‹ Études d'histoire parlementaireChapitre 8 sur 40 · EN SÉANCE PUBLIQUE · texte numérisé non relu

EN SÉANCE PUBLIQUE

§ 1". — Discussion générale

La discussion générale du budget eut lieu dans la séance du 22 juin ; ce jour-là presque tous les sièges étaient occupés. On se trouvait comme dans un salon de bonne compagnie, entre parents pour ainsi dire ; car, jamais plus que dans cette Chambre, il n'y eut, à la fois,

plus de pères et de fils, de frères aînés et de frères cadets, «d'oncles et de neveux siégeant côte à côte.

On ne voyait pas, comme aujourd'hui, les députés courir de banc en banc, se former par groupes, aller et venir, faire successivement la salle déserte par le grand nombre de ceux qui sont sortis, et bruyante par les conversations h haute voix de ceux qui restent. Les suspensions de séances ne se produisaient pas, en fait, par un exode général du côté de la buvette. Tous écoutaient ou avaient l'air de réfléchir. Dans ces conditions, les débats se prolongeaient avec calme, et non sans quelque dignité.

D'ensemble, l'aspect de la salle est froid. Les regards se portent involontairement vers la place qu'occupait la tribune. Elle est remplie par l'estrade, élevée seulement de deux marches, qui eèt réservée aux conseillers d'État. Les trois commissaires du gouvernement s'y installent. Ils contrastent, par leur costume officiel rehaussé d'or et par la tenue un peu raide à laquelle ils se croient obligés, avec le laisser-aller des députés, tous en redingote, si ce n'est en veston.

Le procès-verbal est lu rapidement et à voix basse par un secrétaire, tout comme de nos jours. Les députés que sa rédaction intéresse en ont pris connaissance et y ont fait faire, avant la séance, les rectifications admises par h président. Ce texte ne peut donc soulever aucune réclamation; aussi est-il adopté sans débat; puis, on ouvre la discussion générale sur le budget, et le président donne la parole à M. de Kerdrel.

M. de Kerdrel était, à cette époque encore, affligé d'une de ces jolies figures qui empêchent longtemps les hommes de prendre de l'autorité sur un auditoire

masculin. Il portait toute sa barbe et la moustache retombant sur les lèvres ; une calvitie naissante marquait seule l'âge qui venait. L'œil regardait en quelque sorte en dedans, comme celui de l'improvisateur embarrassé pour faire un choix entre les idées et les expressions qui se pressent trop abondantes dans sa pensée et sur ses lèvres. M. de Kerdrel, opposant déclaré, ne s'attendait pas à l'approbation; il ne comptait que sur le silence poli de collègues hommes du monde. Ni la chaleur de la parole^ ni le respect que méritent la loyauté du caractère et la sincérité des convictions politiques, ne pouvaient lui valoir autre chose qu'un succès d'estime.

Quelques vieux grognards, de ceux qui se réunissaient dans les petits coins pour se jurer de ne jamais faire de concession à la liberté, affectaient de ne pas l'écouter; mais il y avait lieu de soupçonner ces braves de n'avoir jamais su apprécier que le son du tambour. Au fond, presque tout le monde paraissait attentif, et chacun était, en réalité, curieux de suivre cette première discussion.

Le 22 juin, M. de Kerdrel parlait, non seulement en son nom et au nom des deux légitimistes élus comme lui en opposition déclarée au candidat officiel, mais pour quelques autres députés que le gouvernement avait habilement acceptés dans une circonscription où ils allaient passer sans son concours, ou même contre son opposition.

C'était par exemple le cas du marquis de Calvières, ami d'enfance de Henri V, dont il avait été le menxn\ cette histoire électorale vaut même d'être retenue.

Le lundi, M. de Calvières se présente dans le Gard ; le mardi, les journaux annoncent que le gouvernement Tappuie; le mercredi, il renouvelle sa déclaration d'in-

dépendance; le jeudi, la presse confirme que, même malgré lui, il est adopté comme candidat officiel ; c'est ainsi qu'il passe, sans concurrent, à la fois porté par les royalistes, et soutenu contre son gré par le pouvoir.

Le marquis de Calvières était surtout connu jusque-là par son duel avec le duc d'Uzès. C'était sous Louis-Philippe et à propos du vote sur l'indemnité Pritchard ; tous deux étaient membres du Jockey-Club. Ils se rencontrèrent au restaurant des Frères Provençaux. Le marquis reprocha au duc de faire cause commune avec c le ministère de l'étranger ]?>, — d'où querelle et échange de témoins. Le duc d'Uzès prouva, sur le terrain, qu'on peut avoir déposé dans l'urne un bulletin ministériel et être cependant plein de sincérité, dans son opinion, et de courage dans sa conduite. Les deux adversaires furent blessés, et le marquis de Calvières tira de cette rencontre une importance mondaine que sa valeur politique ne comportait pas.

M. de Kerdrela aussi derrière lui M. Bûcher de Ghauvigné, député de Maine-et-Loire, qui porte sur son visage aux traits anguleux, aux rides droites, au teint dur, la raideur de l'ancien magistrat et la fierté de l'agriculteur dont les blés mûrissent sans qu'il les salue. — La barre de fer devait pourtant se courber.

Dans cet embryon de groupe, on peut encore ranger, — et le marquis de Mortemart qui se pique, comme le duc de Nemours, de ressembler physiquement à Henri IV, mais qui aurait mieux fait de ressembler intellectuellement à son frère, — et le comte de Mérode qui, eu 1853, suivra ses deux collègues, MM. de Kerdrel et de Calvières, dans la voie de Tabnégation et de la démission.

Ce n'est point par hasard, mais après s'être concertés,

que MM. de Kerdrel et de Montalembert parlèrent dans la même discussion et dans la même séance du 22 juin.

L'orateur royaliste et l'orateur catholique s'étaient, dans une longue promenade aux Tuileries, communiqué leurs arguments respectifs afin de pouvoir traiter une thèse presque identique d'une manière assez distincte pour rester intéressante.

Voici, in extenso, les principaux passages du discours de M. de Kerdrel :

Messieurs, ce n'est pas moi qui viendrai contester la grandeur et réclat des luttes passées; j'y suis d'autant moins disposé, qu'assez de gens aujourd'hui les dénigrent systématiquement, et que je vois, dans ces dédains rétrospectifs, l'éternelle révolte des médiocrités contre les supériorités.

Aujourd'hui, messieurs, plus de luttes de tribune; plus de portefeuilles à poursuivre; plus de ministère à renverser; non, rien que la question du contrôle financier*

Je crois, ici, exercer un droit, remplir un devoir et même répondre à la pensée du plus grand nombre d'entre vous, en déclinant, d'une responsabilité plus apparente que réelle, tout ce qui ne nous appartient pas.

Responsabilité et pouvoir, c'est tout un ; on est responsable juste en proportion de ce qu'on peut; rien de plus, rien de moins. Donc, messieurs, la question que je suis conduit à examiner est celle-ci : que pouvons-nous, en matière de contrôle financier?

Et, d'abord, on aurait dû, après l'ouverture de la session et la prestation du serment, nous renvoyer dans nos départements afin de laisser au conseil d'État le temps de préparer des projets de loi, et notamment la loi des finances ; le Corps législatif n'eût pas été ainsi deux longs mois, et davantage, livré à une oisiveté tellement complète, que, dans une lettre écrite d'un département voisin et arrivée ces jours

(leruiers à Paris, on demandait quand le Corps législatif se . réunirait.

Aujourd'hui encore, votre honneur peut consister & faire des économies ; faites des efforts pour diminuer les dépenses de cette administration coûteuse qui surcharge le pays, sans profit pour les affaires; n'hésitez pas non plus, quand cela sera possible, à modifier profondément notre armée dans son organisation; oui, ayez une armée aussi glorieuse que celle qui existe aujourd'hui, mais une armée moins ruineuse pour le paysl

Cette dernière pensée, messieurs, exprimée par moi, peut sembler téméraire; mais elle le paraîtra moins quand je l'aurai placée sous de hauts patronages.

Et d'abord, le ministre qui préside aujourd'hui aux finances de la France, l'honorable M. Bineau, rapporteur du budget de 1848, disait, après avoir insisté sur la nécessité de réductions considérables dans l'armée ; « 11 y va du salut ou de la ruine de nos finances. »

Cela n'a pas cessé d'être vrai I

M. le président du Corps législatif disait à la Constituante :

< Vous n'aurez de réformes sérieuses, efficaces, que quand i vous aurez constitué, à côté d'un cadre permanent et fort,

> et d'armes spéciales bien organisées, une réserve nom-

> breuse vigoureusement, mais économiquement constituée. » Cela n'a pas cessé d'être vrai !

J'ajoute que le moment est plus favorable pour opérer ces réformes qu'il ne l'était en 1848, alors que, tous les soirs, nous nous demandions si nous n'entendrions pas, dans la nuit, battre la générale.

Mais je poursuis mes citations.

Un de MM. les conseillers d'État délégués pour soutenir la discussion du budget devant vous, l'honorable M. Stourm, exprimait une opinion analogue. Effrayé des dépenses que l'armée occasionnait au pays, il voulait la réduire de 320 à 300000 hommes.

Ce n'est pas tout, messieurs ; j'ai une autorité bien plus

imposante encore à invoquer : c*est celle de M. le président de la République lui-même. Le prince Louis-Napoléon a beaucoup écrit; j'ajoute qu'il a beaucoup pensé. Certes, tout n'est pas également bon dans ses ouvrages ; mais il y a n y prendre, et pour mon compte, j'y ai pris. Eh bien! permettez-moi de vous en lire une page remarquable :

« Si le gouvernement, dit le prince président au deuxième » volume de ses œuvres, est jaloux de satisfaire les grands » intérêts de la patrie, il s'efforcera de réduire les charges du 9 pays en diminuant le nombre des troupes permanentes, et » en augmentant considérablement les troupes de réserve.

» Nous avons aujourd'hui une armée, belle et brave, sans » doute, mais qui ne compte que 344000 hommes exercés, » nombre insuffisant en cas de guerre et fardeau écrasant en

> temps de paix. L'armée n'a point de réserve; eWe est en-

> combrée de rouages inutiles et dispendieux. Elle a à sa tête » cent généraux de plus que les armées de l'empire. Elle est » administrée par des bureaux qui emploient trois cents com- » mis de plus que sous l'empire, et dont le système adminis-

> tratif consiste à dépenser 100 pour épargner 5. Aussi coûte- » t-elle plus cher que l'armée qui vainquit à Wagram et à

> Austerlitz. »

Messieurs, il m'est impossible de croire que les hommes considérables dont je viens de rappeler les opinions passées aient changé complètement d'avis.

Mais il est un fait constant, c'est que toutes les fms qu'une assemblée, éclairée par ses seules lumières, voudra modifier, remanier une administration quelconque, elle aboutira forcément à la désorganisation. L'on ne saurait réformer un service public sans le faire d'accord avec le gouvernement, sans pénétrer jusque dans l'intimité des affaires, sans voir de près les rouages administratifs, sans les étudier avec ceux qui les font mouvoir et qui en ont la pratique journalière.

Or, messieurs, les ministères sont fermés au Corps législatif. — Quand à la question : c Qui est là? » nous répondons : < Solliciteurs ! » on nous laisse bien passer ; mais

LES HOMMES DE 1852. lit

quand, à la même question, nous répondons : c Nous venons

> pour le service de l'État; nous venons savoir ce qu'on fait ) de ses deniers, si les dépenses ne sont pas excessives, si

> Tadministration de ce grand pays de France fonctionne

> comme elle doit fonctionner », on nous dit : c Nonl vous ) n'entrerez pas; cherchez vos lumières ailleurs. »

A qui donc s'adresser? Exclusivement aux conseillers d'État» Dès Jors, je suis amené naturellement à me poser cette question : qu'est-ce que le conseil d'État?

Je serais tenté de retourner la phrase de Sieyés, et de dire r € En matière de budget, le conseil d'État est tout. Que devraitil être? Rien. »

Je dis en matière de budget; car il y a, entre le budget et une loi ordinaire, une différence sensible. Une loi ordinaire repose sur des principes permanents; que ces principes soient étudiés par des hommes de science, d'expérience, rien de mieux; mais, lorsqu'il s'agit de quelque chose d'aussi mobile qu'un budget, d'une loi votée pour une année seulement, variable comme les besoins du pays, comme les nécessités des services, il faut, pour la discuter, beaucoup moins des hommes de science et de principes que des hommes de pratique.

Les conseillers d'État doivent aller dans un ministère pour en étudier les services. Y pénétreront-ils avec l'esprit de sage économie que nous j apporterions nous-mêmes? J'en doute.

Et d'abord, en ce qui concerne les gros appointements, leur propre traitement qui leur est imposé par la constitution, et qu'ils ne peuvent diminuer par conséquent, mais qu'ils ont accepté, les met dans une position fausse. Comment, en effet, ne pas respecter la situation d' autrui, quand on ne peut pas. toucher à la sienne?

J'ai cité certains membres du conseil d'État qui ont fait preuve jadis d'un grand amour de l'économie ; j'en pourrais nommer plusieurs autres : — comme l'honorable M. Flandrin, qui« étant rapporteur de la proposition de dotation présidentielle, ne voulait accorder que 1500000 francs de traitement eft de frais de représentation au président de la

République; — comme Thonorable M. Bauchart qui fit introduire dans la constitution de 1848, sous la forme d'un amendement, le principe du gouvernement à bon marché, — ce dont je suis loin de lui faire un reproche.

Eh bien, tous ces hommes, jadis si économes, n'ont voulu cette année consentir à aucune espèce de réduction sur les dépenses. Us n'ont pas changé d'avis, je le répète; ils ont changé seulement de situation ; ils sont conseillers d'État!

Cette année, le conseil d'État a fait une hécatombe de nos amendements, et cependant qu'est-ce qu'un amendement ? Un amendement, quand il émane d'un homme grave et sérieux (et je ne parle que de ceux-là), c'est une pensée qui doit, tout au moins, soulever la controverse.

Les amendements, quand ils sont libellés de manière à préciser les difficultés, vous sont d'un grand secours, soit pour vous préparer à la discussion, soit pour éclairer votre vote. Mais non; vous ne connaissez pas, même aujourd'hui, les amendements présentés à la commission.

Faute d'une enquête sérieuse, le vote de cette assemblée ' n'est pas suffisamment éclairé. Il me reste à examiner, et cette question est la plus grave que je puisse aborder, si votre vote est suffisamment libre.

D'abord, un vote qui n'est pas éclairé n'est pas libre; car il n'y a pas de liberté dans l'obscurité. Mais, à un point de vue plus absolu, êtes-vous libres? Je dis : non ; vous ne l'êtes pas.

Messieurs, je suppose un amendement émané de la commission du budget; cet amendement est présumé répondre à votre pensée; eh bien, s'il est renvoyé au conseil d'Étal, dont un ou deux membres seulement se sont mis en rapport avec la commission, et que le conseil d'État le rejette, tout est dit. Le règlement du Corps législatif veut qu'il soit réputé non avenu.

S'il s'agissait d'une loi ordinaire, vous pourriez la rejeter dans son ensemble, sans qu'il en résultât un inconvénient grave; Mais un article du budget, qui s'appelle quelquefois

service de la gendarmerie ou entretien des troupes, comment songer à le repousser? Quoi! vous seriez réduits à supprimer les services les plus utiles, les plus essentiels au pays, et on appelle cela la liberté ! Mais c'est le droit à la folie!

Vous êtes donc placés entre la soumission absolue à quelque chose que vous trouvez essentiellement mauvais, et la faculté de vous révolter contre le bon sens. Eh bien, en ce qui me touche personnellement, je déclare que je ne suis pas assez de l'opposition pour ne pas aimer mieux me soumettre que de faire un acte de démence. En effet, je ne suis pas responsable de la force irrésistible à laquelle je cède; mais je serais responsable d'un acte de folie que je commettrais...

On dit encore : c Vous êtes en droit de rejeter une première fois, et à titre d'avertissement, l'article dont vous n'avez pu obtenir la modification, et alors le conseil d'État tiendra probablement compte de ce vote. En tout cas, le droit d'amendement sera ouvert de nouveau dans sa plénitude. >

Messieurs, vous pourriez et le conseil d'Etat pourrait aussi comprendre ce jeu; mais le public ne le comprendrait pas. Quand vous aurez rejeté un chapitre essentiel du budget, même provisoirement, on dira que vous paralysez le pouvoir, et le pouvoir sera obligé de vous offrir en holocauste à l'opinion publique irritée.

Ainsi votre vote n'est pas libre ; il est à la merci du conseil d'État qui possède le droit de veto.

Les conseillers d'État deviennent ainsi les dispensateurs de la fortune publique ! Ce pourrait être, mais à la condition que le conseil d'État constituât une véritable magistrature, et que ses membres fussent inamovibles. Seulement, avec l'inamovibilité, les conseillers d'État seraient plus que les dispensateurs de la fortune publique, ils seraient les tyrans du gouvernement lui-même.

Messieurs, rassurez-vous ; le gouvernement ne s'est pas donné de maîtres ; les conseillers d'État ne sont pas inamovibles. Ce sont de hauts fonctionnaires à gros traitement qui, aux termes de l'article 50 de la constitution, n'agissent que sous la direction du président de la République; ils n'ont

que voix consultative, et le chef du gouvernement peut les briser comme verre. Il en résulte que, si le V0to passe par les mains de messieurs les conseillers d'État, il vient de plus haut.

Messieurs, vous le comprenez, je suis ici dans le vif de la question; le terrain est brûlant; le langage difficile. J^ai toujours été Tesclave des convenances, je serais désolé d*y manquer aujourd'hui, et, pour être plus sûr de donner à mes paroles toute la réserve désirable, je serai aussi bref dans ce -qui me reste à vous dire que j'ai été long jusqu'à présent.

Donc, je constate purement et simplement que, dans la situation actuelle des choses (situation qui peut changer, il est vrai), le pouvoir, entendez bien ce mot, le pouvoir n'est pas :sérieusement contrôlé dans VusagequHl fait des finances du pays.

Je vous ai dit, messieurs, quel est le caractère vrai du gouvernement actuel. A mes assertions, je ne veux ajouter ni (récriminations ni attaques. J'ai aimé la lutte, cependant; oui, je l'ai aimée passionnément, et j'ai désiré bien des fois avoir plus de talent pour la soutenir contre l'anarchie, contre la démagogie. Dans ce pauvre pays où l'autorité s'était affaissée sur elle-même ; où il n'en restait plus quelques notions que 4lans un petit nombre d'intelligences d'élite, d'àmes privilé- .^iées, — quand je vois le pouvoir essayer de se reconstituer, alors même qu'il m'apparait sous des formes exagérées et dans des conditions mauvaises, — s'il me vient un instant à Ja pensée de l'attaquer, je recule comme épouvanté de ce que j'allais faire!

Toutefois, soyez-en convaincus, un grand nombre d'hommes, et j'ose le dire, des hommes sages, même parmi ceux qui >ont fait facilement leur deuil du régime parlementaire et de la tribune, veulent aujourd'hui un gouver nement représentatif (je me sers à dessein de cette expression par opposition à celle de parlementaire), un gouvernement représentatif sérieux.

Un mot encore, et je termine : On dira peut-être que mon discours est un acte d'opposition. Ce serait un grand malheur.

messieurs, qu'on ne pût pas dire la vérité sans faire nécessairement de l'opposition .

Ce ne serait pas un malheur pour celui qui dit la vérité ; sa conscience lui rend témoignage. Ce ne serait pas un malheur pour la vérité ; elle est au-dessus de toutes les atteintes humaines. Ce serait un malheur pour ceux qui ne sauraient pas l'entendre!

Au moment où M. deKerdrel se rasseyait, le président Billault fit remarquer que la discussion du préopinant avait porté, moins sur le budget lui-même, que sur le texte de la constitution et le décret organique, (c II se bornait, ajoutait-il, à constater le caractère d'un discours dont il aurait pu, et dû peut-^tre, arrêter les développements. ))

Ces derniers mots étaient dits comme une sorte d'excuse à Tadresse du prince président.

En effet, pendant le discours de M. de Kerdrel, au moment où l'orateur demandait la réduction du contingent militaire et rappelait les autorités considérables, les membres actuels du gouvernement, qui s'étaient jadis prononcés pour une organisation économique de l'armée, on vit tout à coup le président de la République apparaître dans une tribune et venir prendre place au premier ran^f, bien en vue des orateurs. M. de Kerdrel ne l'aperçut point pourtant, ce dont il fut bien aise après coup ; car la présence du prince, — qu'elle le rendît plus réservé ou plus hardi, — aurait troublé l'ordonnance de son discours.

Immédiatement après le médecin Tant pis, le Corps législatif entendit le médecin Tant mieux : M. Devinck, député de Paris.

M. Devinck avait conservé, de son passage à la préprésidence du tribunal de commerce, Thabitude de porter la cravate Manche des magistrats ; il en avait aussi le menton rasé et les favoris. Le front découvert, l'œil reposé, le teint clair, les sourcils marquant rattention, un nez retroussé et une bouche trop grande pour cette figure légèrement enfantine : tel se levait M. Devinck.

C'était un de ces riches bourgeois de Paris, pleinement satisfaits d'eux-mêmes, mais qui ne monteront jamais au premier rang, retenus qu'ils sont par les petits côtés de leur éducation ; du reste, il avait le bon sens de ne pas rougir de son humble origine; il se vantait même un peu trop volontiers d'avoir commencé par être un petit ouvrier, et, quand il recevait ses collègues dans son appartement de la rue Saint-Honoré, il affectait de les faire toujours passer par la petite porte dépendant de sa fabrique de chocolat.

Comme orateur, il était sans grâce et sans lettres, mais non sans clarté. Il cherchait ses mots, mais les idées ne lui manquaient pas quand il s'agissait de finances. Sa parole avait quelque chose de monotone et de régulièrement saccadé, comme la machine à broyer le cacao. D'ailleurs, il était persuadé qu'on devait l'écouter ; il était résolu à aller jusqu'au bout de sa démonstration, et il y allait. Il ne fut jamais éloquent ; mais il savait traiter les questions.

Cette fois, M. Devinck joint au panégyrique du régime triomphant des attaques qui manquent de courtoisie, comme de courage, contre la commission du bugdet. Son adhésion est tellement sans réserve qu'il ne peut tolérer, chez les autres, des objections qu'il ne se permet pas à lui-

même, \oici quelques passages de ce discours, où le courtisan, après avoir souri au pouvoir, tombe avec indépendance sur une minorité désarmée. :

M. Devinck dit qu'une chose le frappe, c'est que les gouvernements anciens ont mal marché, exposés qu'ils étaient à la guerre incessante que les ambitions personnelles faisaient aux ministères. L'orateur préfère de beaucoup le système de communications établi par la constitution actuelle entre le gouvernement et la Chambre. Il sait ce qui se passait lorsque les rapports étaient directs avec les chefs de service ; il signale l'abus des confidences qui pouvaient être faites en l'absence du ministre et à l'aide desquelles on venait ensuite faire échec au ministre lui-même.

Rien ne gêne l'expression de son sentiment, et il n'est tenté de donner aucun regret à ces amendements improvisés qui exposaient les anciennes assemblées à des votes de surprise; mieux vaut mille fois, selon lui, que les amendements soient préalablement soumis à l'examen et au contrôle des commissions.

11 a mûrement étudié le budget ; le rapport fait sur les dépenses ne lui agrée pas. Ce rapport manque à ses yeux de netteté. L'orateur aime mieux une opposition qui se déclare; il désire qu'on écarte toute équivoque et qu'on s'explique clairement.

Il s'est présentéaux élections avec l'appui du gouvernement ; il apporte au gouvernement un concours loyal et sincère, tout en se réservant le droit de critique; aussi, il supplie ses collègues de ne pas se laisser entraîner sur la pente d'une opposition qui ne montre pas le but qu'elle veut atteindre.

M. de Chasseloup-Laubat, en même temps révolté et inquiet de ces accusations bassement dirigées contre la commission du budget et dont la portée perfide s'aggravait par la présence du prince président à la séance, prit la parole pour établir en quelques mots, à la fois irrités

et dédaigneux, que le défaut de platitude n'est pas nécessairement de rhostilité.

M. de Chasseloup'Laubaty rapporteur y demande à répondre •en peu de mots à M. Devinck. La commission repousse énergiquement le reproche qui lui est adressé de s'engager dans ta voie d*une opposition dissimulée. La commission n'a voulu qu'une chose : faire connaître loyalement, franchement, mais uivec modération, la situation vraie du pays.

Elle a voulu parler avec conscience, mais en même temps :avec déférence ; elle est la première à rendre pleine justice au pouvoir; elle sait tout ce que le pays lui doit; c'est parce que le pays doit au pouvoir beaucoup de prospérité et de tranquillité, et lui devra un heureux avenir, que la commission ne veut rien compromettre de ce présent et de cet avenir. La commission n'a pas eu d'autre mobile dans son 'langage et dans ses actes.

Cet incident clos, et, après avoir impatiemment écouté •un de ces importuns qui ne savent même pas prendre leur temps pour prouver qu'ils n'ont point de talent, le Corps législatif eut, pour la première fois, la bonne fortune •d'entendre un des anciens orateurs parlementaires des régimes de liberté, aigle unique de son espèce enfermé •dans celte « cage à poules j&, dont l'irrespectueux Ernest Picard continuait à se moquer, même après 1863!

Le lecteur nous excusera de nous attarder quelque peu au portrait de M. de Montalembert ; mais cette figure mérite d'autant mieux de retenir nos regards, qu'en 1852 elle se détache avec plus d'éclat sur un fond général d'abdication ou de servilité politique. L'homme qui ose rester debout, quand les autres se courbent, en semble plus grand.

Pour peindre d'après nature M. de Montalembert^

voyons d'abord dans quel milieu matériel vit Thomme privé, ce qu'est l'homme physique, et par quels dons extérieurs se distingue l'homme de parole.

M. de Montalembert habite au numéro 40 de la rue du Bac, au fond de plusieurs cours, un vaste hôtel patrimonial, retiré, tranquille, placide, avec de l'air, des coins de verdure et un grand espace de ciel. On pénètre par une porte de couvent, derrière laquelle, avant qu'elle ne s'ouvre, on entend pendant plusieurs secondes un bruit de pas; on s'étonne qu'il n'y ait point de judas; un domestique sans livrée vient vous recevoir.

Si vous entrez dans le cabinet, vous trouvez un homm-e blême, entièrement imberbe, avec une tendance à l'embonpoint oedémateux de la maturité chaste. La poignée de main tient de l'amabilité douce du prêtre et de l'interrogation caressante de la femme. Le teint se colore à mesure que la pensée entre en mouvement. Il a le front large d'un dominateur d'auditoires; les cheveux, de plus en plus argentés, sont encore épais; ils retombent en masses bouclées le long du côté gauche ; le visage incline d'habitude à droite ; la tête se penche dans une pose à la fois fière et ironique. Les yeux sont aussi beaux que ceux de MM. Casimir Périer, Guizotet Berryer; mais le regard a la fixité de la myopie, avec un pli impertinent de la paupière. La bouche, plutôt grande, contient des dents qui gagnent à n'être point cachées. Le menton fait saillie, signe d'une volonté indomptable; le nez est fin, mobile, en quelque sorte vivant; c'est de là que part tout le jeu d'une physionomie aussi expressive que nerveuse ; les fortes émotions se devinent, plutôt qu'elle ne se révèJent, au pincement des narines.

M. de Montalembert porte, à l'usage, des habits boutonnes jusqu'en haut, avec une grosse cravate noire ; il a peu de linge apparent, comme les prêtres habillés en laïques; sa redingote a un faux air de soutane, et son paletot de lévite ; à son cou, pend le frêle cordon d'un monocle ; de temps en temps, il place ce verre carré sous son sourcil droit ; il semble fouiller jusqu'à l'âme, et son contradicteur, et l'auditoire lui-même.

En public, sa parole allie l'onction de la chaire à la passion de la tribune; c'est de la lave brûlante qui bouillonne, avec des fleurs jusque sur le bord du cratère. Son éloquence, agressive et personnelle, ressemble à l'escrime française, brillant par la tenue sévère, par la stricte observance des règles du jeu, et, en même temps, par la verve, la vivacité et la promptitude à la riposte. Il est poliment hautain, courtoisement cruel, et blesse même sans le vouloir, — mais avec une arme de gentilhomme.

Sainte-Beuve disait que la langue de M. de Montalembert était celle, « non d'un avocat, mais d'un lévite armé, ou plutôt d'un croisé qui aurait reçu le don de bien dire, et qui aurait marché droit à l'adversaire, glaive en main et cuirasse au soleil ». On l'a aussi appelé, dans une forme moins noble, c le zouave intellectuel de la foi i^ï

La nature l'avait exceptionnellement doué pour le combat de la parole ; la voix était égale, pure et faite pour les périodes de longue haleine; le timbre était net, l'intonation distincte, le geste sobre ; la qualité du son convenait au genre entreprenant de l'éloquence ; l'organe prenait bientôt une vibration nerveuse propre à marquer

les inteptions généreuses ou caustiques du discours; il restait en constante harmonie avec Timpression de Toratenr; avec lui, la voix s'animait, montait, arrivait enfm aux notes les plus hautes, aux accents les plus saisissants : tantôt incisive et mordante comme Tironie, tantôt entraînante et presque mouillée de larmes comme la prière ; tout, jusqu'à son air altier et élégamment négligé, servait M. de Montalembert ; il laissait ainsi tomber les paroles de plus haut, et les faisait porter plus loin. Â côté de cela, il avait des enthousiasmes déjeune homme pour la cause des opprimés, des cris d'indignation et de superbe dédain pour les oppresseurs ; mais, dans l'extrême véhémence de la pensée, il trouvait encore moyen de garder sa forme châtiée de langage.

Il ne faut pas croire que le chevalier intrépide et redoutable de la cause religieuse ne préparât point ses discours; au contraire, il écrivait longtemps à l'avance, sur de petits carrés de papier, les traits saillants et jusqu'aux mots à effet ; puis, le jour venu de parler, il étalait devant lui ces fiches toutes préparées, semblable au joueur qui range en ordre ses atouts pour les jeter au fur et à mesure des incidents de la partie. Alors, il s'abandonnait à l'improvisation, comme on se livre au courant du fleuve, quand on est sûr de pouvoir regagner le rivage ; eh bien ! la facilité de nature était telle, chez lui, que le discours se déroulait sans arrêt, entraîné dans une sorte de circulation vive qui ne laissait apercevoir aucun intervalle ; les trouvailles oratoires du moment, les pensées méditées ou notées, les morceaux tout écrits se rejoignaient, s'enchaînaient avec souplesse, et se mouvaient comme les membres d'un même corps.

i22 LES HOMMES DE 1852.

Les orateurs, comme les artistes, ont, en général, ce »qu'on appelle une manièrey c'est-à-dire un procédé qui ressert, une tendance qui reparaît, une qualité qui domine, des formes qui s'imitent. C'est l'originalité de M. de Montalembert de n'avoir pas eu de genre qui lui fut propre; son style unit les éléments qui sembleraient le plus repousser toute alliance : l'expression grave, presque solennelle et l'expression railleuse; la dignité aristocratique et la vulgarité préméditée de la forme. Chez lui, la langue se modèle à ce point sur la pensée qu'elle en arrive à être changeante et indéfinissable comme la vie elle-même : tantôt concise et acérée, ^tantôt pompeuse et flottante, jamais incorrecte ou banale.

Par nature, M, Dupin était bourru, M. de Serres, em- -porté, Casimir Périer, impétueux ; M. de Montalembert (s'il eut une caractéristique), fut méprisant !

C'est de lui que La Bruyère semble avoir écrit d'avance :

« Parler et offenser, pour certaines gens, est la même chose; ils sont naturellement piquants et amers. Ce qu'ils «disent est toujours mêlé de fiel et d'absinthe ; la raillerie leur découle des lèvres comme la salive. »

Si, quand il prenait la parole, l'effort n'était pas visible, l'émotion était profonde; on raconte, à ce sujet, une anecdote prouvant combien les orateurs qui semblent le plus à l'aise à la tribune achètent cette possession d'euxmêmes par une longue préparation et des anxiétés préliminaires :

Un jour que M» Thiers venait de terminer, à l'Assemblée législative, un de ses discours si lucides, si bien divisés, si nourris de faits, si spirituellement semés •<l'anecdotes, si invincibles de conclusion, M. de Mon-

talembert, lui disait, en le félicitant : c Que vous êtes heureux et que je vous envie ! Avant de monter à la tribune, j'ai peur pendant quatre jours. » — « Et moi, pendant huit ]», répliqua M. Thiers.

Après la crainte, M. de Montalerabert avait la fièvre de la tribune; c'était comme la fumée du combat qui lui montait au cerveau; irrité par les interruptions, enflammé par les applaudissements, enivré lui-même par la magnificence de sa parole, il allait, il allait, franchissant les bornes du juste, ne tenant compte, ni de ses promesses pour le présent, ni de ses plans pour Tavenir, tout à rémotion de l'heure actuelle, << s'emballant -» comme on dirait aujourd'hui ; en fin décompte, il compromettait ses amis s'il atteignait ses adversaires, et perdait, en crédit sérieux sur son parti, ce qu'il gagnait près de l'auditoire en enthousiasme momentané.

Ceux-mêmes qui ne pouvaient s'empêcher d^admirer son éloquence se gardaient de suivre ses avis; ce qui était approuvé, ce n'était pas ce qu'il disait, mais seulement la manière dont il le disait. Aussi, chaque fois qu'il essaya de réunir chez lui un groupe de collègues, il se heurta aune série de refus formels ou de retraites silencieuses. On était heureux de l'avoir pour auxiliaire, mais on ne l'acceptait pas pour chef; il n'avait donc point toute l'importance politique que semblait devoir lui donner son talent oratoire.

Toujours écouté, et toujours contredit; arrachant plus d'une fois des bravos, jamais de vote à la majorité d'aucune assemblée, il lui manquait, pour être un homme •d'État véritable, et la profondeur initiale des études politiques, et jusqu'au goût du pouvoir.

Il avait vécu avec bien des hommes, visité bien des cours, appris bien des langues étrangères, traversé bien des révolutions, mais cette expérience extérieure lui avait peu servi parce qu'il vivait moralement sur deux ou trois idées, absolues, opiniâtres, presque fixes. Son thème était fait quand il prit la parole pour la première fois, pair héréditaire dès l'âge où les autres étaient électeurs, en possession de la tribune dès qu'il fut à même d'y monter, et éloquent dès son début d'orateur, — début fait en qualité d'accusé. Il s^est révélé, ce jour-là, ce qu'il est resté depuis.

Esprit brillant, mais incomplet, il se maintenait constamment dans le vague des généralités philosophiques, dans les hauteurs de l'abstraction spiritualiste, se jouant h l'aise au sein d'un nuage mystique et sentimental, d'où, à chaque instant, partait un éclair et d'où, parfois, tombait la foudre ; mais on ne trouvait dans ses discours ni les vues profondes du politique, ni les connaissances usuelles de l'administrateur, ni Targumenlation rigoureuse du jurisconsulte, ni le bon sens sur de l'homme de travail; il n'avait étudie ni la langue des lois comme Berryer, ni la pratique des affaires comme MM. Thiers et Guizot; c'était un fantaisiste, un chef, non de parti, mais de partisans, un gentilhomme de vieille race combattant en simple engagé volontaire, à côté des troupes de ligne.

En mainte occasion, on voyait percer chez lui l'enfant gâté, à l'origine, par les vieillards de la pairie et, sur la fin, par les belles dames du faubourg Saint-Germain. Il n'eût point contenté un auditoire d'hommes positifs, mais il avait ce qu'il fallait de brillants écarts et

d'invectives acérées pour agir puissamment sur des hommes passionnés.

Indifférent aux formes de gouvernement, désintéressé dans les querelles politiques proprement dites, il voulait rester, il est, en effet, resté un orateur, et rien qu'un orateur, faisant un discours pour le discours lui-même, sans courir à la pratique, au fait, au but, au portefeuille. C'était un grand artiste laissant avec complaisance tomber sa parole devant un public qui ne lui semblait venu là que pour l'écouter.

M. de Mentale mbert, avant de devenir ce que nous l'avons vu, habile à transmettre au public ses propres impressions, avait reçu et gardé l'empreinte des diverses personnes avec lesquelles il s'était trouvé en contact : parents, maîtres et amis. Le père, Marc-René de Montalembert, avait émigré dès l'enfance. Au retour de Louis XVIII, on l'avait vu, tour à tour, colonel improvisé, pair indépenpendant, et diplomate manquant de correction; il s'était montré surtout aimable viveur, et avait principalement réussi à déranger sa fortune. Sa mère, mademoiselle Forbes, était une rigide protestante anglaise, bonne chrétienne, bonne ménagère, et n'ayant jamais prononcé un mot inutile. Le précepteur des premières années, M. l'abbé de Monier-Laquarrée, ancien oratorien, avait l'imagination bouillante et le caractère expansif. Au collège Henri IV, où fut mis ensuite Charles de Montalembert, l'aumônier était l'abbé Lacordaire à la parole entraînante et au cœur brûlant. A l'entrée dans la vie, le jeune homme rencontra, comme directeur spirituel, Vabbé Félicité de Lamennais, avec lequel il fonda le journal V Avenir, animé d'une religieuse et sombre violence.

C^est ainsi que se forma Torateur catholique^ conservant quelque chose de tous ceux qui avaient aidé à son développement : gracieux comme son père, contenu dans le langage comme sai mère, plein d'imagination comme son précepteur, le cœur tendre comme son aumônier de collège et faisant passer TÉglise avant tout le reste, comme son initiateur dans la campagne à la fois religieuse et politique qui fut l'unité de sa vie.

S'il faut caractériser en peu de mots M. de Montalembert, disons qu'il fut catholique par conviction et aristocrale par instinct.

Catholique, il le fut avec audace et, en quelque sorte, jusqu'à la provocation ; il osait, devant des libres penseurs, parler de Dieu et de Jésus-Christ, comme s'il avait •été eu pleine église. Jours sans relâche, nuits sans repos, banquets, allocutions, polémiques de presse, tout ce •qu'il pouvait faire de sacrifices, tout ce qu'il avait de jeunesse, de vigueur et de ressources, il le voua, sans une minute d'hésitation, sans une heure de défaillance, au triomphe de l'idée catholique.

Il se rendait justice lorsqu'il s'écriait : « Je suis un -vieux soldat de la cause catholique ; on pourra certes en trouver de plus habiles et de plus heureux; on n'en trouvera pas de plus fidèles. » Fidèle, ill'a été, en effet; toujours l'Église a été pour lui cette « Mère » dont il parlait avec une si profonde émotion. Toujours il a été pour elle enfant et serviteur, acceptant ce qu'elle acceptait, honorant ce qu'elle honorait, ennemi de tous ses «imemis.

C'est comme catholique, qu'en politique étrangère il

s'intéressa successivement, — et à l'Irlande dont, le premier en France, il proclama les droits et les misères, — et à la Belgique dont la nationalité est toujours menacée par celle des grandes puissances qui vise à rhégémonie européenne, — et aux chrétiens du Liban en proie au fanatisme orientaL C'est comme catholique, qu'à Tintérieur, il demanda constamment pour l'Église les libertés de tout le monde, sans être aussi ardent à réclamer pour tout le monde les libertés de l'Église.

A la cause catholique, il a consacré son courage, son talent, son nom et sa gloire. II a fait plus, il s'est incliné, aussi bien quand le pape a donné tort à l'abbé de Lamennais, que lorsqu'il a donné raison à M. Louis Veuillot. Ayant créé VAvenir pour défendre Rome, il a subi sans révolte la condamnation prononcée par Rome contre VAvenir. Il a ainsi montré deux qualités bien rares : l'humilité de cœur et la soumission de volonté.

Il était, non seulement catholique avant tout, mais aristocrate de race et de sang. C'est à cause de ses sentiments aristocratiques qu'il manifestait une invincible répugnance pour la démocratie née de la Ré\o]ution et continuatrice de son œuvre. Ce n'était pas seulement contre l'incrédulité qu'il fourbissait ses armes ; ce n'est pas seulement aux fils de Voltaire qu'il lançait son fameux cri de guerre : « Nous sommes les fils des Croisés >. € Ce qu'il déplore et ce qu'il veut combattre », il Ta écrit lui-même*, «c'est la Révolution érigée en principe, en dogme, en idole; la Révolution qui, sous le nom

1. Discours de réception à TAcadéinie française (5 février 1852).

de démocratie, n'est que l'explosion de l'orgueH, la Révolution insatiable comme la mort, comme elle implacable, qui prépare les peuples à la tyrannie, qui les en rend dignes, qui les contraint surtout à s'y résigner, crainte de pire. »

Si, en définissant M. de Montalembert un catholique, un aristocrate, nous n'avons pas ajouté : et un libéral^ c'est après réflexion. C'était cependant sa prétention de passer pour tel : « Il avait, dit-il, fait de la liberté l'idole de son âme. — Il n'avait eu, dans l'ordre purement politique, qu'un seul drapeau, la liberté en tout et. pour tous. »

Si M. de Montalembert voulait la liberté pour tous, il a avoué que cette liberté, d'espèce particulière, n'était que le droit limité par le devoir, et, par le devoir comme il l'entendait, lui Montalembert, c'est-à-dire par la conscience du catholique. De cette liberté inséparable de la foi, il disait : « C'est entre nos mains seules qu'elle pouvait fleurir; c'est nous seuls qui l'avons aimée, servie, et qui n'en avons pas dégoûté l'univers?...

Était-ce donc aimer sincèrement la liberté qu'écrire au plus fort de son opposition au régime du 2 Décembre : « Qu'on veuille bien comprendre que, s'il ne s'agissait que d'une suspension des habitudes et des garanties dont on a joui et dont on a abusé, je n'y contredirais pas ; à titre d'épreuve utile, à titre de châtiment mérité, je conçois et j'accepte la dictature, le despotisme même... Je reconnais même volontiers que la démocratie française, cette grande débauchée qui a'a rien respecté, rien épargné, ne mérite guère d'être ménagée et qu'on est en droit de la traiter comme les débauchées, en la mettant à

LES HOMMES DE 185*2. l'29

rhôpital... Je n'hésite pas à le dire, si on pouvait supprimer la liberté de l'erreur et du mal, ce serait un devoir*... >

Comme catholique, il arrêtait la liberté au point où elle cesse de servir la religion; comme aristocrate, il voyait dans la liberté la latitude de réagir contre tous les résultats de la Révolution, et contre toutes les tendances de la démocratie. Sa liberté d'enseignement, c'était l'Église partageant le monopole de l'Université; sa liberté de la charité, c'était le rétablissement des biens de mainmorte; sa liberté de tester, c'était le retour au droit d'aînesse; sa liberté du domicile, c'était l'abolition du droit de surveillance de l'État sur les couvents; sa liberté « vraie, réglée, à la fois virile et pure », c'était le contre-pied de la liberté sans épithète ; — étiquette habilement sympathique pour dissimuler un fond d'idées profondément impopulaires.

Le personnage est maintenant connu ; reste à élucider un problème historique :

Comment, en un plomb vil, l'or pur s'est-il changé?

Comment M. de Montalemberl, après avoir été le témoin du prince Louis-Napoléon dans son duel contre le pouvoir parlementaire; après avoir admis le coup d'État en principe, sauf à protester contre certains détails d'exécution; après avoir siégé, au moins quelque temps, dans la commissioji consultative, s'est-il ravisé après coup, juste au moment où la ratification du suffrage universel venait

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