AU PRESIDENT DU CORPS LÉGISLATIF
Monsieur le président,
Les électeurs de Paris et de Lyon sont venus nous chercher dans la retraite et dans Texil.
INous les remercions d'avoir pensé que nos noms protestaient contre la destruction des libertés publiques et les rigueurs de Tarbitraire.
Mais nous n'admettons pas qu'ils aient voulu nous envoyer dans un Corps législatif dont les pouvoirs ne s'étendent pas jusqu'à réparer les violations du droit.
Nous repoussons la doctrine immorale des réticences, des arrière-pensées et nous refusons le serment exigé à l'entrée du Corps législatif.
Nous vous prions, monsieur le président, de vouloir bien donner à l'assemblée connaissance de cette déclaration.
CAVAIGNAC, CARNOT, HÉNON.
Paris, le 29 mars 1852.
Ainsi, MM. Cavaigiiac, Carnot et Hénon n'apparaissaient que pour protester et disparaître. Une simple lecture, et ils n'étaient déjà plus ! Gomme acte de conscience, rien n'était plus digne; comme acte politique, rien ne pouvait être plus agréable au pouvoir. C'est, en efiet, avec un visible soulagement que le président du Corps législatif déclara que, vu l'article 14 de la constitution et l'article 45 du décret du 22 mars, MM. Cavaignac, Carnot et Hénon, refusant de prêter le serment prescrit, étaient réputés démissionnaires.
Ce qui ne réjouit pas moins le gouvernement, ce fut de voir deux de ses adversaires notoires, MM. de Kerdrel et Bouhier de TÉcluse, se séparer publiquement l'un de l'autre, et même avoir une petite altercation personnelle à propos de la vérification des pouvoirs.
Comme député de la Vendée et à un point de vue exclusivement local, « sans soulever de question politique et en laissant de côté des événements que Thistoire appréciera », M. Bouhier de l'Écluse, malgré l'avis de Beri^yer, soutenait la protestation de l'abbé de Lespinay contre son concurrent heureux, le comte de Sainte-Hermine. Il demandait au Corps législatif d'ordonner tout au moins une enquête.
M. de Kerdrel intervint avec une certaine hauteur, en chef de groupe qui rétablit l'alignement dérangé par un auxiliaire indiscipliné.
M. Audren de Kerdrel. — Le gouvernement a avoué hautement rinfluence nouvelle qu'il entendait exercer sur les élections. Quelle serait donc, en présence de ce système universellement proclamé et mis en œuvre, la signification de quelques faits particuliers? Combattre une élection, ce serait acquiescer à toutes les autres. 11 faut, au contraire, laisser l'avenir juger le système ; il faut laisser la responsabilité tout entière au gouvernement, qui la revendique avec une louable franchise.
Comme conséquence du principe qu'il ne devait être « acquiescé à aucune élection :>, M. de Kerdrel semblait devoir s'abstenir. Mais, non! il alla gracieusement audevant du vote de validation que la majorité se préparait a émettre. Il n'avait donc fait que tirer sur ses propres troupes, et donner à M. Bouhier de l'Écluse, en lui
reprochant ses « anachronismes », une leçon d'opportunisme, contre laquelle celui-ci regimba, du reste, en termes encore plus aigres que ceux de son peu endurant chef de file.
Reprenons le procès-verbal :
M. de Kerdrel termine en déclarant qu'il conclut à la validation de Télection de M. de Sainte -Hermine, mais en réservant son opinion sur le système général adopté pour les élections, système qu'il ne juge point parce qu'il ne veut pas enlever au pouvoir une parcelle de la responsabilité qui pèse sur lui.
Aussitôt, M. Bouhier de l'Écluse, qui ne veut pas se trouver en reste de réserves et laisser le dernier mot à un contradicteur de son propre parti, « réclame la parole pour un fait personnel et dit qu'il ne saurait accepter Tespèce de remontrance qui lui a été adressée par le préopinant. Il se bornera à faire observer qu'on se serait épargné cette censure si Von avait écouté ses paroles ; car il a eu soin de faire remarquer qu'il ne s'occupait pas des élections au point de vue général, et qu'à cet égard il réservait son opinion. »
A qui profita surtout cette escarmouche entre légitimistes, l'un plus préoccupé de son intérêt départemental, l'autre plus soucieux de l'attitude générale du parti? A l'élection de M. de Sainte-Hermine qui fut validée haut la main.
En revanche, M. Billault, dans cette même séance du 2 avril, s'attira une petite mésaventure, bien méritée du reste, mais qui était tin indice de sentiments peu sympathiques à son égard. Pendant son discours, M. de
Kerdrel se sentit la gorge sèche et se prit à tousser; on réclama autour de lui un verre d'eau. Cette demande parvint jusqu'au président qui, voyant là une sorte de retour aux habitudes des anciennes assemblées, dit d'un ton rogue : c Qu'il aille à la buvette ! » M. le baron de Bussière, choqué de cette réponse, et en face de l'abstention des huissiers dont les ordres du président arrêtaient la complaisance ordinaire, s'élança hors de la salle, prit un verre d'eau sucrée à la buvette, vint le placer luimême à côté de M. de Kerdrel; -puis se retourna vers M. Billault d'un air de défi. Le président pinça les lèvres et comprit, par cette leçon, que partout en France, même dans une Chambre de candidats officiels, il sied d'être courtois vis-à-vis de ses adversaires.
Depuisquclaconstitutionavaitréduitàrien,oudumoins à bien peu de chose, la puissance du député, les nouveaux élus avaient chaque jour à défendre leur dignité personnelle contre les procédés insolents, non seulement d'un président imposé, mais surtout d'une bureaucratie qui sentait son règne enfin arrivé.
Ainsi, M. le vicomte Anatole Lemercier, député de la Charente-Inférieure, ayant écrit au ministre des cultes, M. Fortoul, pour appuyer une demande de secours formée par une paroisse de sa circonscription, reçut quelques jours après une circulaire imprimée. Cet avis, portant la signature illisible d'un scribe quelconque, disait, qu'après entente des ministres entre eux, il ne devait plus être répondu à aucune recommandation particulière d'aucun député. Plusieurs fois depuis, on a essayé, sans succès du reste, de rejeter dans le néant cette clientèle acharnée, cette nuée insatiable de pa-
rents ou d'amis, cet essaim dévorant qui pullule dans tout pays où Ton a abusé du fonctionarisme ; cette fois, non seulement le refus était rigoureux, mais le mode de réponse était humiliant.
M. le vicomte Lemercier, habitué comme homme à plus d'égards et comme diplomate à plus de formes, renvoya Timprimé dans une lettre personnelle adressée à M. Fortoul. « C'était sans doute une erreur des bureaux, disait-il au ministre. Il ne pouvait pas, en effet, venir à l'esprit d'un homme bien élevé de faire répondre, par une semblable voie et dans de pareils termes, à un élu du suffrage universel; il attendait donc que le ministre statuât lui-même. » Quelques députés, après entente dans la salle des Conférences, écrivirent des lettres analogues, si bien qu'il en arriva de cette décision comme de tant d'autres; ce fut une circulaire de plus enterré dans les cartons. Quelques jours après, à une réception des Tuileries, M. Fortoul expliqua que la résolution avait bien été prise, mais qu'on n'y persistait pas; en sorte qu'il y eut encore de beaux jours pour les solliciteurs !
Les hommes les plus dévoués subissaient eux-mêmes les conséquences de l'abaissement infligé collectivement à la Chambre. C'est avec peine qu'ils obtenaient d'être reçushois tour dans les ministères, ou qu'ils se faisaient inviter aux bals des Tuileries. Ils étaient dédaignés ici, redoutés là, ayant à regretter, en toute circonstance, la situation prépondérante des anciens députés. Les faveurs étaient plutôt enlevées par ceux dont on craignait de voir le mécontentement sourd dégénérer en opposition déclarée. Aussi, un bonapartiste de l'avant-veille s'écriait-
il, dans un moment de dépit : f A moins d'être légitimiste honteux, ou orléaniste renégat, il est maintenant impossible de rien obtenir! > Cependant les bonapartistes d'ancienne date étaient, en règle générale, l'objet d'une préférence marquée, à la condition de s'autoriser des souvenirs du passé. Ainsi, on citait ce mot d'un ministre à un député qui venait lui demander une faveur : « Estce le député qui parle? Alors, nous ne faisons rien ; nous n'aurons égard à la demande que si elle suit l'ordre hiérarchique. Est-ce l'ancien ami du président? Alors, j'accorderai ce que vous sollicitez. »
Les questions d'amour-propre et d'étiquette préoccupaient d'autant plus fortement le Corps législatif nouveau, que le gouvernement se hâtait moins de lui fournir de l'occupation législative. Règle générale : c'est une faute politique que de laisser une Chambre, même désarmée du droit d'interpellation, sans rien à son ordre du jour, L'oisiveté est une mauvaise conseillère pour les assemblées. Si l'opposition existe déjà, elle s'aigrit; si elle n'existe pas encore, elle tend à naître.
Les députés, n'ayant rien à faire, pour le moment, se demandaient ce qu'ils auraient à faire plus tard ; quelles étaient au juste les limites de leurs pouvoirs, et quelle allait être la portée de leur rôle? Le budget des dépenses leur serait-il soumis au même titre que le budget des recettes? Bien que ce ne fut pas à proprement parler « voter l'impôt », le Corps législatif avait-il le droit d'examiner les dépenses de chaque ministère, en détail et par chapitre, ou par masse et en bloc? Le conseil d'État devait-il préparer le projet de budget dans les mêmes conditions que les projets de lois ordinaires?
Enfin, si les amendements présentés par un ou plusieurs députés étaient soumis à l'approbation préalable du conseil d'État, les amendements émanés des commissions élues du Corps législatif pouvaient-ils être paralysés par le même veto? Telles sont les questions qu'on se posait dans la salle des Conférences, et qui bientôt passèrent de là dans la presse.
Pendant tout un grand mois, du 2 avril au 3 mai, la Chambre eut à voter, plutôt qu'à discuter, un unique et court projet de loi sur la refonte des monnaies de cuivre, maigre chère pour un appétit de débutants.
Ce n'est pas que, sous une apparence vulgaire, ce projet n'eût une véritable portée politique. Il était habile de populariser le régime nouveau, de faire descendre dans les masses l'effigie gouvernementale de Louis- Mapoléon, sous la forme de la monnaie la plus usuelle, le billon. Le peuple, hélas! a plus de sous que de pièces d'or et d'argent. Le cuivre devait lui faire connaître le neveu comme le bronze le faisait souvenir de l'oncle.
Un seul incident est à retenir. M. Guyard-Delalain, le député de la Seine, avait débuté dans ce débat. Prêtant aux autres la bonne opinion qu'il avait de lui-même, il voulut conserver son discours à la postérité. Il demanda donc, le premier des membres du Corps législatif, l'autorisation de faire imprimer et de distribuer à ses frais les paroles qu'il avait prononcées. A un membre de la majorité, et dans une question d'affaires, l'autorisation ne pouvait pas être refusée; mais cela créait un précédent dont bientôt des députés, plus éloquents et moins dé- Toués, allaient bénéficier. C'est cette crainte qui fit
accueillir par quelques murmures Tinitiative prise par M. Guyard-Delalain. Il y avait, en eflet, à la Chambre, des ultra-conservateurs pour lesquels c la tribune n'avait jamais été qu'une sonorité, la presse un vacarme, la pensée une insolence, et la liberté un abus criant. » A leur avis, le pouvoir n'était pas encore assez fort, le Corps législatif pas assez amoindri, la publicité pas assez restreinte, le sentiment du parlementarisme pas assez éteint. Leur indépendance, à eux, consistait à pousser plus loin encore que le gouvernement lui-même la haine du contrôle, l'horreur du grand jour. Ils s'appliquaient à souffler la petite lumière vacillante qui, seule, avait survécu à la nuit du 2 Décembre. Ils étaient applaudis, à ce moment, par la foule moutonnière de ceux qui, par amour du repos, semblaient avoir peur de penser.
On vit se manifester cette tendance ultra-autoritaire dans le premier discours de M. Granier de Cassagnac. Il fut, à la fin du règne (il y avait alors quelque mérite à cela), un des « Sept Sages de la Grèce »; mais, en 1852, il n'était pas aussi isolé qu'en 1869 dans ses manifestations de guerre sans merci contre toute idée de liberté. Cet orateur qui piétinait sur les ruines de la tribune, et ce journaliste qui demandait qu'on alourdît les chaînes de la presse excite l'intérêt par l'originalité plus que par le charme de sa physionomie.
Un ami politique a dit de lui dans les Profils parlementaires qu'il avait été Martyr de sa figure. C'est possible ; on va, du reste, en juger. ^
Le corps était trapu et semblait taillé à coups de serpe dans le tronc vert d'un chêne noueux. 11 avait un nea au dos aplati, aux aiJes larges, aux narines frémis-^
santés, comme celles d'un cheval de guerre au premier appel du clairon. Sous des arcades sourcillicres profondes, l'œil semblait toujours guetter le moment d'atteindre l'adversaire . Le crâne était, non pas chauve, comme on l'aurait cru d'abord, mais rasé de trop près.
Le provincial qui entrait dans une tribune du Corps législatif, et qui parcourait du regard les bancs parlementaires, s'arrêtait, l'œil fixé sur un siège de la droite, et disait, à demi voix : « Ce doit être Cassagnac! »
Depuis Décembre, il poursuit la liberté de la presse d'une sorte de haine parricide; il s'impose comme auxiliaire au gouvernement, alors que celui-ci ne fait pas assez vite appel à son dévouement. Il guerroyé en partisan isolé, ne craignant pas de se mettre, par une diversion hardie, en opposition apparente avec le chef de l'armée régulière.
Il aurait dû vivre au xvi* siècle, aux temps où les Arétin et les Scaliger donnaient la réplique aux Visconti et aux Sforza, hardi condottiere égaré dans notre démocratie moderne, où la plume a supplanté la rapière.
Ce qui lui fait une situation difficile, même dans le parti auquel il rend souvent des services et crée parfois des embarras, c'est qu'il a passé brusquement des subventions de Louis-Philippe aux subventions de Louis-Napoléon. Après avoir émargé pour défendre le système de la paix à tout prix, il a émargé pour défendre, au Constitutionnel, \q& décrets sur les biens de la famille d'Orléans.
Mais, du moins, il ressemble aux troupes suisses de l'ancien régime qui servaient bien et se battaient bravement, quand elles étaient exactement payées. Il n'est pas de ceux encore plus malins, qui se vendent, mais ne se
livrent point ; lui, au contraire, se lance à corps perdu dans la lutte. Les coups donnés et reçus lui ont bientôt fait une conviction enragée; il est ultra par tempérament, en même temps que conservateur par intérêt. Il apporte sa violence native jusque dans la défense des idées modérées.
Ce caractère est plein de contradictions : dans le monde M. de Cassagnac a des formes ; il est poli, s'efforce même d'être gracieux; dans les couloirs, c'est un collègue obligeant qui s'apprivoise volontiers et a le mot pour rire ; il trouve surtout le mot pour faire rire les autres. Sa plaisanterie gauloise, parfois trop épicée dans la forme, est spirituelle, mais méchante, — trait qu'il enfonce au défaut de la cuirasse avec une féroce clairvoyance. Aussi, rencontre-t-il, parmi les députés, ce degré d'égards qu'une crainte révérentielle inspire à la moyenne, toujours un peu timide, des hommes.
Même quand il parle, c'est un journaliste plus qu'un orateur. S'il ne lit pas, il a écrit. Il déploie, du reste, de l'érudition, du style, de la vigueur; il sait beaucoup, et comme il n'hésite pas à se servir de tous les arguments pourvu qu'ils portent,il passe pour un adversaire à craindre.
En résumé, M. Adolphe Granier de Cassagnac était un tempérament de lutteur; il avait ce qu'on appelle en phrénologie « la bosse de la combativité ». Il a été beaucoup haï ; peut-être, au fond, valait-il mieux que sa vie !
Ce vieux politique, qui possédait parfois la vue loin, taine, manquait souvent de l'esprit d'à-propos; ainsi, c'était une mauvaise entrée de jeu que de venir faire opposition à une loi unanimement approuvée, et toute préparée en quelque sorte par les discussions parlementaires des Chambres anciennes.
Le gouvernement présentait au Corps législatif le projet de réhabilitation des condamnés, tel qu'il avait été élaboré sous les régimes précédents et qu'il était accepté d'avance par l'opinion. D'après cette loi, c'est l'élément judiciaire, représenté par les Cours d'appel, qui statue sur la réintégration dans l'ancien état, comme il a jadis prononcé la condamnation. M. Granier de Cassagnac, au contraire, voulait étendre jusqu'à la faculté de la réhabilitation légale le droit de grâce appartenant au prince. Rien au pouvoir judiciaire ; tout au pouvoir exécutif : Tel était son système.
La thèse est simple. Le droit de grâce n'est pas entier, s'il n'est pas loisible au chef de l'État de tout faire disparaître de l'ancienne condamnation. Or, il faut que ce droit, ainsi que tous les autres, soit entier entre les mains du prince. Sous un régime comme celui qui dérive logiquement du coup d'État, l'autorité souveraine ne doit subir aucun partage, ne saurait accepter aucune diminution, ne peut se contenter des transactions dont vivaient, au jour le jour, des pouvoirs discutés. Sur ce point de départ, M. Granier de Cassagnac se livre à une série d'appréciations historiques qui eussent soulevé des tempêtes, s'il y avait eu alors au Corps législatif l'ombre d'une opposition démocratique. Il termine ainsi :
Pour Torateur, il n'y a rien d'indifférent en fait d'ordre et de désordre; les petites choses sont les matériaux avec lesquels sa construisent les grandes. Pour lui, gouvernants et gouvernés ont même intérêt; il ne sépar.e pas la cause du but, rarmée du général, la société du gouvernement. A ses yeux, l'armée sans général n*est plus qu'une cohue, et lorsque, de la société, on enlève le gouvernement, il ne reste que le ^
spectacle navrant et lugubre de toutes les passions, de toutes les folies qui se sont naguère déchaînées sur la France.
Avant de travailler à réhabiliter des coupables vulgaires, il importe de commencer à réhabiHter la France elle-même dans sa bonne renommée de pays intelligent et sage. Revenir à des transactions dont une longue expérience a fait justice serait un non-sens, au lendemain du jour où le pays a si hautement manifesté sa sympathie pour les pouvoirs forts et hardis. Ces nobles instincts de la nation doivent être la rôgle du législateur; il faut que les pouvoirs soient grands, pour que Tobéissance soit digne.
Ce discours, après avoir été attendu avec une grande curiosité, fut reçu finalement avec une certaine froideur. Les tribunes du Corps législatif étaient garnies de monde, et notamment de dames en toilettes élégantes. Le début de M. de Cassagnac faisait événement. L'orateur, après avoir commencé d'une voix assez ferme, se fatigua vite. Sa phrase parut, ou hasardée comme expression et comme image, ou traînante et longue. Les attaques contre la Révolution de 1789 soulevèrent quelques murmures. M. de Cassagnac fut plus heureux dans ses critiques contre la révolution de Février. Cette péroraison fut saluée par un grand nombre de Très bien f
En face de son rédacteur, le subtil directeur du Constitutionnel, M. Véron, prit une attitude doublement avantageuse.
En contredisant M. Granier de Cassagnac, et dans l'intérêt du pouvoir lui-même, et au nom de l'idée libérale, il était sûr d'avoir finalement le vote en sa faveur, et il avait chance de s'attirer les sympathies de ce qui restait d'opinion publique. C'est ce joint que saisit, avec sa perspicacité habituelle, le futé et malin docteur, qui,
depuis quelque temps, guettait roccasion de faire, lui aussi, son début parlementaire.
Mazarin qui, dans son langage moitié italien, moitié français, disait des choses fines et profondes, interrompit un jour,par cette singulière question, un jeune solliciteur qui lui demandait un emploi : — Êtes-vous houroux, mossu?
En cela serésumait pour le vieux politique, rompu à la pratique des affaires humaines, la qualité suprême. 11 ne demandait pas : « Êtes-vous savant, loyal, courageux, spirituel? » Non. Il disait : « Êtes-vous heureux? » C'est-à-dire quand vous jouez, gagnez-vous ? Quand vous allez à la chasse, rencontrez-vous du gibier? Quand vous entreprenez quelque atîaire, cette affaire tourne-t-elle à votre avantage ? En guerre, en voyages, en spéculation, êtes-vous heureux? Si vous êtes heureux, je suis votre homme. Le favori de la fortune est marqué d'un signe sacré pour le politique. A Dieu ne plaise qu'il contrarie cette puissante déesse ! Place à l'homme heureux! Et, fût-ce le plus insuffisant des hommes, qu'on s'incline! La fortune ne doit pas mentir.
Le docteur Véron fut, par excellence, l'homme houroux du cardinal Mazarin. Il avait commencé par se faire nommer médecin officiel d'un musée, où il n'avait à réduire que des fractures de statues. Il gagna, à manquer une saignée, de quitter la médecine, qui le faisait à peine vivre, pour la spéculation qui l'enrichit. II s'abouch.^ avec un pharmacien inconnu et mourant, s'intéressa à une pâte pectorale sans vogue et, sa chance aidant, il rendit le nom de Regnault célèbre; grâceè l'emploi judicieux de l'annonce, il gagna plus de milliers de francs qu'il ne guérit de rhumes. Passant du laboratoire de l'apothicaire aux couloirs de l'Opéra, il se trouva en rapports
avec des musiciens peu exigeants sur les droits d'auteur et des danseuses accommodantes sur le chapitre des mœurs. Il fit, par hasard, représenter des chefs-d'œuvre, ayant par surcroît l'avantage de réaliser de grosses recettes. De la pharmacie à l'Opéra, et de l'Opéra à la presse, il y avait le trait d'union de cette publicité qu'il entendait aussi bien qu'Emile de Girardin. Là encore, il réussit.
Porté par le succès du journal le Constitutionnel et secondé par une phalange redoutable de rédacteurs grassement payés, il visa le pouvoir et le manqua; mais se rabattit sur la fortune, et l'atteignit. Il eut un pied dans tous les salons, une oreille à toutes les portes. Il vécut dans la familiarité et dans le conseil des grands; il reçut les cajoleries des ministres comme une coquette surannée qui sait qu'on ne la courtise pas pour ses beaux yeux, mais pour son large crédit et qui, du jeu, retire une épingle prête à piquer les parvenus ou les ingrats qu'elle a faits.
Rendu, par la vente forcée du Constitutionnel ^ aux loisirs de l'écrivain de longue haleine, et toujours soigneux des plaisirs du public, il allait, en 1854, composer ces Mémoires d'un bourgeois de Paris, dont il serait aussi injuste de louer le style que de nier l'intérêt. Ce bon docteur avait tant vu qu'il avait beaucoup à raconter ! Il avait été le témoin de bien des choses, et l'ami de bien des gens. De sa loge de théâtre, de son bureau de journaliste, ou de son siège de député, il avait assisté aux débuts de tous ceux et de toutes celles qui devaient leur fortune à leur plume, à leur voix ou à leurs pieds; seulement ces gens-là, après avoir, comme il
disait, « fatigué son escalier de leurs démarches », refusaient parfois de le recevoir. Il avait des souvenirs fidèles, des autographes curieux, et il était aussi instructif en parlant des autres que naïvement comique en parlant de lui-même.
Le docteur Véron n'était malheureux qu'en un point : la conformation physique.
Qu'on se figure un homme sans cou, 4a tête bouffie, un nez de carlin faisant à peine saillie entre deux joues énormes, et un ventre protubérant. Il portait une haute cravate blanche destinée à cacher des traces d'humeurs froides, et un gigantesque faux col, contemporain de celui de M. Saint-Març-Girardin, et prédécesseur de celui de M. Garnier-Pagès.
Il était de mauvais goût, malgré son esprit, et maniéré, malgré son cynisme. Passant des plaisirs de l'alcôve à ceux de la table; devant à son argent d'avoir eu Rachel pour amie, et d'avoir encore Sophie pour cuisinière, il était vaniteux comme un nègre, se montrant bardé de croix et de plaques d'origine exotique.
Au fond, personnage assez peu estimable. A tout râtelier où il avait vu pendre le foin des approbations, et surtout des profits, il avait mangé. Au râtelier du roi constitutionnel, au râtelier de la République, au râtelier de la réaction, il avait trouvé sa botte, et s'était attablé. Et, autant il avait salué et festoyé le râtelier garni, autant il avait honni et conspué le râtelier vide. Il se dérobait au service de toutes les causes vaincues; il avait des éloges pour toutes les fortunes, des insultes pour tous les malheurs; il ne doutait jamais de rien, dès qu'il avait fait le compte de la recette.
Cet habile homme partait de la remarque que ce qui plaît en général aux assemblées, c'est moins une pensée neuve, personnelle et profonde, qu'une forme correcte donnée à l'opinion commune. Les Chambres s'approuvent elles-mêmes en applaudissant l'orateur qui exprime ce que chacun a dans la tète. Il est des hommes politiques dont le succès tient surtout à ce qu'ils se contentent d'être les exacts réflecteurs de l'idée générale. Ils paraissent conduire l'assemblée, quand ils ne font qu'exprimer, en y cédant les premiers, l'impression de la majorité.
Le docteur Véron avait là une théorie juste et reposant sur la connaissance du cœur humain; mais le talent lui manquait pour en tirer le parti qu'il eût fallu.
La platitude de la forme s'unissait à la prudence du fond dans les considérations trop étendues qu'il fit valoir pour voter, tel quel, le projet en discussion. Il résistait avec indépendance aux opinions que le gouvernement n'avait pas; il accédait avec docilité aux propositions que faisait le pouvoir. Seulement, il était filandreux dans son indépendance comme dans sa docilité.
De ce discours, à la fois malin et terne, voici les deux seuls passages qui ressortent un peu :
Le pouvoir n'est plus une statue voilée; les ministres ne sont plus responsables. Le prince président a écrit, en tête de la nouvelle constitution, que le pouvoir exécutif prenait l'initiative de toutes les* lois. Ainsi, le projet dont le Corps législatif est actuellement saisi émane du prince président, a été délibéré et voté en conseil d'État. Le préopinant voudrait, à ce projet, substituer un projet tout différent. Pour caractériser, d'un mot, l'intention du préopinant, il voudrait que le Corps législatif donnât plus qu'on ne lui demande...
L'orateur ajoute que, depuis le commencement du siècle,
LES HOMMES DE 185â. 75
ïa France a eu le triste privilège de voir tomber plusieurs gouvernements et d'assister à Tinstallation de plus d'un gouvernement nouveau^ Bien souvent, les Chambres, en exagérant les principes du régime parlementaire, en faisant échec au pouvoir ministériel, derrière lequel était caché le chef de rÉtat, ont préparé, hâté, décidé les révolutions; mais, il faut le dire aussi, souvent il est arrivé que les gouvernements nouveaux ont exagéré le principe dont ils étaient issus et sur lequel ils s'appuyaient; souvent, il est arrivé que des conseillers imprudents ont poussé les gouvernements nouveaux à étendre inconsidérément le domaine de leur pouvoir. Ce sont là des excès qu'il faut prévenir. Selon l'orateur, un gouvernement qui voudrait tous les jours mettre dehors le capital de son pouvoir, à la moindre crise, serait ruiné. Eu définitive, il n'y a qu'une loi éternelle en politique, et cette loi, c'est que la sagesse, la modération sont les seuls appuis de la toute puissance.
Le docteur Véron, en se plaçant ainsi sur un terrain sympathique à la majorité, et en excitant chez elle le désir de bien entendre, obtint qu'on inaugurât, en sa faveur, un usage qui rétablissait officieusement une sorte de tribune. C'est ce que fit remarquer aigrement, quand le précédent fut invoqué dans la même séance au profil d'un autre orateur, un des membres du groupe des Plats ventres qu'inquiétait la tolérance exagérée de M. Billault. Ce qui prouve qu'on est toujours le libéral de quelqu'un !
Quinze jours s'écoulèrent de nouveau sans incident. Ce n'était plus, en effet, la vie mouvementée, haletante du régime parlementaire; plus de crise ministérielle en perspective; plus de modifications dans le gouvernement à craindre ou à espérer; c'était un grand silence, comme celui qui règne le matin dans la rue, lorsque, pendant la
nuit, il est tombé une épaisse couche de neige assourdissant tous les bruits. Il en résultait un sentiment de repos général qui, au sortir du vacarme discordant de la liberté illimitée, n'était pas sans charme momentané. La lassitude de l'abdication politique devait venir plus tard ; mais, pour le moment, c'était d'initiative, d'instabilité, de scandales et de luttes parlementaires, que l'opinion était à la fois saturée et écœurée.
Le 18 mai, il y eut, non pas une discussion, mais un discours de M. Rudel du Mirai, député du Puy-de-Dôme.
M. Rudel du Mirai est un produit, sans alliage libéral, de la candidature officielle. Son nom n'ira à la postérité, s'il y va, qu'escorté par le souvenir de certaine soupière dont les maires de sa circonscription s'étaient servis en guise d'urne, cuisine électorale qui fut plus tard critiquée par quelques mauvaises langues de l'opposition.
Il est très chatouilleux sur la légitimité de sa particule, que, de temps en temps, lui conteste un esprit pointu. C'est le blesser à un autre endroit sensible que de lui demander si son père, le citoyen Dumiral, n'a pas, comme membre de la Convention, voté la mort du roi Louis XVL Au fond, il appartient à cette bourgeoisie arrivée qui voudrait voir reculer le flot révolutionnaire qui l'apporta.
Sa personne est taillée sur le môme patron que celle de M. Rouher, son ami d'enfance et son protecteur. Nature plus vigoureuse que distinguée, il est finaud sans être fin, tenace comme un procureur, patient comme un campagnard, moitié robin et moitié gentleman farmei\ mais encore plus paysan qu'homme du monde.
La figure est grande et correcte, forte tète sur un corps pesant; toute la barbe, moins la moustache, comme la
portent quelques Américains; le dessous des yeux fatigué par le travail ou le plaisir, par les deux peut-être. Il s'avance à pas lourds, scandant sa marche et dodelinant de la tète.
Il fut, à l'origine, un de ces magistrats studieux et gourmés qui connaissent bien la lettre de la loi, mais ne lui prêtent point d'esprit. Il est devenu un de ces directeurs politiques de fermes-écoles, pour lesquels l'agriculture officielle est la meilleure des vaches à lait et la plus souvent traite.
Avocat, par surcroît, depuis qu'il est député, il se montre à la barre plus solide que brillant. Il a l'air de martèlera grands coups toutes ses phrases, comme s'il travaillait à un chaudron de son pays, et il reprend bruyamment haleine entre chaque période, à l'instar d'un soufflet de forge.
Au moral, c'est un ennemi personnel de la liberté à laquelle il doit faire, jusqu'à la fin, mauvais visage. Fier de sa force physique, il ne conçoit que la force gouvernementale en politique. Dans les grandes commissions où le crédit de M. Rouher, plus encore que son mérite, le fait nommer, son avis est arrêté d'avance ; c'est celui de l'empereur, dès qu'il le connaîtra. Il cherche à plaire aux électeurs qui l'ont fait député, mais surtout il ne veut pas déplaire au préfet qui le fera, de nouveau, candidat officiel.
Dans le discours du 18 mai, la réclame électorale se double d'un trait de courtisan. M. du Mirai veut, vis-àvis des braves campagnards qui l'ont envoyé au Corps législatif, se donner l'apparence d'un député indépendant; dés le premier jour, il propose hardiment la réduc-
tioii du contingent militaire, c'est-à-dire de Timpôt le plus lourd et le plus sensible aux familles; seulement, il ne tient qu'à Tapparence. Il sait que sa proposition va se heurter à une fin de non-recevoir, et il est disposé à s'incliner devant la première observation; il se résigne d'avance à voter lui-môme en faveur du projet de loi qu'il critique pour la forme, et encore, le critique-t-il?
S'il en conteste la nécessité, c'est uniquement parce que la situation faite au pays, par le coup d'État, est sans pareille dans l'histoire : — paix digne à l'extérieur, tranquillité complète à l'intérieur, écrasement du parti révolutionnaire, et sentiment unanime de sécurité comme de salisfiictîon. Son langage est celui, non d'un indépendant sincère qui soutient avec conviction un amendement sérieux, mais celui d'un courtisan avisé qui, dans la crainte de rester confondu dans la foule des plats thuriféraires et des adhérents muets, prend le détour d'un air d'opposition pour faire mieux goûter la saveur, sans cela banale, de ses louanges.
Un commissaire du gouvernement répondit en quelques mots que la question de la quotité de l'effectif serait traitée lors de la discussion du budget; puis, l'on passa au scrutin et, M. du Mirai, satisfait d'avoir mis sa personnalité en évidence, vota avec les autres, en bon candidat officiel qu'il ne voulait pas cesser d'être.
Quelques jours après vint devant la Chambre un projet qui, partiellement reproduit en 1866, devait être qualifié par M. Ernest Picard de loi de sûreté générale à l'extérieur. Le gouvernement français voulait étendre au dehors la protection exceptionnelle qu'au dedans il s'assurait à lui-même.
Louis-Nàpoléon avait un principe de gouvernement qu'il tenait de sa mère, la reine Hortense, Égérie aussi avisée que dissolue; c'était celui-ci : « Ne souffrez pas qu'on » parle quelque part sans votre autorisation expresse... > Il n'y a presque pas de gouvernement qui puisse résis- )^ ter à Texamen de son origine et à la discussion » des actes personnels du maître. » Cet examen de l'origine du gouvernement de Décembre, cette discussion des actes personnels du prince qui venait de s'imposer en maître, étaient impossibles en France avec les lois sur la presse, l'imprimerie, et la juridiction correctionnelle appliquée aux délits politiques ; mais il y avait, à l'étranger, des Français réfugiés qui exhalaient dans des livres accusateurs et des poésies vengeresses leur acre colère de vaincus contre le crime triomphant.
Lcplus illustre de tous, Victor Hugo, venait de publier à Bruxelles son livre de Napoléon le Petit et allait composer dans les îles anglaises son poème des Châtiments. M. Schœlcherfaisaitsuccessivement paraître à Londres ses deux volumes : Histoire des crimes du 2 Décembre et le Gouvernement du 2 Décembre. M.Pascal Duprat reconstituait les Tables de la proscription. M. Charles Ribeyrolles dépeignait les Bagnes d'Afrique. A Annecy, Eugène Sue écrivait son roman de Jeanne ou la Famille d'un proscrit. Le colonel Charras portait le premier coup à la légende de la Grande Armée avec son pamphlet : Campagne de 1813 et Waterloo. Enfin, M. Marc Dufraisse commençait à Genève son Traité du droit de paix et de guerre, signalant d'avance le danger que court un peuple à remettre ses destinées extérieures entre les mains d'un homme.
Le prince président affectait de rire de ces manifestations de la pensée française à Textérieur. Un jour qu'il tenait en mains un des exemplaires, saisis à la frontière, de Napoléon le Petit, il le montra à ceux qui Tentouraient en disant avec quelque esprit : « Tenez messieurs; voilà Napoléon le Petit, par Victor Hugo le Grand! » Cependant, à la veille de jouer la grande scène du rétablissement de Tempire, il avait besoin de ne pas inspirer en Europe de tels sentiments que la reconnaissance de son nouveau gouvernement en pût être compromise.
Les victimes de Décembre avaient trouvé une hospitalité cordiale en Suisse, large en Angleterre, timide en Belgique, et perfide en Piémont.
^ La vaillante petite République de Genève, fidèle à ses traditions généreuses, n'avait répondu ni aux insinuations ni aux menaces mal déguisées de son redoutable voisin.
La Belgique, moins favorable comme monarchie à des expulsés qui lui arrivaient comme républicains, avait en partie résisté, en partie cédé, donnant à quelques-uns Tordre de quitter son territoire et poursuivant devant la cour d'assises les publications diffamatoires de quelques autres; mais le jury belge, plus sympathique que son roi aux vaincus de la démocratie, avait régulièrement acquitté les écrivains, — ce qiii n'avait point, on le comprend, satisfait le cabinet des Tuileries.
Le Piémont, dont le caractère fut toujours de flatter les puissants, et, par compensation, de se montrer dur pour les faibles, obligeait les proscrits « à renouveler fréquemment leur permis de séjour, à dénoncer tout changement de domicile dans les vingt-quatre heures, à ne pas s'éloigner sans autorisation du lieu de leur résidence, sous
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peine d'arrestation ou d'expulsion du territoire de rÉtat ». Les réfugiés n'étaient ainsi que des internés, et la police de Louis-Napoléon se trouvait faite, de ce côté, sans qu'il eût besoin de s^en mêler.
Restait l'Angleterre, dont la politique extérieure est odieusement égoïste, mais dont les mœurs sont d'un libéralisme qui donne l'illusion de la générosité. C'est de l'autre côté de la Manche que les ouvriers trouvaient plus de travail, que les médecins pratiquaient leur art plus aisément, que les établissements d'instruction publique s'ouvraient plus volontiers devant nos professeurs, et que la presse donnait plus largement asile aux écrivains français. On était plus près de la France, et en même temps plus à l'abri des atteintes de son gouvernement, l'Angleterre étant une grande puissance, un État insulaire, sur qui l'intimidation n'avait pas de prise. Aussi Londres était-il, peu à peu, devenu le foyer de l'opposition politique continuée par les proscrits contre le régime du 2 Décembre.
Au même moment, des négociations étaient engagées entre la France et l'Angleterre en vue de conclure un traité d'extradition réciproque. Des documents diplomatiques en assez grand nombre signalaient la trop grande facilité avec laquelle on pouvait franchir le détroit, aller commettre à l'étranger un acte répréhensible contre les personnes ou les propriétés pour rentrer dans son pays natal, en échappant à toute poursuite et à toute pénalité.
Louis-Napoléon conçut l'espoir d'obtenir l'extradition de tous les Français ayant commis à l'étranger des délits punis par la loi française, ces délits însseniAls politiques.
Les termes vagues de la convention signée à Londres le 28 mai 1852 se prêtaient à cette interprétation. Il fallait seulement qu'avant l'approbation du traité par la Chambre des lords et la Chambre des communes les délits com* mis à l'étranger par des Français fussent en France susceptibles d'une répression. Or, c'est ce qui n'était point jusque-là. L'article 5 du code d'instruction criminelle ne visait que les crimes, et encore les crimes d'une nature spéciale, ceux qui étaient de nature à compromettre la sûreté et le crédit de la France, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur.
Le conseil d'État fut chargé de préparer d'urgence un projet qui pourvut à cette lacune de la législation intérieure.
Le but principal était d'arriver à l'extradition pour délit de presse commis à l'étranger; mais le gouvernement présidentiel n'était pas non plus insensible à l'avantage de fermer, pour une longue période, le territoire français à tout réfugié ayant écrit au dehors « sur l'origine du pouvoir et sur les actes personnels du maître ». En effet, la poursuite pouvait avoir lieu immédiatement, même en l'absence de l'écrivain; le jugement par défaut, si le contumace ne se présentait point pour faire opposition, devenait définitif et, pendant tout le temps de la prescription de cette condamnation passée en force de chose jugée, le Français, atteint ainsi à distance, ne pouvait rentrer dans son pays sans être appréhendé au corps, afin d'avoir à purger sa peine. On le voit, si Louis XIV avait eu ^ sa disposition les subtils légistes de 1852, il aurait fait légalement condamner par ses tribunaux ceux des protestants français qui
avaient émigré après la révocation de Tédit de Nantes.
Ce caractère de mesure dirigée contre les proscrits était brutalement avoué d'un côté, et clairement compris de l'autre.
En effet, on lisait ce qui suit dans VExposé des motifs :
Si rimpunité légale d'excès aussi dangereux que fréquents, si la perversité humaine qui puise ses moyens de nuire dans les progrès même de la civilisation, ont signalé des lacunes et démontré l'insuffisance de la loi, n'est-ce pas un devoir pour le législateur de compléter son œuvre sans l'altérer, et d'y faire les additions que de nouveaux besoins réclament impérieusement?...
La presse, en 1808, n'avait pas encore montré toute sa puissance de destruction; mais ne nous a-t-elle pas appris, dans des circonstances récentes, quels moyens de renversement elle peut fournir aux ennemis de leur pays? Ne savons nous pas que des Français, se plaçant en dehors de nos frontières, attaquent tous les jours par cette voie, non seulement le gouvernement, mais encore tout le système social? Qu'ils font appel aux passions les plus détestables, insultent les pouvoirs de l'État, font l'apologie de tous les crimes, provoquent à la guerre civile et poussent l'étranger à la guerre contre nous? La loi actuelle est impuissante...
Les modifications demandées armeront la puissance publique contre ses éternels ennemis ; elles mettront notre législation en harmonie avec celle des peuples qui nous entourent; elles favoriseront cette sociabilité vers laquelle progressent toutes les nations et rendront plus facile l'application de cette maxime prise pour devise par le prince qui nous gouverne : < 11 faut rassurer les bons et faire trembler les méchants ! »
Signé à la minute ; r o u h e r,
Pr-ésident de la section de législation.
SUIN, VUILLEFROY.
8i LES HOMMES DE 1852.
Voici, comme réplique, 'ce qu'écrivait Victor Hugo :
Ce gouvernement se sent hideux. Il ne veut pas de portrait, surtout pas de miroir. Comme Torfraie, il se réfugie dans la nuit ; si on le voyait, il en mourrait. Or, il veut durer. Il n'entend pas qu'on parle de lui; il n'entend pas qu'on le raconte. Il a imposé silence à la presse en France ; ce n'est qu'un demi succès. Il veut la faire taire à l'étranger. On a essayé deux procès en Belgique, procès du Bulletin français, procès de la Nation» Le loyal jury belge a acquitté. C'est gênant. Que fait-on? On prend les journaux belges par la bourse. Vous avez des abonnés en France; si vous nous < discutez >, vous n'entrerez pas. Voulez-vous entrer? plaisez. On tâche de prendre les journaux anglais par la peur : si vous nous discutez, nous chasserons de France vos correspondants. La presse anglaise a éclaté de rire.
Mais, ce n'est pas tout. 11 y a des écrivains français hors de France. Ils sont proscrits, c'est-à-dire libres. S'ils allaient parler, ceux-là? S'ils allaient écrire, ces démagogues? Us en sont bien capables; il faut les en empêcher! Comment faire? Bâillonner les gens à distance, ce n'est pas aisé. M.Bonaparte n'a pas le bras si long que ça.
Essayons pourtant; on leur fera des procès là où ils seront. Soit; les jurys des pays libres comprendront que ces proscrits représentent la justice, et que le gouvernement bonapartiste c'est l'iniquité; ces jurys feront ce qu'a fait le jury belge, ils acquitteront.
On priera les gouvernements amis d'expulser ces expulsés, de bannir ces bannis: soit; les proscrits iront ailleurs; ils trouveront toujours un coin de terre libre, où ils pourront parler.
Comment faire pour les atteindre? Rouher s'est cotisé avec Baroche et, à eux deux, ils ont trouvé ceci : bâcler une loi sur les crimes commis par les Français à l'étranger, et y glisser les c délits de presse ». Le conseil d'État a dit oui, et le Corps législatif n'a pas dit non.
Aujourd'hui, c'est fait. Si nous parlons hors de la France,
on nous jugera en France : prison (pour Tavenir, et en cas), amendes et confiscations. Soit encore! Ce livre sera donc jugé en France, et Fauteur dûment condamné, je m*y attends, et je me borne à prévenir les individus quelconques,, se disant magistrats, qui, en robe noire ou en robe rouge, brasseront la chose, que, le cas échéant, la condamnation à un maximum quelconque bel et bien prononcée, rien n'égalera mon dédain pour le jugement, si ce n'est mon mépris pour les juges. Ceci est mon plaidoyer.
M. Bouhier de TÉcluse eut le mérite de faire entendre, au sein même du Corps législatif, quelque chose de ce que Victor Hugo pouvait dire hardiment hors de France.
M. Bouhier de TÉcIuse était un gros homme à figure bouffie, les traits réguliers, des favoris de magistrat, les lèvres épaisses, l'œil rond et Tair content de lui; il avait, de plus, l'activité intéressée qui naît du désir de faire parler de soi en toute occasion.
Médiocre avocat, il voulait improviser, parler sans préparation, et le résultat ne répondait, ni à ses efforts, ni surtout à ses prétentions. En dépit de ses insuccès parlementaires, il lui semblait qu'il doublait sa valeur en se multipliant; il croyait acquérir l'importance d'un chef de parti en déployant plus souvent qu'aucun autre le drapeau légitimiste et catholique. En réalité, il n'avait d'autre rôle que celui du héraut d'armes qui crie à intervalles rapprochés : « Dieu et le roi! »
Malgré de petits ridicules, il avait un caractère estimable. Il était dignement descendu de son siège de magistrat pour ne pas adhérer à la trahison de famille qui avait placé Louis-Philippe sur le trône. Il s'était vaillamment comporté aux journées de Juin, et sa générosité après la lutte se montra égale à son courage pendant le
coiQbat. Il finit (quoi qu'il lui en coûtât^ et il ne le dissi-^ mulait point) par sortir du Corps lé^slatif pour ne pas prêter serment à une autre monarchie que la royauté. Tout exposer, beaucoup perdre, et ne rien gagner à servir une cause politique, — cet exemple d'une fidélité mal récompensée mérite que l'historien, plus juste que les contemporains, en tienne compte à M. Bouhier de l'Écluse.
S'il n'avait tenu qu'à lui, on aurait vu plus tôt s'opérer le rapprochement de 1869 entre les deux oppositions irréconciliables de droite et de gauche.
Une des forces de Louis-Napoléon en 1852, c'est que les royalistes s'entendaient avec lui pour poursuivre, dans les démocrates, ce qu'on appelait, selon le langage du temps, le parti du crime ; tandis que les démocrates s'interrogeaient pour savoir ce qui l'emportait dans leur coeur, ou de Tindignatiori causée par l'attentat du 2 Décembre, ou de la haine inspirée par la résurrection de l'esprit clérical.
M. Schœlcher a écrit dans son livre, Histoire des crimes du 2 Décembre : « Il y avait entre les royalistes et les démocrates des dissidences si profondes, des causes d'éloignement si radicales, que, loin d'avoir pu s'unir au sein de la représentation nationale, il leur est même, et il leur sera toujours impossible de se coaliser dans la défaite. )> Non ! cela ne devait pas être toujours impossible ; mais, la vérité, c'est que les deux partis se haïssaient trop encore entre eux pour s'unir de si tôt contre l'adversaire commun.
M. Bouhier de l'Écluse, au contraire, qui avait l'âme généreuse et novatrice, ne se sentait aucune répugnance contre la démocratie; il paraissait- quelquefois aux ban-
quets populaires, et s'était toujours occupé des grandes questions sociales.
Aussi, quand, le 4 juin, il vit que les principes d'égalité et de justice étaient méconnus par le projet de loi sur « les crimes et délits commis à l'étranger par des Français », il ne voulut point se souvenir qu'il s'agissait là d'une arme de guerre dirigée uniquement contre des hommes appartenant à un autre parti que le sien, et il prit la parole. Si le discours ne fut pas beau, l'acte fut du moins courageux et honnête.
Voici la fin de ses observations :
M. Bouhier de l^Écluse ne saurait trouver de similitude entre des principes, dont Tun tend à protéger le Français, même au dehors, tandis que l'autre ne le suit sur le territoire étranger que pour le saisir et le frapper. A une disposition paternelle, on substitue une disposition draconienne; on remplace une chose par une autre.
De son côté, M. Pierre Legrand discuta la loi, mais dans l'intérêt local du Nord, non au point de vue général de la cause démocratique. Le projet réservait en. tout cas le droit de poursuite au ministère public. M. Legrand demanda que le Français lésé fût armé du droit de citation directe contre celui, Français ou étranger, qui, en dehors de la frontière, lui aurait porté préjudice par un fait qualifié et puni par la loi criminelle française. Ce fut un débat purement juridique, où la contrebande, la contrefaçon et le vol tinrent plus de place que la politique et la passion. Évidemment,. M. Pierre Legrand n'avait pas osé attaquer de front la loi, se sentant dans la Chambre suspect de républica*^
nisme ; il ne voulait pas non plus paraître la voter sans résistance, ayant à ménager Topinion assez avancée de son arrondissement ; ce fut là le terme moyen auquel il s'arrêta. Il se montra plus tard moins timoré dans la discussion de la loi de sûreté géiiérale ; mais, ah)rs, il était délivré du terrible poids d'un complet isolement.
M. le marquis d'Andelarre, naturellement plus hardi de caractère, fort de plus de sa situation de conservateur avéré, atteignit le projet à son endroit faible.
M. d'Andelarre brillait par la résolution et la ténacité. Le plus petit membre de la Chambre, ayant la taille exiguë et la voix flûtée de M. Thiers, il rachetait cette structure abrégée en se multipliant par une activité de géant; il travaillait beaucoup, il travaillait toujours, se levait dès Taurore pour imiter les grands hommes, était de toutes les commissions, compulsait de gros dossiers, prononçait les discours les plus longs qu'il pouvait, enflait sa voix, élargissait son geste, s'efforçait d'emplir la salle et n'aurait pu être fidèlement représenté par les peintres de portraits que portant, sous le bras, des papiers aussi énormes qu'il était fluet.
Choyé dans le faubourg irréconciliable, élégant d'allures, il semblait fait pour l'habit de cour des gentilshommes d'autrefois, avec le nez spirituellement retroussé des marquis galants de la Régence, et une abondante chevelure blanche qu'on eût prise volontiers pour la perruque poudrée du temps.
Nommé député avec l'appui du gouvernement, il avait déjà conscience de pouvoir se faire réélire sans, ou même contre l'administration, et cette certitude lui facilitait une indépendance qui était déjà dans son caractère fon-
cièrement honnête et naturellement belliqueux. Il ne pouvait être ni le général en chef qui conçoit le plan de bataille ni le chef de corps qui pousse à fond l'attaque décisive; il se contentait du rôle plus modeste, mais encore utile et louable, de sentinelle avancée, de tirailleur alerte de la cause de la liberté, dont il n'hésitait jamais à arborer le drapeau, alors bien abandonné.
Par un étrange retour des choses d'ici-bas, la commotion de 1870 devait faire, de l'ancien libéral du Corps législatif, un réactionnaire de l'Assemblée nationale de 1871 ; de l'ancien lieutenant de M. Thiers, son adversaire acharné dans le vote du 24 mai 1873; et, d'un des anciens ouvriers inconscients de la République, un des royalistes qui, en 1875, la repoussèrent le plus énergiquement comme régime légal.
C'est ainsi que la liberté a perdu, après le 4 Septembre, beaucoup de partisans précieux qui n'ont pas voulu reconnaître leur ancienne idole sous la figure de la démocratie républicaine^ C'est que, sous l'enipire, ils n'étaient libéraux que parce qu'ils étaient opposants; le despotisme leur était surtout odieux parce que d'autres l'exerçaient à leur place et contre leurs amis. Le peuple n'était que le parterre du théâtre politique, où ils jouaient de préférence pour les premières loges. Mais, du moment où le parterre est monté sur la scène, ils ont cru de leur dignité de se retirer, espérant toujours que le public allait les rappeler, et cherchant, entre eux, à entretenir les traditions du Conservatoire monarchiste.
Pour revenir à la discussion du 4 juin 1852, M. d'Andelarre se trouvait initié, par sa haute situation mon- . daine, à ce qui se disait à demi-mot dans les cercles
diplomatiques. En outre, il avait remarqué, comme tout le monde, avec quel soin l'exposé des motifs avait discuté les questions de droit international se rattachant au projet de loi.
C'est de ce côté que M. d'Andelarre dirigea son assaut contre le projet. Il insista avec force sur ce qu'il y avait d'exorbitant à atteindre en France des étrangers pour les délits commis dans des pays étrangers, à la seule condition d'un préjudice causé à un intérêt français, — collectif ou particulier. Il appela discrètement l'attention des chancelleries européennes sur le danger qui pouvait résulter pour leurs nationaux d'une telle disposi* tion ; enfin, il menaça le commerce d'exportation français de représailles qui, surtout dans les républiques troublées de l'Amérique du Sud, pouvaient fournir prétexte à des vexations odieuses.
Ce projet sur les crimes et délits commis à l'étranger fut pourtant adopté le 4 juin 1852 par 191 bulletins blancs contre 5 bulletins bleus. Seuls, MM. Bouhier de l'Écluse, de Durfort-Civrac, Monlané, de Parieu père et Taillefer, avaient voté contre. Eh bien! cette loi sanctionnée par le Corps législatif à la presque unanimité disparut tout à coup. Non seulement elle n'a jamais été discutée au Sénat; mais elle n'y a même jamais été portée. Elle fut remise à l'étude pour ne sortir à nouveau des cartons du conseil d'État que quatorze ans après, en 1866.
Les observations diplomatiques, présentées d'une manière orale et officieuse par les ambassadeurs des puissances que Louis-Napoléon ménageait alors pour en obtenir plus facilement la reconnaissance officielle de soa
futur empire, avaient subitement refroidi le gouvernement français pour une loi dont nous avons signalé la vraie raison d'être : le désir furieux d'atteindre, même par delà la frontière, les proscrits républicains qui savaient manier une plume. Ce but manqué, tout le reste redevenait secondaire, et pouvait être momentanément abandonné.
L'utilité principale de la loi du 4 juin 1852 était, on s'en souvient, subordonnée au sort du traité d'extradition conclu avec l'Angleterre le 28 mai. Le cabinet anglais, pressé par le gouvernement français, avait déposé au parlement un projet de bill ratifiant la nouvelle convention ; mais cette proposition ne dépassa pas la Chambre des lords.
Le bill fut admis en première lecture (séances des 8 et 9 juin 1852); seulement, quelques jours plus tard (séances des 14 et 15 juin), quand la discussion revint devant la Chambre haute, lord Brougham demanda au gouvernement anglais s'il savait que, depuis la signature de cette convention diplomatique, des changements avaient été apportés à la législation intérieure de la France. Le traité, s'appliquant à une situation nouvelle^ à des textes plus larges, prenait une portée inattendue et dangereuse. Le noble lord suggéra donc au cabinet l'idée de retirer, au moins momentanément, le bill ratificatif du traité du 28 mai.
Lord Malmesbury, ministre des affaires étrangères, — bien que favorable au gouvernement de Louis-Napoléon dont il était l'ami personnel, — se crut obligé de souscrire à cette proposition. Il répondit : « En effet, il serait extrêmement dangereux que le gouvernement de S. M.
continuât à soatenir ce bill en présence de la loi qui vient d'être adoptée en France. D'abord, je ne comprends pas encore toute la portée qu'on veut donner à ce texte; mais, autant que je puis m'en faire dès à présent une idée, il semblerait donner au gouvernement français la faculté de réclamer un criminel dans toute partie du monde où le crime aurait été commis, encore bien que le crime n'ait pas été commis sur le territoire français et que l'individu ne soit pas Français... »Et lord Brougham interrompit, en disant : « Oui! un Anglais à Londres. »
Le but de la loi du 4 juin était manqué ; c'était un échec diplomatique que Louis-Napoléon subissait là. En même temps, c'était une leçon de vigilance et de libéralisme que le Parlement anglais donnait au Corps législatif français.