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LE PRIVILÈGE DE LA RÉSURRECTION

La résurrection n'avait été d'abord chez les Juifs qu'un privilège réservé à ceux-là seuls qui auraient perdu leur vie dans la lutte contre les princes macédoniens de Syrie. Pour remplir le but proposé, elle n'avait pu être que la rémunération accordée à ceux (jui auraient liiit le sacrifice de leur vie. Si, en efTet, ceux qui n'auraient point pris les armes devaient avoir part comme les autres à la vie nouvelle, pourquoi aller au devant d'une mort cruelle?

La guerre finie, le vrai fils d'Abraham ne se reconnaissait plus au courage; c'était aux pratiques religieuses, à sa foi, à sa bienveillance pour ses compatriotes, à ses dons au trésor du Temple. Tous les Juifs donc, ou à peu près, eurent alors le droit de compter sur la résurrection; mais eux seuls en leur qualité de fils d'Abraham.

Quand les missionnaires de la Bonne Promesse eurent déclaré que le Ptoyaume du Messie n'était point le privilège des seuls Juifs et que les Gentils y seraient admis, ils n'entendirent pas et personne n'entendit que les portes en seraient ouvertes à tous les hommes indistinctement; ceux-là seuls y devaient avoir place qui croiraient que Jésus avait été le Messie promis à Israël.

Or la résurrection ayant pour but de permettre aux morts de participer aux joies et à la vie éternelle du nouveau paradis terrestre, ceux-là seuls qui avaient droit d'y entrer, devaient ressusciter ^ aussi disait-on: la résurrection des justes"^. Elle fut donc nécessairement considérée d'abord

i 2e Évangile, XX, 35 : " Ceux qui seront jugés dignes d'avoir part au siècle à venir et à la résurrection. "

2 3e Évangile, XIV, 14 : ev ty) ava^taTet twv oixaiwv. — Id., XX, 30 : xai 'Aoi elciv ÔEoO T?,; àvaTTaTSw; \j\o\ ô'vte;.

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comme le privilège des fidèles, et ceux-ci étaient les enfants de la résurrection. On ne doutait pas que ce ne fût une peine suffisante pour ceux qui n'auraient point cru à .la Bonne Promesse d'être exclus de la lumière et du bonheur

de la vie*. •

Mais la résurrection n'était pas, à proprement parler, une récompense de la vertu, et sa privation, le châtiment de criminelles actions. La vie éternelle, enseignaient les Apôtres 2, était une faveur, une grâce accordée par Dieu selon son caprice à qui il lui plaisait, à ceux qu'il avait prédestinés à cette bonne fortune, c'est à dire aux membres des églises. " Il fait miséricorde à qui il veut, il endurcit qui il veut. Tu diras peut-être : Pourquoi Dieu se plaint-il? car qui pourrait résister à sa volonté? Mais, o homme, qui es-tu pour oser contester avec Dieu? Le vase d'argile dira-t-il au potier : Pourquoi m'as-tu fait ainsi? Le potier n'a-t-il pas le pouvoir de faire d'une même masse de terre un vase pour des usages honorables et un autre pour des usages

vulgaires^?"

Ce qu'il y a de sophistique dans de telles paroles saute aux yeux. Le potier peut d'une même argile faire à son gré des vases de différentes valeurs ; mais il ne saurait vouloir qu'un vase auquel il a donné une forme appropriée à une destination vulgaire soit responsable de l'usage auquel il sert.

Une telle conception de la bonté et de la justice de Dieu ne choquait pas les idées des Asiatiques, qu'une longue servitude avait habitués à identifier le droit et le bon plaisir du souverain. Mais dans les populations grecques et romaines, au fond des couches les moins éclairées,

1 Cette idée était également celle des initiés au culte de Dêmétêr et à celui d'Isis. * 4« Évangile, VI, 44 : " Personne ne peut venir à moi si le père qui m'a envoyé ne l'attire, et je le ressusciterai au dernier jour. " » Romains, IX, 18-22.

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étaient profondément enracinés le sentiment de la liberté et de la responsabilité humaine, ainsi que celui de là justice. Aussi, l'homme après la mort, croyait-on, ne devait pas être l'objet du caprice des dieux; il devait comparaître devant yn tribunal suprême et équitable, et puni ou récompensé selon ses actes'. Quand donc les hétairies chrétiennes furent presque exclusivement composées d'hommes élevés dans les idées gréco-romaines, le jugement des morls s'imposa comme une conséquence inévitable du sentiment qu'on • se fit alors de la justice divine. On admit qu'au jour de sa venue et de la rénovation du monde, le Christ ressusciterait tous les hommes et les ferait comparaître devant lui pour décider de leur sort selon leurs actes 2.

Toutefois pour ceux qui croyaient à la résurrection des corps et au jugement dernier, toute préoccupation au sujet de la mort n'avait point disparu. En attendant la venue du Messie, que devenaient les âmes des fidèles qui avaient trépassé? Les églises déclaraient qu'elles demeuraient dans la noire et froide tombe. Or une telle perspective n'était pas souriante; l'attente dans de semblables conditions paraissait bien cruelle.

On fit une exception qui mérite d'être remarquée. 11 était dit dans Y Apocalypse, nous l'avons vu, que les ombres de ceux qui avaient péri pour la manifestation de leur foi se trouvaient au ciel, faisaient partie de la suite du Seigneur^.

1 Virgile, Énéide,\l, 7W).— Cicéron, Tusculanes, 1, 30. — Platon, Phédon, &!.

> TertiiUien, Apolog., 37 : " Prèchons-nous le jugement de Dieu, on se moque de nous parce que les philosophes et les poètes ont imagina aussi des juges dans les enfers. Menaçons-nous de feux souterrains ceux qui sont destines à la punition du crirne, on rit encore plus fort parce que la fable fait couler un lïeuve de feu

dans le séjour des morts Or, qui a pu donner aux poètes et aux philosophes

l'idée de fictions si semblables à nos mystèreSf sinon nos mystères mêmes qui sont plus anciens?"

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On s'en servit pour déclarer que les âmes des martyrs, c'est à dire de ceux qui, ainsi qu'on l'entendait alors, braveraient en témoignage des vertus de la foi la mort et les soulTrancesS auraient, aussitôt la perte de la vie, la récompense de leur courage et habiteraient avec les anges dans le séjour de Dieu. Point n'est besoin de se demander si un tel privilège, réservé aux âmes des seuls martyrs, devait exalter l'ardeur de ceux qui aspiraient à jouir de la vie céleste, leur inspirer le désir d'aller au devant de la mort^.

Plus tard, quand il n'y eut plus de mort héroïque à rechercher, les chefs de l'Église eurent à calmer l'exaltation des fidèles qui désiraient aller directement au ciel et regrettaient de n'avoir point le moyen de le faire. On décida alors que le privilège qui avait été réservé aux martyrs serait étendu à tous ceux qui se seraient signalés par leur zèle et

leur piété.

On put ainsi attendre patiemment Tarrivée du Messie; et la résurrection qui avait été la principale espérance des premiers chrétiens, ne fut plus qu'une chose secondaire pour eux puisque aussitôt après la mort les justes entraient en jouissance de la vie éternelle.

Ainsi le retour de la mort à la vie était, on le voit, une espérance généralement répandue dans le monde au premier siècle de notre ère; dans divers cultes les mystes étaient convaincus d'en acquérir l'assurance par leur initiation; des philosophes en avaient fait une théorie scientifique; en pra-

* Études au sujet de la persécution des Chrétiens sous Néron, p. 298.

« Résurrection de la chair, 38, 43: «Tu vois que l'Apôtre, marquant ici le mépris que Ton doit faire du corps, relève l'excellence du martyre; car il n'est aucune àme qui en sortant du corps, comme un voyageur, s'en aille droit et des* le moment de sa mort posséder Dieu, si ce n'est par la prérogative du martyre; c'est à dire qu'il n'y a personne qui dès cet instant jouisse du paradis sans éprouver la captivité des enfers, s'il n'est martyr de Jésus. "

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tique, des magiciens orientaux et égyptiens prétendaient avoir le pouvoir de ranimer les cadavres et même les cendres; on croyait aux miracles qu'ils opéraient ou qu'ils racontaient. "^

La résurrection ne fut donc point, dans le fond, un dogme particulier aux apôtres*.

D'autre part, il n'y eut parmi eux sur ce sujet, comme sur beaucoup d'autres, aucune unité de doctrine. Ce rêve si cher aux esprits inquiets de l'avenir revêtit successivement dilïërentes formes, selon les aspirations et la culture intellectuelle de ceux qui composèrent les liétairies chrétiennes.

* Pour justifier la croyance à la résurrection des morts, Athënagoras déclarait dans son Apologie pour les Chrétiens qu'elle ne constituait pas une doctrine nouvelle; que beaucoup de philosophes l'avaient enseignée; et il faisait appel à l'autorité de Platon et à celle de Pythagore.

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