XVI PRÉFACE
établie est toute la part faite dans la vie au culte de l'idéal. Supprimer ou affaiblir dans Jes classes privées des autres moyens d'éducation ce grand et unique souvenir de noblesse, c'est rabaisser la nature humaine, et lui enlever le signe qui la distingue essentiellement de l'animal. La conscience populaire, dans sa grande et haute spontanéité, ne s'altachant qu'à l'esprit et ne discernant point les scories mêlées à l'or pur, sanctifie le symbole le plus imparfait. La religion est toujours vraie dans la croyance du peuple : car le peuple n'étant pas théologien et entrant fort peu dans le détail des dogmes, n'en prend que ce qui est vrai, jeveux dire le souffle et l'inspiration élevée. En ce sens le philosophe est bien plus près de s'entendre avec l'homme simple de cœur qu'avec l'homme à demi-cultivé, qui porte dans les choses religieuses une sorte de de gauche réflexion. Quel charme de voir dans leschau» mières et dans les maisons vulgaires, où tout est écrasé TOUS la préoccupation de l'utile, des figures idéales, des images qui ne représentent rien de réel! Quelle douceur pour l'homme courbé sous un travail de six journées de venir le septième se reposer à genoux, contempler de hautes colonnes, une voûte, des arceaux, un autel, entendre et savourer des chants, écouter une parole morale et consolante ! L'aliment que la science, l'art, l'exercice élevé de toutes les facultés fournissent à l'homme cultivé, la religion est chargée à elle seule de le donner à l'homme illettré. Celte éducation élémentaire, natureUement portée à se croire supérieure, a souvent pour effet, je le sais, de rapetisser les esprits qui s'y emprisonnent. Mais la plupart de ceux que la religion rapetisse étaient déjà petits avant de s'y livrer : étroits et bornés avec la
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religion^ peut-être eussent-ils été méchants sans elle. L'élévation intellectuelle sera toujours le fait d'un petit nombre : pourvu que ce petit nombre puisse se développer librement^ il s'occupera peu de la manière dont le reste proportionne Dieu à sa hauteur. Ce qu'il y a dans un dogme établi de mesquin ou même de dangereux n'existe pas pour le peuple ^ dont la vocation n'est pas la critique; et voilà pourquoi des superstitions qui nous déplairaient chez l'homme cultivé ont du charme chez le peuple. La foi simple est la vraie, et j'avoue que je serais inconsolable si je savais que mes écrits dussent jamais scandaliser une de ces fimes naïves qui adorent si bien en esprit. Mais elles sont protégées par leur ignorance; les dogmes qui prêtent à l'attaque n'étant pas pour elles l'objet d'une affirmation explicite, aucune difficulté ne les atteint: c'est le privilège du sentiment pur d'être invulnérable et de jouer avec le venin sans en être blessé.
La séparation hautaine qu'on reproche parfois à la philosophie d'établir entre les hommes sous le rapport de la capacité religieuse n'est donc en réalité ni une injure pour le grand nombre ni un acte d'orgueil. La science, il est vrai, n'est pas faite pour tous : elle suppose une longue éducation intellectuelle, des années d'étude et des habitudes d'esprit dont très-peu d'hommes sont capables. Mais nul n'est pour cela exclu de l'idéal : l'homme simple trouve dans ses instincts spontanés une ample compensation à ce qui lui manque du côté de la réflexion. Lors même qu'on croirait que. la grande culture intellectuelle, quand elle n'exclut pas le sentiment religieux, est supérieure à la foi naïve, qu'en conclure? L'inégalité, au fond plus pénible au privilégié qu'à l'inférieur, est la faute de la
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nature. Marie a la meiUeure part^sam cpie pour cela Marthe soit blâmée. La formule théologique conserve ici sa pariaite vérité : Tous ont la grâce suffisante pour faire leur salut; mais tous ne sont pas appelés au même degré de béatitude. Tout homme a son droit à Tidéal ; mais ce serait mentir à Tévidenee de prétendre que tous peuvent également participer au culte des parfaits.
Cette distinction entre la religion^ entendue dans ^n sens général^ et les formes particulières que Thistoire nous montre se succédant Tune à Tautre avec des fortunes diverses et des mérites divei-s, est essentielle à maintenir. Loin de chercher à affaiblir le sentiment religieux , je voudrais contribuer en quelque chose à rélever et à Tépurer. 11 me semble, en effet, que de rétude indépendante des religions sort un résultat consolant, qui suffit pour pacifier Tâme et donner une base à la vie heureuse. Ce résultat, c'est que la religion, étant une partie intégrante de la nature humaine, est 'raie dans son essence, et qtfau-dessusdes formes particulières du culte, nécessairement entachées des mêmes défauts que les temps et les pays auxquels elles appartiennent, il y a ta religiouy signe évident chez Thomme d'une destinée supérieure. Car s'il est démontré que la religion a toujours été et sera toujours ce qui inspire le plus d'amom et de haine; s'il est démontré que l'homme, par un invincible effort, s'élève à la conception et au culte du parfait, n'est-ce pas la meilleure preuve de l'esprit divin qui est en nous et qui répond par ses aspirations à un idéal transcendant? A mes yeux, je l'avoue, il n'est pas de pensée plus rassurante, et c'est ici qu'on doit prononcer le mot de certitude, qu'aucun dogme particulier ni aucune formule philosophique ou théologique ne peu-