LA RÉSURRECTION SELON LES APOTRES DES GENTILS
Demandons-nous maintenant conmient cette promesse de la résurrection que portaient les disciples du Cbrist, fut accueillie dans les cités de l'Asie-Mineure et de la Grèce.
On lit dans les Actes des Apôtres^ :
'' Pendant que Paul attendait ses compagnons à Athènes, il avait le cœur outré en voyant cette ville toute remplie d'idoles. 11 s'entretenait donc dans la synagogue avec les Juifs et avec ceux qui servaient Dieu, et tous les joui^s sur la place publique avec ceux qui s'y rencontraient. Quelques philosophes épicuriens et stoïciens conféraient avec lui, et les uns disaient: Que veut dire ce discoureur? (Vautres : Il semble qu'il annonce des divinités étrangères. Et cela parce qu'il annonçait la bonne promesse de Jésus et de la résurrection. L'ayant pris, ils le menèrent à l'Aréopage en
* Actes, XVU, lG-32.
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84 ÉTUDES d'histoire religiî:use.
lui disant : Pourrions-nous savoir quelle est cette nouvelle doctrine que tu enseignes? Paul alors, se tenant au milieu de TAréopage, dit: Hommes athéniens, je remarque qu'en toutes choses vous êtes singulièrement religieux. Mais Dieu, ayant laissé passer les temps d'ignorance, annonce maintenant aux hommes que tous et en tous lieux ils se convertissent, parce qu'il a fixé un jour où il doit juger le monde avec justice par l'homme qu'il a étal)li, ce dont il a donné la preuve en le ressuscitant des morts... Quand ils entendirent parler de résurrection des morts, les uns s'en moquèrent, les autres lui dirent : Nous t'entendrons une autre fois sur cela. "
Nous n'examinerons pas les divers points de ce récit dont l'invraisemblance est généralement reconnue. Nous n'avons à nous occuper que de ce qui concerne la résurrection.
Il est incontestable que si Paul eût exposé les croyances qu'il voulait faire partager à ce sujet devant un auditoire composé d'hommes d'élite, ceux-ci se seraient moqués de lui et n'auraient point continué à l'écouter. On vit plus d'une fois sans doute, entre Gentils et chrétiens, se renouveler dans des termes analogues la discussion qu'eurent l'évêque Théophile 1 et un Grec distingué. Celui-ci réduisit toute la dispute à un seul point. Il promit que si on pouvait lui montrer une seule personne (pii eût été tirée du sein des morts, il embrasserait aussitôt la foi chrétienne. Cependant le prélat, malgré son zèle évangélique, ne jugea pas à propos d'accepter ce déti simple et raisonnable; il se borna à répondre : Quel mérite y aurait-il à croire si on voyait?
Mais il n'est pas admissible que les Athéniens, et surtout parmi eux les philosophes de profession, n'eussent jamais jusqu'alors entendu parler de résurrection et qu'ils aient
1 Théophile, Ad AutoJycuyn, liv. II, p. 77.
LA RÉSURRECTION
cru que le mot grec qui l'exprimait, anastasis, désignait quelque divinité nouvelle. Nous retrouvons encore ici la prétention qu'eurent plus tard les chrétiens de vouloir présenter leurs croyances comme des révélations d'idées que les hommes n'avaient point eues avant la venue de Jésus. Une telle prétention était sans fondement.
La résurrection était, nous l'avons vu, une question qui agitait les esprits dans les villes où se rendaient les apôtres. Leur situation vis-à-vis leurs auditeurs était donc celle-ci : Dans les mystères de Dêmêtér et de Perséphone, dans ceux de Mithra ou d'Isis, dans ceux de Bacchus ou d'Orphée, on vous trompe, disaient-ils ; nous seuls avons le pouvoir de vous assurer après la mort le retour à une vie désormais éternelle 1. Aussi, dit M. Havet^, " pour Paul et les siens la résurrection est véritablement tout le christianisme. "
En parlant toutefois à des Grecs pour se faire écouter d'eux, les porteurs de la Bonne Promesse ne pouvaient songer à leur tenir le môme langage qu'aux Juifs. Les apôtres des Gentils, ne le perdons pas de vue, n'étaient point des Palestiniens; d'autre part, leur préoccupation était moins de répandre une doctrine déterminée que de recruter des prosélytes, d'organiser et de développer des confréries; et pour arriver à leur but ils étaient prêts à tous les accommodements possibles aux mœurs et aux croyances de ceux auxquels ils s'adressaient^.
Il n'est donc pas étonnant de voir attribuer à Jésus des paroles par lesquelles il se défendait d'annoncer la résurrec-
1 TertuUien, De Pmescnptionibus, 41 : Imaginem resurrectionis inducit.
2 E. Ilavet, Le Christianisme et ses origines, t. IV, p. 118.
^ Rappelons-nous les paroles de l'apôtre des Gentils: "Je me suis assujetti à tous afin de gagner plus de personnes; pour cela j'ai été Juif avec les Juifs, sans loi avec ceux qui étaient sans loi, faible avec les faibles. " / Cor., IX, 19-23.
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LA RÉSURRECTION
tioii proprement dite des corps. Interrogé par des Sadducéens, il leur aurait dit» : "Lors de la résurrection, les hommes ne prendront point de femmes, ni les femmes de maris; ils seront comme les anges qui sont au ciel. " Mais ceci, il faut le remarquer, ne répond à aucune des préoccupations des Juifs aux(piels les apôtres parlaient au contraire de la résurrection de Jésus, de celle de Lazare et des autres comme le retour à la vie du même corps (pii avait été enseveli. C'est ici une déclaration faite pour des i)opulatioiis de FAsie-Mineure et non point poui" des Sadducéens, puisque ceux-ci ne croyaient pas non plus aux anj-es^.
On peut en effet constater que dans YApocalypse ((ui s'adresse aux églises d'Asie, TApotre déclare que, dans son extase, il vit le lils de l'Iiomme dont le visage resplendissait comme le soleil dans sa force et qui lui dit : " J'ai été mort et voici je suis vivant aux siècles des siècles, amen. J'ai les clefs de l'Enfer et de la mort\ " Il écrit plus loin^ : '' Je vis sous l'autel les mânes ou les ombres, Tk '>x/ir, de ceux qui avaient été mis à mort pour la parole de Dieu,... on avait donné à chacune d'elles une tunique blanche ^ " Elles étaient impatientes de retourner sur la terre où elles vivraient désormais heureuses, " n'ayant plus faim ni soif, et le soleil les frapperait de ses rayons sans les brûler®. "
La résurrection (|ue Paul et ses amis annonçaient aux Grecs n'était pas non plus la reconstitution et le rappel à la vie du cadavre.
Les corps, disaient-ils'^, se divisent en corps terrestres et
1 2« Évangilo, Xll, 18-27.
2 Voii- note 2, page 69.
3 Apoc, I, 16-18.
♦ Apoc, VI, 9.
^ Apoc.f VI, il.
« Apoc, VU, 16.
^ 1 Cor. y ÏV, 35-50.
en coi'ps célestes. Les corps terrestres sont mortels, et il V en a de diverses sortes : tels sont les animaux, les poissons, les oiseaux, les hommes. Les corps célestes sont immortels', et diiïèrent également entre eux : tels sont le soleil, la lune et les étoiles. Quand on sème un grain de blé, il en nait une gerbe, c'est à dire un corps dillérent. Dieu transforme donc les corps comme il veut; par conséquent un corps terrestre et mortel peut devenir un corps céleste et immortel. Or, comment Dieu opère-t-il habituellement cette transformation? Par la mort. Ce qu'on sème, en elTet, ne prend une nouvelle vie ([ue s'il meurt auparavant. C'est pourquoi le corps animal doit mourir et être enseveli pour ressusciter corps spirituel.
Ces distinctions dans la nature des corps, cette idée erronée des causes et des conditions de la germination nous choquent aujourd'hui manifestement. Il n'en était pas de même au temps des apôtres. Nous avons ici l'opinion généralement accréditée alors à cet égard; aussi pouvaient-ilsen faire une l)ase utile d'argumentation afin de gagner des auditeurs 2. L'auteur de TÉpître aux Corinthiens se servait, en faveur de sa cause, d'une image fort connue de ceux auxquels il s'adressait et qui devait être agréée par eux.
Le ¥ Évangile confirme qu'elle avait été spécialement employée par des Grecs ou pour des Grecs. On y lit^ : " Parmi ceux (|ui étaient montés à Jérusalem pour la fête de Pâques se trouvaient quelques Grecs. Ils vinrent vers Philippe de Bethsaïda en Galilée, et lui dirent : Seigneur,
1 On les considérait tels parce qu'on ne constatait aucune modification apparente de leur état.
- Ovide, Méliunorp/toses, XV, 361-390. — Géonjiques, IV, 284 :
... Quoque modo caesis jam sape juvencis
Insinccrus apes tulerit cruor.
3 4« Évangile, Xll, 20.
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nous voudrions bien voir Jésus. Philippe et André les présentèrent alors à Jésus, qui leur tint ce langage :
*' L'heure de la glorification du fils de l'homme est venue. En vérité je vous le dis. Si le grain de froment ne meurt après qu'on Va mis dans la terre, il demeure seul; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit. Celui qui aime sa vie la perdra, et celui qui méprise la vie en ce monde la conservera pour la vie éternelle. "
Cette analogie, en effet, entre la germination du grain et le retour possible de l'homme à la vie était admise par tous les affiUés aux mystères d'Eleusis ; elle entretenait l'espoir d'une nouvelle vie chez les adorateurs des Bonnes Déesses; et quel était le Grec ou l'Italiote qui n'était pas de ce nombre*?
C'est évidemment en s'inspirant de l'Épître aux Corinthiens que TertulUen s'écriait ^ : ^^ Jette les yeux sur ces exemples que nous avons de la puissance de Dieu. Le jour meurt, le sommeil règne partout, la nature désolée est en deuil; et cependant il renaît bientôt, et la terre reprend sa joie et sa grâce. Les semences qui ont été confiées dans le sein de la terre, cette mère féconde, se relèvent et ne se relèvent qu'après avoir été consumées. Secret merveilleux de la Providence! La terre consume nos biens pour les restituer tout entiers. Cette belle vicissitude de toutes choses est une preuve manifeste de la résurrection des morts. Dieu en a donné des témoignages par ses œuvres
1 Gnigniaut, Religions de Vantiquité, t. IH, liv. Vlll, sect. 2, ch. 3: " L'agriculture et les mystères sont dits par Isocrate les deux biens les plus précieux de l'Attique. Ce rapprochement seul, quand même les chants religieux ne viendraient point à l'appui, pourrait autoriser la conjecture que dans les mystères de l'Attique, le dogme de la palingénésie, ou seconde naissance, et de l'immortalité de l'àme était enseigné principalement dans les symboles empruntés aux transformations du grain de blé. Cet emblème était si bien dans la nature et si heureusement approprié à l'idée, qu'il se retrouve dans toutes les religions. L'évangile du Christ n'a pas dédaigné de s'en servir. "
2 TertulUen, Résurrection de la chair, 12.
LA RÉSURRECTION
avant que d'en donner par les Écritures; il l'a enseignée par reffet de sa puissance avant de l'enseigner par l'effet de sa parole. Il t'a donné la nature pour recevoir d'elle tes premières instructions et te disposer plus facilement à croire
aux prophètes. "
C'était, on le voit, par des raisons qu'ils croyaient pouvoir tirer des lois de la nature que Paul et ses compagnons essayaient de montrer que la promesse de résurrection n'était pas une chimère. Ils ne parlent jamais de l'identité du corps de Jésus au sortir du sépulcre, de la constatation faite de ses plaies aux mains et aux pieds; ils se taisent sur la résurrection de la fille de la veuve, de celle de Lazare et de Tabitha. Ils semblent avoir complètement ignoré ces miracles, ou ils ne les ont point considérés comme des arguments efficaces dans les provinces helléniques. " Les Grecs, ils le déclarent eux-mêmes ^ en effet, demandaient des raisons, tandis qu'il fallait aux Juifs des prodiges. '^ Ainsi au sujet de la résurrection, comme en beaucoup d'autres points, Paul s'était séparé des apôtres de Jérusalem.
C'est pourquoi, dans le récit des apparitions qu'aurait faites Jésus à ses disciples après sa résurrection, " il y a, remarque encore l'éminent auteur du Christianisme et ses origines'^, une grande ditïérence entre la manière dont parle Paul et celle dont s'expriment les Évangiles. Paul ne donne absolument aucun détail : Jésus a été vu, wç^Or,, c'est tout ce qu'il trouve à dire. Il a apparu à Céphas, puis aux Douze, puis à plus de cinq cents frères à la fois, puis à Jacques, puis à tous les envoyés et en dernier lieu à moi aussi. Pas un mot de plus. Mais comment a-t-il apparu? où? quand?
1 I Corinthiens, l, 22: 'EneiS^ xa\ 'louoaTot an^ûcL alro-jorcv xat "EXXve; (To?iav « E. Havet, Le Christianisme et ses origines, t. IV, p. 11».
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SOUS quelle forme? en quelles circonstances? On n'en sait rien. Paul ne s'explique ni sur ce que les autres ont vu, ni sur ce qu'il a vu lui-même. "
Cependant, d'après le langage que lui prèle l'auteur des Actes des Apôtres , Jésus n'aurait point, selon Paul, conservé après sa résurrection un corps véiitablement humain. 11 lui serait apparu en plein jour comme une lumière plus éclatante que celle du soleil j et lui aurait pourtant elTectivement parlé en langue hébraïque". C'est à ce titre qu'il déclare tenir son mandat d'apotie directement de Jésus et non des Douze-; il revendiquait ainsi le droit de se constituer le témoin ou martyr de sa résurrection aussi l)ien que les disciples palestiniens. L'essentiel en elTet était, déclarait-on, d'avoir vu Jésus ressuscité et non pas de l'avoir vu de son vivant.
Quand, plus tard, des hommes d'une certaine culture intellectuelle prirent rang dans les hétairies chrétiennes, ils. tentèrent d'en élever le niveau. Sous le nom de (jnostiques ils fournirent, on le sait, de nombreuses et importantes sectes d'origine et de nature diverses qui furent déclarées hérétiques, mais qui eurent cependant une grande part dans la propagation du christianisme, lis renoncèrent à la promesse de l'établissement prochain d'un royaume qui ne venait pas et qu'on se lassait d'attendre et à celle d'une résurrection des morts que ne pouvaient admettre les esprits sensés ; ils déclarèrent que le royaume de Dieu était étal)li et que la résurrection avait eu lieu par la transformation morale des croyants. " De ce nombre, lit-on dans la deuxième Épitre à Timothée ^^
4 Actes, IX, 1-9; XVI, 12-18. — Cf. Apocahjpse, 1, 1(3-18.
2 / Cor., IX, 1; XV, 17. — Galat^s, I, % 15.
3 // Timothée, II, 18.
LA RÉSURRECTION
sont Ilyménée et PliiUte qui se sont détournés de la vérité en disant ({ue la résurrection est déjà arrivée et qui renversent la foi de plusieurs. "
Ces doctrines demeurèrent longtemps en vigueur dans beaucoup d'églises et témoignèrent de l'intluence qu'exercèrent les hommes qui, tels que Basilide, Valentin, Marcion, avaient professé la philosophie.
'' Il y a des gens, dit ïertullien en parlant d'eux S qui en se fondant sur le langage des prophètes qui est habituellement, mais pas toujouis, allégorique, détournent de leur véiitable sens ce qu'ils disent de la résurrection. Pour eux la mort se doit entendre spirituellement; la vraie mort n'est pas cette séparation de l'àme et du corps qui parait aux yeux ; elle n'est autre que l'ignorance où l'homme est enseveli lorsqu'il ne connaît pas Dieu, et se trouvant ainsi mort à Dieu, il croupit dans son erreur comme dans un sépulcre. Ils déclarent que par suite la véritable résurrection est celle que l'on éprouve lorsque, après avoir pénétré la vérité, on prend un nouvel esprit et une nouvelle vie en Dieu. "
Ceux qui soutenaient cette thèse invoquaient l'autorité de l'apôtre Paul, auquel on attribuait des paroles toutes différentes de celles que nous avons vues jusqu'à présent. Ainsi on lui faisait dire dans l'Épître aux Éphésiens^ : '' Dieu dans sa miséricorde, lorsque nous étions morts dans le péché, nous a ensemble rendus à la vie en Christ; il nous a ensemble ressuscites. "
^ Résuvrectio)i delà chair, \^dr
- Éphésiens, II, 6. — Il était aussi dit dans VÉpitre aux Colossiens, II, 12-13 : « Avant été ensevelis avec Christ par le baptême, en lui aussi vous êtes ressuscites par la foi en la puissance de Dieu qui l'a ressuscité des morts. Et quand vous étiez morts dans vos péchés et dans votre incirconcision charnelle, il vous a vivifiés en lui, vous ayant pardonné toutes vos fautes. " - Id., IH, 1 : " Puisque donc vous êtes ressuscites avec Clirist, cherchez les choses d'en haut, où Christ est a.ssis a la droite de Dieu,"
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LA RÉSURRECTION
On les traita de faussaires. " Des gens, s'écrie Tertullien «, sortant des écoles philosophiques, ont corrompu les livres des chrétiens en y interpolant avec leurs opinions particulières des dogmes philosophiques. "
Mais comment déterminer qu'il fallait ajouter plus de foi à l'Élpître à Timothée qu'à celle aux Éphésiens? L'embarras était grand. "L'hérétique, dit-il, ne se fait pas scrupule d'assurer que c'est nous qui corrompons l'Écriture et l'interprétons mal, et que lui seul défend la cause de la vérité. Tout versé que l'on soit dans la science de l'tlcriture, il n'y a rien à gagner dans une telle dispute et il ne faut pas hasarder un combat où la victoire sera toujours incertaine. "
LA DOCTRINE DE l'ÉGLISE LATINE
Dans les provinces latines ou latinisées il se trouvait certainement beaucoup de personnes pénétrées des doctrines grecques et qui écoutaient avec la piété d'Énée les révélations d'Anchise^. "Après un long séjour aux Enfers, le temps efiace les souillures des âmes et ne laisse en elles que le seul élément du feu et la pure essence éthérée ; un Dieu les appelle alors sur les bords du Léthé ; l'onde du fleuve leur fait oublier les maux de la vie passée, et la vue de la voûte lumineuse des cieux fait naître alors en eux le désir de retourner dans de nouveaux corps. "
Mais un fond de bon sens pratique et en même temps une moins grande culture intellectuelle rendaient les Occidentaux généralement rebelles aux conceptions Imaginatives des Grecs. Les superstitions y étaient plus grossières, plus matérielles. Aussi, tandis qu'on ne le voyait pas ou qu'on le
4 Contre les hérésies, 17, 18, lU.
2 Enéide, VI, 745-751.
voyait fort peu parmi les populations helléniques, en Italie, à Rome même, nombre de magiciens passaient pour avoir, à l'exemple de Ganidie^ la puissance de ressusciter les morts. Les gens éclairés en riaient; les masses y croyaient.
On répétait ainsi comme une chose certaine que, venu à Rome sous Néron pour voir ce qu'était un tyran, Apollonius de Tyane y avait ressuscité la fille d'un consulaire. Ayant rencontré le convoi qui la conduisait au bûcher, il s'était approché du lit funèbre, puis à l'admiration de la foule il prononça quelques paroles, toucha du doigt la belle enfant, qui revint aussitôt à la vie et put retourner chez son père. La famille, en reconnaissance, offrit, disait-on, une grosse somme à Apollonius; mais il refusa de l'accepter et la laissa en dot à la jeune lille^. On entend Vopiscus s'écrier^ : " Fut-il jamais un mortel plus vénérable, plus saint, plus sublime, plus divin? // a rendu à la vie des mortels; il a dit et fait des choses qui sont au-dessus de la puissance humaine."
Aussi dans les provinces d'Italie, d'Afrique et des Gaules la résurrection proprement dite des corps fut prêchée et adoptée de préférence aux vagues espérances de la doctrine Paulinienne et à celles de l'Apocalypse. Elle avait l'avantage d'être plus simple, plus claire, et de permettre aux fidèles de se faire une idée du sort qu'on leur promettait-*. Geux-ci ne pensaient généralement pas que l'àme pût sentir sans la chair ni la rigueur des tourments qui frapperaient les réprouvés, ni les plaisirs réservés aux enfants de Dieu^.
* Horace, Épodes, XVIII. Réponse de Canidie :
Possim creiriatos excitare mortuos.
* Philostrate, Vie d'Apollonius de Tyane, IV, 45.
3 FI. Vopiscus, Vie d'Aurélien, ch. XXV. Prise de Tyane.
* Sur les tombes et dans les chambres des catacombes romaines on représentait Jésus ressuscitant Lazare, les corps sortant des sépulcres. Aringhi. Roma suhterranea, t. II, index : Rcsurrectio.
* Tertullien, Résurrection de la chair, 17.
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94 ÉTUDES D'ilISTOinE liEI.TGIKUSE.
De là nécessairement des querelles avec les gnostiques et ceux qui se disaient les disciples de Paul. " Les hérétiques, écrit TertuUien, sous prétexte de rechercher avant tout ce qui vetçarde le salut des homnios comme étant -l'alTaire la plus im^rtante et celle qui presse le plus, commencent toujours leurs attaques par lacpiestion de la résurrection, parce qu'il y a plus de dilliculté à croire à la résurrection de la chair
qu'à croire à une seule divinité' Un homme sensé,
disent-ils, peut-il se laisser persuader que la chair sorte de la corruption et revienne ce qu'elle a été? Est-il possible que les morts puissent se relever du sein des flammes, des abîmes de la mer, des entrailles des l)êtes féroces, de celles des poissons ou des oiseaux *? "
A cela le docteur de l'Église latine répondait» : " Il n'est pas de la raison humaine comme de la raison divine consignée dans les Écritures. Celle-ci pénètre dans le fond, ne demeure point à la supei'licie et le plus souvent elle est opposée aux connaissances que donne la raison humaine... Aussi les hérétiques ont-ils ordhiairement recours aux notions du sens commun; c'est ce qu'ils mettent toujours en vue parce qu'ils savent que les esprits s'y laissent prendre aisément. Otons-leur ces raisonnements qui leur sont communs avec les païens, obligeons d'apporter les seules écritures pour la preuve de leurs opinions et ils ne pourront
tenir contre nous Tiens pour certain que Dieu a tiré
du néant tout cet univers; or celui qui a fait une chose peut la refaire, et faire une opération est plus dillicile rpie de refaire ce qui a été fait une fois; il est plus aisé de rendre la vie que de l'avoir c.'éée^" C'est l'argument dont se ser-
1 Résurreclton de la chair, 2.
8 JcL, 3, 4.
♦ Id., 11.
LA RÉSURRECTION
vait la mère des Maccabées pour encoura^^er ses fils à la mort^; c'est celui qu'on retrouve dans les livres mazdéens^; c'est celui que répétera la tliéologie de siècle en siècle et que Pascal reproduira 3; on n'en a pas trouvé d'autre.
Mais en admettant, si l'on veut, que la chose ne pourrait être déclarée absolument impossil)le, on ne saurait en conclure qu'elle aura lieu infailliblement. A cette question qui vient si naturellement à l'esprit, ïertullien répond^: "Ce retour de la mort à la vie est, en eiïet, une chose qui surpasserait la créance humaine si elle n'avait été annoncée par les oracles de la parole de Dieu. Puisque notre Seigneur assure qu'il tient compte de tous les cheveux de notre tête, c'est qu'il promet qu'il n'en périra pas un seul... Les exemples des morts que notre Seigneur a ressuscites enseignent la vérité de la résurrection de la chair^. " *
Mais, quoi qu'en dise TertuUien, les coryphées des sectes qualifiées d'hérétiques prétendaient tout aussi bien que lui s'appuyer sur des textes apostoliques; ils arguaient de la déclaration de Jésus aux Sadducéens et des paroles attribuées à Paul dont nous avons parlé. On leur répondait : "Lorsque le Seigneur a dit que les hommes ressuscites seront semblables aux anges, il a simplement annoncé qu'ils leur ressembleraient sous ce rapport seulement qu'ils ne se marieraient pas. On ne lui aurait point demandé si nous nous marierons ou non, s'il n'était pas entendu d'abord
* // Maccabées, VU, 28 : "Je vous conjure, mon fils, de regarder le ciel et la terre et toutes les choses qui y sont renfermées, et de bien comprendre que Dieu les a créées de rien, aussi bien que tous los hommes. "
2 Boun-dehcsch, 31.— Vciididad, largard 18: " La parole nous apprend que le rétablissement de tout^s choses arriveia par la puissance d'Ormuzd. "
3 Pascal, Pensées. Édition E. Havet, t. II, p. 97. ''Athées: Quelle raison ont-ils de dire qu'on ne peut ressusciter?... Kst-il pins facile de venir en être que dy revenir? "
♦ Uésui'i'c'ct'toit de la chair^ 18.
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entre les parties par la résurrection, celle de la chair qui a le mariage dans ses fonctions*." C'était prendre une bien nrande liberté à l'égard du texte ; mais il fallait l'interpréter ainsi ou le déclarer faux, si l'on ne voulait convenir qu'il y eût contradiction dans les diverses paroles attribuées à Jésus au sujet de la résurrection.
Quant aux épitres de Paul, c'était ce qu'il y avait de plus puissant dans la controverse, reconnaît Tertullien^. "Mais il ne faut pas s'étonner, dit -il, si l'on tire des écrits de l'Apotre des arguments pour défendre des erreurs puisqu'il faut qu'il y ait des hérésies et qu'elles ne peuvent exister que par la fausse interprétation des Écritures. Voyons quels corps l'Apôtre a dit que les âmes reprendront au sortir du sépulcre. L'exemple de la semence fait voir qu'il n'y a point d'autres corps qui reprennent la vie que ceux-là mêmes qui ont éprouvé la mort. Le laboureur, en effet, ayant semé du froment et le froment s'étant consumé dans la terre, ce que l'on recueille ce n'est pas de l'orge, et il ne vient point de grain qui ne soit de même genre, nature, forme et qualité que celui qui a été semé. Ce sera donc la même chair qui a été semée qui reprendra vie et se relèvera comme une riche moisson; ce sera la même chair quoique plus accomplie; c'est ce perfectionnement de qualité qui a été qualifié de nature différente. " C'est ainsi que l'Église latine, en réfutant la façon dont Paul entendait la théorie de la germination, le revendiquait pour un apôtre de la résurrection des corps.
Mais cette image du grain mis en terre qu'on présentait sans cesse aux fidèles comme le gage de la résurrection 3,
1 Résuirection de la chair, 37.
« Id., 40, 49.
8 Voir encore Athénatj^oras, De lu Résurrection de; morts.
LA RÉSURRECTION
leur faisait regarder comme nécessaire qu'il y eût pour l'homme quelque chose qui, comme le grain dans la reproduction du blé, fut susceptible de devenir le centre d'agrégation des autres parties du corps. Quelle que fût leur confiance dans la puissance divine, il semblait que s'il ne restait plus rien du cadavre, sa résurrection ne serait pas possible.
Aussi, tout en maintenant que de rien Dieu avait créé le monde, et que sans rien il pourrait ressusciter les rnorts, on montrait que cette inquiétude ne devait affecter qu'un très petit nombre de fidèles, attendu que peu d'entre eux seraient privés de sépulture et que la décomposition des os était extrêmement lente. " Sur de vieux cadavres de géants, leur disait Tertullien^ on peut encore discerner l'enchaînement des membres qui semblent presque vivants. Je ne puis omettre ce qui est arrivé depuis peu dans cette ville. On construisait un théâtre sacrilège sur une place remplie d'antiques tombes; les fouilles exhibèrent des os qui étaient là sous terre depuis plus de cinq cents ans, et le peuple eut horreur de ces ossements si vieux où la glaire paraissait encore; on vit même des restes de cheveux qui avaient conservé quelque senteur. Ainsi, malgré une longue suite d'années, les os se retrouvent entiers et les dents demeurent sans se corrompre; ces débris de cadavres sont comme les semences de la renaissance des corps à la résurrection. "
Les idées qui sont exprimées ici par Tertullien n'ont rien qui doive nous étonner; elles ne lui étaient point paiticulières; elles étaient généralement professées dans l'Église latine, qui considéra ses opinions sur ce point comme ortho-
* Résurrection de la chair, 42. — Cf. Platon, Plœdon, 29.
doxes. Il était dit, en elTet, dans la prophétie d'ÉzéchieH : " La main de l'Éternel fut sur moi; il me lit sortir en esprit et me conduisit dans une campagne qui était couverte d'ossements... Le Seigneur éternel dit alors à ces os : Voici, je vais faire entrer l'esprit en vous et vous revivrez; sur vous je mettrai des nerfs, je ferai croître de la chair et j'étendrai de la peau; puis je mettrai l'esprit en vous et vous revivrez; vous reconnaîtrez que je suis l'Éternel. " Or, en prenant cette prophétie au sens littéral comme on le faisait alors, on ne pouvait manquer d'y voir non seulement l'annonce de la résurrection des corps, mais aussi les conditions dans lesquelles elle devait s'opérer.
Par les mêmes motifs les rabbins juifs avaient été conduits à une conception analogue. Dans son ouvrage si plein d'intérêt et de savoir, La Palestine au temps de Jésus-Christ, M. E. Stapfer cite un curieux passage des Midraschs qui nous le montre ^ " Hadrien, y est-il dit, interrogea R. Josua, fils d'Hananiah : D'où l'homme revient-il dans l'éternité? Et il lui répondit : La résurrection commence par Vépine du clos, -^ Démontre-le-moi, reprit Hadrien. — Josua prit alors un petit os de Tépine du dos et le mit dans l'eau et il ne fut pas dissous; dans le feu et il ne fut pas brûlé; il le soumit à la meule et il ne fut pas broyé; il le plaça dans une forge et le soumit au marteau, l'enclume se fondit et le marteau se brisa. "
Cette croyance était également partagée par les Persans. Le fidèle mazdéen disait dans ses prières ^ : " Que les Gàhs excellents et purs, mes protecteurs, soient la sainte récompense de mes œuvres maintenant dans ce monde et
* Ézéchiel, XXXVn, 1-14.
* E. stapfer, La Palestine au temps de Jésus-Christ, p. 304. — Midrasch, Koeleth, f. 114, 3.
* Vendidad Sade, Izeschne, hà 52.
LA RÉSURRECTION
dans la suite, lorsque les os et les jointures croîtront de
nouveau. "
L'idée que les os pouvaient servir à la reconstitution des corps faisait aussi partie des superstitions que les anciennes fables religieuses de la Grèce avaient répandues dans le monde. Dans ses Métamorphoses, Ovide nous montre Pyrrha et Deucahon échappés au déluge; ils implorent Thémis et lui demandent comment ils pourraient réparer la ruine du genre humain. " Sortez du temple, leur dit la déesse, voilez votre tête, déliez votre ceinture et jetez derrière vous les os de votre grand' mer e^ .'' Pyrrha n'osait profaner les mânes de ses parents, quand Deucalion s'écrie dans une inspiration : "Notre grand'mère, c'est la terre; les pierres sont ses os que l'oracle nous ordonne de jeter. " Ils obéissent et voient alors apparaître une nouvelle génération d'hommes.
Cette poétique forme de l'ancien mythe conciliait la puissance génératrice qu'on attribuait aux os, genitalia semina, et le respect qui était dû aux cendres des parents.
Les porteurs de la Bonne Promesse trouvaient ainsi dans certaines couches sociales un public tout préparé à accepter cette croyance; peut-être même leur fut-elle imposée par ceux qui venaient prendre rang dans les hétairies.
11 nous paraît aujourd'hui difficile de comprendre comment on pouvait compter voir sortir de la terre, comme des moissons, des corps humains devenus immortels. Mais si nous considérons le trouble que jettent encore autour de nous dans les esprits les grands problèmes de la puissance divine et de la destinée humaine, nous ne saurions nous étonner que nos aïeux aient cherché dans ces illusions l'apaisement de leurs inquiétudes.
^ Ovide, Métamorphoses, VI :
Ossaque post tergum laagnae jactate parenti»