administration avait bien encouragé, si même elle ne Tavait suscité, l'affichage d'un placard signé : Burgy, typagraphe, et dans lequel les frères du pseudo-travailleur étaient fortement engagés à aller voter pour les candidats du pouvoir; seulement, cette affiche officieuse n'avait fait que provoquer le sourire discret des passants, en sorte que les espérances du candidat du gouvernement reposaient surtout sur les sympathies personnelles qu'il avait su inspirer.

Bienfaisant comme maire du VHP arrondissement, connu comme avocat, aimable comme homme, M. Perret avait assez d'indépendance de caractère pour présenter des garanties aux libéraux, et assez de talent de parole pour jouer un rôle au Corps législatif. Dans une circonscription plus sûre, il eût été écarté comme ayant un dévouement trop tiède; il ne devait d'avoir vu son nom adopté qu'aux chances qu'il avait déjà, par luimême, de passer député. Le calcul avait été juste de la part de l'administration. Il fut, en effet, élu, et au premier tour, mais avec 13478 suffrages, dépassant seulement de 81 voix le chiffre légal de la majorité absolue. M. Goudchaux le serrait de près avec 12096 suffrages, et il y avait 11 045 abstentions.

Tel était, à Paris, l'actif gouvernemental des S8 et 29 février 1852. Il y avait pourtant une ombre au tableau, et nous allons l'indiquer :

Dans la quatrième circonscription (quartiers de la Porte-Saint-Denis, du Faubourg-Saint-Martin et de la rue des Lombards), zone du commerce moyen et des petits fabricants, M. Carnot, Je ministre de 1848, le fils de VOr-ganisateur de la victoire^ Théritier d'un nom conventionnel, arrivait avec plus de 1200 voix d'avance sur M. Moreau, ancien notaire à Paris et ex-représentant de la Seine ; Télection du candidat républicain était, dès lors, assurée au second tour.

L'autre échec de l'administration devait être personnellement plus sensible au prince. En effet, dans la troisième circonscription (quartiers du Faubourg-Poissonnière, du boulevard Bonne- Nouvelle, de la pointe Sainte-Eustache, de la Banque et du Louvre), c'est-àdire au cœur même de Paris, au sein d'une population à la fois active, intelligente et riche, — sans qu'on pût y voir ni les rancunes du passé, comme au faubourg Saint- Germain, ni les excitations du socialisme, comme au faubourg Saint-Antoine, — le général Cavaignac, ex-chef du pouvoir exécutif de la République, était élu au premier tour de scrutin par 14471 suffrages, — près de 1500 voix de plus que le candidat officiel.

C'était l'image sévère de la République trahie qui, évoquée par un verdict partiel du suffrage universel, se dressait comme un reproche et une menace devant le parjure heureux. Celle rencontre nouvelle des deux destinées, ce choc des deux noms, Cavaignac et Bonaparte, amenait la pensée publique sur cette scène fameuse

dans laquelle le président de la République, nouvellement élu, avait prêté le serment qu'il ne devait pas tenir devant le pouvoir parlementaire qu'il songeait déjà à détruire.

Avant de sortir de la salle des séances, le prince gravit les marches du centre gauche; tous les représentants, debout, le suivaient du regard ; il s'approcha courtoisement de son prédécesseur, et lui tendit une main que celui-ci, étonné, n'accepta qu'avec hésitation; on prit alors pour un sentiment de rancune personnelle et de regret égoïste ce qui n'était, chez le général, que défiance instinctive et perspicacité attristée. Après avoir été sur le point de refuser sa main, Cavaignac allait refuser son serment !

Ce qui était particulier dans l'élection du 29 février 1852, c'est que le seul moyen de propagande employé en faveur des candidats opposants avait été la publication de leur nom en tête du Siècle, organe attitré du parti qui s'intitulait démocratique, n'osant plus s'avouer républicain. Cette publication avait suffi pour faire passer MM. Cavaignac et Carnot à Paris, M. Hénon à Lyon ; M. Havin restait surpris tout le premier d'une puissance qu'il ne se soupçonnait pas encore.

C'était le résultat, bien à tort imprévu, du régime nouveau de la presse. En effet, plus une force est concentrée, et plus elle devient irrésistible ; plus le nombre des journaux est restreint, et plus chacun a d'action ; plus la liberté générale est limitée, et plus une opposition, même intermittente, même timide, attire la faveur du public. Par cela même que le Siècle existait encore, et qu'il survivait seul de sa nuance, la dictature lui avait,

sans le vouloir, ajouté en influence ce qu'elle avait retiré à tous en liberté.

Seulement, les feuilles officieuses qui, même avec tant de journaux supprimés, voyaient toujours les lecteurs se détourner d'elles étaient mal placées pour se rendre compte du phénomène. Aussi, la Patrie^ plus rogue et plus irritée que le pouvoir lui-même, ne voulait-elle voir dans le succès de MM. Cavaignac, Carnot et Hénon, qu'un réveil de « l'esprit révolutionnaire ^. « C'est là, écrivaitelle, un symptôme grave et qui témoigne assez que le gouvernement de Louis-Napoléon a encore besoin de beaucoup de fermeté et de vigilance pour achever son œuvre de préservation sociale. » On savait trop quelle portée pouvaient avoir des menaces si peu voilées, sous une plume si officieuse.

Voilà pour Paris ; revenons à la province.

De son côté, l'Ouest qui restera jusqu'au bout le dernier refuge de la foi monarchiste, — comme Paris et Lyon ont toujours été les foyers de l'esprit républicain, — avait envoyé le 29 février 1852 trois opposants d'extrême droite, légitimistes irréductibles, tous les trois élus contre la candidature officielle.

C'était d'abord le comte Henri de Durfort-Civrac, grand propriétaire de Maine-et-Loire, nommé dans son fief rural de l'arrondissement de Cholet, avec plus de 4000 voix de majorité. M. de Durfort-Civrac qui, depuis, au 16 Mai et dans les conditions les plus honorables, a refusé la candidature officielle, en avait triomphé en 1852 avec d'autant plus de facilité que l'administration s'attendait moins à cet échec. Le député de Cholet professait pour les Bourbons tin dévouement traditionnel dans sa

famille ; aussi devait-il être pour le régime du 2 Décembre ce qu'il a été pour le régime du 25 Février : un adversaire toujours courtois, et en général silencieux, mais un granit que rien n'a pu entamer.

C'était, ensuite, M. Bouhier de l'Écluse, natif et élu des Sables-d'Olonne ; convaincu, courageux, dévoué, iL avait toutes les qualités du cœur, mais aussi tous les défauts de l'esprit, sans pourtant manqui^r d'esprit. Il était taquin, brouillon, agité et par-dessus tout aussi ennuyeux que prolixe. Il tomba de suite sur lui une pluie de quatrains, dont le meilleur contenait ces deux traits :

BciTver est tombé dans l'Écluse !...

Dieu ! quel robinet que l'Écluse !

Enfin venait le seul orateur de ce parti légitimiste d'action qui, à l'exemple de M. de Falloux, désobéissait au roy recommandant l'abstention, pour mieux servir la royauté, fût-ce malgré elle. C'était M. Audren de Kerdrel, élu en Ille-et-Vilaine, dans la circonscription de Fougères, avec 1000 voix de majorité sur le candidat officiel. M. Paul-Marie-Casimir-Vincent Audren de Kerdrel n'était plus le jeune et sémillant député de la Constituante, prénommé comme un hidalgo, blond comme un chérubin, souple comme un Valseur hongrois ; le papillon tendait à se poser; la chevelure était moins bouclée, Tàme moins candide, et l'ambition naturellement moins pressée dans ce nouveau rôle d'opposition. Bien que M. de Kerdrel ne sût pas encore assez contenir son ardeur et concentrer son éloquence, il allait devoir à l'origine indépendante de son mandat, de passer prophète^ — qui l'eût dit? — chef de parti, — qui l'eût cru ? — au

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temps où les têtes chauves de TÂssemblée assistaient à des débuts plus brillants que sérieux.

Ainsi donc, MM. Cavaignac et Carnot, candidats de la bourgeoisie libérale, M. Hénon, candidat du prolétariat socialiste, pour le parti de la protestation républicaine ; — MM. de Durfort-Civrac, de TÉcluse et de Kerdrel, pour le parti de la protestation royaliste : — tels étaient les six députés opposants qui entraient au Corps législatif en vainqueurs avérés de l'administration, bannière déployée, dans le dessein de jeter publiquement le gant à TEmpire, qu'on sentait déjà poindre sous la dictature du 2 Décembre.

Il y avait encore un député qui ne devait pas son élection à la candidature officielle : — M. Pierre Legrand, député très modéré de la circonscription très avancée, sinon socialiste, de Lille. On le soupçonnait républicain ; il ne s'avouait que libéral. Lorsqu'un jour M. Billault constata, en le regardant, que les doctrines de 1848 n'étaient plus représentées au Corps législatif, il resta silencieux à son banc ; c'était un homme timide, qui est mort subitement en 1859, sans avoir osé déployer au Corps législatif la réelle valeur qui était en lui ; il se tenait à part, également isolé, et des députés de la majorité pour lesquels il était trop indépendant, et des opposants d'alors qui étaient trop catholiques pour lui.

De ces sept députés, les seuls élus en 1852 sans l'attache officielle, trois ont donné leur démission dès l'ouverture du Corps législatif; deux se sont retirés dès la proclamation de l'Empire ; deux ont prêté les divers serments qu'on leur a imposés, et ont conservé leurs sièges ; mais l'un de ces deux-là, M. de Durfort-Civrac, est resté

muet, et l'autre, M. Kerre Legrand, n'a été qu'un trop modeste et, dès lors, un peu pâle précurseur des futurs « cinq y^*

Voilà comment fut élu le premier Corps législatif du régime de Décembre.

Dès le 26 janvier avait paru un décret élevant à la dignité de sénateurs soixante-dix personnages dont il est curieux de rechercher, et les titres, et l'origine : cinq avaient été choisis à cause de leur parenté plus ou moins éloignée avec la famille Bonaparte, ou d'un nom aristocratique impliquant l'adhésion de la vieille noblesse au nouveau gouvernement ; vingt-quatre occupaient de hautes fonctions publiques, sans avoir jusque-là touché à la politique, magistrats, généraux ou membres de l'Institut. Il y avait un ancien député de Louis-Philippe ; huit des nouveaux sénateurs avaient été pairs de France sous la Restauration et la monarchie de Juillet ; trente-quatre, enfin, avaient appartenu à l'Assemblée législative dissoute au 2 Décembre.

C'est sur ces derniers que s'étaient exercées et qu'avaient réussi les séductions que M. de Falloux raconte dans ses Mémoires :

M. de Persigny, dit M. de Falloux, qui ne remplissait avant Je 2 Décembre aucune fonction officielle, s'était réservé les tentatives hasardeuses qui allaient bien à son caractère. Il avait inventé un genre de diplomatie particulier, et c'est par l'excès de sa franchise qu'il déroutait la curiosité. Passant un jour devant un groupe de ]a droite, où l'on causait avec animation, il s'arrêta et dit, avec son calme apparent :

— Eh bien, messieurs, vous complotez contre le président I

— Pas du tout, répondit un des interpellés; nous nous demandions pour quel jour nous devons retenir notre place à la diligence pour retourner chez nous.

— Vous feriez bien mieux de retenir votre place au Sénat! répliqua M. de Persigny.

Et il continua tranquillement son chemin.

A rorigine. le décret du 26 janvier contenait certains noms qui, avant la publication au MoniteuVy en furent effacés, par exemple ceux du comte de Montalembert, du duc d'Albuféra, du comte Duchâtel et du vicomte Henri de Mortemart. Tous quatre furent d'avis qu'il ne leur convenait pas d'accepter une faveur si éclatante, au moment même où étaient rendus les décrets sur les biens de la famille d'Orléans. Ils ne voulaient pas que le public pût établir un lien quelconque de solidarité entre leur entrée au Sénat et cette confiscation. Plus tard, M. de Montalembert, exclu du Corps législatif par les élections de 1857, réduit à un silence qui pesait doublement à son caractère et à son talent, regrettait amèrement, dans l'intimité, de n'avoir pas assuré à son indépendance .l'abri de l'inamovibilité législative : « Bien des choses, aimait-il à dire, ne se seraient pas passées I »

Au fond,* la composition première du Sénat fut ce qu'elle pouvait être; il était surtout recruté parmi les doublures des régimes de liberté. Le parti bonapartiste, qui a eu beaucoup de soldats, a toujours péché par les généraux. L'empire raillait le parti légitimiste de passer des revues de ^ colonels sans régiments » ; mais, en attendant, il était obligé d'emprunter quelques-uns de ces colonels pour donner à ses troupes un état-major assez nombreux, et de quelque brillant. Cette transfusion de parcelles de sang aristocratique dans les veines de la démocratie césarienne était un spectacle qui échauffait

doublement la bile du parti républicain, seul objet de toutes les mesures de répression et de défiance. Aussi, M. Schœlcher, dans son livre sur le Gouvernement du 2 Décembre, dil-il, avec une amertume particulière : «: L'auteur de la constitution rassemble les transfuges de tous les partis, les vétérans de toutes les trahisons, les ouvriers de toutes les réactions; il enferme une centaine de ces vieux débris au Luxembourg, et il écrit sur la porte : « Ceci est le Sénat, gardien des libertés publiques ! »

Les cardinaux, maréchaux et amiraux faisant, de droit, partie du Sénat, en vertu du paragraphe l*'*de l'article 20, la Chambre haute se trouvait ainsi constituée.

Deux jours après, 28 janvier, parut un second décret qui nommait le bureau. La présidence était conférée au prince Jérôme, choix plus dynastique que parlementaire. C'était, en effet, le plus jeune et le seul survivant des frères de Napoléon I", qu'on avait tenu à prendre plus pour son nom que pour sa compétence; car, dans la marine d'abord; dans l'armée ensuite; puis, après la chute de Napoléon, dans l'exil, il n'avait eu aucune occasion de se former à la direction des débats législatifs. Seulement, c'était un pas de plus vers le rétablissement de l'empire que d'assurer d'avance une grande situation à celui qui semblait devoir devenir l'héritier présomptif du trône, pour le cas où Louis-Napoléon mourrait sans enfant mâle.

Dans la pensée du prince Louis-Napoléon, le choix de M. de Morny comme président du Corps législatif devait suivre de près celui du prince Jérôme nommé président du Sénat. Déjà M. de Morny avait été officiellement

autorisé à donner des ordres au Palais-Bourbon en quâ lité de président. Le décret de nomination, tout signé, fut même porté au Moniteur, et, s'il ne parut pas, ce fut grâce à la présence d'esprit du directeur de la feuille officielle qui, au courant par métier des textes et des traditions parlementaires, fit observer que cette désignation préventive violait la disposition constitutionnelle aux termes de laquelle le président du Corps législatif ne pouvait être pris que parmi les députés élus. Celte pièce, sortie trop tôt des cartons, allait y faire pénitence pendant trois longues années.

En elTet, la nomination de M. de Morny:, que l'envoi au Moniteur avait révélée au monde officiel avant qu'elle fût passée à l'état de fait accompli, devint plus difficile. M. de Persigny, nommé ministre de l'intérieur pour contresigner les décrets du 22 janvier dont M. de Morny s'était refusé à prendre la responsabilité morale et surtout mondaine, eut le temps de battre en brèche la candidature d'un antagoniste politique, qui était surtout un rival d'influence. Certains intimes, dont le courage à l'heure du danger n'avait pas été en proportion de l'appétit à l'heure de la curée, en voulaient à M. de Morny d'avoir percé à jour, de son regard à la fois fin et ferme, leurs pâleurs, leurs hésitations et même leurs défaillances.

De son côté', le prince Jérôme savait de source certaine que l'empire auquel poussait M. de Morny, c'était le gouvernement personnel de Louis-Napoléon, sans succession collatérale. M. de Morny, qui, lui aussi, était un peu de la famille, avait pu voir de près les parents du prince et, les connaissant mieux, il s'en défiait davantage. Il

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eût préféré, à coup sûr, le retour des d'Orléans; à leur défaut, le comte de Chambord, et peut-être même la République à une exploitation de la légende napoléonienne par des Bonaparte, d'une naissance authentique, mais d'une impopularité non moins certaine. Le prince Jérôme, naturellement peu favorable à qui lui était si opposé, intervint à son tour, et mit tout en œuvre auprès de son neveu, pour le faire renoncer au dessein de conférer au comte de Morny la présidence du Corps législatif. Il le mit même en demeure, dit-on, ou d'écarter ce candidat, ou de recevoir sa démission de président du Sénat.

Le prince président, avec une franchise rare chez lui et une bonne grâce qui, au contraire, était fréquente en pareille occasion, consulta l'intéressé sur les obstacles qui surgissaient. M. de Morny, dont le petit hôtel des Champs-Elysées, la ïa.meme Niche à Fidèle , venait d'être saisi à l'époque du 2 Décembre, ne songeait qu'à rétablir sa fortune par des spéculations financières. Il était désormais à la source des affaires; on peut dire que, souvent, il était lui-même la source des affaires. Il ne lui déplaisait donc pas de conserver sa liberté. Ce fut ainsi, d'un commun accord entre le prince président et M. de Morny, que le projet primitif de nomination fut abandonné.

M. de Morny une fois écarté, deux candidats restaient en présence : le comte de Chasseloup-Laubat et M. Billault, Tous deux répugnaient également à la violence en politique, ^^i Tun ni l'autre n'avaient pourtant une de ces âmes fermes qui persistent indéfiniment dans leur résistance, qui maintiennent jusqu'au bout leur avis en

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face d'un adversaire convaincu, et qui, dans les conseils du pouvoir, prennent, au risque de se compromettre, la défense d'un ami menacé. Tous deux possédaient la facilité de l'abord, la grâce et le charme de l'accueil, l'esprit de conduite, la modération du langage et la flexibilité d'un talent préparé à tous les incidents et apte à toutes les fortunes. Tous deux avaient un égoïsme enveloppé de formes bienveillantes, tous deux étaient habiles à colorer, des plus hautes raisons de l'intérêt général, une conduite dictée, en réalité, par l'intérêt le plus particulier.

Ce qui aurait pu faire pencher la balance du côté de M. de Chasseloup-Laubat, c'est que, évidemment inférieur comme homme de parole, il aurait été probablement supérieur comme président, surtout dans une Chambre assez peu nombreuse pour ressemblera un salon de bonne compagne.

D'une laideur intelligente, et, au second coup d'œil, pleine de séduction, M. de Chasseloup-Laubat avait des. traits grands, larges et un peu fatigués. Le nez aquilin, avec des narines très ouvertes, était légèrement épaté ; c'était le nez d'un épicurien éclairé, d'un jouisseur qui savait travailler, et d'un sceptique qui avait conservé le don de l'émotion instantanée, mais passagère. Les yeux étaient plissés, comme ceux d'un homme qui ne veut pas être dupe de la vie et qui cherche, au dedans de luimême, ce qu'en vaut l'aune ! Il avait l'esprit vif et l'apropos d'un méridional; le tact exquis que développe la société habituelle des femmes; la conception nette et l'expérience administrative d'un des doyens du conseil d'État; enfin, la parfaite possession de soi d'un vétéran parlementaire, qui, à travers les fluctuations de la poli-

tique, est toujours resté dans une même moyenne d'opinions.

Se rattachant par son nom aux souvenirs du premier €mpire, toujours fidèle à la cause et à la politique de Louis-Napoléon, il n'avait pas à faire oublier, par les exagérations d'un conservatisme tardif, ou des commencements indisciplinés, ou des équipées socialistes. Il était d'humeur conciliante et n'avait que des sympathies dans le monde officiel : assez libéral pour s'être accommodé longtemps d'un régime de discussion comme celui de 1830; assez monarchiste pour se plier sans trop de peine à un régime d'autorité, comme celui de 1852. Il ne s'agissait pour lui que de s'orienter à nouveau.

Comme candidat à la présidence du Corps législatif, il manquait par trop, peut-être, de ce snobisme, de ce goût et, en même temps, de cette entente de la pose, qui ont réussi à d'autres. Au fauteuil, il aurait eu l'air d'un maître de maison devant sa cheminée, plutôt que d'un président sur son siège.

Il laissait percer, à chaque instant, la bonhomie simple d'un lord anglais, causant plus qu'il ne parle, la main dans la poche de son pantalon et discutant d'une façon serrée et approfondie, sans avoir l'air d'attacher à ce qu'il dit toute l'importance que mériteraient la justesse et la force des arguments. Du reste, quand M. de Chasseloup- Laubat voulait forcer son organe à prendre de la gravité, il en altérait la douceur insinuante.

Ce qui le fit décidément éliminer de la présidence, c'est Terreur dans laquelle lui, l'homme fin et perspicace, tomba sur la durée probable de la période de pouvoir absolu qu'il y avait encore à subir. Il était persuadé

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qu'avec le personnel gouvernemental, à la fois restreint comme nombre et médiocre comme compétence, dont Louis-Napoléon disposait, la dictature ne pouvait se prolonger au delà d'une année sans commencer à fatiguer le pays.

« Cela ne peut durer! » telle était l'opinion qu'il avait recueillie dans les salons parisiens. Telle était aussi l'impression des réfugiés de Londres. Les uns et les autres se trompaient également; ceux-ci pour avoir été jetés hors de France; ceux-là pour rester en dehors de leur temps.

La crise aiguë de Décembre s'était tournée en maladie de langueur, et la convalescence ne devait pas se produire de sitôt. M. de Chasseloup-Laubat commettait l'anachronisme de vouloir immédiatement couronner l'édifice de l'ordre rétabli par la liberté restituée; ces tressaillements d'indépendance le rendaient suspect. Ses adversaires affectaient de voir en lui un vieux Romain :

n ronge, en frémissant, le frein de Tesclavage.

Au fond, ce n'était qu'un marin qui, pour un jour, avait mal pris le vent. Cette méprise n'eut, d'ailleurs, d'autre conséquence que de retarder son heure.

M. Billault fut nommé président du Corps législatif le 6 mars.

Entre lui et le président de la République, il y avait, non pas des liens secrets de famille, comme la calomnie l'a murmuré, mais des affinités personnelles qui, pour rester inavouées, n'en étaient pas moins puissantes.

Comme M. Billault, et plus fermement encore, le prince avait, dès la jeunesse, cru à son étoile.

Comme M. Billault, et avec plus d'audace, le prince avait plusieurs fois essayé de brusquer la fortune.

Comme M. Billault, le prince avait, dans sa prison de Ham, parlé en faveur du droit au travail.

Comme M. Billault, le prince, une fois arrivé au pinacle par les idées conservatrices, cherchait de temps en temps un regain de popularité dans les réminiscences du vieil* homme, retour aux conceptions chimériques du démocrate révolutionnaire ou du socialiste césarien.

Xput ce qui, pour un autre, eût créé des obstacles à ce choix, constituait donc pour Louis-Napoléon autant de motifs d'arrêter sa préférence sur un auxiliaire déjà si semblable à lui par le passé, et qui devait le devenir chaque jour davantage, grâce à un tempérament en quelque sorte passif.

Le nouveau président, en effet, tenait plus de la nature morale de la femme que de celle de Thomme en ce qu'il était prédisposé à recueillir, à transmettre et à interpréter les idées d'autrui plus qu'à se montrer spontanément inventif, novateur et profond.

C'est cette certitude de trouver toujours dans son collaborateur un autre lui-même, qui porta surtout Louis- Napoléon à donner à M. Billault la tête de son gouvernement et la confidence de ses desseins.

Si attacher un tel homme à sa fortune fut une des meilleures inspirations de Louis-Napoléon, en faire le président du Corps législatif n'était pas le placer au poste qui lui convenait le mieux. Voit-on cet orateur, dont la fonction allait être, seul silencieux, d'autoriser les autres à parler ? A cette gêne d'un rôle peu en rapport avec son genre de talent se joignait un sourd remords de jacobin

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converti. Sans l'avouer, M. Billault s'en voulait à luimême de l'acte de reniement qu'il avait la faiblesse de commettre; il sentait, mieux que personne, la gravité du démenti que, par impatience d'ambition, il donnait sciemment à son passé d'opposant libéral sous Louis- Philippe et de démocrate, faisant des grâces au socialisme sous la République de 1848.

Ses collègues allaient s'étonner, il le devinait, de le trouver le premier « à l'honneur, » quand il s'était dispensé d'être, le 2 Décembre, « à la peine ». S'il gvait voulu se faire élire par le Corps législatif au lieu de se laisser imposer par le pouvoir, il n'aurait pas recueilli vingt suffrages. Il lui manquait donc l'autorité morale d'un président sympathique à l'assemblée qu'il dirige; aussi s'en vengeait-il en déployant l'autoritarisme matériel d'un président bien en cour.

Si c'était sa faiblesse au point de vue parlementaire, c'était sa force, comme fonctionnaire maintenu contre tous et malgré tout, de n'être, de ne vouloir et de ne pouvoir être que le représentant du chef de l'État.

Complaisance empressée vis-à-vis du prince et rigueur parlementaire vis-à-vis des députés; face de courtisan désireux de plaire et face de pédagogue empressé à punir, tel était le Janus du Palais-Bourbon.

Cette entente parfaite entre le maître et le serviteur se révéla avant même l'installation officielle de M. Billault. On connaît le règlement imposé au Corps législatif par le décret du 22 mars. Eh bien, le président de la Chambre (il eut raison de s'en cacher) l'inspira certainement, si même il ne le rédigea point de sa main. Il consacra tout ce qu'il avait d'adresse et d'expérience parlementaire à

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calfeutrer les fenêtres, à verrouiller les portes par lesquelles l'air et la lumière auraient pu pénétrer dans l'enceinte législative, à fermer toutes les issues par lesquelles la parole libre aurait pu s'échapper pour retentir au dehors.

Il ne cherchait à être aimable à l'égard des hommes que lorsqu'il croyait pouvoir se dispenser de rien céder sur les choses ; il accueillait avec une bonne grâce extérieure les journalistes, mais sans jamais se départir d'aucune interdiction, d'aucune restriction de publicité ; en définitive, il exagéra plutôt qu'il n'adoucit l'application du régime nouveau. Le gant de velours manquait parfois; mais il y avait toujours la main de fer.

La visite que, quelques semaines avant l'ouverture de la session, Louis-Napoléon fit au Corps législatif, où il fut reçu par M. Billault déjà installé à l'hôtel de la Présidence, achève de montrer le caractère de l'un et de l'autre.

C'est dans cette visite que fut définitivement approuvée la suppression d'un rang de tribunes pour le public et de la tribune pour les orateurs, ces deux signes matériels du régime de la liberté de discussion.

M. Billault, qui naguère avait parlé avec succès et qui, sur la fin de sa vie, devait développer un talent de premier ordre, ne sut pas trouver un mot de défense, même de regret, pour cette plate-forme parlementaire où étaient apparus, dès le premier jour, dédaigneux du passé qu'ils servaient, deux vieillards mélancoliques, Royer-Collard, la probité hautaine, et Chateaubriand, le génie amer; où Thiers, l'adresse, avait lutté contre Guizot, la force; où les partis s'étaient rencontrés, abordés, combattus parfois

avec violence, souvent avec gloire.

Quant à Louis-Napoléon, il croyait, depuis son séjour en Angleterre, et il avait écrit de longue date qu'il n'y a pas besoin de tribune pour qu'un peuple soit prospère, et même libre. Ces idées préconçues s'étaient fortifiées d'une rancune personnelle dont l'origine est assez curieuse à rappeler :

Un représentant du peuple du nom d'Antony Thouret avait déposé une proposition tendant à rendre inéligibles, comme président de la République, tous les membres des familles ayant régné sur la France. Malheureusement M. Antony Thouret n'était pas tout à fait pris au sérieux, malgré ses nombreux sacrifices à l'opinion démocratique, et son surnom de «diamant des Flandres». Il était affligé d'un embonpoint incompatible avec une réputation de victime, même de victime politique, aussi les dessinateurs des journaux satiriques s'étaient amusés à le représenter rayonnant de bonne mine au sortir des prisons de Louis-Philippe et s'écriant : c J'ai tant souffert! » Et pourtant le projet, sinon son auteur, méritait l'attention.

Pour la première fois, les regards se tournèrent vers Louis-Napoléon Bonaparte qui, en qualité de simple député, siégeait depuis plusieurs mois à l'Assemblée, et était venu s'asseoir sur les bancs supérieurs de la gauche, dans la cinquième travée, au milieu de cette zone communément appelée la Montagne, derrière son ancien précepteur, M. Vieillard.

Le prince monta à la tribune pour repousser l'amendement Thouret; il le fit de son air flegmatique, tirant de sa poche un petit papier, sur lequel avaient été écrites d'avance quelques phrases assez maladroites, qu'il lut

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d'une voix traînante et avec un léger accent étranger.

Les assemblées ont le tort de croire qu'on tue les popularités démocratiques avec des exécutions parlementaires. Ici la majorité interrompt par les rires les plus bruyants, les exclamations les plus outrageantes. Le prince ne s'émeut pas un instant; il ne s'irrite pas; il replie tranquillement son papier; puis, il attend quelques minutes, immobile, comme pour se donner le temps de compter se& rares amis et de juger quels sont ses plus implacables adversaires; enfin, toujours impassible, il descend avec la même lenteur les degrés de la tribune, sans paraître se douter, ni se soucier de ce qui s'est passé.

M. Schœlcher avait eu, sur le moment même, l'impression que cet homme était plus dangereux qu'on ne le supposait en général ; il dit à un de ses amis :

La tribune fait toujours peur la première fois qu'on y monte; eh bien! quand, avec son accent ludesque, il nous a lu sa déclaration, je le regardais bien avec ma lorgnette; son papier n'a pas tremblé dans sa main; nous n'aurons pas aussi bon marché de cet homme-là que nous croyons.

Louis-Napoléon venait d'inspirer à ses collègues un dédain qui remplaçait l'hostilité. Devant cette impression générale de pitié méprisante, M. Thouret reprit la parole et se contenta de cette épigramme : « Après ce que l'Assemblée vient d'entendre, et ce que la France entière lira demain, mon amendement paraît inutile ! Je le retire. » L'injure fut aggravée par les applaudissements prolongés de la Chambre et Louis-Napoléon resta à la fois éligible à la présidence de la République et profondément ulcéré contre le régime des assemblées.

Le ressentiment fut silencieux; mais ce taciturne regardait la vengeance comme un plat qui doit se manger froid.

En 1852y la salle de la Constituante était démolie; M. Antony Thouret pestait contre lui-même au Mont-Valérien ; la publicité des débats parlementaires subissait de navrantes mutilations, et la tribune disparaissait! La riposte, pour s'être fait attendre, n'en était que plus violente !

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