SO LES REU6I0NS
Mercure n'était que le dieu des voleurs et Bacchus le dieu du yin^ comme on l'enseigne aux enfants^ ce seraient là des fictions médiocrement ingénieuses^ d'assez pauvres figures de rhétorique qu'il faudrait laisser à l'épopée de Boileau; mais l'antiquité n'adora jamais des dieux si grossièrement puérils. Mercure est la nature humaine envisagée dans ses aptitudes et son industrie^ l'éphèbe^ tel que l'a fait le gymnase^ beau par sa vigueur et sa souplesse. Au contraire toutes les idées de jeunesse^ de plaisir^ de volupté^ d'expéditicms aventureuseS; de faciles triomphes^ d'emportements terribles, se groupent autour de Bacchus. C'est le côté brillant de la vie ; c'est l'enfant chéri des nymphes^ toujours jeune, beau^ fortuné, entouré de caresses et de baisers; sa molle langueur^ ses formes moins pures^ son embonpoint, son type féminin dégénérant souvent en androgynisme, décèlent une moins noble origine. Comparé au dieu grec par excellence, à Apollon, c'est encore un étranger qui, malgré un long séjour en Grèce, n*a pas perdu son air asiatique; il est vêtu d'une longue bossa' ride, car il a peur d'aller nu; son front est ceint de la mitre orientale, car ses cheveux ne suffisent pas pour lo couronner.
Un des mythes qui me semblent les plus propres à faire comprendre cette extrême complexité, ces aspects fuyants, ces innombrables contradictions des fables an-
tiques, est celui de Glaucus S mythe humble pourtant, mythe de pauvres gens, mais ayant par là même mieux conservé son caractère primitif et populaire. Ceux qui ont passé leur enfance sur les bords de la mer savent combien d'association»d'idées profondes et poétiques se forment en présence du spectacle animé qu'offre le rivage. Glaucus est la personnification et le résumé de ces croyances et de ces impressions, un dieu créé par des matelots, en qui se résume toute la poésie de la vie marine, telle qu'elle apparaît à de pauvres gens. La vieillesse Taccable; en proie au désespoir, il se préci* pite dans la mer et devient prophète; prophète de malheur^ triste vieillard, on le rencontre parfois^ le corps tout appauvri par Taction des eaux, couvert de coquillages et de plantes marines. Selon d'autres, il se précipita dans les vagues pour n'avoir pu prouver à pers(Hme son immortalité. Depuis ce temps, il revient chaque année visiter les rivages et les lies. Le soir, quand le vent s'annonce, Glaucus (c'est-à-dire le flot de couleur glauque) s'élève en prononçant de bruyants orades. Les pécheurs se couchent au fond de leur barque, et cherchent par des jeûnes, des prières et do
■ Je prends d*autant plus volontiers ce mythe pour exemple, qu*il a été très-bien discuté par un des collaborateurs de M. Guigniaut, M. Ernest Yine^dans les Àfwales de V Institut archéologique de Rome^ t. XV.
Pencens à détourner les maiix qui les attendent. Glaucus cependant, monté sur un rocher, menace en langue éolique leurs champs et leurs troupeaux, et se lamente sur sou inunortalité. On contait aussi ses amours, amours tristes, malheureux, finissant comme un mauvais rêve, n aima une belle vierge de mer, nommée Scylla; un jour, espérant la toucher, il lui apporta des coquilles et de jeunes alcyons âans plumes pour Tamuser. Elle vit ses larmes et en eut pitié ; mais Circé, par jalousie, empoisonna le bain de la jeune fille, et elle devint un monstre aboyant, personnification de l'horreur naturelle quinspirentles squales et des dangers de la mer de Sicile. Le pauvre Glaucus, de ce moment, resta toujours gauche, méchant, murmurant, malveillant. On le voit sur les monuments, avec sa barbe d'algues marines, , le regard fixe, les sourcils contractés. Les Amours s'égayent à ses dépens : Tun lui tire les cheveux, Tautre lui donne un soufflet. Quelquefois il est Glaucé, c'est-àdire cette teinte tirant sur le vert et le bleu que revêt la mer dans les endroits où elle repose peu profonde sur un sable blanc : la couleur de la mer devient ainsi une femme, comme le sommet moutonnant des vagues devient la tête blanche des Grées (vieiUes femmes), qui font peur aux matelots. Quelquefois il est Lamîe, qui attire les honunes et les séduit par ses attraits; d'autres fois, un épervier qui plonge en tournoyant sur sa proie, puis
une sirène insatiable tenant un jeune homme de chaque main. — Jetez pêle-mêle toutes les idées des gens de mer^ amalgamez les branches éparses des rêves d^un matelot, vous aurez le mythe de Glaucns : préoccupation mélancolique, songes pénibles et difformes, sensation vive de tous les phénomènes qui naissent dans les flots, inquiétude perpétuelle, le danger partout, la séduction partout, Favenir incertain, grande impression de la fatalité. Glaucus est à la fois la couleur et le bruit de la mer, le flot qui blanchit, le reflet du ciel sur le dos des vagues, le vent du soir qui prédit la tempête du lendemain, le mouvement du plongeur, les formes rabougries de rhomme de mer, les désirs impuissants, ks tristes retours de la vie solitaire, le doute, la dispute, le désespoir, le long ennui d^une certitude s'épuisant contre le sophisme, et la triste immortalité qui ne peut ni s'assurer ni se délivrer d'elle-même; énigme pénible, écho de ce sentiment mélaûcohqtie qui parle à rhomme de son origine inconnue et de sa destinée divine, vérité que pour son malheur il lui est impossiUe de prouver, car elle est supérieure à l'entendement, et rhomme ne saurait ni la démoirtrer ni s'y soustraire, f
On sent combien ces aperçus délicats et à peine saisissables, ces restes d'impressions fugitives durent paraître inintelligibles à un âge de réflexion plus avancée. Souvent, les anciens éprouvèrent devant leur mytholo*
gie le même embarras que nous éprouvons nous-mêmes. On voulut trouver de la réalité dans de vagues images, donner du corps à des songes. Or, tel était le caractère indécis des fables antiques, que chacun pouvait y trouver ce qu'il y cherchait. Les uns adoptèrent le système platement impie d'Évhémère, qui expUquait toutes les traditions merveilleuses par des faits historiques. Les autres, pénétrés d'une philosophie plus élevée, cherchèrent dans les mythes une traduction symbolique de cette philosophie. Les dieux de la naïve antiquité, participant aux besoins et aux plaishrs des hommes, mangent et boivent. — Cela signifie, dit Proclus, qu'ils créent sans cesse par le mélange du fini et de l'infini : l'ambroisie, aliment solide, représente le fini; lenectar, aliment Uquide, figure l'infini.— Uranus, Saturne et Jupiter sont, pour Plotin, les trois principes du monde intelligible, Twn, Vintelligence et Vâme. Jupiter engendrant Vénus; c'est l'âme universelle se produisant au dehors. Saturne dévorant ses enfants, c'est l'intelligence dont la loi est de rentrer sans cesse en elle-même. Tout fut ainsi allégorie et métaphore. Les fleurs écloses au soleil des premiers jours, les charmants enfantillages de la conscience naissante devinrent, entre les mains du pédantisme philosophique, des énigmes froides et sans grâce. S'il est un mythe où se soit conservée, de la manière la plus transparente, à travers l'enveloppe anthro-
pomorphique^ la trace du culte primitif de la nature^ c'est, sans contredit, celui des nymphes. A peine est-il nécessaire de changer leurs noms et leurs attributs pour retrouver les sources et les eaux courantes dans ces divinités fraîches, vives, délicates, sautillantes, rieuses, tantôt visibles, tantôt invisibles, qui s'élancent au milieu des rochers, en chantant et tournoyant comme des enfants, dont la voix est douce et mystérieuse^ qui ne dorment jamais, qui filent de la laine teinte en vert de mer ou tissent des étofTes purpurines entre les rochers, déesses compatissantes qui guérissent des maladies^ et qui parfois ravissent et tuent. Voilà pourtant d*où Porphyre tirera, dans son Antre des Nymphes^ toute une philosophie. Les nymphes sont les âmes; leur voile, c'est le corps; V antre, c'est le monde. L'intérieur de Tantre figure le côté sensible, obscur; l'extérieur, le côté intelligible, lumineux, etc.
Le défaut essentiel du système de M. Greuzer est d'avoir trop envisagé le paganisme dans cette forme mystique et philosophique. C'est conune si, avec les ouvrages de l'école néo-catholique, on prétendait, reconstituer la théorie du christianisme primitif. Le mythe n'a réellement toute sa signification qu'aux époques où l'homme croit vivre encore dans un monde divin, sans notion bien arrêtée des lois de la nature. Or, longtemps avant la fui du paganisme, cette naïveté pre-
sa LES RELIGIONS
mière avait disparu. Le sutnaturel n'était plus que le mtracle, c'est-à-dire une dérogation apportée par la divinité à un ordre établi : conception radicalement différente de celle de l'homme primitif, pour lequel il n'y avait pas d'ordre naturel, mais un jeu continu de forces vivantes et libres. A cet âge antique, il n'y avait rien qui pût s'appeler dogme, religion positive, livre sacré. L'enfant ne dispute pas, il n'a pas besoin de solution,' car il ne se pose pas de problème ; pour lui, tout est clair. L'auréole dont le monde resplendit à ses yeux, la vie déifiée, le cri poétique de son âme, voilà son culte, culte céleste, renfermant un acte d'adoration sans retour et dégagé de toute subtilité réfléchie.
C'est donc une très-grave erreur de supposer qu'à une époque reculée l'humanité ait créé des symboles afin de couvrir des dogmes, et avec la vue distincte du dogme et du symbole. Tout cela est né simultanément, d'un même bond, en un moment indivisible, comme la pensée et la parole, l'idée et son expression. Le mythe ne renferme pas deux éléments, une enveloppe et une chose enveloppée; il est indivis. Cette question : — l'homme primitif comprenait-il ou ne comprenait-il pas le sens des mythes qu'il créait? — est déplacée , car dans le mythe l'intention n'était pas distincte de la chose même. L'homme comprenait le mythe sans rien voir au delà, comme une
chose simple et non comme deux choêcs. Le langage al>strait que nous sommes forcés d'employer pour expliquer les fables antiques ne doit pas faire illusion. Nos habitudes analytiques nous obligent à séparer le signe et la chose signifiée; mais pour Tbomme sp<Mitané la pensée morale et religieuse se présentait engagée dans le mythe^ comme dans sa forme naturelle. L'âge primitif n'était ni grossièrement fétichiste, car tout était significatif pour lui; ni spiritualiste raffiné, car il ne concevait rien d'une manière abstraite, en dehors de renyeloppe sensible : c'était un âge de confuse unités où l'homme voyait l'un dans l'autre et exprimait Tun par l'autre les deux mondes ouverts devant lui.
Qu'il y ait eu dans l'antiquité des allégories proprement dites, des personnifications d'êtres moraux, tels que Hygie^ la Victoire, la Pudicité patricienne, la Fortune des femmes, le Sommeil, etc.; qu'il y ait eu des mythes inventés ou du moins développés avec réflexion, tels €[ue celui de Psyché; c'est ce qui est absolument incontestable. Mais une ligne profonde de démarcation existe entre ces allégories claires, simples, spirituelles, et les énigmes antiques, vraies œuvres de sphinx, où ridée et le symbole sont entièrement inséparables. M. Creuzcr a fort bien vu que le sens des symboles antiques se perdit dès une époque reculée, qu'Homère est déjà un très-mauvafe tiiéologimi, que ses
dieux ne sont plus que des personnages poéiiques an niveau des hommes, menant une noble et joyeuse vie partagCe entre le plaisir et Taction, comme les chefs des tribus helléniques ; que les mythes les plus respectables deviennent entre ses mains de piquantes histoires, de jolis thèmes de récits empreints d'une couleur tout humaine. Était-il néanmoins en droit d'en conclure qu'avant Tâge de l'épopée, il y eut un grand âge théologique, durant lequel la Grèce faillit devenir un pays sacerdotal, av^c une religion profonde, des symboles vénérés, des institutions hiérarchiques et un fonds de monothéisme venu de l'Orient? Nous ne le pensons pas. Que l'on dise tant qu'on voudra que la période hellénique fut une décadence religieuse, un triomphe du héros et du poëte sur le prêtre, d'une religion populaire, claire, facile, mais vide de sens, laïque en un mot, sur les arcanes sacerdotaux : il ne suit pas de là que les Pélasges aient eu une théologie arrêtée, une symbolique savante, un sacerdoce organisé. « Toujours 0x1 part, dit Ottfried MûUer, de cette supposition, qu'un poëte, un sage plus ancien aurait, avec préméditation, enveloppé des^idées claires de symboles et de mythes allégoriques qui, plus tard, auraient été pris pour des faits réels et développés sous la forme historique. Mais l'époque dont il s'agit se représentant toutes les relations de la divinité, de la nature et de l'homme conune
autant de perscmnes à part^ autant d'actes significatifs^ ce que nous appelcMis méprise ou malentendu existait dans le principe au cœur du mythe lui-mtoie^ et n'y est pas venu du dehors. »
Ce serait une exagération aussi contraire à la yérité de rhistohre qu'à la saine notion de la nature humaine de prétendre que la religion hellénique fût complètement dépourvue d'organisation sacerdotale et dogmatique. Les orades, celui de Delphes en particulier^ étaient comme une révélation permanente et respectée même de la politique qui s'en servait. Qu'est-ce que la Théogome d'Hésiode^ si ce n'est un. premier rudiment de théologie nationale^ un essai pour organiser la cité des dieux et leur histoire^ comme lestribus et les cités de la Grèce tendaient d'elles-mêmes à s'oi^aniser en un corps de nation? JLe nom d'Orphée servit^ on n'en peut douter^ à couvrir une tentative du même genre. Les mystères concentrèrent plus tard dans leur sein les éléments de la vie religieuse la plus développée, n faut ivouer néanmoins que la destmée de la Grèce ne l'appelait pas à être un pays hiératique. Toutes les grandes révolutions de la Grèce^ les conquêtes successives des Hellènes, des Hérachdes, des Doriens, sont autant de triomphes de l'esprit laïque, autant de soulèvements de l'énergie populaire contre une forme sacerdotale imposée. Le prêtre, relègue dans le temple, sera désor-
mais peu de chose : le poëte n'a plus rien de comnum avec lui. Dans Homère» le poëte nous apparaît sans cesse exalté aux dépatis des sacrificateurs et des deirins. Là est le charme du monde homéri(|ue : c'est le réveil de la vie profane^ la liberté qui s'épanouit au plein soleil^ rhumanité sortant des hypogées et secouant son somr meil pour s'élancer dans le champ de l'activité guerrière et se j(mer dans les mille aventures de la vie héroïque. La même révolution s'opère dans l'art* L'art hiératique^ limité dans ses types, sacrifiant la forme au sens, le beau au mystique, fait place à un art plus désintéressé, dont le but est d'exciter le sentiment de la beauté et non celui de la sainteté. L'Inde ne croit pouvoir mieux faire, pour relever ses dieux, que d'entassi»' signes sur signes, symboles sur symboles; la Grèce, mieux inspirée, les façonne à son image, comme Hélène, pour honorer la Blinerve de Lindos, lui offrit une coupe d'ambre jaune faite sur la mesure de son sein. Sans doute le symbolisme perdit quelque chose à ^tte transformation. La Venus pudique des premiers âges avait un caractère plus sacré que la courtisane (léifiée qui trôna sur les autels quand Praxitèle eut fait tomber avec les pUs de sa robe cet air de retenue qui révélait encore la déesse. Aussi conçoit-on que, par un sentiment fort commun aux époques de décadence religieuse, les dévots des derniers temps du paganisme $e
soient épris d'une admiration rétrospective pour les formes roides daFart hiératique. De nos jours, Fart grossier du moyen âge paratt aussi à plusieurs personnes la forme yéritable de Tart religieux : on ne peut nier en effet que le mystère chrétien, en tant que mystère, ne soit beaucoup mieux compris par Giotto et le Pérugin que par Léonard de Vinci et Titien. M. Creuzer exagère pourtant une idée juste à quelques égards, quand il voit une décadence, un contre-sens sacrilège, dans la transformation par laquelle on dépouilla les dieux de leur signification physique supérieure pour en faire des personnages purement humains. Il serait facile de montrer que, même au point de vue religieux, ce fut là un véritable progrès. Phidias n'était pas un impie, comme on voudrait le faire croire, parce qu'il cherchait dans sa propre pensée et non dans la tradition le type de son Jupiter. Des témoignages respectables nous attestent au contraire que cette modification de Tart correspondit à une renaissance religieuse et contribua à réchauffer la piété dans les âmes. On estimait malheureux ceux qui mouraient sans avoir vu l'image du Jupiter Olympien, et on croyait que quelque chose manquait à leur initiation religieuse, parce qu'ils n'avaient pas contemplé la plus haute réalisation de l'idéal. La forme hiunaine n'est-elle pas le plus expressif des symboles? Dira-t-on que les canopes, les dieux-vases, les
nains enunaillottés de Tâge cabirique étaient plus significatifs que les dieux éclos du ciseau de Praxitèle et de Phidias? 11 faut se rappeler d'ailleurs que la Grèce saisissait entre les formes humaines et les idées pures mille analogies qui nous échappent^ et que^ le sens de la nature réelle lui faisant défaut, tout se transfigiurait à ses yeux en êtres vivants. Le pays qui éleva Philippe de Crotone au rang des demi-^ieux^ parce qu'il était le plus beau des Hellènes de son temps , est le même qui, pour exprimer la campagne, représentait un faune ; qui, pour signifier une fontaine, au lieu d'ombre, d'eau, et de verdure, figurait une têle de femme avec des poissons autour de ses cheveux, et qui ne trouvait pas de meilleure épithèle à donner à un fleuve que celle de xoXXi- Tcdpôevoç (aux belles vierges), en vue de la blancheur des flots, lesquels, pour son imagination, se résolvaient en jeunes flUes.
Uerreur principale de M. Creuzer était écrite dans lo titre de son livre. 11 est trop symbolique. Toujours préoccupé de théologie et d'institutions sacerdotales, méconnaissant le côté naïf et vulgaire de l'antiquité, il cherche
des idées abstraites et dogmatiques dans des créations légères où il n'y avait bien souvent que les joyeuses folies de Tenfance. Persuadé que la religion grecque a dû avoir coname les autres un âge hiératique^ et ne rencontrant point ce caractère dans les œuvres spontanées du génie grec^ il se rejette sur les colonies et les influences venues de TOrient. A cette double exagération correspondirent dans le mouvement des études mythologiques en Allemagne deux réactions : à Texcès du symbolisme s'opposa une école toute négative et anti-symbolique^ représentée parVoss, G. Hermann et Lobeck; à Tabus des influences orientales s'opposa récole purement hellénique de MM. Oltfriéd MûUer, Welcker et autres.
J. H. Yoss fut sans contredit le plus rude adversaire que rencontra d'abord la Symbolique. Protestant zélé et partisan déclaré du rationalisme^ il crut voir dans l'œuvre du docteur Creuzer une dangereuse tendance vers les doctrines mystiques qui germaient alors en Allemagne. Ce Uvre, que bien des consciences timorées regardent en France comme d'une intolérable hardiesse^ fut considéré dans l'Allemagne de 18210 comme un manifeste catholique, une apologie du sacerdoce et de la théocratie. Quelques conversions qui eurent assei d'éclat, en particulier celle du comte Frédéric de Stolberg, vinrent fortifier les alarmes de Voss sur les dan-
H LES REUaiONS
fj[er9 de la ligue qu'il supposait s'être fonnée entre le système symbolique et le prosélytisme romain D crut Toir dans M. Grenzer un agent déguisé des jésuites et entreprit Texamen de son livre dans sept numéros consécutifs de la Gazette littiraire ^lina (mai 1821). Le ton acerbe de cette critique indigna les amis de M. Greoler. L'auteur de la Symbolique répondit aux diatribes de Voss par un petit écrit où il refiisait dédaigneuse** ment d'entrer en discussion avec un adversaire inca^ paMe de concevoir l'esprit de ses théories^ pour Vitttelligrace desquelles le sentiment et le goût poétique étaient aussi nécessaires que l'érudition et TanalyseD Voss revint à la charge et publia en 1824^ à Stuttgart, son Anti-symbolique, pamphlet érudit^ rempli des [dus affligeantes personnalités. De toutes parts on se récria contre une polémique aussi violente ; M. Greuzer crut devoir garder le silence.
La Symbolique trouva dans M. Lobeck un adversaire plus mesuré dans les formes^ mais non moins exclusif. Son Aglaophamus (i829) est la négation la plus complète du système de M. Greuzer. Jamais la critique ne courut plus rapidement d^un pôle à l'autre; jamais des qualités et des défauts opposés n'établirent entre deux hommes une dissonance plus absolue. Égaré par l'exégèse néoplatonicienne^ M. Greuzer a supposé la haute antiquité beaucoup plus mystique qu'elle n'était en effet; esprit po-
sitif^ onalf tique> conYâincù que Thorreur du mysticisme est le commencement de la sagesse^ H. Lobeck semble prendre plaisir à la trourer insignifiante. Partout où M. Cmiser H Toubi chercher une pensée honnête et mréït, des rites saints et respectables^ M. Lobeck ne Toit que dél boiiffonnerieë obscènes el des éniantil'* lages. L'anci^one religion pâasgiqûe^ où M. Creuzera cru décoûTrir une émanation du symbolisme oriental, n'esiy aux yeuX de M. Lobeck> qu'un fétichisme absurde etgrossi^; ces mystères^ restes^ selon M. Creuzer^ d'un culte pur et primitif^ ne scmt pour H. Lobeck que des jongleries analogues à celles des loges maçonniques. Vim d'une Sainte indignation contre ce que Voss apport les Qrdwr$$aUégoriqui$,, lea mensonges de Platon, il repousse hautement toute interprétation {K»1ant un cachet reli^eut. M» Greuzer, entraîné par sa tive imagination, dépasse sans cesse les bornes de ce quil est permis de saiToir. M. Lobeck n'est jamais plus heureux que quand ii peut nier et montrer à ses deTanciers qu'ils ont trop affirmé* Aucun mythologue ne l'a égalé pour la <aîtique des textes originaux; mais s'il rapproche les textes, ce n'est pas pour en faire sortir la lumière, c'est pour les briser les mm contre les autres, et montrer qu'il ne reste que des ténèbres. La conclusion de son livre est qu'on ne sait rien siff les religions antiques, et qu^il Q'y a pas mèm^ Bèu à cwjecturer» Ses
ae LES RELIGIONS
attaques, d'ailleurs, ne s'arrêtent pas aux religions de l'antiquité. Ce n'est pas seulement envers Eleusis et Samothrace que M. Lobeck se montre irréTérencieux et rdilleur. Toute forme religieuse supposant hiérarchie et mystères, tout ce qui de près ou de loin ressemble au catholicisme lui est antipathique* Impitoyable pour les superstitions populaires, il l'est bien plus encore pour les interprètes qui veulent y trouver un sens élevé. La religion et la philosophie n'ont, selon lui, rien à faire ensemble; les néo-platoniciens sont d'impudents faussaires, qui n'ont réussi qu'à détruire la physionomie de la religion ancienne, sans la rendre plus acceptable. A quoi bon chercher à n'être qu'à moitié absurde? A quoi bon suer sang et eau pour trouver un sens à ce qui n'en a pas T
Si H. Lobeck possède éminemment les facultés du iritique, il faut reconnaître qu'il manque d'un sens pour rinterprétation mythologique, le sens des choses religieuses. On dirait vraiment, en le lisant, que l'humanité a inventé les religions comme elle a inventé les charades et les logogriphes, pour se jouer d'elle-même. M. Lobeck croit triompher en démontrant que la religion ancienne n'était qu'un tissu d'anachronismes et de contradictions, qu'on ne saurait trouver deux mythographes qui soient d'accord entre eux sur les dates, les lieux, les généalogies ; mais, en vérité, quVt-il prouvé
par là? Une seule chose, c'est que la mythologie ne doit pas être traitée conune une réalité, que la contradio» tien est de son essence. Or, c'est précisément pour cela que la critique a mauTaise grâce quand elle demande de rhistoire à ce qui n'est point historique, et de la raison à ce qui ne se propose pas d'être raisonnable.
Certes il est bon (pi'il y ait des esprits de la trempe de cdui de H. Lobeck; mais ce qu'il importe de maintenir, c'est qu'une telle méthode ne saurait satisfaire ni le philosophe ni le critique. On ne prouve rien en attaquant la religion avec l'esprit positif, car la religion est d'un autre ordre. Le sentiment religieux porte en lui-même sa certitude, que la raison ne saurait ni fortifier ni afTaiblir. n est superflu de reprocher aux religions les absurdités qu'elles peuvent offrir au point de vue du sens commun : c'est vouloir argumenter l'amour, et prouver à la passion qu'elle est bien peu raisonnable. Si le drame d'Eleusis était représenté devant nous, il nous ferait probablement l'effet d'une misérable parade. Et pourtant douterezvous de la véracité des mille témoins qui attestent les effets consolants et l'efficacité morale de ces saintes cérémonies? Pindare parlait-il sérieusem^t ou non, quand il disait des mystères de Ccrès : « Heureux qui, après avoir vu ce spectacle, descend dans les profondeurs de la terre ! 11 sait la fin de la vie, il en sait la divine origine? » Ândocide plaisantait-U à la face des Athéniens
quand^ pour les exhorter à la gravita et à la justice^ il l€ur disait : « Vous avez contemplé les rites sacrés des déesses, afin que tous punissiez rimpiété et que vous sauvieï ceux qui se défendent de Tinjustiçe? » Le protestant sincère n'éprouve devant les oérémonies catholiques qu'un sentiment d'indiffércmce ou de rq>uIfiionj et pourtant ces rites sont pleins de charmes pour ceux qui y sont habitués depuis leur enfance. Voilà pourquoi toute expression méprisante et légère est déplacée quand U s'agH des pratiques d'une légion. Rien ne signifie par sol-mâme> et Thomme ne trouve dans les objets de son culte que ce quil y met. L'autel sur lequel les patriarches sacrifiaient à Jéhova n'était matériellement qu'un tas de pierres ; et pourtant, envisagé dans sa signification religieuse, comme symbole du Dieu abstrait et sans forme de la race sémitique, ce tas de pierres valait Un temple de la Grèce. Il ne faut pas demander raison au sentiment religieux. L'esprit souffle où il veut. S'il lui plaît d'attacher ridéal à ceci, à cela, qu'aves^-vous à dire?
Pendant que le sceptique professeur de Kœnigsberg déployait toutes les ressources de son érudition et de sa critique pour dépouiller les dieux de leur auréole et déprécier le secret des mystères, la science mythologique aspirait de plus en plus à s'asseoir sur la base désintéressée de l'histoire, à égale distance des velléités
mystiques de M. Creuzer et des préjugés anti-religieiu: de M. Lobeck. Buttmann^ Yœlcker^ Schwenck^ par la philologie et Tétude des textes; Welcker, Gerhard, Panofka, par Tarchéologie et Tétude des monuments, essayaient de saisir entre ces préoccupations diverses Texacte nuance de la vérité. Tous ou presque tous s'ac* cordent à reconnaître contre M. Creuser roriginalité de lamythologie grecque. Tous s'accordent à rejeter comme un blasphème cette propositicm, que jamais la Grèce ait été une province de TAsie, que le génie grec, si libre, si dégagé, si limpide, doive quelque chose au génie obscur de l'Orient Sans doute, les populations primitives de la G^rèce et de Tltalie, comme toutes les branches de la fomille indo-européenne, conservèrent dans leurs idées religieuses, aussi bien que dans leur langue, les traits communs de la race à laquelle elles appartenaient, et cette parenté primitive se recoimatt encore dans de frappantes sunilitudes*; mais là n'est point la question, car ces principes identiques, que tous les peuples de la grffiode race emportèrent avec eux comme leur provi*
t Des dëcoayertes câpilsles, fondées priacipaleBient rar rétuds des Vôdas, ont répandu sur ce point un jour nouveau et inattendu. Nous voulons parler des travaux de Kuhn, Aufrecht, Â* Weber, iluUi, travaux encore h peine connus en France, et auxquels il convient de joindre les ingénieux aperçus de M. le baron d'Eck- &tcin^ Ces belles recherches amèneront dans Tétudo des mylholo-
sion de voyage, se retrouvent également chez les Germains, les Celtes, les Slaves, que Ton ne songe point à placer sous la tutelle de rOrieiit. Ce qu'il importe de maintenir, c'est Tindépendance du développement de Tesprit hellénique dans ses parties essentielles; c'est qu'à part l'étincelle première et quelques emprunts d'importance secondaire, la Grèce ne doit rien qu'aux dieux, à ses mers, à son ciel, à ses montagnes; c'est que ce coin privilégié du monde, cette divine feuille de mûrier jetée au milieu des mers, vit éclore pour la première fois la chrysalide de la conscience humaine dans sa naïve beauté. Voilà pourquoi la Grèce est vraiment une Terre Sainte pour celui dont la civilisation est le culte ; voilà le secret de ce charme invincible qu'elle a toujours exercé sur les hommes initiés à la vie libérale. Les vraies origines de l'esprit humain sont là; tous les nobles de l'intelligence y retrouvent la patrie de leurs pères. A la tète de cette école exclusivement hellénique • se
gies une révolution analogue à celle qu*a produite dans l'étude des langues la découverte de la méthode comparative, je veux dire la création d*une mythologie comparée ^ où les religions seront classées par races et par familles, et où la transformation des mythes primitifs se laissera décrire par des procédés vraiment organiques et dans lesquels l'arbitraire n*aura aucune part. Voir surtout, comme répertoire de ces travaux encore fragmentaires , le Journal pour la philologie comparée de MM. Kuhn et Aufrecht. * Nous pouvons dire maintenant trop exclusivement helléniqw»
place l'homme rare que le soleil de Delphes enleva trop tôt à la science, et qui, dans une vie de quarante années, sut indiquer ou résoudre avec une merveilleuse sagacité les problèmes les plus délicats de l'histoire des races helléniques : je veux parler d'Ottfried MûUer. Tout en admettant, comme M. Creuzer, un culte mystérieux chez les populations les plus anciennes de la Grèce, M. MûUer se sépare profondément du chef de Técole symbolique, en rejetant Thypothèse surannée des colonies orientales, et en niant la couleur sacerdotale et thédogique de ces cultes primitifs. La religion des Pélasges fut le culte de la nature embrassé surtout par les sens et l'imagination. La Terre-Mère (Da-Mater) et les divinités chthoniennes, telles que Perséphoné, Hadès, Hermès, Hécate, dont le culte se continua dans les mystères, étaient les dieux des tribus thraces et pélasgiques, auxquelles les Hellènes empruntèrent leurs croyances mythologiques pour les transformer, selon leur manière de concevoir plus morale et moins cosmique. Ces cultes ne furent ni une réyélation primitive, ni une institution apportée de
Car Ottfrîed MûUer, en rejetant avec raison les influences orienr taies dans le sens vague que M. Creuzer donnait à ce mot, méconnaît aussi les liens incontestables qui rattachèrent primitivement les traditions religieuses des Grecs à celles des peuples de TAsie appartenant à la souche indo-européenne. Il est vrai que les faits qui ont mis ces relations en évidence n*étaient guère connus ï Fépoque d'Ottfried MûUer.
l'étranger, mais bien Texpression du génie, des mœurs, de la vie politique de chacune des peuplades de la Grèce. La distinction des races devint aussi entre les mains d'Ottfried MûUer la base de Texplication mythologique. De là ces excellentes monographies des Doriens, des Minyens, des Etrusq\A€$, ces recherches si délicates sur la nationalité de chaque dieu et ses conquêtes successives. La lutte d'Hermès et d'Apollon est la lutte des vieilles divinités rustiques de TArcadie contre les dieux plus nobles des conquérants; Tinfériorité des races vaincues se montre dans le rang subalterne de leurs dieux ; admis par grâce dans TOlympe hellénique, ils n'y montent jamais bien haut, et n'arrivent qu'à être les hérauts et les messagers des autres. Qu'est-ce qu'Apollon, en effet, si ce n'est Tincamation du génie dorien? Rien de mystique dans son culte, rien d'orgiastique, rien de cet enthousiasme sauvage qui caractérise les cultes phrygiens. Ennemi des dieux industrieux et agricoles des Pélasges, ce type idéal du Dorien n'a pour mission ici-bas que celle du guerrier, se venger, protéger et punir : le travail est au-dessous de lui. Qu'est-ce qu'Artémîs, de son côté, si ce n'est la personnification féminine du même génie, la vierge dorienne qu'une mâle éducation a rendue l'égale des hommes, chaste, flore, maîtresse d'elle-même, n'ayant besoin ni de protecteur ni de maître? Que nous sommes loin de ces
dieux pélasgiques, à peine dégagés de TuniTers, couverts de suie et de fumée, comme s'ils venaient de sortir des officines de la nature, étalant sans vergogne leur naïve obscénité! Ici ce sont des dieux immaculés, exempts d'efforts et de peine; les phénomènes physiques ne forment plus le canevas des mythes divins; l'humanité prend définitivement le dessus.
Doué d'une admirable intuition historique, d'un esprit juste et fin, Ôttfried Huiler avait tracé la voie pour une véritable mythologie scientifique, et l'on peut croire que, sans le déplorable accident qui l'enleva si jeune à la science S il eût corrigé ce qu'il y avait dans sa première manière d'un peu trop arrêté. Telle est la fluidité et l'inconséquence des mythes antiques qu'aucun système exclusif n'y est applicable, et qu'on ne peut se permettre une affirmation en matière si délicate qu'à condition de la faire suivre de restrictions sans nombre, qui retirent à peu près tout ce qu'on avait affirmé d'abord. Que l'on dise, par exemple :--* Apollon est un dieu dorien, Apollon n'offre d'abord aucun caractère solaire, — ^rien de mieux, si l'on ne prétend énoncer par là iju'un à-peu-près, un trait général. Autrement, H. Creuzer vous montrera que l'identité d'Uélios cl
* Il mourut à Athènes en 1849, des suites d*un coup de soleil qu il avait reçu en visitant les ruines de Delphes.
d'Apollon, pour n'être pas d'abord aussi apparente qu'elle le fut plus tard, n'en existait pas moins dans le fond des idées grecques, et que les flèches de Tarchcr divin sont aussi les rayons de l'astre qui darde la vie et la mort. Hélas! le malheureux Ottfried devait en ressentir la fatale influence. « L'infortuné, écrivait M. Welcker au traducteur de la Symbolique^ il avait toujours méconnu la divinité solaire d'Apollon; fallaitil que le dieu se vengeât en lui faisant sentir, des ruines mêmes de son temple, combien ses traits sont encore redoutables pour qui ose les braver ! »
M. PreUer*, à bien des égards, peut être considéré comme le continuateur de la méthode d'Ottfried Mùller. —A ses yeux aussi l'élément mystique de la religion grecque appartient aux Thraces et aux Pélasges. L'idée fondamentale du culte pélasgique était l'adoration de la nature envisagée comme vivante et divine, de la terre et surtout des divinités chthoniennes. En opposition avec le naturalisme des Pélasges, M. Preller place l'anthropomorphisme des Hellènes , représenté par l'âge homérique, où se fonda d'une manière définitive la mythologie nationale et populaire; mais, quand le torrent de cette époque guerrière se fut écoulé, au siècle de Solon et de Pisistrate, il y eut comme une
I Demeter und Persephone (Hambourg, <837)«
réaction en faveur des anciens cultes^ qui s'exprima par deux formes, Varphisme et les mystères, toutes deux assez modernes, toutes deux mêlées de quelque charlatanisme, toutes deux relevées plus tard avec empressement par les néo-platoniciens.
La distinction des époques est ainsi la base des études de M. Preller; les dieux ont leur chronologie comme leur nationalité. En général, l'antiquité se fatiguait vite de ses symboles ; un culte n'en avait guère pour plus décent ans; la mode, comme de nos jours, était pour beaucoup dans la dévotion. La religion, étant un des produits vivants de ITiumanité, doit vivre, c'est-à-dire changer avec elle. Sont-ce les saints de plus vieille date et de meilleur aloi qui, dans nos églises, jouissent de plus de faveurs, qui reçoivent le plus de vœux et de prières? La Grèce, à cet égard, se donnait pleine carrière, et bien souvent traitait ses dieux, non selon leurs mérites et leur ancienneté, mais selon leur jeunesse et leur bonne grâce. Le moindre dieu venant de l'étranger était sûr d'obtenir bientôt plus de vogue que ceux qui avaient pour eux la plus longue possession. C'est ainsi que les Gabires, nains difformes de Samothrace, furent relégués à leurs forges et à leurs soufflets. Presque toutes les divinités pélasgiques éprouvèrent des affronts de cette espèce. Le vieux Pan entre à grand'peine dans le cortège d'un jeune dieu fort à la mode, Dionysos:
llermcSj le grand dieu pélasgique^ est réduit à garder le coin des routes et à montrer le chemin aux Toyagcurs; engagé dans sa gaine. L'honnête Yulcain^ ce consciencieux trayailleur^ ne monte dans TOlympe que pour essuyer les coups de pied de Ju|ttter, les rebuf* fades de Vénus, lui si serviaMe, si laborieux. Tous ces dieux antiques d'un peuple indufitrieux,'--di6ux forgea rons, dieux agricoles, dieux pasteurs, diTinités tristeg^ sérieuses, utiles, peu fayorisées des grâces,'— deviennent des demi-dieux, satellites ou serviteurs de dieux plue nobles. En général, les héros représentait des dieu% étrangers qui n'ont pas su prendre rang pai'mi les di« vinités nationales, ou les divinités déclassées qui ne vivent plus que dans les superstitions populaires. Râre^ ment, en effet, les dieux détrônés Tétaient sans compeil^ sationXes nouveaux cultes ne détruisaieiKt pas Iqs cultes anlérieurs,mais les rejetaient dansFombre} pltuS souvetifc encore ils se les assimilaient, en devenant cc»nmè de vastes creusets où les mythes et les attributs des dieux plus anciens se fondaient sous un nom nouveau. Ainsi leâ mythes de Cérès et de Proserpine absorbèrent presque tous les autres; ainsi les mystères sabaziens de Phr^gie fir^t fortune en se grefibnt sur ceux de Bacchus.
Ce fut surtout lors de Tinvasion des mystèred saba* ziens, vers le vn« siècle avant notre ère, que se mani<« testa chez les Grecs cette singulière curiosité pour les
DB L'ANTIQUITt. 47
rites étraogeiiiy que saint Paul^ en excellent obserratcur^ donne comme un des traits de leur caractère K Los cultes d'Attis> de Cybèle, d'Adonis^ arec leurs bruyantes orgies^ leurs clameurs^ leur génie sauTage et licencieux^ surpxîrent le goût si pur de la Grèce. Il y eut surtout un dieu mort, Zagreus, qui fit tout d'abord une prodigieuse fortune. C'était Dionysos lui-même, la dieu toiqours jeune, que Ton supposait frappé dans sa fleur, comme Adonis, et qiïoa honorait d\in culte san«» glant. Repoussés avec dégoût par les gens d'esprit et les hommes honnêtes, ces cultes furent eiqfkloités par de grossiers charlatans (mysles, mitragyrtes, orphiotéle$te$, théophorites), imitateurs des honteuses dépraTations des sacerdoces phrygiens, qui couraient les rues et les carrefours, et faisaient leurs dupes dans la foule crédule. Ils remettaient les péchés pour quelque argent, trafic quaient des mdulgences, composaient des {diiltres et guérissaient les maladies, c Après les quêteurs de la mère des dieux, dit un des interlocuteurs du Banquet d'Athénée, par Jupiter! c'est la plus détestable engeance que je connaisse. »
Ainsi se trouTe réduite à sa juste Taleur llnfliience orientale que M. Greuzer arait si fort exagérée. Si l'cm fait abstraction des origines, cette influence ne s'ex^i^e
» AetôB d0 Àpdireif cb. nu, t. fSU
i8 LES RELIGIONS
qu'à une date relatiirement moderne, et signale une dégradation bien plutôt qu'un progrès des cultes helléniques. L'élément barbare ne se glisse d'abord qu'en prenant l'apparence et la couleur du mythe grec. Plus tard; les cultes étrangers ne se donneront plus la peine de changer de vêtement. Isis^ Sérapis^ Mithra viendront trôner en pleine Grèce, sous leur accoutrement exotique, comme pour préluder à ces monstrueux amalgames où les superstitions de l'Orient et celles de l'Occident, les excès du sentiment religieux et ceux de la pensée philosophique, l'astrologie et la magie, la théurgie et l'extase néo-platonidenne semblent se donjDier la main.
Tout le progrès des études mythologiques, depuis M. Creuzer, s'est borné, on le voit, à distinguer les temps, les lieux et les races que l'illustre auteur de la Symbolique avait trop souvent confondus. M. Creuzer fait l'histoire du paganisme de la même manière que l'ancienne école faisait l'histoire du christianisme, c'est-àdire comme d'un corps de doctrines toujours identiques et traversant les siècles sans autres vicissitudes que celles qui proviennent des circonstances extérieures. Or, si la critique moderne nous a révélé quelque chose, c'est que, dans l'infinie variété des temps et des lieux, il n'y a rien d'assez stable pour être ainsi tenu fixement sous le regard, et que l'histoire de l'esprit bu-
niaiO; pour être sincère > doit offrir le tableau (Vuue étemelle mobilité.
En présence d^un aussi riche mouyement d'études^ la méthode de M. Guigniaut était toute tracée. Le sayant académicien eût pu ajouter un système de plus à ceux que FÂllemagne avait créés; il aima mieux se mettre en dehors des hypothèses et se réser- Ter la tâche plus délicate de les discuter, non en vue d'une réfutation mesquine, mais dans une intention de haute impartialité et d'intelligente conciliation. En cela il ne fit que suivre la ligne imposée à tous les esprits sérieux en France au xix« siècle. Le caractère du xix« siècle, c'est la critique. Que les systèmes aient été autrefois utiles et nécessaires, qu'un grand développement d'idées dans un sens donné ne se produise d'ordinaire que par la lutte d'écoles rivales, l'histoire est là pour le prouver; mais le spectacle de l'esprit humain de nos jours établit d'une manière non moins évidente que le temps des systèmes est passé, les maîtres n'ayant plus assez d'autorité pour former école, ni les élèves assez de docilité pour accepter une direction exclusive. L'éclectisme est en ce sens la méthode obli-.
gée de notre siècle et <fe la France en particnlier. Le tempérament intellectuel de la France n^est qu\m milieu entre des qualités opposées ^ un compromis entre les extrêmes^ quelque chose de clair^ de simple, de tempéré. Ne nous en plaignons pas; car c'est peut-être^ après tout, la combinaison des facultés de Tesprit à laqadte il est donné de serrer de plus près la vérité. Les écoles sont dans la science ce que les partis sont en potitiqae : dbacune a rmson à son tour, et il est impossible & Hiomme éclairé de se renfermer dans Tune d'elles ssisez exelusivement pour fermer les yeux à ce cpie ks «atres eontiennent de raisonnable.
Cest surtont Ters les questions relatives au cuRe et SXBL mystères que M. Guigniaut a cru devoir diriger les efforts de sa critique. Ces questions en effet sont par un eertain côté beaucoup plus importantes que celles qui GODceraent tes mythes. La partie purement mythologique des rdigions miciennes n'avait pour Tantiqw'té éÛMKièïae rien de dogmatique ni de défini. Lé même mythe nf est jamais présenté par deux auteurs exactement de la même manière; chacun conservait à cet égard la liberté de broder à sa guise, et d^assez bonne heure les mythes ne furent plus que des thèmes romar jques que Tartiste taillait et ajustait selon son bon Màv. Les mystères, au contraire, paraissent avoir été lu partie réellement sérieuse des religions ancienu^^.
DS VAKTIQUITÉ. 51
(^'étatt-cer deac 4^ œe mystères aatow desqnds imagination, Tesprit de système et la fausse émdttioii se xml pfai à ?asseiitN^ les nuages? Qu'était-ee en particulier que ees ÉkusmUê nxœ la majesté et la sainteté desquelles Faotiquité »'a qu'une Yoixt
Le doute n'est plus pestais m^mrà'bxà srar ce si^et ; nous pauTOQ» presque ausâ bien qu'un initié décrire les scaaes^ diverses de ce que Clément d'Alexandrie ap* pe&e le drame mgsHqw d'i^leuM.-*- Rappelons-nous ^abcffd qm le mmfi de mystère a été emprunté par l'Église au kngage païen, et ne craignons pas, pour &k expliquer le sens original, de recourir à Femploi que l'Église en a fait; ne craignons même pas de commettre un anachronisme en songeait aux myêUreê du moyen âge» Représentona-nous le mystère chrétien pri- Qutîf, le prototype de la messe; fo'y trourons-neiisT Ibi grand «^ aymbolique acc(»npagné decmmonies ^gnific^ves,— PrcaM»» le oilte chrétien à une époque plus avancée de son dérdcqppement, suiTons les cérémonies de la semaine sainte dws une cathédrale du moyen âge; qu'y ToycHts-nou» encore? Un drame mys» tique, des rites oommémoratif s d'im fait historique ou considéré comme tel, des altemaiiTes de joie et de douleur c<»itinuées durant pludeurs jours, un symbo* liHue compliqué, une imitaticm des faits qu'il s'agit de rappeler, souvent même des représentati<»is scéniques
53 LES RELIGÎONS
plus oa moins directes^ où le récit diTin est rendu sensible aux yeux des spectateurs.
A part rimmense supériorité du dogme chrétien, à part l'esprit de haute moralité qui pénètre sa légende et auquel rien dans Tantiquité ne saurait être comparé, peut-être, s'il nous était dc»mé d'assister à un mystère ancien, n'y verrions-nous pas autre chose : des spectacles symboliques où le myste était acteur et spectateur à la fois; un ensemble de représentations calquées sur une fable pieuse et relatives presque toujours au passage d'un dieu sur la terre, à sa passion, à sa descente aux enfers, à son retom* à la vie. Tantôt c'était la mort d'Adonis, tantôt la mutilation d'Attis, tantôt le meurtre de Zagreus ou de Sabazius. Une légende surtout prêta merveilleusement aux représentations commémoratives; ce fut celle de Gérés et de Proserpine. Toutes les circonstances de ce mythe, tous les incidents de la recherche de Proserpine par sa mère, donnèrent lieu à un symbolisme pittoresque, qui captiva puissamment l'imagination. On imitait les actes de la déesse, on entretenait en soi les sentiments de joie ou de douleur qui avaient dû successivement l'animer. C'était d'abord uiie longue proicession entremêlée de scènes burlesques, des purifications, des veillées, des jeûnes suivis de réjouissances, des courses de nuit aux flambeaux représentant les recherches de la mère, des cir-
cuits dans les ténèbres^ des terreurs^ des anxiétés^ puis tout à coup de splendides clartés. Les propylées du temple s'ouvraient; les mystes étaient reçus dans des lieux de délices^ où ils entendaient des Yoix. Des changements à Yue produits par des machines de théâtre joutaient à riUusion; des récitations (nous en ayons le type dans lliymne homérique à Cérès) entrecoupaient le cycle des représentations. Chaque journée avait son nom^ ses exercices^ ses jeux^ ses stations^ que les mystes exécutaient de compagnie. Un jour c'était une petite guerre ou lithobolie, où Ton s'attaquait à coups de pierres; un autre jour^ on rendait hommage à la Mater Dolarosa {DtHnater achœa), probablement une statue représentant Cérès en addolarata, une vraie Pielà. Un autre jour^ on buvait le eycéon; on imitait les plaisanteries par lesquelles la vieille lambé réussit à égayer la déesse; on faisait des processions aux lieux voisins d'Eleusis^ au figuier sacré, à la mer; on mangeait des mets déterminés; on pratiquait des rites mystiques, dcmt le sens presque toqjours était perdu pour ceux qui les accomplissaient. Il s'y mêlait des cérémonies oi^iastiques, des danses, des fêtes nocturnes, avec des instruments symboliques. Au retour, on donnait carrière k la joie; le burlesque reprenait sa place dans les géphyrismes ou farces du pont. Sitôt que les initiés étaient arrivés au pont du Céphise, les habitants
deiS lieux V4«iBîiis, accoanis de toutes paris pcfur voir la proce8Sï<Mi, se répandaîerrt sur la troope sainte en sarcasmes et en plaisanteries licencieuses, auxquels celle-ci répondait avec une égale liberté. Nul doute qu'il ne se joignit à ioigA cela des scènes d'un comigue grotesque, des issqpfeoes de mascarades d^it TinAuence sur les premiàres ébauches de Tart dramatique se laisse apercevoir* Des cérémonies ^î renJTermdient un symÏKdisme si vag»e«ou6 im réaliscne^ grossier avaient pour les aoiciens mi grand (Garnie, et laissaient une profonde impression; elles réunissaic^ ce que lliomme aime le pfais dans les ixmreê d'imiàginâtiôfî > une forme très-déterminée et un sens peu arrêté. Leur vogue dépendatt en grande partie de la tnanière dont elles étaient exécuteés, et ce tvA par une magnificence exceptionnelle que les mystères d^leusis effacèrent tous les nukes et excitèrent Venvie du monde entier.
Tels étai^ dcmc les mysteres« On iie peut dire quils fussent tout à fait myiSiepies, dans Taceeption qu'adopte M. Oreuzer, lA teijft à 'fait vides de é^hs, comme le veut M. Lobeck. il n'y faut chercbèr ^i Uïie révélation supérieure, m un baut enseignement moral, ni une prtrfbnde philoscq^hie. l^e èy«d)ole y était sa prepre fin à luimême. Croira-t-on que les femmes qui céléferaient les AdoMes pensaient beaucoup au sens myf^térieux des aotes qu'elles accomplissaient? T^ut est41 expliqué
DE L'ANTIQUITÉ. f5
quand on a dit qu'Adonis est le sdkil, {parcourant
durant six mois les signes supérieurs du zodiaque et
durant six mois les signes inférieurs; que le sangliei|
qui le fait périr est Thiver; qu'il est lui-inêtne^ par ub
autre côté^ la Tégétation annuelle avec 0es div^-se^
périodes de floraison et de fanaison^ etc.? On peut
douter que ces considérations abstraites eussent ea pour
les femmes grecques tant de dianaes» Qu'est-ce denc
qui les faisait courir en foule pour pleura Adonis? Le
désir de pleurer \m jeune dieu farop vite épanoui^ de le
contempler couché sur son lit funèbne^ épuné dans sa
fleur^la têtelanguissamment penché^^ entouré d'oranges
et de liantes d'une végétation hâtive ^lu'on voyait édore
et mourir, de l'ensevelir de h^Jff& mains» de le couper
les cheveux sur son tombeau, de se Jameiiker let se ré*
jouir tour à tour, de savower en un mot toutes les
impressions de joies éphémères et ée iristes retonrs
groupées autour du mythe d'Adonis»
Ainsi, loin que le culte fut toi^ûows la lûOBséquence
d'une légende mystique acceptée eomme im dogme,
* c'était bien souvent le mythe qui ae subordonnait aux
instincts de la foule et y fournissait un prétexte. Il faut
se rappeler d'ailleurs que le mot de foi n'a pris un s»is
que depuis le christianisme, et que, dws les questions
de symbolique rdigieuse.^ il est imssque indifférent
pour le peuple de com{H:endre ou «ne imjb compd?endre.
L'impression résulte de Tensenible et non de Tintellîgence de chaque particularité. On suit avec plaisir ces drames qui parlent aux yeux, sans s'inquiéter de leur sens métaphysique ; tout y est significatif, il est vrai, mais non pas directement. Parmi les paysans qui assistent à une messe de minuit, combien y en a-t-il qui pensent au mystère de Tincamation ? « Aristote, dit Synésius, est d'avis que les initiés n'apprenaient rien précisément, mais qu'ils recevaient des impressions, qu'ils étaient mis dans une certaine disposition d'âme. » L'enseignement des mystères était donc une sorte d'enseignement indirect, analogue à celui que reçoit un homme simple, lorsqu'il assiste aux offices sans savoir le latin et sans pénétrer le sens de tout ce qu'il voit. C'était comme un sacrement agissant par sa vertu propre, un gage de salut conféré par des signes sensibles et des formules consacrées. Le baptême dans les premiers siècles de l'Église, bien qu'il fût ouvert à tous, conservait néanmoins les caractères d'une initiation. M. Lobeck, du reste, a fort bien montré que les conditions imposées aux initiés étaient tellement vagues et illusoires, que les mystères n'avaient plus ni privilège ni secret. C'était un vrai pêle-mêle. Pour y être admis, il suffisait d'être Athénien ou d'avoir un parrain à Athènes. Plus tard, les portes furent ouvertes à deux battants, et tous ceux qui pouvaient faire le voyage étaient initiés.
DE L'ANTIQUITJÊ. 57
Sans s'exagérer le côté moral et philosophique des mystères^ auquel^ il faut FaTouer^ on pensait assez peu^ sans s'arrêter non plus à ce que ces pratiques auraient pour nous d'insignifiant et de fade, on ne peut nier qu'elles n'aient puissamment contribué à entretenir la tradition religieuse et morale de l'humanité. « Longtemps, dit M. Guigniaut, les mystères pacifièrent les âmes par ces augustes cérémonies, qui révélaient la destinée de l'homme dans l'histoire transparente des grandes déesses de l'initiation, et qui le rendaient digne, en le purifiant, de Tivre sous leur empire et de partager leur immortalité... 11 est certain que les mystères d'É- Icusis en particulier eurent une influence morale et religieuse, qu'ils consolèrent la \ie présente, enseignèrent à leur manière la Tie à venir, qu'ils en promirent les récompenses aux initiés, sous certaines conditions, non-seulement de pureté et de piété, mais aussi de justice, et que, s'ils n'enseignèrent pas également le monothéisme, ce qui eût été la négation du paganisme lui-même, du moins ils s'en rapprochèrent autant qu'il était permis au paganisme de s'en rapprocher. Us entretim*ent, ils nourrkent dans les âmes, à titre même de mystère, de culte épuré de la nature, le sentiment de l'infini, de Dieu après tout, qui résidait au fond de la croyance populaire, mais que l'anthropomorphisme mythologique tendait sans cesse à effacer. »'
C'est cependant à un autre titre, je veux dire comme ayant servi de transition eirtre le paganisme et la religion plus sainte qui Ta remplacé, que les mystères sont sm tout dignes de fixer Tattention du philosophe et du critique. Des recherches approfondies montreraient que presque tout ce qui, dans le christianisme, ne relève point de TÉvangile, n^est que le bagage importé des mystères du paganisme dans le camp ennemi K Le culte chrétien primitif n'était qu'un mystère. Toute la police intérieure de l'église, les grades d'initiation, la prescrip- Uoa du silence, une foule de particularités du langage ecclésiastique*, n'ont pas d'autre origine. La révolution qui a détruit le paganisme semble au premier coup d'ceil une rupture brusque, tranchée, absolue avec le passé, et elle fut telle, en effet, si l'on n'envisage que l'inflexibilité dogmatique et l'esprit de sévère moralité qui caractérisait la religion nouvelle; mais, sous le rapport du culte et des habitudes extérieures, le changement s'opéra par une pente insensible, et la foi populaire sauva dans le naufrage ses symboles les plus familiers. Le christianisme apporta d'abord si peu de changement dans les habitudes de la vie mtime et
*■ Voir louvrage de M. Creuzer, t. III, p. 77i, et la noie de M. Guigniaut, p. iSiÇo.
' Le mol mystère se lit souvent dans S. Paul ; celui à'épople s^ trouve dans a 2' épiti'c aUr'tlmce ù S. IV erre.
DS L'ÂNTIQUITi. W
de la Tie soâalô qoe , pour une foide dliommes con* sidérables da iy« et du y* sîède y il reste incertain s'ils furent païens ou chrétiens; plusieurs paraissent même aydr suivi une ligne indécise entre les deux cultes. L'art^ de son ctAéy qui formait une partie essentielle de Tandenne religion, n'eut à rompre ayec presque aucune de ses traditions ^ L'art chrétien pri- Biîtif n'ert réellement que Tart païen en décadence ou pris dans ses régions inférieures. Le bon pasteur des catacombes de Rome^ copié de TAristée ou de TApolIon Nomios, qui figurent dans la même pose sur les sarcophages païa[is, porte encore la flûte de Pan au miUeu des quatre Saisons demi-nues. Sur les tombeaux chrétiens du cimetière de Saint-Calixte, Orphée charme les animaux ; ailleurs, le Christ en Jupiter-Pluton, Marie en Proserpine, reçoivent les âmes que leur amène, en présence des trois Parques, Mercure coiffé du pétase et portant en main la verge du psychopompe. Pégase, symbde de Tapothéose, Psyché, spnbde de T&me immortelle, le ciel personnifié par un vieillard, le fleuve Jourdain, la Victoire, figurent sur une foule de m muments chrétiens. Qui a pu voir «ans émotion ces églises
1 G*csi ce qui résalte de la collection de monuments figurés par laquelle M. Guigniaut a essayé de montrer la transitton de la symbolique païenne àia syud)oltque chrétienne (t. IV, €g. 908 et suiv.).
60 LES RELiaiONS
de Rome composées avec des débris de temples anti* ques^ comme les centons de Proba Falconia avec des vers de Virgile? Ainsi fait Thumanité : en assemblant de vieux fragments broyés, réduits en poussière, elle construit un nouvel édifice, plein d'originalité; pour elle Tesprit est tout, et les matériaux sont peu de chose.
11 faut donc envisager le mystère comme une grande transformation que subirent les religions de Tantiquité au moment où, les imaginations enfantines des premiers âges ne pouvant plus satisfaire les nouveaux besoins de la conscience, Tcsprit humain souhaita une religion plus dogmatique et plus sérieuse. Le polythéisme primitif, vague, indécis, livré à Tinterprétalion individuelle, ne suffisait plus à une époque réfléchie. L'incrédulité épicurienne, d'une part, avait beau jeu contre ces innocentes divinités; d'un autre côté, des sentiments religieux plus élevés et plus délicats se faisaient jour aux dépens de la simplicité antique. Les aspirations au monothéisme et à une religion morale, aspirations dont le christianisme était la plus haute expression, gagnaient dans tous les sens : le paganisme lui-même ne pouvait s'y soustraire. Je n'admire que médiocrement, je l'avoue, la tentative dont Julien a porté la responsabilité aux yeux de l'histoire. Autant la mythologie primitive me parait aimable et belle dans sa naïveté^ autant ce
né(hpagani$fne, cette religion d'archéologues et de so« phistes^ était niaise et insigniGante. Le sens de la beauté^ qui faisait le fonds de la religion hellénique, semble se perdre. Les dieux monstrueux de l'Orient, conçus en dehors de toute proportion, remplacent les harmonieuses créations de la Grèce. Un Deus magnus Pantheus, Dieu occulte et sans nom, menace dq tout envahir. Le culte aboutit au sanglant taurobole, le sentiment religieux se réfugie dans des scènes d'abattoir. On a recours au sang pour apaiser des dieux irrités et jaloux : une terreur profonde semble dicter tous les vœux qui nous ont été transmis par les inscriptions K Au milieu de tout cela, impossibilité absolue de fonder un enseignement moral qui, de près ou de loin, ressemble à l'homélie chrétienne.
C'est pour n'avoir envisagé la religion antique qu'à ce moment de décadence, qu'on l'a en général si mal jugée. Il faut avouer qu'à l'époque de Constantin ou de Julien le paganisme était une religion fort médiocre, et que les tentatives qu'on fit pour le réformer n'aboutirent à rien de satisfaisant. La critique toutefois ne saurait adopter sans restriction la sentence dont le vieux culte fut frappé. Si elle accepte le fond du jugement^
1 Voir le Journal des Savants du mois de janvier 1850 ( articlt de M. Hase).
elle ne p£ut que se récrier sur la partialité des craeiâé* rants. La polémique sous laquelle succomba le pagft* nisme fut lourde, Tioleate, de mauvaise foi, comme toutes les polémiques» Chose étrange ! rien ne ressendda [dus à l'attaque par laquelle k xvui« siècle crut ea finir avec le christianisme. Aucun dogme n'aurait tenu contre de tels assauts» Usez le Persiflage d'Hermias <^ les écrits de Tatien et d'Athénagore contre k pagamsme; oa croirait entendre Voltaire égayant ses lecteurs aux dépens des naïvetés de k Bibk* Les controversistes ea général; ne songeant qu'à trouver leur adversaire eo défaut, cèdent trop souvent à k tentation de présenter comme ridicule k doctrine qu'ils combattent, pour se donner l'avantage de découvrk l'absurdité qu'ils y (»it mise : procédé commode, car il n'est rien qui ne paisse être pris par le côté ridicuk^ mais procédé dangereux, car il se retourne infaiUiUement c<mtre ceux qui l'emploient ! Quelques Pèr6& de l'Église ea usèrent avec une effrayante prodigalité* La plupart, s'emparant du système évbémériste, se firent une arme eoatre le paganifime du paganisme mal interprété; ils s'attaquèreat eorp& à c(^ps aux dieux issus de la fantaisie, et irioaypbèrent dans ce facile combat contre des ombres. D'autres embrassèrent un système plus grossier encore, rhypothèse démonologiste : les dieux ne furent plus que des démons; ce furent des démons qui rendirent les
nn\clcs. a Les démons, dît Tertullîen, prennent la place des dieux; ils slntrodnisent dans les statues, respirent Fencens, boirent le sang des victimes ^ o D'autres enân, donnant braYement la main à Lucrèce et à Épicure, déclarèrent que les mythes n'étaient que des contes frivoles, inventés à plaisir, sans but et sans signification, n est remarquable toutefois (et cette observation ingénieuse n'a pas échappé à S. Creuzer) que les Pères fiés en Orient, élevés souvent dans le respect du paganisme ou dans lés écoles de philosophie, gardèrent quelque chose du sentiment délicat de la Grèce. Cette oeuvre de démolition par la calomnie et le contre-sens les blessa profondément, et ils se montrent presque aussi sévères contre Ëvhémère que les païens honnêtes eux-mêmes. Origène et saint Grégoire de Nazianze, par exemple, apprécient souvent le paganisme avec ime impartialité remarquable, et devinent sur plusieurs points les aperçus les plus délicats de la critique moderne.
Certes, on peut croire que plusieurs des reproches adressés par les Pères de TÉglise au paganisme, et en particulier aux mystères, n^étaient pas sans fondement; mais était-il équitable de ne prendre ainsi le paganisme que dans ses basses régions, dans son interprétation po-
* Àpoîogétigw, eh. 2S^2I.
6i LES RELIGIONS
pulaîre? Les idées religieuses les plus élevées, entre ies mains des peuples sensuels, dégénèrent forcément en sensualisme et en superstition. C'est comme si Ton jugeait le catholicisme par ce que Ton a sous les yeux à Naples ou à Lorette. Le tableau des Thesmophories et des AdonieSy tel que nous le trouvons dans Aristophane et Théocrite, ne présente rien de bien inmioral, mais seulement quelque chose de léger et d'assez peu sérieux. L'ivrognerie est le plus grave des abus qu'on y signale; mais qui verrait à certaines heures un pardon de la pieuse Bretagne pourrait bien croire aussi que l'objet principal de la réunion est de boire. Les fêtes des martyrs dans l'Église primitive donnaient lieu à des scènes tout aussi peu édifiantes, contre lesquelles les Pères s'élèvent avec énergie. Quant aux symboles adoptés par le paganisme, et qui seraient à nos yeux de la plus grossière obscénité, il faut dire avec M. Creuzcr : « Ce que l'homme civilisé cache avec pudeur et dérobe soigneusement au regard, l'homme simple et droit de la nature en avait fait, de nom et de figure, un symbole religieux consacré par le culte public. Avec cette foi qui met Dieu dans la nature, avec les mœurs plus libres des peuples méridionaux, surtout des Grecs, toutes ces distinctions de décent ou d'indécent, de digne ou d'indigne de la majesté divine, ne pouvaient se faire sentir. De là vient que ces peuples.
avec une innocence deyenue étrangère aux Romains du temps de Tempire ainsi qu'à l'Europe moderne^ admettaient dans leurs religions ces légendes sacrées que nous trouYons scandaleuses^ ces emblèmes que nous taxons d'obscénité, d II faut croire en effet que de tels emblèmes réveillaient chez les anciens des idées complètement différentes de celles qu'ils nous inspirent^ puisqu'ils n'excitaient en eux que des sentiments de sainteté et de respect religieux. Quoi de plus révoltant, selon nos habitudes, que de trouver à chaque carrefour et à l'angle des chemins ime borne obscène? Et pourtant cela choquait si peu les anciens, que nous voyons Hipparque faire graver 4»ur les Hermès des sentences morales pour l'édification des passants.
n en faut dire autant du ridicule, qui avait ime si large place dans le paganisme hellénique. Les religions devant représenter de la manière la plus complète toutes les faces de l'esprit humain, et le burlesque étant un des aspects sous lesquels nous concevons la vie, le burlesque est un élément essentiel de toutes les religions. Voyez les époques et les pays religieux par excellence, le moyen âge, ritalîe, l'Espagne : queUe irrévérence I quel déluge de fabliaux sur la Vierge, les saints. Dieu lui-même 1 Ceux qui ont vu de près le culte italien savent combien est indécise la limite qui y sépare le sérieux du comique, et par quelle transition insensible la dévotion y confine
flO LES RELIGIONS
à la plaisanterie. Nous nous étonnons de voir sur les monuments de la grave Étrurie les scènes les plus respectables tournées en caricatures ; nous ne comprenons pas comment le peuple qui condamnait Socrate pour un soupçon d'impiété laissait Aristophane donner les étrlTières à Bacchus sur la scène^ et transformer Hercule en marmiton. Les peuples méridionaux^ plus familiers ETee les dieux que les peuples réfléchis du Nord, éprouvent de temps en temps le besoin de rire avec eux. Le sans^êne des Napolitains envers saint Janvier n'a rien qui doive nous surprendre : il y a dix- Jiuit cents ans^ les gens de Pompel, quand ils voulaient obtenir quelque chose de leurs dieux^ stipulaient les conditions par écrite et^ pour plus d'efficacité, les menaçaient de coups de bâton.
Le monothéisme est devenu un élément si essentiel do notre constitution intellectuelle que tous nos efforts pour comprendre le polythéisme de l'antiquité seraient à peu près inutiles. Arrivé à un certain degré de son développement, l'esprit humain devient nécessairement monothéiste ; mais il s'en faut que cette conception de la divinité se retrouve également au berceau de toutes les races. Il y a des races monothéistes comme des races polythéistes, et cette différence tient à une diversité originelle dans la manière d'envisager la nature. Dans la conception arabe ou sémitique, la nature ne vit pas. I^
dcsert est monothéiste. Sublime dans son immense uniformité , il révéla dès le {premier jour Tidée de rinQni, mais non oe sentiment d'actiTité féconde qu'une nature incessamment créatrice a inspiré à la race indo-européenne. Voilà pourquoi TArabie a toujours été le boulevard du monothéisme. La nature ne joue aucun rôle dans les religions sémitiques : elles sont toutes de la tête, toutes métaphysiques et psychologiques. L'extrême simplicité de Teq^rit sémitique, sans étendue^ sans diversité, sans arts plastiques» sans philosophie, sans mythologie, sans vie politique, sans progrès, n'a pas d'autre cause : il n'y a pas de variété dans le monothéisme. Exclusivement frappés de l'unité de gouvernement qui édate dans le monde, les Sémites n'ont vu dans le développement des choses que l'ac^ complissement de la vdoaté d'un être supérieur. Dieu est. Dieu a fait le ciel et la terre : voilà toute leur philosophie. Telle n'est pas la conception de cette autre race destinée à épuiser toutes les faces de la vie, qui, de l'Inde à la Grèce, de la Grèce aux extrémités du Nord et de l'Occident, a partout animé et divinisé la nature, depuis la statue vivante d'Homère jusqu'au vaisseau vivant des Scandinaves. Pour elle, la distinction de Dieu et du non-Dieu est toiyours restée indécise. Engagés dans le mcmde, ses dieux devaient en partager les vicissitudes : ils eurent unQ histoire, des générations
successives^ des dynasties^ des combats. Jupiter est maintenaut le roi des dieux et des hommes; mais son règne ne sera pas plus éternel que celui de Cronos; Prométhée enchatné a prédit que son art sera moins fort que le Temps, et qu'un jour il devra céder à la Nécessité.
La religion de Tantiquité était, comme la société ancienne, fondée sw Texclusion : c'était une religion libérale et nationale; elle n'était faite ni pour l'esclave ni pour l'étranger. La première condition exigée pour l'admission aux mystères était de déclarer qu'on n'était pas barbare. L'ancienne Grèce s'était montrée bien plus exclusive encore. Là, chaque promontoire, chaque ruisseau, chaque village, chaque montagne avait sa légende. Le culte de la femme n'était pas celui de l'homme, le culte de l'homme de mer n'était pas celui de l'agriculteur, celui de l'agriculteur n'était pas celui du guerrier. Hercule et les Djoscures, pour participer aux Éleusinies^ furent obligés de se faire adopter par les Athéniens. Rome prépara la grande idée de catholicité : tous les dieux devinrent communs à tous les peuples civilisés; mais le barbare et l'esclave étaient encore frappés d'incapacité religieuse, et ce fut une singulière nouveauté quand saint Paul osa dire : a II n'y a plus de Juif ni de Grec, il n'y a plus d'esclave ni de maître, il n'y a plus d'homme ni de femme ; car vous n'êtes tous qu'une seule chose en Jésus-Christ, b
' Ce serait faire violence à nos associations d'idées les plus arrêtées que de ne pas voir en cela un progrès ; mais régalité s'achète toujours cher, et Ton conçoit que le parti conservateur du iv» et du v» siècle, composé d'hommes bien élevés et attachés aux traditions du passé, répétât sans cesse : a Oh ! que nos pères étaient heureux! oh! combien nos pères furent favorisés par le temps M » La grande vie libérale des belles époques de Fantiquité devint impossible le jour (béni pourtant soit ce jour!) où Tesclave fut regardé comme un être rehgieux et capable de mérite. Les dieux de FOlympe n'é* talent que pour Thonmie libre ; pas un pli sur leur front, pas un rayon de tristesse; la nature humaine toigours prise dans sa noblesse; nul compte de la douleur. Or ceux qui souffrent veulent que leurs dieux soufhrent avec eux, et voilà pourquoi, tant qu'il y aura des doideurs dans le monde, le christianisme aura sa raison d'être. Tel est le secret du divin paradoxe : Heureux ceux qui pleurent !
Loin de moi la pensée d'essayer ici un de ces parallèles où l'on est obligé d'être mjuste pour le passé, si Ton ne veut être kyurieux envers le présent. Le paganisme mieux compris, grâce à ce vaste ensemble de
1 Voir le bel ouvrage de M. Beugnot sur la Deitrwtm du paganisme en Occident, Paris, 4837.
travaux où la France et rAUemagnc ont si licurcriscment combine leurs efforts, ne doit être entre nos mains ni une arme livrée à la polémique, ni un sim[)lo aliment offert à la curiosité. Ce qui, pour un esprit élevé, résulte du spectacle de si longues aberrations, ce n'est ni le dédain ni la pitié; c'est la conviction d'un grand fait : Thumanité est religieuse, et la forme obligée de toute religion est le symbolisme. Que le symbaie soit, par sa nature, insuffisant et condamné à rester bien au-dessous de Tidée qu'il représente; que la tentative de définir rin&ni et de le montrer aux yeux implique une impossibilité, — cela est trop dair pour qu'il y ait quelque mérite à le dire. Toute expression est une limite, et le seul langage qui ne soit pas indigne des choses divines, c'est le silence. Mais la nature humaine ne s'y résigne pas. Si l'homme réfléchi, en présence du mystère de l'existence suprême, arrive malgré lui à se poser cette question : Ne serait-il pas mieux de laisser là les figures et de renoncer à exprimer l'ineffable? il est certain du moins que l'humanité livrée à ses instincts ne s'est pas arrêtée à un pareil scrupule : elle a nûeux aimé parler imparfaitement de Dieu que se taire; elle a mieux aimé se tracer une carte fantastique du monde divin que résister à l'invincible charme qui l'entraîne vers les régions invisibles.
Ainsi rimmense travail dont nous avons essayé d'es quisser Thistoire aboutit à une conclusion à la fois consolante et religieuse ; car si l'homme^ par un ettort spontané^ aspire à saisir la cause infinie et s'obstine à dépasser la nature^ n'est-ce pas un grand signe que par son origine et sa destinée il sort de l'étroite limite des choses finies? A la vue de ces efforts sans cesse renouvelés pour escalader le ciel^ on se prend d'estime pour la nature humaine^ on se persuade que cette nature est noble et qu'il y a Ueu d'en être fier. Alors aussi on se rassure contre les menaces de l'avenir. Il se peut que tout ce que nous aimons^ tout ce qui fait à nos yeux l'ornement de la vie, la culture libérale de l'esprit, la science, le grand art, soient destinés à ne durer qu'un âge; mais la religion ne mourra pas. Elle sera l'éternelle protestation de l'esprit contre le matérialisme systématique ou brutal, qui voudrait emprisonner l'homme dans la région inférieure de la vie vulgaire. La civilisation a des intemûttences^ mais la religion n'en a pas*
v^'est le propre des grandes choses de se laisser embrasser à des points de vue très-divers et de s'élargir avec l'esprit humain lui-même^ en sorte que chaque homme^ selon son degré de culture^ et chaque siècle^ selon qu'il comprend plus ou moins profondément le passée trouvent^ pour des motifs difTérents^ à les admirer. Quand les critiques de l'antiquité et ceux du xvif siècle nous font part des beautés qu'ils croient découvrir dans Homère, la puérilité de leur esthétique» nous étonne; nous admirons Homère autant qu'ils le faisaient, mais pour de tout autres raisons. Quanà Bossuet et M. de Chateaubriand croient admirer la Bible
en admirant des contre-sens et des non-sens *, la docto Allemagne a le droit de som-ire; et pourtant l'admiration de Hcrder et d'Ewald, pour être mieux fondée, n'en est pas moins vive. Plus on envisagera le monde et le passé tels qu'ils sont, en dehors des conventions et des idées préconçues, plus on y trouvera de véritable beauté^ et c'est en ce sens qu'on peut dire que la science est la première condition de l'admiration sérieuse. Jérusalem est sortie plus brillante et plus belle du travail en apparence destructeur de la science moderne ; les pieux récits dont on berça notre enfance sont devenus, grâce à mie saine interprétation, de hautes vérités, et c'est à nous qui voyons Israël dans sa réelle beauté, c'est à nous autres critiques qu'il appartient vraiment de dire : Stanles erant pedes noslri in alriistuis, Jérusalem/ Si nous envisageons dans son ensemble le dévelop-
1 € Pour sentir les beautés de la Vulgate, dit M. de Maistre» faites choix d*un ami qui ne soit pas hèbraisani, et vous verrez (comment une syllabe, un mot, et je ne sais quelle aile légère don- {%ée à la phrase, feront jaillir sous vos yeux des beautés de premier ordre, » (Soirées de Saint-Pétersbourg, vu" entret.) Yoilà, certes, une esthétique commode et qui est bien d'un gentilhomme ! Voulezvous sentir les beautés dllomère, faites choix d'un ami qui ne soit pas helléniste, et il vous découvrira dans la traduction de M*"' Da^ cier mille beautés de premier ordre, auxquelles llomère n'a jamais pensé,
DU PEUPLE D'ISKAEL. 75
peinent de Tesprit hébreu^ nous sommes frappés de ce haut caractère de perfection absolue qui donne à ses œuvres le droit d'être envisagées comme classiques, au même sens que les productions de la Grèce^ de Rome et des peuples latins. Seul entre tous les peuples de rOrient^ Israël a eu le privilège d'écrire pour (e monde entier. C'est certainement une admirable poésie que celle des Védas, et pourtant ce recueil des [«'emiers diants de la race à laquelle nous appartenons ne remplacera jamais^ dans Texpression de nos sentiments religieux^ les Psaumes^ œuvre d'une race si difiTérente de la nôtre. Les littératures de l'Orient ne peuvent^ en général, être lues et appréciées que des savants; la lit- , térature hébraïque, au contraire, est la Bible, le livre par excellence, la lecture universelle : des millions d'hommes ne connaissent pas d'autre poésie. U faut faire sans doute, dans cette étonnante destinée, la part des révolutions religieuses, qui, depuis le xvi« siècle surtout, ont fait envisager les livres hébreux comme la source de toute révélation; mais on peut af Armer que si ces livres n'avaient pas renfermé quelque chose do profondémait universel, ils ne fussent jamais arrivés à cette fortune. La proportion, la mesure, le goût furent en Orient le privilège exclusif du peuple hébreu. Israël eut, comme la Grèce, le don de dégager parfailcniciit son idée> de rcxprimer dons un cadre réduit el achève :
par là il réussit à donner à la pensée et aux sentiments une forme générale et acceptable pour tout le genre humain.
Grâce à cette adoption universelle^ nulle histoire n'est plus populaire que celle d'Israël^ et pourtant nulle histoire n'a tardé plus longtemps à être comprise. C'est le sort des littératures qui deviennent la base d'une croyance religieuse de contracter la rigidité du dogme/ et de perdre leur physionomie réelle pour devenir une symbolique convenue, où l'on va chercher des arguments pour toutes les causes. De l'histoire du peuple le plus opposé à la monarchie qui ait jamais existé, Bossuet a pu tirer une justification de la politique de Louis XIV; tel autre en a conclu la théocratie; tel autre y a vu la république. L'Allemagne la première, avec ce don d'intuition historique qui lui semble spécialement départi pour les époques primitives, aperçut la vérité, et fit de l'histoire du peuple juif f
une histoire comme une autre, dressée non d'après des vues théologiques arrêtées à l'avance, mais d'après Fétude critique et grammaticale des textes. Le travail de l'exégèse biblique, construit pierre à pierre avec une suite merveilleuse et une incomparable ténacité de méthode, est sans contredit le chef-d'œuvre du génie al« lemand et le plus parfait modèle qu'on puisse proposer aux autres branches de la philologie. Déjà, plusieurs an-
néesaTant laréforme^rAllemagne s'était faitde la science de rhébreu une sorte de domaine propre^ dont elle n'a pas été depuis dépossédée. Au xvii* et au xviii« siècle , la critique, arrêtée en France par l'esprit étroit des théologiens *, ou égarée par l'inintelligence qui caractérise en histoire l'école de Voltaire, y fit de merveilleux progrès, et, après la génération des Micbaelis, des Eichhom, des Rosenmùller, des de Wette, des Winer, des Gesenius, on pouvait croire qu'il n'y avait plus rien à faire dans le cercle des études hébraïques.
M. Ewald cependant a prouvé, dans ces dernières années, par de nombreux écrits et surtout par sa belle Histoire du peuple d'Israël ', que le rôle de la grande critique dans ce champ toujours nouveau était loin d'être épuisé. Par la hardiesse de ses vues, sa pénétration d'esprit, sa brillante imagination, le merveilleux sentiment qu'il possède des choses reb'gieuses et poétiques, H. Ey/tM a de beaucoup surpassé tous ceux qui avant lui se sont occupés de l'histoire et de la Uttérature du peuple hébreu. Quelques taches obscurcissent, il est vrai, ces rares mérites : la finesse des aperçus dégénère
* Celte compression est d'autant plus regrettable que le xvit* siècle eut un homme supérieur, Richard Simon, de TOratoiré, qui, sans les obstacles qui lui furent suscités, eût créé eu France la saine exégèse un siècle avant que TAllemagne Teût fondée.
* Gmhichte des Volkes Israb'l, 4 v. in-8", 2» éd. Gœttingen, 4 854.
7a L'HISTOIRE
parfois cbes lui en subtilité; il ne s'arrête pas toujours assez tôt dans la voie des conjectures; les origines du peuple d'Israël, Tépoque patriarcale, les fables primitives, sont traitées avec trop d'arbitraire, au moy^ àe rapprochements hasardés avec des mythologies complètement étrangères à Tesprit hébreu* Le tableau des derniers siècles de lliistoire juive, de ceux qui i^cè* dent et préparent immédiatement le christianisme, sé ressent aussi parfois des idées particulières de M. Ewald en fait de religion et de philosophie, idées auxquelles on ne peut contester du moins tme singulière originalité, et dans lesquelles Fauteur croit pouvoir associer une sorte de fanatisme chrétien au rationalisme le plus avoué *• La partie excellente de Toeuvre de M. Ewajd est le récit de la période purement hébraïque, depuis Sa* muel jusqu'aux Macchabées. L'histoire de David et de Salomon, le rôle des prophètes, les diverses révolutions religieuses de Fépoque des rois, les temps de la captivité,
* Ce sont surtout les Jahrbîieher der bihlischen Wissenichaft, hîcueil annuel publié par M. Ewald et tout rempli de ses idées, qu'il faut lire pour se représenter le rôle singulier qu'il a pris dans les questions politiques et religieuses de TAllemagne. Ce rôle, où le savant et Thistorien se combinent de la façon la plus étrange avec le prédicant et le sectaire, serait un phénomène inexplicable, si Ton ne se rappelait la forte impression que l'étude des prophètes a faite sur Tesprit de M . Ewald, impression qui se trahit avec naïveté dans sa conduite et ses écrits.
le caractère de la poésie hébraïque, et surtout de celle des Psaumes, sont de merveilleux exposés qu'il sera possible de rectifier en bien des points, mais non de dépasser quant à Tensemble et à la conception générale. Pourquoi le savant professeur de Gœttingue commet-il la faute de mêler à tant de beaux et brillants aperçus, à des pages pleines ^'enthousiasme, une polémique acerbe contre des personnes dont Topinion ne diifère souvent que par une nuance de la sieQue? Pourquoi en particulier M. Ewald se croit-il obligé de rabaisser un homme comme Gesenius, qui ne saurait en aucune manière lui être emparé pour la philosophie et le sentiment esthétique, mais qui n'a pas été surpassé comme philologue et comme grammairien? M. Ewald, si supé« rieur à son rival par Tintelligence poétique et Téléva-* tien d'esprit, n'avait pas besoin de lui dénier ces solides qualités pour briUer lui-même au premier rang parmi les critiques et les exégètes de notre riècle.
Une question préliminaire domine tous les problèmes relatifs au peuple d'Israël : — comment furent rédigés les documents qui servent de base à l'histoire des Hébreux, et surtout les cinq parties les plus anciennes
de leurs annales, qu'on s'est habitué à réunir sous le nom de Pentateuque? Une hypothèse présentée au siècle dernier comme un paradoxe hardi, et d'après laquelle le Pentateuque se serait formé par la réunion de fragments historiques de provenance diverse, est maintenant adoptée de tous les critiques éclairés en Allemagne *. La distinction du fond et de la forme, distinction si essentielle dans les littératures primitives. Test surtout dans la littérature hébraïque, car aucune n'a subi autant de remaniements. On peut affirmer, par exemple, que nous trouvons dans les livres de l'Exode et des Nombres des renseignements tout à fait authentiques et contemporains sur l'état et les actes des Israélites dans le désert de la presqu'île du Sinaï : faut-il en conclure que les hvres de l'Exode et des Nombres, tels que nous les possédons, datent de cette époque? Non, certes. La rédaction définitive des livres qui contiennent l'histoire
i Cette assertion, contraire aux idées généralement reçues en France, aurait besoin de développements qui ne doivent point trouver place ici, mais qu'on peut lire dans l'ouvrage de M. Ewald, et dans Lengerke, Kenaan, préf.; de Wette, Einleitung in dos Alte Testament, § 450 et suiv.; Staehelin, Kritiscke Ui^tersuchungen uber den PerUateuch, \ 843 ; Tuch, Kommentar Uber die Genesis , Halle» \ 838. ^ On peut consulter en français la Palestine de M. S. Munk (Paris, 4845, dans la collection de V Univers pittoresque de Didot), p. 4 3âl et suiv., où la question est traitée avec une excellente criU ' que dans le sens que nous indiquons.
ancienne dlsraël ne remonte pas probaMement au delà -du Yiii« siècle avant notre ère; à côté de fragments antiques, conservés d'une manière presque textuelle^ il peut s'y trouver des morceaux beaucoup plus modernes et auxquels doivent s-appliquer des principes de critique entièrement différents
Les pénétrants et doctes philologues qui se sont voués en Allemagne à la discussion de ce curieux problème ont très-bien aperçu^ dans les derniers temps^ où il fallait chercher l'analogie des lois qui ont présidé aux transformations successives des écritures historiques des Hébreux : c'est dans l'historiographie arabe. Lorsque l'on compare^ en effets les unes aux autres les diVf^rses classes d'historiens musulmans^ on reconnaît que tous ne font guère que reproduire un fond identique, dont la première rédaction se trouve dans la 6'AromgM6 de Tabari. L'ouvrage de Tabari n'est luimême qu'un recueil de traditions mises à la suite les unes des autres sans la moindre, intention de critique, plein de répétitions, de contradictions, de dérogations à l'ordre naturel des faits. — Dans Ibn-al-Athir, qui marque un degré de rédaction plus avancé, le récit est continu, les contradictions sont écartées, le narrateur choisit une fois pour toutes la tradition qui lui paraît Ja plus probable et passe les autres sous silence; des dires phis modernes sont insérés çà et là; mais au fond c'ett
toiyom la mêoMi bistoire que dam Tabari y arec quelques yariantea et aussi quelques contre-sens^ lorsque le second rédacteur n'a pas parfaitement compris le texte qu'il avait sous les yeux. -^ Dans Ibn-Khaldoun enfin, la rédjBdicm a passé, si j^ose le dire, une fois de plus au creuset, hauteur mêle à son récit des vues perscnmdQes; on Tdt percer ses opinion^ et le but qu'il poursuit. C'est une histoire arrangée^ complétée^ vue à travers le prisme des idées de Fécrivain.
L'Ustoriographie bébraîque a traversé des degrés enalogues. Le Deutéronome nous présente liiistoire arrivée à sa dernière période, lliistdre remaniée dans ime intention oratoire, où le narrateur ne se propose pas simplement de racoi^er, mais d'édifier. Les quatre livres précédents kiss^ eux-mêmes apercevoir les sutures de fragments {dus anciens, réunis, mais non ittrimilés, dans un texte suivi. On peut différer sur la division des parties, sur le nombre et le caractère des rédaeiions suecessîim, «t 11 fmt avouer que M. Ewald, en poursuivant sur fous ees points une rigueur impossible à attdndre, a dépassé les bornes que la critique sévère doit s'imposer; mais on ne peut plus douter du procédé qui amena le Pentateuque et le livre de Josué a leur état définitif. Il est dair qu'un rédacteur jVAovt^re (c'est-à-dire employant dans sa neuration le nom de Vbovdi) a donné la dernière fmvne à ce grand ouvrage
DU PKIPLB D*ISRAEL. M
hJstoriqMe^ en prenant pour base un écrit ilohiêtê (c'està-^re où ^im ast désigné par le mot Elohim), dont on pourrait encore aujourd'hui reconstruire les parties essenti^es ^ QmfA à Vq[)inlon qui attribue la rédadiot du Pe^tateuqqe à Hcim^ elle est en dehors de la cri tûpej 0t nom I^-atpus pas à la discuter: cette opinion, d9 r^j p^r^H ms* modemai et il M biep certain qqe le$^nçîen9Hâ9*ffll3lili^ scmgèreot jai^ regarder l^ur législateur e&msm un historien ^ Les répits des temps antiques Içur apparaissaient comme des om^im ahscdmœnt impersonndSes^ auxquelles ila n'attachaient pas de nom d'auteur.
Ainsi ^ f^ma Técaît fondamental des «anales hé* hra|qqe$j i^ que M. Ewald appelle le livra de$ origina, à la suite diiqu^ iFÎnrent se grouper sucoessivanent les ams^ dee îugeSj âM roû^ des ieinps de la cq^vité, jnsqii'à Aleiwdf»» Au(»n peuple ne p^t se vanter as*
1 Nous devons faire remarquer que ce système, depuis longtemps classique en Allemagne, n*a rien de commun avec la tentatiye n^eureus^ dv doisleii;r Donaldsoa pour rétablir le lauthar, Tun de^ livres ^és dams ks plo^ ^vtdemnes fuwale? 4'lsntôl* U ^ surprenant que, dans un récent article, on ait présenté comme le dernier mot de Texégèse allemande un pareil travail, composé par m docteur de rUaiv^rpité de Caotbridge* et unif erseUement réprouvé par les critiques alleinands.
s L*opinion que Moïse est Fauteur du Pentateuque ne paraît guerre ôtabKe avam l^re ehrétienne. If. de Wette erolt même qii> cette époque all^ n'éMH Pis f»||iM$»w* *wepl*B,
sûrement de posséder un corps d'histoire aussi complet^ ni des archives aussi régulièrement tenueS; Ce qu'il importe de maintenir en effets c'est que les remaniements de la formé n'altérèrent jamais gravement le fond, en sorte que les fragments ainsi réunis, que le contenu en soit historique ou légendaire, ont la valeur de documents originaux. Le Pentateuque renferme, selon toute apparence, des renseignements empruntés aux archivés des peuples voisins d'Israël : tels sont le récit de la guerre des rois iraniens contre les rois de la vallée de Siddim, où Âbrahsun figure comme un étranger,— Abraham V Hébreu qui hahitait la chesnaie de Mambri VAmorrhien;—les généalogies des Édomites; le curieux synchronisme établi entre la fondation de Hébron et celle de Tanis en Egypte. Les preniières pages mômes, consacrées aux origines antédiluviennes, toutes mythologiques qu'elles paraissent, sont certainement lés documents qui nous font approcher le plus de l'origine du genre humain.
Il est impossible de bien comprendre Israël sans te rattacher au groupe de peuples dont il fait partie, ja veux dire à la race sémitique, dont il est le rameau le plus élevé et le plus pur. Le résultat essentiel de la philologie moderne a été de montrer dans l'histoire de la civilisation l'action d'un double courant, produit par deux races profondément distinctes de mœurs, de
DU PEUPLE DISRAEL. 8$
langue et d'esprit : d'une part^ la race indo-européenne^ embrassant les populations nobles de Tlnde, de la Perse^ du Caucase^ de l'Europe entière; de l'autre^ la race ap* pelée du nom très-fautif de sémitique S comprenant les populations indigènes de TÂsie occidentale et méridionale depuis TEupbrate. A la race indo-européenne appartiennent presque tous les grands mouvements mi* litaires^ pcditiques^ intellectuels de Thistoire du monde ; à la race sémitique^ les mouvements religieux. La race iiido-eurq>éenne^ préoccupée de la variété de l'univers^ n'arriva pas d'elle-même au monothéisme. La race sémitique au contraire^ guidée par ses vues fermes et sûres^ dégagea tout d'abord la Divinité de ses voiles^ et sans réflexion ni raisonnement^ atteignit la forme religieuse la plus épurée que l'humanité ait connue. Le monothéisme dans le monde a été l'oeuvre de l'apostdat sémitique^ en ce sens qu'avant l'action et en dehors de l'action du judaïsme^ du christianisme et de l'islamisme^ le culte du Dieu unique et suprême n'arriva point à se formuler nettement pour la foule. Or ces trois grands mouvements religieux sont trois faits sémitiques^ trois rameaux du même tronc^ trois traductio»
1 Ce nom désigne ici, non les peuples donnés dans la Genèse comme issus de Sem, mais les peuples qui parlent ou ont parlé les langues appelées à tort sémitiques» c*est-à-dire les Hébreux, les Phéniciens, les Syriens, les Arabes, les Abyssins.
inégalement belles de la même idée. Il n'y a que quelques lieues de Jérusalem au Sinaï et du Sinaï à la Mecque. Quand et comment la riice sémitique àrnya-t-cUe à cette notion de runlté divine que le inonde a admise sur la foi de sa prédieâtioti ? le crois qœ ce fut par une intuition printitiYe et dès tes premietis jmnrs. On n^iâvente pas le monothéisme : Tindë^ qui a pensé avec tant ^'cfriginalifé et dé profoiïdettr^ n'y est pas ^mcoté ût" rivée de nos jotirs; toute la forée de l'esprit grm n'eût pas suffi pour y ramener rhùmanité sans la coopérsilldS dès peuple^ sémitiques. On peut afOrmer âe même ^à^ ceux-ci n'eussent jamais conquis le dc^me de ViMtë â^ vine> s'ils ne l'aVàient kôuvé dans les iàstincts les piw impérieux de leur esprit et de leur cœur. Les prêmi^s religions de k race indo-européenne paraissait avoif été purement physiques. C'étaient de vives imprelssioiisy telles que celles dti vent dans les arbres ou les roseàtcty celles des eaux cotu'aÉlesy oellès de la mër> qui ]^i%^ naient vebl €<»ps dans l'imA^itiatito de ceé peuple ètifant&. L'hbmhiè de la race iiiâo-ecih}péenne n'arriva pas aussi vite quie le Sémite à ëe séparer du moàde. Longtemps il aâ(»« ses propre? stensaftionsy et> Jusqu'au îù(y ment où les religions sémitiques l'initièrent à une notion plus éîèvêe de là tJîVîtiîtê, ètfn èiiîle ne M. qu'un éciio de la naturel La race sémitique, au contraire, arriva éviden^sent «ffis antsun tSott à ià myikm eu Dieu
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suprême. Cette grande cmipiâte ne fut pM pouf elle TelTet du progrès et de la réflexion philosophique ; ce * fut une de ses premières aperceptions. Ayant détaché beaucoup plus tôt sa personnalité de Tunâyers, elle en ocmclut presque immédiatement le troisième terme ^ Dieu, créateur de Funivers. Au lieu d'une nature ani* mée et vivante danft toutes ses parties, elle conçut, ai l'ose l6 dire, mie nature sèche et sans fécondité. Qu'ily a loin de cette rigide et simple omcepticHi d'un Dira isolé du monde, et d'un monde façonné comme un vase entre les mains du potier, à la théogonie indo^uro* périme, animant et divinisant la nature, comprenant la vie comme une lutte, l'uinvers conmie un perpétuel chffiigement, et transportant en quelque sorte dans les dynasties divmes la révolution et le progrès t
L'intolârance des peuples sémitiques est la conséquence nécessaire de lew monothéisme. Les peufto indo^uropéens, avant km conversion au idées sémitiques (juives, dirétiennes ou musulmanes), n'ayant jamais {Hris l&ar religion comme la vérité absolue, mais comme une sorte d'héritage de famille ou de caste, devaient rester étrangers à l'intolérance et a!u prosélytisme : voilà pourquoi on ne trouve que duez ces peuples la liberté de penser, Te^rit d'exam^i et de recherche individuelle. Les Sémites, au contraire, aspirant à réaliser un cuUe indépendant des provwoes et des paysy
devaient déclarer mauvaises toutes les religions diffé* rentes de^ la leur. L'intolérance est bien réellement en ce sens un fait de la race sémitique^ et une partie des legs bons et mauvais qu'elle a faits au monde. Le phénomène extraordinaire de la conquête musulmane n'é< tait possible qu'au sein d'une race incapable conmie celle-ci de saisir les diversités^ et dont tout le symbole se résume en un mot : Dieu est Dieu. Certes la tdérance indo-européenne partait d'un sentiment plus élevé de la destinée humaine et d'une plus grande largeur d'esprit; mais qui osera dire qu'en révélant l'unité divine et en supprimant définitivement les religions locales^ la race sémitique n'a pas posé la pierre fondamentale de l'unité et du progrès de l'humanité? On comprend maintenant' comment cette race^ si éminemment douée pour créer les religions et les propager^ devait; dans toutes les voies profanes^ ne point dépasser la médiocrité. Race incomidète par sa simplicité même^ elle n'a ni arts plastiques^ ni science rationnelle, ni philosophie, ni vie politique, ni organisation militaire. La race sémitique n'a jamais compris la civilisation dans le sens que nous attachons à ce mot : on ne trouve dans son sein ni grands empires organisés, ni esprit public, rien qui rappelle la cité grecque, rien aussi qui rappelle la monarchie absolue de l'Egypte et de la Perse. Les questions d'aristocratie, de démocratie.
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de féodalité, qui renferment tout le secret de Thistoire des peuples indo-européens, n'ont pas de sens pour les Sémites. La noblesse sémitique est toute patriarcale : elle ne tient pas à une conquête, elle a sa source dans le sang. Quant au pouvoir suprême, le Juif, comme TArabe, ne l'accorde rigoureusement qu'à Dieu. L'infériorité militaire des Sémites tient à cette incapacité de toute discipline et de toute organisation. Pour se créer des armées, ils furent obligés de recourir à des mercenaires : ainsi firent David, les Phéniciens, les Carthaginois, les khalifes. La conquête musulmane ellemême s'accomplit sans organisation et sans tactique; le . khalife n'a rien d'un souverain ni d'un chef militaire ; c'est un vice-prophète. Le plus illustre représentant de la race sémitique de nos jours, Âbd-el-Kader, est un savant, un homme de méditations religieuses et de fortes passions, nullement un soldat. Aussi l'histoire ne nous oiTre-t-elle aucun grand empire fondé par des peuples sémitiques; le judaïsme, le christianisme, l'islamisme, voilà leur œuvre, œuvre toujours dirigée vers le même but : simplifier Ij^sprit humain, bannir le polythéisme, écrire en tête du livre des révélations ce mot qui a rendu à la pensée humaine un si grand service en effaçant le& compUcations mythologiques et cosmogcmiques où se perdait l'antiquité profane : a Au conmiencement^ Dieu créa le ciel et la terre. »
M> L'HISTOIRR
C'est deux mille nm enrirol» avant ndtre ère que le regard de rhistorien fi'arréte avec quekpie assaralEtoi sur cette famille prédestioée» Une émigratton de Se-* mites nomades à laquelle se lattache te nom de Tharé ou Térach quitte les raonta^gneS de rArménie et se porte vers le sud. Il faut supposer qu'il y eut longtemps dans led montagnes du nord un foyer d'aristocratie monothéistey qni resta fidèle à ses mœurs patriarcales et à son ddte élevé. Même en sortant de ce sanctuaire, les tribus émigrantes se regardaient comme liées envers SleiQ par une alliance et un pacte spécial : c'est ainsi qœ nous voyons Aln*atiam, Isaac, Jacob^ continuant ea CbattMB et es %ypte leur nolds^ métier de pasi^u^, ridies^ fiers, cbefii d'une nombreuse domiasticitéy ^i possession d'idées religieuse pores et simples^ traversant les diverses civilisations sans s'y«onfondre et sans en rien aecq)tef i. Al^^ham, personns^e définitivement faistorfqfie et réel> condmt Témigration en Palestine. 11 n'y était pas du reste le premier de sa race ; csâr, indépendamment des Cbananéèns^ il y trouva un chef sémite et monothéiste commo lui^ Melcliisodecb, avec le-
DU PEUPLE DlâttASL. i»
qoA il fit atniiiéé (^péâdatit la Dlé^iy^tteftafè f^tA tongtemps &ncùr& le centre dé la fàmifle ter achite^ el c'est là que t'aristoo'atiej fidèle aux idées «émit iques sur la pureté du sang, eUToya^ jmqu'à Hùo etàtée eu Egypte^ eherdier èe& femmes pou^ ses fil^.
~ La vie âTteaftl a cette époque est cdle é'ven douar ^âcsbe, enw ma pruffigieui dét^pement dludividuafité et de poésie> msds àNa sxAte coté avec son manque absolu d'idées politiques et de culture inteUectùeHe on peu raf&iée. On lie ssÉt guère qud Ait le résidtat des pren»ers doniaclà de la tribu isaraâité avee l'Egypte et les Cbananéens. L'anii^thiè é1 vive qui respire dans toute Thistûire hébraïque contre Chanaan n^est point une raison pour soutenir que nuUe influence n'a pu s'exercer de Chanaan sur Israël. Lé parti pris des Hébreux de ne ptô reconnaître les Gbananéè)» pour letn^ frères ne lèâ a-t-îl pas portée à retirer les Chananéens de la race élue de Sem potu' 1^ rejeter ûecoÈ la famiUe infidèle de Cbam^ contratretnent au témoignage éttdeni du langage ' T Ces haines de h^res n'ont nulle part été plus fortes que dahà la iiàcè jttïvê, la plus mépri^uite et la plus aristocratique de toutes. Sàn$ ftdmettte^ avec quelques sâvanfe, que leS Hélyreiix ^ les Chananéens aient eu pendant longtemps une religion à peu près iden-
^ La laogae phénicienne était de Tiiébreu pr^s^e put.
USt L'HISTOIRE
tique, on doit reconnaître que ce n'est qu'à une époque relativement moderne que les premiers arrivèrent à cet esprit d'exclusion qui caractérise les institutions mosaïques. Plusieurs données de la religion phénicienne se retrouvent dans l'ancien culte hébreu : à l'époque patriarcale, on voit les Abrahamides accepter pour sacrés les lieux et les objets que les Chananéens prenaient comme tels, arbres, montagnes, sources, bétyles ou beth-el K
D'impénétrablies ténèbres couvrent pour nous le pre- . mier mouvement religieux d'Israël, celui dont Moïse fut l'hiérophante et le héros. Autant il serait contraire à la saine critique de rapporter à ces temps reculés l'orga- . nisation compliquée que nous voyons décrite dans le Pentateuque, organisation dont on ne trouve pas de trace à l'époque des juges, ni même au temps de David et de Salomon; autant il serait téméraire de nier qu'Israël, en sortant de l'Egypte, ait subi l'action d'un grand organisateur reUgieux. Les Abrahamides parais- SjBut avoir gardé en Egypte toute l'originalité de leur génie sémitique : en rapports continuels avec les autres tribus térachites de l'Arabie Pétrée, ils purent, sous l'impression d'une vive antipathie contre l'idolâtrie
t Ce nom désigne les pierres sacrées auxquelles on attribuail des vertus divines.
égyptienne^ concevoir une de ces réactions monothéistes si familières aux peuples sémitiques et d'ordinaire si fécondes. Toute religion est portée à fuir son berceau : le mouvement dont nous parlons^ qui parait avoir eu son foyer principal dans la tribu de Lévi^ fut suivi d'une sorte d'hégire ou émigration et d'une époque héroïque^ qui prit dans l'imagination des siècles plus modernes les proportions de l'épopée. Le Sinaï^ la montagne sainte de toute la région où se passa ce grand acte, fut le point auquel la révélation s'attacha. Un nom sacré de la Divinité renfermant la notion du monothéisme le plus élevé, deux tables sur lesquelles étaient inscrits dix préceptes de la meilleure morale, quelques aphorismes cpii formaient, avec les dix préceptes la lot de Jihovah, des rites simples et accommodés à la vie d'un peuple nomade, tels que l'arche, le tabernacle, la pâque, furent vraisemblablement les éléments essentiels de cette première institution, qui depuis se compliqua, en même temps que le rôle de son fondateur alla grandissant. H. Ewald *• prouve de la façon la plus ingénieuse que la gloire de Moïse subit en Israël une longue éclipse, que son nom fut presque inconnu sous les juges et durant les premiers siècles des rois, et que le vieux foniatour ne sortit de son tombeau avec l'éclat extraordi-
1 Tome II, page i\ et suit.
^ VHISTOIRG
nair^ m^ eutt^e scm front qu'un ou 4eux siècles ayant J[a chute du iy)yaucrie de Juda.
La vie ajrat)çi daQS toute sa fevteidion, tel est en eQSet
le spectadç que nou$ présente encore Israël durant
toute ^époque de^ juge$ et avant son organisation en
monarchie : de$ tribus sans ^ulre lien ^que le souvenir
de leur fraternité et rbégémouie de l'une d'entre elles;
la religion h plus simple qui aît jamais existé; vm
poésie Yiye^ iewie^ abrupte^ dput l'écho est venu jusqu'4
noiis d(ms le sa.UTage et adoiiraUe cantique de Débora;
nulle institution^ si ce n'est celle d'un chef tempco-aire
(juge jou sufF4t^) et le PQUTOir encore moins défini du
prophète ou voyant, censé en report avec la Divinité ;
enfin le sacerdoce envisagé couune l'apanage 6x<^if de
la tribu de Lévi^ à tel point que les individus qui se
laissent aller à l'idolâtrie se croient obligés de prendre à
leurs gages un lévite pour le ;Sexviçç de leur idole. Rien
ne désignait encore Israël comme un peuple prédestiné :
il se peut que parmi les tribus voisines de Ut Palestine il
y eût alors des peuplade^ aussi avancées^ et te curieux
épisode de Bajaam nous prouve que le prq)hétisa\e, la
religion et la poésie avaient chez ces tribus la môme
organisation qu'en Israël.
C'est vers )e temps d'Héli et de Samuel (liOO ans en* viron avant l'ère chrétienne) que le sceau de l'élection divine se marque tout à fait sur Israël. Ce monu^at est
celui où ia nation Israélite arrive h la réflexion et passe 4e l'état de tribu, pauvre, eisiide, ignorant Fidée de m^esté, à Fétal d^ royaume, avee na pouvoir cm- $titué, aspirant à devenir i^réditake. iusquerlà, Israël avait vécu dans t^tte anardûe patriarcale, exduant tout gouvernement régulier et uniquement tempérée par ia solidarité des membres de k famille, qui est rétat babituel des tribui arabes. lAi tel ordre de dioses devenait impossible à maintenir en présenee des développemenls que prenait la vie sociale en Orimt; le peuple demandait à grands cris a un roi comme en avaient les autres nations* » Tort nous indique en effet que cette révdution se fit à rimitation de Fétranger, peut-être des Philistins ou des Phéniciens, etcontrairoment au désir du parti conservateur des traditi<»is, qui la présentait comme une sorte dinfidéhté envers iébovah. Le rédt qm nous en est parvenu * est évidemment Feenvre d'un oiqposant s la royauté y est présentée sous le plus mauvais jour €t hautement mise au-dessous dfis anciennes formes patriarcsles. n n'est pas impossiMe que œ rédt soit de la main même de Samuel ; les diapitres du livre qui porte son nom, où son rMe pditique est exposé, ont un caractère si perscnmel, qu'on est tenté de croire qu'A «n est lid-mëme Frateinr. Ce qu'il
% 1 Sam., eh. Tin.
y a de certain^ c'est que Samuel^ retirant d'une main ce qu'il avait donné de l'autre^ ne sortit jamais d'un système de taquineries contre la royauté^ qu'il avait inaugurée avec répugnance et pour céder aux exigences de la foule. La royauté, inexpérimentée et n'ayant aucune tradition, fut d'abord son jouet. Enfin l'homme destiné à résumer tant de besoins contraires et à former le nœud de l'histoire du peuple hébreu, par la réunion en sa personne du sacerdoce, du prophétisme et de la royauté, David, parait et devient le représentant de l'idéal poétique, religieux, intellectuel, politique d'Israël.
Des contrastes bizarres frappent au premier coup d'œil celui qui essaye de se rendre compte du caractère de David d'après les idées épurées que nous nous faisons de la moralité. Comment l'homme que nous trouvons tour à tour, aux différentes époques de sa carrière agitée, servant l'étranger contre sa patrie, associé à des brigands, souillé de crimes d(Hnestiques, cruel et vindicatif jusqu'à l'atrocité, a-t-il pu passer dans la tradition d'Israël pour un T(Â selon le cœur de Dieu, et fut-il en effet un admirable organisateur politique et religieux, l'auteur de ces psaumes où les sentiments les plus délicats du cœur sont arrivés à une si fine expression? Comment les mœurs d'un condottiere ont-elles pu s'unir à une vraie grandeur d'âme, à la piété la plus exquise, à la poésie la plus sentimentale? Comment Vhomme qui sa-
T)U PEUPLE DISRAEL. 07
crilie à un caprice adultère son plus fidèle serviteur put-il se persuader avec une entière bonne foi que Jehovali était son protecteur spécial, obligé à le f*ure réussir et à le venger de ses ennemis, comme si Dieu n'existait que pour lui? Tous ces traits seraient inexplicables, si on ne les rapportait au caractère sémitique, dont David est le type accompli dans ses bonnes conime dans ses mauvaises parties. Essentiellement égoïste, le Sémite ne connaît guère de devoirs qu'envers lui-même : pour* suivre sa vengeance, revendiquer ce qu'il croit être son droit, est à ses yeux une sorte d'obligation. La religion n'a pour lui qu'un lien fort éloigné avec la morale de tous les jom-s. De là ces étranges caractères de l'histoire biblique, qui provoquent l'objection, et devant lesquels l'apologie est aussi déplacée que le dénigrement. Les actes de la politique la moins scrupuleuse n'empêcheront pas Salomon d'être reconnu le plus sage des rois. Le mélange bizarre de sincérité et de mensonge, d'exaltation religieuse et d'égoïsme, qui nous frappe dans Mahomet, la faciUté avec laquelle les musulmans avouent que dans plusieurs circonstances le prophète obéit plutôt à sa passion qu'à son devoir, ne peuvent s'expliquer que par l'espèce de relâchement qui rend les Orientaux profondément indifférents sur le choix des moyens, quand ils ont pu se persuader que le but à atteindre est la volonté de Dieu. Notre manière
m L'HISTOIRE
désintéressée et pour ainâ dire abstraite de juger les choses leur est inconnue.
n serait donc ccMutraire à une bonne critique de discuter avec Èualydllance^ comme Font fait Bayle et le fragmentiste de Wolfenbûttel, ou avec bouJQfonnerie, ecomne Fa fait Voltaire^ tant d'actes de la Tie de David qui en bonne morale ne sauraient être justifiés. Sa oMidiBte envers Saùl est assez équivoque. Après la mort de Saâl^ k trône appartenmt à son flis Isboseth ;
taites les tribus^ à Fexception du Juda^ se groupaient
autour de M : la trahison ei Fassassinat délivrent bien- HA David de ee rival. Grâce à la faveur sacerdotale et à de fortes ii^ituticKis militaires qu'il semble avoir empruntées aux Philistins, chez lesquels 31 avait fait un long séjour^ peut-être aussi au moyen de milices étrang^te» soudoyées V k nouveau roi réalisa son idée domiïmij&, la suprématie de la tribu de Juda^ une royauté fpple^ héréditaire daais sa maison^ ayant son centre à l&cmàkm. Cette future capitsde du monde religieux n^avaît été jusques^là qirtme bourgade fortifiée ; David en ùk. tf wse- viQe d^it les maisons se touchent, d A sa mort,
^ G*e9k du moins Texpïîcsiticm que Ton doime du nom de Cafi (Cariens?) et de CrethûPletki (Cretois? Philistins?), que poplaieirt les gardes du corps de David. Les Cariens faisaient dans tout le monde ancien le métier de n^rcenaires, et les Philislinsi selon uipfr bf polfaèse tiès*\xfttsembidbl6, sam venu» de la Crète.
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le vieux roî ayaH écrasé tous ses adrcrsaîres, réalisé tous ses projets, et put répéter avec orgueil ce chant de guerre du temps de sa jeunesse, qui nous étonne par sa fière et brutale énergie :
a Jëhoyah a dit à mon maître : a Assieds-toi à ma droite, jasqif à œ qfi& J6 fasse! de les ennemis tm escabeau pour tes
€ Jéboiah étendra de Sion le sœptre d« ta poiisaiice;. domine au milieu de tes ennemis.
a Ton peuple est accouru à ton appel dans Tëclat des saints ornements ; la jeunesse qui t'entoure est comme une rosée qui sort du sein de Taurore.
«r Jéhovah Ta juré, et il ne s'en repentira p&9 : tu es prStro pour jamais à la manière de Melchisédech»
« Ijb Seigneur est à ta droite : au jour de sa colère, il brise les rois.
a — Il régnera sur les nations, il remplira tout de cada« Très, il brisera des tètess sur iine vaste étendue.
«t H se rafratchira dans tm, route à Feau d^lit torrent ; pir-tà il tétera sa i6te. M
Cette royauté profane, contraire, à beaucoup d'égards, à la vraie destinée d'Israël, se continua durant tout le règne de Salomon. Le trône de David, selon les règles de la stricte hérédité, appartenait à Âdonias. Salomon l'emporta, grâce à la préférence de son père et à une intrigue de harem dirigée par sa mère Bethsabée, qui fut toujoursl^pouse favorite. L'affaire fut décidée par les forts de David, petite troupe de soudards de la
plus rude espèce^ qui avait fait le nerf du règne précédent. La volonté de David fut prépondérante^ tant il avait accoutumé Israël à lui obéir. Le plus sage des rois inaugura son règne, suivant Tusage de TOrient, en faisant égorger Adonias et son parti. Àdonias, s'il Teût emporté, eût traité de même, sans aucun doute, le parti de Salomon. Quoi qu'il en soit, ces perturbations apportées al'bérédité eurent de graves conséquences, et portèrent à la légitimité en Israël un coup dont elle ne se releva jamais.
Si ridée d'une monarchie conquérante traversa un moment la tête de David, habitué à vivre avec ses hommes de guerre et les Philistins, c'était là une idée impossible à réaliser, et qui fut bientôt abandonnée. Le peuple hébreu était incapable d'une grande organisation militaire, et en effet, sous Salomon, tout ce grand appareil de guerre tourne à la paix. Le règne de Salomon resta l'idéal profane d'Israël. Ses alliances avec tout l'Orient, sans égard pour les différences de religion, son superbe sérail, qui renfermait jusqu'à sept cents reines et trois cents concubines, l'ordre et la beauté des services de son palais, la prospérité industrielle et commerciale de son temps, réveillèrent dans les imaginations ce goût du bien-être et des joies mondaines auquel Israël s'est abandonné toutes les fois que l'aiguillon de la souifrance ne l'a point poussé vers de plus hautes
destinées. Le Cantique des Cantiques est Texpression cliarmante de la vie gaie, heureuse, finement sensuelle d'Israël, a Tun de ces moments où, laissant sommeiller la pensée divine, il s'est donné au plaisir. Une littérature profane, commune en partie aux peuples voisins de la Palestine, prit le dessus sur la poésie lyrique des psalmistes et des voyants. Salomon cultiva lui-même cette sagesse mondaine presque étrangère au culte de Jéhovah, et qui n'est guère que Tart de réussir ici-bas. On lui attribue des ouvrages, et il est certain qu'il écrivit. Moins poète que son père et n'étant pas doué comme lui du sentiment vrai de la vocation d'Israël, il se mit à décrire les créatures, « depuis le cèdre jusqu'à Fhysope * ; » puis, s'il faut en croire la légende, il tomba dans le scepticisme, le dégoût de toute chose, et se réfugia dans une sagesse désespérée : a Vanité des vanités !... Rien de nouveau sous le soleil.... Augmenter sa science^ c'est augmenter sa peine... • J'ai voulu
1 M. Ewald entend par cette expression une cosmographie dans le genre de celle du naturaliste arabe Kazwini, ou description de toutes les créatures en commençant par les plus grandes et finissant par les plus petites. J'aime mieux croire qu*il s*agit de moralités tirées des animaux et des plantes, analogues à celles que nous lisons dans les Proverbes (ch. xxx) ou à celtes du Physiologus et des Bestiaires f qui furent si populaires au moyen âge. L*idée d une science descriptive de la nature est restée étrangère aux peuples sémitiques jusqu*à leur contact avec Tesprit grec.
m L'HISTOIRE
(rechercher c^ qui ^ passe sous le ciel, et j'ai vu que ce n'était qu- affliction d'esprit. »
On sent combien nous sommes loin de Tidéal pur d'Israël. jLa vocation d'Israël n'était ni la philosophie, pi la science , ni l'art {la musique exceptée) , ni l'iiidkia* trie, ni le commercé. En ouvrant ces voies profanes, SalQiuon lit en un sens dévier son peuple de sa destinée toute religieuse. C'en était fait du vrai Dieu, si de pareilles tendanées eusseqt prévalu. Le christianisme et ]sl (bonversioB du monde au monothéisme étant l'œurrè essentielle d'Israël, à laquelle le reste doit être rapporté, tout ce qui Ta détourné de ce but supérieur n'a été dans son histoire qu'une distraction frivole et dangereuse. Or, loin d'avoir avancé cette grande œuvre, on peut dire que Salomon fit tout pour la compromettre. S'il eût réussi, IsraM eût cessé d'être le peuple de Dieu, et fût 4evçnu une nation mondaine comme Tpr et Sidon. Les prophètes ewentsûi^s lui peu d'influence. Entratoé par ses relations avec les peuples les plus divers et par le désir de pfeire 4 SfîS femmes égyptiennes, sidoniennes, moabites, il arriva à une sorte de tolérance pour les cultes étrangers. Pendant que le successeur de David passait çon temps à jouer aux énigmes avec l'infidèle reine de Saba, on vit sur le mont des Oliviers des autels à Moloch et à Astarté. Quoi de plus contraire au premier devoir d'Isr^ëi? Ç^r4i^9 4'vme idée à laquelle h ^^ado
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dcTail se rallier^ chargé de substituer dans la conscience de rbomme le culte du Dieu suprême à celui des divi* nités nationales^ Israël devait être intolérant et affirmer hardiment que tous les cultes en dehors de celui de Jféhovah étaient faux et sans yaleur. Le règne de Salo* mcm fut ainsi , à beaucoup d'égards ^ un intervalle dans h carrière sacrée.d'Israël. Le développement intellectud A commercial qu'il avait Inauguré n'eut pas de suite. Sur la fin de sa vie^ les prophètes^ qu'il avait réduits au siienee^ reprirent le dessus et li» firent une vive oppo^ «itîon. Ses ouvrages^ considérés comme profanes^ se perdirent pour la plupart; sa mémoire resta douteuse, et la largeur d'idées qu'il avait un moment inaugurée ne laissa en Israël qu'un vague et brillant souvenir.
Nous voyons se manifester ici la grande loi de toute l'histoire du peuple hétoeu, la lutte de deux besoins opposés qui sembla avoir toujours entraîné en sens contraires cette race intelligente et passionnée : d'une part la largeur d'esprit^aspirantà comprendre le monde^ à imiter les autres peuples^ à sortir de l'ébr^rfte enceinte où les institutions mosaïques renfermaient Israël; de l'autre la pensée conservatrice, à laquelle le salut du genre humain était attaché. Les prophètes sont les représentants de la tendance exclusive; les rois, d'une l>onscc plus ouverte aux idées du dehors. Le prophé- Usmc, bien mieux accommodé au génie et à la v<x:alioii
du peuple hébreu, devait nécessairement triompher et empêclier la 'royauté laïque de prendre jamais de sérieuses racines en Israël.
Ce qu'il importe de remarquer, c'est que rautorité prophétique, si hostile à la royauté, ne Test guère moins au sacerdoce. Le prophète * ne sort pas de la tribu do Lévi; il n'enseigne pas dans le temple, mais sur les places, dans les rues et les marchés ; loin de pousser aux observances, selon l'habitude du prêtre, il prêche le culte pur, l'indifférence des pratiques exl^érieures quand elles ne se joignent pas à Tadoration du cœur. Le prophète ne tient sa mission que de Dieu et représente les intérêts populaires contre les rois et contre les prêtres, souvent alliés aux rois. De là un genre de pouvoir qui n'a d'analogue dans l'histoire d'aucun peuple, une sorte de tribunat inspiré, voué à la conservation des anciennes idées et des anciens droits. On ne peut nier que la politique générale des prophètes ne se présente â nous comme étroite et opposée au progrès; mais c'était la vraie politique d'Israël. Elle paraît d'abord importune ,
1 Nous regrettons d'être obligé d'employer le mot prophète, qui ne date que des traducteurs grecs de la Bible, et pourrait faire croire que la prédiction de Tavenir était la fonction essentielle de ces hommes inspirés. Il serait préférable, au moins pour les épo« ques anciennes, de les appeler voyants, ou de leur conserver le nom sémitique de ndfn.
celte Toix austère et monotone^ prédisant toujours des ruines^ anathématisant les instincts qui entraînaient rhomme antique vers le culte de la nature. Souvent^ dans cette longue lutte des rois et des prophètes^ c'est aux rois que nous sommes tentés de donner raison. L'opposition de Samuel contre Saûl est d'ordinaire peu sensée^ et si les prophètes adressent parfois à David de très-justes avertissements ^ quand ils rappellent à la morale ce grand roi^ qui était trop porté à Toublier^ on ne peut nier que souvent aussi leurs reproches ne révèlent une politique bien naïve, — par exemple, quand ils présentent comme un crime capital le recensement ordonné par David, et qu'ils veulent faire envisager les calamités qui suivirent comme une punition de cette mesure, sans doute peu populaire. Plusieurs des rois présentés par les auteurs sévères du Livre des Rois et des Paralipomènes comme des scélérats étaient peut-être des princes raisonnables, tolérants, partisans d'alliances nécessaires avec l'étranger, obéissant aux besoins de leur temps et à un certain penchant pour le luxe et Tindustrîc. Les prophètes, pleins du vieil esprit sémitique, ennemis ardents des arts plastiques, iconoclastes fougueux, hostiles à tout ce qui entraînait Israël dans le mouvement du monde, demandaient aux rois des persécutions contre les cultes qui s'éloignaient du monothéisme , et leur reprochaient comme des crimes les
aIIia»oe$ sensées qu'ils contractaioDt au-defaorss. Jamais opposition ne fut plus âcre^ plus violente^ plus anarchi* que^ et pourtant au fond TopposHion avait raison. Dès ciue Ton part de ce principe qu'Israël n'arait qu'une vocation^la conservation du monothéisme, la direction de son mouvement appartenait de droit aux prophètes. Israël ne pouvait rallier l'humanité autour d'une même foi qu'en écartant d'abord scrupuleusement toute influmce étrangère ; la conservation du monothéisme ne demandait ni étendue^ ni variété d'esprit, mais une inflexible ténacité*
David et Salomon représentèrent durant soixante ans (dix siècles environ avant l'ère chrétienne) le plus haut degré de gloire et de prospérité temporelle que les Hébreux aient jamais atteint. Désormais tous leurs rêves de bonheur se tourneront vers un idéal composé de David et de Salomon, vers un roi puissant et pacifique, qui régnera d'une mer à l'autre et dont tous les rois seront tributaires. A quel moment cette pensée féconde, d'où sortira le Messie, fit-elle son apparition en Israël? La critique ne saurait le dire. Ces idées, écloses au fond de la conscience d'une nation, n'ont pas de commencement; connue toutes les œuvres profondes de la nature, elles
eocbent hm origine dans^de mysiérieuses ténèbres. L'idée de Tempire du monde est-elle née dans Rome à un moment donné? Non; elle est aussi ancienne que fiooie même^ et fut en quelque sorte scellée dans la {remière pierre du Gapitole. La foi au Messie^ ^ague, obscure^ entremêlée d'éclipsés et d'oublis^ repose de même daas les plus antiques assises dlsra^.
Linaptiiude des Hébreux à un grand rôle politique fie datofle de plus en plus. A partir de Rôboam^ ils sont presque toujours en Tasselage, d'abord sous TÉgypte^ puis sous TAssyrie^ puis sous la Perse, puis sous les Grecs, puis sous les Romains. Une cause particulière accéléra la ruine de leur puissance temporelle. La tribu de Juda, arrivée à la prépondérance par la rictoire de Payid , ne réussit jamais à étoufiTer TindividualUé des autres tribus et à fonder l'unité de la nation. Les tribus du nord de la Palestine, groupées autour de celle d'Éplu'aïm, aspiraient à se séparer et ne suppoHaienl qu'impatiemment la dépendance religieuse où les tenait Jérusalem. Les dépenses considérables de Salomon, qui pesaient lourdement sur les proyinces et ne profitaient qu'à la capitale, acheyèrent de séparer les intérêts du nord et du sud. Éphraim, ayec sa montagne de Garizim, rivale de Sîon, sa ville sainte de Béthel, ses nombreux souvenirs de Tâge patriarcal, était sans contredit la plus ooosidér^lo des i^idividuAUtés qui iuttalçnt contre
Taction absorbante de Juc|a. La riyalité de ces deux familles principales des Israélites date des époques les plus reculées de leur histoire. Au temps des juges, Éphraïm, par le séjour de Farche à Silo et par son importance territoriale, tint vraiment l'hégémonie de la nation. L'idée d'une monarchie israélite faillit un moment être réalisée par Éphraïm *. Après la mort de Saiil, nous voyons^ cette tribu grouper autour d'elle toutes les tribus du nord, opposer sans succès Isboseth à David, l'habile et heureux champion des prétentions de Juda, enfin, après la mort de Salômon, faire triompher ses tendances séparatistes par le schisme du royaume d'Israël et Tavénement d'une dynastie éphraïmite. Parmi les chefs des ouvriers que Salomon faisait travailler à la construction de la terrasse entre Sion et Moria, il remarqua un robuste jeune homme d'Ëphraïm^ dont Tair intelligent le frappa et auquel il donna une fonction importante dans son admim'stration. C'était l'homme destiné à porter un coup mortel à la maison de David. Jéroboam leva, du vivant même de Salomon, l'étendard de la révolte : les embarras financiers qui suivirent la mort du grand roi lui fournirent une excellente occasion pour consommer une séparation devenua inévitable.
t Voyez le récit de (a tentative d*Abimélech (Juges, ch. n)
DU PJSUPLE D'ISRAËL. 109
On ne saurait dire que le schisme des dix tribus ait été^ au point de yuc de la destinée générale du peuple hébreu^ un sérieux malheur. Réduit à un espace de vingt lieues de- long sur quinze de large , Juda^ abandonné à lui-même , s'épure et s'exalte ; ses idées religieuses se développent et se compliquent. Le nord au contraire^ livré à des dynasties brutales et eu proie à de continuelles révolutions, fut de bonne heure annulé : la tradition religieuse y devint faible. Durement repoussés par les Juifs dédaigneux de Jérusalem, quand ils voulurent après la captivité rebâtir le temple avec eux, les Samaritains ne filment guère que copier de loin les institutions de Juda. Ils prirent leur revanche par le christianisme. Le Christ trouva ses plus nombreux disciples dans les provinces méprisées, mal famées pour Torthodoxie, de Fancien royaume du Nord, et en ce sens on peut soutenir que Samarie a eu autant de part que Jérusalem à Foeuvre capitale d'Israël. Cette antique fraction du peuple hébreu, qui, si elle n'a pas eu la destinée brillante de Juda, l'a presque égalé par sa persévérance et sa foi, est de nos jours à la veille de s'éteindre, et offre au monde le singulier spectacle d'une religion qui va mourir. Les persécutions, la misère et le prosélytisme des sectes plus actives, surtout des missions protestantes, menacent à chaque instant sa frêle existence. En 1820, les Samaritains étaient encore au
no L'HtSTOIRK
nombre d^nvfron cinq cents. Robinsôn, qui visita Naplouge (l'ancienne Sichetn) en 1838, n'en frouva plus qtie cent cinquante. Dans une supplique qu'ils adressèrent au gotrvemement français en 1842, ib ayonent qu'ils sont réduits à quarante familles. Leur vieux prêtre, Sabinié flls de Tobie, qui correspondit avec révêque Grégoire et M. de Sacy, vit encore * ; mais il ne parwt pas qu'après lui la conûaissâîice de la langue et des traditions samaritaines doive se continuer. Aujourd'hui que tout le monde cbei-che en Orient quelqu'un à protéger, qui songera à ces pauvres Samaritains?
Il est remarquable du reste que le prophétisme dans le royaume du nord fut d'abord un élément de perturbation politique encore plus grave que dans le sud, et y rendit impossible toute loi d'hérédité, tandis qu'à Jérusalem le prestige de la maison de David et le privilège* incontesté des lévites maintinrent une sorte de droit divin pour la succession au trône et au sacerdoce. Élie et son écote nous représentent ce moment de la toutepuissance prophétique, faisant et défaisant les dynasties, gouvernant en réalité sous le nom de rois en tutelle, Les plus belles pages dû livre de M. Ewald sont celles où il expose le caractère et le rôle d'Élie. Ce géant des prophètes, par sa vie anachorétique, par le costume
t Voyez roi>uscule de M. Tabbé Barges intitulé Lea Samaritaim de Naplouse, Paris, 4855.
jDU PKtJPLE DISRAEL. 111
particulier qa'il portait, par sa retraite inyisible dam les numtagiies; d'où il ne sortait, comme mi être sumatarel^ que pour porter ses menaces et disparaître aussitôt, tranche fortement avec la physionomie plus simple des prophètes anciens et Técole moins ascétique des prophètes lettrés. Une grande révolution ne tarda pas, en effet, à s'opérer dans la forme du prophétisme. Les prophètes de Técole d'Ëie et d'ËUsée n'écriyaient pas : à Fancien prophète homme d'action succède le prophète écriyain, ne cherchant sa force que dans la beauté de la parcde. Ces étonnants publicistes enrichirent les écritures hébraïques, limitées jusque-là au récit historique, au cantique et à la parabole, d'un genre nouyeau, d'une sorte de littérature politique, alimentée par révénement du jour, et à laquelle la presse et la tribune des temps modernes peuvent seules être comparées.
Autant Tavenir profane dlsraM semblait détruit sans retour, autant ses destinées religieuses s'a;^randissaient. Les derniers temps du royaume de Juda présentent l'un des mouvements religieux les plus étonnants de l'histoire. Les premières origines du christianisme sont là. L'ancienne religion hébraïque, simple, sévère, sans théologie raffinée, n'est presque qu'une négation. Vers le temps dont nous parlons, un piétisme exalté, qui aboutit aux réformes d'Ëzéchias et surtout de Josias, introduit dans le mosaïsme des éléments nouveaux. Le
culte se centralise de plus en plus à Jérusalem ; la prière commence. Le mot de dévotion, qui ne correspond à rien dans l'ancienne religion patriarcale, commence à avoir un sens. De nouvelles éditions du code mosaïque, conçues sur le ton de la prédication, et dont on relevait l'autorité par certains artifices pieux, se répandent*; des cantiques composés par des lettrés et empreints de quelque rhétorique réchauffent dans les âmes le zèle du mosaïsme. Un style lâche, prolixe, mais plein d'onction, dont nous trouvons le type dans Tœuvre de Jérémie, caractérise ces productions. Inutile d'ajouter que chaque recrudescence de piété était accompagnée d'une recrudescence d'intolérance et de persécution contre tout ce qui n'était pas conforme au monothéisme le plus pur.
Une profonde modification se manifeste en même temps dans la manière de sentir. Un esprit de douceur, un sentiment délicat de compassion pour le faible, l'amour du pauvre et de l'opprimé, avec des nuances inconnues de l'antiquité, se font jour de toutes parts. La prophétie de Jérémie et le Deutéronome sont déjà sous ce rapport des Uvres chrétiens. L'amour, la charité naissent dans le monde. En même temps grandissait l'idée chérie d'Israël, l'attente d'uu roi modèle qui ferait régner Dieu dans Jérusalem et réaliserait les anciens
* V, II livre dci l\m (IV selon la Vulgale), ch. xux-zxui.
crades. On crut longtem[)S que ce roi parfait allait venir; mais quand on vit Josias réaliser presque Tidéal du souverain théocratique et périr misérablement^ Tesfxjrance se trouva déplacée. Le système très-simple sur lequel reposait Tédifice social d'Israël, le pacte de Dieu et de la nation, en vertu duquel, tant que la nation resterait fidèle à Jéhovah, elle serait hemreuse et triomphante, ce système, dis-je, ne pouvait échapper aux plus rudes démentis. Les prophètes, chargés d'appliquer cet étrange principe, devaient avoir plus d'une lutte à soutenir contre la réalité. Souvent les époques où la piété était le plus vive furent les plus malheureuses, et on peut dire que la catastrophe finale surprit Israël au milieu d'une période d'assez grande ferveur. Endurci contre les déceptions, habitué à espérer contre l'espérance, Israël en appela de la lettre à l'esprit. L'idée d'un royaume spirituel de Dieu et d'une loi écrite non sur la pierre, mais dans les cœurs, lui apparut comme l'aurore d'un nouvel avenir.
Pendant qu'au sein de Jérusalem s'agitaient ces délicates questions, d'où dépendait l'avenir religieux du monde, s'établissaient en Orient d'inunenses et toutespuissantes monarchies, auxquelles la destruction du royaume de Juda devait à peine coûter un effort. Les Hébreux, avec leurs idées si simples en fait d'organisation politique et mihtaire, éprouyèrent une vive impres-
ïlé L'HISTOIRE
smt d^ékHtaÉemeDtet de terreur^ qnand ils se trouvèrent pofir la première fois en présaice de cette redontablc organisatioii de la force, de ee matérialisme impie et brutal, de ce despotisme où le roi usm^ait la place de Dieu. Les prophètes, ayengles selon la chair, clairvoyants sdon Tesprit, ne cessaient de repousser la seule politique qui pût sauver Israël, de battre en brèche la vçryauté et d'excîkei par leurs menaces et leur purita* msme des agîtatioas mtérieures *. On les vit sur les nunes de Jérusalem mamtenir leur obstination et triompher presque des désastres qui réalisaient leurs prédictions. Une politique vulgaire les condamnerait et les rendrait en grande partie responsables des maSieurs de Irar patrie; ms»s le r^ religieux du peuple juif devait toiQiQiàrs êfare fatal à son r61e politique. Israël devait tf oir le sort des peuptes voués à mie idée, et promener son. martjre à travers les dédains du nnmde, en attendflooif qa» te monde r^é ttot lui demander en suppliant une place dans Jérusalem.
La captivité ^atteignit qiAm met petit nombre des habitants de la Palestine; mais elle frappa la tète de la
Viijci, par oiempli, JéFéime^ eb. ativi.
DU PEUPLE fyiSiUEL. \}ù
natiop et la elasse entiërei où résidaU la teêilitkm religieuse^ en sorte que Tesprit tout enUet de la Judée se trouva faraiH^Kirté à Sabylooer Telle est là cause qui fit édoro sw Icftbçtrdi de TEuphrate lea ]^ belles prodoctîow ^u géçie hébrea> oes psaumes si touchaots qui ^opt à Vamei rencbwteiil et la péuètreat de tsistesae et d'espéraoccb cea ioeomparaUe» odes prophétiques qu'où a ûwtées h U. suite des œune» d'Isaie K U se forma dèsIorsàBab^loBie^ ou pour tuieiuc dire daoa lea petites ij^Boa groupéea autour de la graude dté^ comme une seconde en^itate du judaïsme. Les reatanrateura des institutions et des études anciennes en Judée^ comme Esdra» ei Méliàme» viennei^ de là> et s'indignent a leur arrivée de nguorance et de la comq^tion de lan<gage de leur» coreiigioimaires de Palestine. Après la deatructicfide iérusalem par les Romaias» Babylonedeliendra de nouveau le centre principsd de la culture intellectuelle d'teaël^ es aorte qu'en peut dire que deux f ois la ccmtinuatic» de la traditicai jme s'est faite par cette ville^à la su^ des dem^ grandes catastrophes qui, à sept Mèeiea de distance^ ttmièrei^ entièremœt le judaïsme à Jérusalem.
Je ne sais s'il y adana Tbistoirede l'esprit humain un
« Gh. XI^LXTI
ceaux ne
j^LXTi»Le8 plua fortes preuves établissent que ces norsont pas dlsaîe, mais bien du temps de b captivité.
ÏW L'HISTOIRE
spectacle plus étrange que celui dont Babylone fut té* moin au vi« siècle avant Tère chrétienne. Ce petit groupe d'exilés, perdu au milieu d'une foule profane, sentant à la fois sa faiblesse matérielle et sa supériorité intellectuelle, voyant autour de lui le règne brutal de la force et de Torgueil, s'exalte et atteint le ciel. De tant d'oracles divins non encore accomplis, de cet amas d'espérances trompées, de cette lutte de la foi et de l'imagination contre la réalité, naquit définitivement le Messie. En présence de l'iniquité triomphante, Israël en appela au grand jour de Jéhovah et s'élança résolument dans l'avenir.
Qu'y vit le prophète innomé t qui fut à ce moment décisif rinterprète de la pensée d'Israëlî Les rêves du malade qui, dans les accès de la fièvre, voit se dérouler devant lui un autre monde et briller qn autre soleil, n'eurent jamais de pareilles ardeurs. On ne peut qu'indiquer le motif de ces hymnes divins par lesquels l'illustre inconnu salua la nouvelle Jérusalem : a Lève-toi resplendis, Jérusalem !... »— a Voix qui crie dans le désert : préparez les voies de Jéhovah, aplanissez ses sentiers!... »— a Qu'ils sont beaux sur les montagnes, les pieds de celui qui annonce le salut I... »—a Cieux, ré-
» Celui dont les ouvrages ont été mis à la suite du recueil d'isaîe.
pandcz votre rosée, et que les nues versent la justice. . .» — «Ûuel est celui-ci qui vient d'Édom, qui arrive de Bosrales habits rouges de sang?... » — ^Puis, dans une obscure et mystérieuse vision, cette sublime apothéose de Yhomme de douleur^ le premier hymne à la souf« franco que le monde ait entendu. Nulle part n'éclate mieux que dans les pages inspirées dont nous, parlons le don spécial d'Israël, la /b i, la conscience de sa supériorité survivant à toutes les défaites, la certitude de Tavenir, qai donna à une poignée de captifs Tassurance d'affirmer que le monde leur appartiendrait un Jour. « Levé tes yeux à Tentour et regarde, Jérusalem, ces foules qui viennent et se rassemblent : des fils te sont amenés des contrées lointaines, des filles se pressent sur ton sein. Une multitude de chameaux, les dromadaires de Hadian et d'Epha te débordent; ceux-ci viennent de Saba, portant For et l'argent et annonçant les louanges de Jéhovah. Les troupeaux de Cédar accourront vers toi; les béliers des Nabatéens s'ofiTriront d'eux-mêmes pomr tes sacrifices. Quels sont ceux-ci qui volent comme des nuées, comme des colombes vers leur abri? Les lies de la mer sont dans l'attente; les vaisseaux de Tartesse sont prêts pour f amener des fils. Des étrangers s'ofiriront pour bâtir tes murailles ; les rois se feront tes serviteurs. Tes portes sercHit ouvertes nuit et jour afin de laisser entrer l'élite des nations et les rois amenés
il« L'HISTOIRE
pour te rendre hommage. Les fils de ceux quî t'ont humiliée viaidront corotés vers toi ; ceux qui te méprisaient baiseront la trace de tes pieds et Rappelleront Cité de Weu, sainte Sîon d'Israël. Tu suceras le laît des nations, tu t'allaiteras à la mamelle des rois. On n'entendra plus parler d'inîcpiités sur ta terre, nî de désastres dans tes frontières; la paix régnera sur tes murs, la gloire siégea à tes portes. Tu n*auras besoin nî de soleil pour éciah*er tés jours, nî de lune pour flluminer tes nuits : ton soJeîl ne se couchera jamais, et ta lune ne connaîtra plus de déclin; car léhovah sera ta lumière éternelle, et les jours de ton deuil seront passés à jamais, d A parth: de ce moment, Israël nous apparaît exclusivement possédé de son idée religieuse. Aucune des distractions profanes auxquelles il s*étalt par moments attardé ne le troublera désormais. Plus un doute, plus une rérolte, p4us une tentation d'idolâtrie ; le paganîsme ne lui inspire plus que les amères et hautaines dërisiors du Livre de ta Sagesse, le judaïsme va se resserrant et se fortifiant de plus en phis. La liberté, la simplicité de ('antique génie hébreu, si étranger à tout scrupule de théologie et de casuistique, font place aux petitesses du rabbînisme. Le scrîbe succède au prophète. "Un sacerdoce fortement organisé étouffe toute vie profane : la Synagogue devient ce que sera plus tard VÉglise, une sorte d'autorité constituée contre laquelle vient se briser
DU PEUPLE D'ISRAËL. lit
tottte pœsée iodépAnâafidbe. Le piétiso» se déyeloppe et produit une littérature bien Affaiblie^ si on la compare aux prodaefîims et l'époque classique, mais encore pleine de charmes; quel<pies psaumes tendres et too* chmts, aliment étemdi des âmes i»^i8es^ et les jolis romans de IMe et de luditli sont de cette époque. Que l'on ccHxipare l'honnête Tobie à Job^ frappé comme Im de douleurs imméritées s un monde les sépare, là, k patiau»^ la Tertu récompensée» de dmiees et consolantes images; Ik-has, la léToUe» l'ebstînation» la dispute et le fier sentiment de l'Arabe disant dans le malheur : oc Dieu est grand 1 ji sentiment qui n'a rien de eommim avec la rertu toute chrétienne de la résignation. Une grande indiflërence pour la YÎe politique fut la conséquence du wHb étroit et sévère qui caractérise les temps auxquels aons«ommes arrivés. Israël n'était pas chargé d'enseigner au monde la Uberté; aussi , depms la captivité» le voyons-nous s'aecommoder volontters d'une posilim euboidomiée et exploiter les avantages que lui ofihdt celte situation» sans paraître se doirter qu'elle eût ri^ de honteux. Pendant que la Grèce» avec des ressources bien peu supérieures 4 odles de la Padesline» faisait remporter à la liberté sa première victoire» Israël se résignait à n'être qu'une province du yrait^f roi» €t s'en trouvait assez bien. C'est là» il faut l'avouer, le mauvais cMé de l'iHstoii'e juive. N'étant Jaloux que de
ISO L'HISTOIRE
leur liberté religieuse, les Juifs se soumirent sans trop de peine aux régimes qui montrèrent pour leur culte quelque tolérance, et donnèrent à tous les despotismes des serviteurs d'autant plus dévoués qu'ils n'étaient retenus par aucune responsabilité envers la nation. L^empire chaldéen, il est vrai, leur fut odieux, et ils accueillirent sa ruine avec des cris de joie , sans doute parce que cet empire militaire et tout profane n'avait nen qui répondît à leur propre nature. Ils acceptèrent au contraire comme un bienfait la domination des Perses, dont la religion était la moins païenne du monde païen, et offrait par sa gravité, sa tendance au monothéisme, son horreur pour les représentations figurées, beaucoup d'analogie avec le culte mosaïque. Cyrus fut reçu par eux comme un envoyé de Jéhovah, et introduit de plein droit dans la famille élue du peuple de Dieu.
On ne peut nier que les Perses ne se soient montrés assez libéraux envers Israël. Zorobabel, qu'ils rétablirent à la tête de la nation, était de la maison de David, et il n'eût tenu qu'aux Juifs de relever par lui leur dynastie nationale; mais telle était leur froideur poUtique, qu'après Zorobabel ils laissent sa lignée se continuer obscurément et ne reconnaissent plus d'autre pouvoir que celui du grand-prêtre, qui devient héréditaire. Israël suit de plus en plus sa destinée ; son histoire n'est
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phis celle d'un État^ mais d'une religion. C'est le sort des peuples qui ont à remplir une mission intellectuelle ou religieuse sur les autres peuples^ de payer de leur nationalité cette brillante et périlleuse vocation. Le génie grec n'a agi puissamment sm* le monde qu'à une époque où la Grèce n'avait plus de rôle politique. On a très-bien montré que la première cause de la perte de l'Italie a été la tendance universelle de l'Italie^ ce primalo qu'elle a en effet si longtemps exercé, et qui a fait que, voulant être maîtresse partout, elle n'a rien été chez elle. Qui sait si un jour les idées françaises ne rempliront pas le monde, quand la France ne sera plus? Les nationalités qui tiennent fortement à leur sol, qui ne cherchent point à faire prévaloir leurs idées au dehors, sont chez elles très-résistantes, mais elles ont peu d'action dans le mouvement général du monde. Pour agir dans le monde, il faut mourir à soi-même : le peuple qui se fait le missionnaire d'une pensée reUgieuse n'a plus d'autre patrie que cette pensée, et c'est en ce sens que trop de religion tue un peuple et contrarie un établissement purement national. Les Macchabées sont d'admirables héros, mais leur héroïsme n'excite pas en nous les mêmes impres- FJons que le patriotisme grec et romain. Miltiade combat pour Athènes sans aucune arrière-pensée de théologie ni de croyance; Judas Macchabée combat pour une foi et non pour une patrie, ou du moins la patrie est chez
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loi sabonJonnée à la toi. Cela est si yrai^ cpie^ depuis la captivité^ le sol de la Palestine devient prescpie indifférent pour les Juifs. Leurs communautés les plus florissautes^ les plus éclairées, les plus pieuses sont répandues dans les régions les fins éloignées de TOrieni
Une dernière épreuve cependant attendait Israël, et peut«être la plus dangereuse de toutes,— je veux dire la jcontagion de k civilisation grecque, qui, à partir d'Alexandre, ravahit toute TÂsie. Le premier devoir du {leuple juif était Visdemeni Ce devoir, il avait pu le remplir sans trop de peine en {oésence de FÊgypie, de ia Pbénicie, de TAssyrie : la Perse avait exercé sur le tour de son imagination une assez forte influence; mais, grâce à une singulière analogie d'institutions et de génie, eette influence, librement acceptée, ne fut pas une infidélité. La tentation fut bien plus grave devant le prestige inomiparable qui devait soumettre à rinfluence de l'esprit grec les parties les plus nc^les du genre humain. Israël fut d'abord très-prof(Hidément entamé. Les colonies juives étaMies en Egypte se laissèrent prendre aux séductions de Hiellénisme, rompirent la ccmununion avec Jérusalem et sentirent presque entièrement de la famille Israélite '. La Palestine ellenuême subit d'abord
* Il est TemarqiiaWe que PbUon et les luifs d'Egypte n'ont Inissô aucuue Us^çiè daus le vasIc d^'^pôt de doctrines qui compose le Tal-
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Faction des Sélenddes : on t!l à lérusalem rni stade et des gymnases; un parti puissant^ qui comptait dans son sein presque toute la jeunesse, favorisait ces nouveautés, et, fasciné parl'édat des institutions grecques, prenait déjà en pitié le culte et les habitudes austères des ancêtres. Maïs cette fois encore Tesprît conservateur remporta : quelques vieiHards obstinés et une famille de héros sauvèrent la tradition à laquelle le monde allait bientftt se rallier.
La me^re du danger nous est donnée par celle de la haine. Malheur à ceux qui essayent de s'opposer au libre développement des besoins religieux de l'humanité I Les mémoires historiques les plus sacrifiées sont celles des souverains qui, n'ayant pas su bien deviner l'avenir ou ayant follement entrepris de l'arrêter, se sont faits les persécuteurs des mouvements religieux qui devaient triompher; tels furent Antiochus, Hérode, Diodétien, lulien, tous grands princes selon la terre, que la conscience populaire a damnés sans pitié. Cet Antiochus Épîphane, dont le nom est irrévocablement associé à celui de Néron, était un prince humain *, éclairé, qui ne voulait sans doute que le pQ)grès de la civilisation et
mud : MJOHrdtmi eneore les Trais f «ifs 1m i«gar4ent à peioe amme des eor«lig4Qniiaires,
t Voyez Iç témoignage da Livre mêioe des Maccliabées, I, cil. VI, t. M,
des arts de la Grèce. Les rudes moyens qu'il employa (Haient ceux que les Grecs et les Romains mettaient en usage partout et toujours pour faire plier devant eux les civilisations différentes de la leur. Ayant longtemps demeuré à Rome comme otage^ Antiochus revint en Syrie la tête pleine des idées de la politique romaine et rêvant un empire d'Orient fondé, comme celui de Rome, sur Tassimilation des nationalités et Textinction des variétés provinciales. La Judée était le premier obstacle qu'il devait rencontrer dans l'exécution de ce projet. Le sacerdoce était en ce moment fort affaibli ; le grandprêtre Jésus, qui pour suivre la mode se faisait appeler Jason, s'oublia jusqu'à envoyer une théorie aux jeux héracléensde T^t; le temple fut mis au pillage; un moment Jupiter Olympien y eut son autel, et des bacchanales parcoururent les rues de Jérusalem. Alors commença cette résistance héroïque qui a donné à la religion ses premiers martyrs. Les prêtres et une grande partie de la population de Jérusalem avaient cédé; mais ce fut le privilège et le secret de la force du peuple juif de maintenir sa fdf indépendante du prêtre, en la faisant rés \der uniquement dans la conscience d'un petit nombre de ('.hefs de famille attachés à des idées très-simples et loniinés par un sentiment invincible de leur supériorité. La destinée de l'humanité fut jouée là siu: la fermeté de quelques familles. Par suite de cette fermeté^ l'esprit
grec fut réduit à Timpuissance en Palestine et privé de toute coopération vraiment féconde à la première éclosien du christianisme.
Une influence bien plus efficace, parce qu'elle s'exerça sans violence et par Teffet de la conformité morale des deux peuples, fut celle de la Perse. La Perse est le seul pays qui ait exercé sur le peuple juif une action religieuse vraiment profonde. Un des résultats les plus importants des études orientales en ces derniers temps a été de montrer le rôle capital que les institutions de VAvesta ont joué dans toute TAsie occidentale durant les siècles qui précédèrent et ceux qui suivirent immédiatement rère chrétienne : c'est à la Perse qu'il faut faire honneur de tant d'éléments nouveaux que nous trouvons dans le christianisme comparé au mosaîsme, éléments qu'un examen superficiel avait fait d'abord rapporter à la Grèce. Babylone, qui continuait d'être un des centres principaux du judaïsme, fut le théâtre de ce mélange, lequel devait avoir des suites si graves dans l'histoire de l'esprit humain, et dont les premières conséquences furent pour les Juifs ime théorie plus compliquée d'anges et de démons, un spiritualisme raffiné, si on le compare à l'ancien réalisme hébreu, un goût pour le symbole qui confine presque à la cabale et au gnosUcisme, des idées sur les manifestations terrestres de la Divinité tout à fait étrangères aux peuples sémitiques.
Ut foi à rimiBortialUé et à la résui^ection des corps prend aussi des {ormes plus arrêtées ; les Hébreux n'étaient jamais arrivés sur ce point à rien de bien déterminé } Timniortalité à laquelle Israël a cru plus qu'aucun peuple est celle de sa race et de son œuvre^ noa celle de l'individu. Enfin les formules messianiques prennent beaucoup plus de précision et se rattachent à la croyance cpie la fin du monde était prochaine et serait accompagnée d'un renouvdlement de toutes choses ^ Une série de compositions écrites sous forme de visions apocalyptiques, et que M* Ewald envisage avoQ raison comme une sorte de renaissance du prophétisme^ telles . que les livres de Daniel^ d'Hénoch, le quatrième livre l'Esdras^ les vers sibyllins % furent le fruii de ce nou- -^eau goût^ qui, si on le compare à la manière de» poètes de la bonne époque, représente une sorte de romantisme, A, n'eavisager que la forme, ce sont là des productions de pleine décadence > cependant on y ren-
^ Yokr m» eicdi^ ^ftvat^ $ur l'origine et la formation des crojanees apocalyptiques chez les Juifs, récemment publié dans la Revue de Idéologie de M. Colani (octobre 4855), par M. Michel Nicolas, professeur & la faeiM de thédogiè de Montau^n^ On y trouver» la démoiistratioik de ee ^e je ne puis qu'indiquer ici.
t Aucun doute n'est possible sur la date relativement moderne du Livre de Daniel. Voyez les travaux spéciaux de MM. Lengerke, lYitzîg, Lûcke, EwaM. Une partie des vers ûbyttins est d*origîn« jukcL
DU PBUPLK sriSIUEL. W
coiAie pa^^s. nste singulière Ttgoettr ie pensée. Le Ltyrc de Daniel en particulier peut être considéré comme le plus ancien essai de philosophie de Khistoire. Les réToiutions qui tratenaient VQrient, les halntades^ cosmopolites du pmple juify et surfiiiiiirinfiiitkMai que c& peuple a toi^ours eue de llarenir^ lui donnaient sous ce raf^rt un iounense avantage sur la Grèce. Tandis que rbist(»re potitîque^ je yeux dire Thistonre des luttes intérieures de la eité> a trouiré en Grèce et en Italie se» plusexceKenta interprètes^ Israël a eu k gkrire d^envisager le (Hremier Fhumanité tout eotière^ de voir dans la suite des empires autre chose qu'une succemon fortuite^ et d'assujettir à une formule le développement â&i^ afiEûres humaines. Incoo^ilet tant qu'on voudra, ce système de philosojdbie de Fhistoire est au moins celui qui a 1& plus vécu ; fl a diuré depuis Tépoque des Maochabées jnresque jusqu'à n03 jouis ; saint Augustin dans la Cité de Dieu et Boflsœtdans YBiêtoir^miunM^ n*j ont rien lyouté d'essentiel.
Un fait nouveau en Israël signala te riècleféccMQKlqid précéda la naissance du Christ : de nombreuses sectes se produisirent, accusant un raffinement de prétcsitiond tbéofegiques inconnu jusque-là. En même temps tes pratiques de dévotion particulière, vers lesquelles les anciens HélM'eux n'étaient nullement attirés, se répandait, et, suîTant rétemelle loi des reUgicms, toi^jours
portées à se développer par Taccessoire, oblitèrent lo fond antique. Les synagogues, ou lieux de réunion religieuse, dont on ne trouve nulle trace avant la captivité et dont rinstitution n^est que médiocrement en harmouie avec Fesprit du mosaïsme, prennent une grande importance et se multiplient de toutes parts. L'influence de la Haute- Asie se fait de plus en plus sentir; mais, ouverte du côté de TOrient, Jérusalem reste fermée du côté de la Grèce et repousse obstinément toute action de la philosophie occidentale. Un parti peu nombreux d'hommes éclairés et trop raisonnables pour réussir, les sadducéens, essayent bien de constituer une sorte de mosaïsme rationnel. L'incrédule Hérode fait rebâtir le temple en style grec, et oppose au fanatisme une politique toute mondaine, fondée sur la séparation de l'Église et de l'État et sur l'égale tolérance des différentes sectes. Ces timides remèdes ne pouvaient rien contre le mal mystérieux qui travaillait Israël. Les pharisiens l'emportent : or qu'étaient les pharisiens? Les continuateurs de la vraie tradition, les fils de ceux qui résistèrent durant la captivité , qui résistèrent sous les Macchabées, les ancêtres des talmudistes et dé ceux qui montèrent sur les bûchers du moyen âge, les ennemis naturels de tous ceux qui aspiraient à.élargir le sein d'Abraham.
Ainsi se maintint jusqu'au bout la grande loi qui domine l'histoire d'Israël, la lutte de la tendance libérale
et de la tendance conservatrice, lutte où, pour le bonheur du monde, la pensée conservatrice a toigours eu le dessus. Celui qui étudie cette histoire d'après nos idées modernes, reflet des idées de la Grèce et de Rome, est scandalisé à cloaque pas : il doit être pour Saûl contre Samuel, pour Isboseth contre David, pour les rois contre les prophètes, pour les Samaritains contre les Juifs, pour le parti helléniste contre les Macchabées, pour les sadducéens contre les pharisiens. Et pourtant, si Saûl et Isbobeth l'avaient emporté, Israël n'eût été qu'un petit état oublié de l'Orient, quelque chose conuneHoab ou lldumée. Si les rois eussent réussi à étouffer le prophétisme, peut-être Israël eût-il égalé dans l'ordre des choses profanes la prospérité de Tyr ou de Sidon; mais tout son rôle religieux eût été supprimé. Si les Macchabées ne s'étaient trouvés pour résister aux Séleucides, la Judée eût été un pays comme la Bithynie ou la Cappadoce, absorbé d'abord parla Grèce, puis par Rome. C'étaient, si l'on veut, des esprits étroits et arriérés que ces Juifs obstinés de Modin, des esprits fermés à toute idée de progrès, nullement doués du sentiment de l'art , incapables de rien comprendre à la civilisation brillante d^ la Grèce. On ne peut nier aussi que les sadducéens ne nous paraissent en beaucoup de choses supérieurs aux pharisiens. Toute l'histoire d'Israël prouve, par un frappant exemple, que la victoire n'appartient pas ici-bas aux
liO L'filSTOIRB
tame qtii semblent les plus raisonnables et les plus Hbôrales : elle est à ceux que Jébovah a choisis pour ^gHiàer Thumamté Ters les terres inconnues que les «racles divins lui ont promises.
Le moment était Tenu où la pensée large et la pensée é^ite allaient ise livrer un dernier combat^ et où les deux tendances contraires qui s'agitaient enlsraël étaient près d*abotttir à un déchirement. D*une part, en effet, te -peuple juif avait une mission essentiellement conservatrice; de Fautre, il s'adjugeait hardiment ravenii*. Le jour tyù cet avenir s'ouvrit, il était facile de prévoir que la synagogue obéirait à son étemelle maxime : espérer to^urs et toujours résister. De là la fausse position élsraë! en présence du christianisme et Torigine de Cette haine irréconciliable que dix-huit siècles ont à |>eîne assouvie. Le Christ était sorti de son sein, et, pour rester Ôd^te à son principe, Israël devait le crucifier. Le cbristianisme était son épanouissement naturel, et il devmt le repousser. Chassé du giron de sa mère, ce fils âevait grandir contre eBe ^ mardiet Sans elle aux destinées qui l'attendaient. Saint Paul a exprimé avec Wncrgie de son fougueux génie cette situation, la plus extraordinaire que l'histoire religieuse du monde ait
pfCSCuXCC.
• ArrêtonsMttouà sur le teuîl de la mystérieuse appa* rition en laquelle se résume toute la vie d'Israël. Les
DU PEUPLE DISRAEt. 131
«dRgfons ne mrarent ni n'abdiquent^ et le judaïsme^ 9p(tèê nymir produit 9on fruits derait continuer à travers tes siècles sa longue et tenace existence. Seulement^ l'esfrit de vie est désormais sorti de lui : son histoire est bdle et curieuse encore-, mais c'est llustoire d'une lecte, ce tt'ert i^us par exceHence fhistofre de la relifioiL Que s)> en ter&dnant^ nous nous posons cette ques* iioii : Israël a4-il reaipli sa TocationT a-t^-ll gardé dans la grande mêlée des peuples le poste qui lui fut primitivement confiét Oul^ répondrons-nous sans hésiter. Israël a été la tige sur laquelle s'est greffée la foi du genre tatmain. Ntd peuple autant qu'Israël n'a pris sa destinée au sérieux; nul n'a senti si vivement ses Joies et ses douleurs de nation; nul n'a plus vécu pour une idée. Israël a vaincu le temps et usé tous ses oppresseurs. Le jour où une fausse nouvelle fit célébrer un an trop tôt la prise de Sébastopol, un vieux juif de Pologne, qui passe ses journées à la Bibliothèque impériale, plongé dans la lecture des manuscrits poudreux de sa nation, m'aborda en me citant ce passage d'Isaïe: a Elle est tombée, elle est tombée , Babylone î ...» La victoire des alliés n'était à ses yeux que le châtinient des violences exercées contre ses coreligionnaires par celui qu'il appelait le Nabuchodonosor et FAntiochus de notre tenips, le cras voir devant moi, dans ce triste vieillard, le génie TiYant de ce peuple indestructible, n a battu des mains