‹ Etudes d'histoire religieuse [microform]Chapitre 11 sur 64 · DU TITRE DE '' JUIF · texte numérisé non relu

DU TITRE DE '' JUIF

Si l'idéal de la Bonne Promesse varia dans les confréries chrétiennes selon les époques et les lieux, il en fut inévitablement de même des conditions à remplir pour avoir droit à rentrée du Royaume. Les diverses qualifications qui désignèrent ceux qui se disaient les disciples de Jésus caractérisent les aspirations et les idées qui régnèrent successivement parmi eux.

A Torigine, et Ton conçoit qu'il n'aurait pu en être autrement, les apôtres qui promettaient le retour du Paradis terrestre tout aussi bien que ceux qui annonçaient le rétablissement de la puissance d'Israël, étaient unanimes à déclarer que pour entrer au Royaume il fallait faire partie du groupe d'hommes avec lequel le Dieu Jéhova avait conclu un pacte solennel d'alliance.

Ceux-ci constituaient un petit peuple qui habitait les mon-

tagnes de la Palestine. Ils s'étaient autrefois appelés Israélites. Cette qualification leur venait, disaient-ils, d'un de leurs patriarches, Jacob, petit-fils d'Abraham, qui avait reçu le nom (V Israël ou lidteur avec Dieu^.

Quand, au vp siècle avant notre ère, ils furent asservis par les puissants monarques de la Chaldée, un grand nombre d'entre eux, et surtout les plus influents, avaient été transportés sur les bords de l'Euphrate. Mais lorsque Cyrus eut renversé l'empire assyrien, les Israélites obtinrent l'autorisation de retourner dans leur patrie et de reconstituer un État autonome, sous la dépendance toutefois des princes Achémenides. C'est alors qu'ils s'appelèrent Yehoudim, d'où les Grecs ont fait 'louoaTsi, les Romains Juclaei, et nous les Juifs.

* Il faut observer toutefois qu'7s)WÎ était également le nom d'un des rois légendaires àe la Phénicie qui avait été divinisé. Les Grecs l'avaient assimilé à Kronos ou Saturne.

Cette qualification ^'Israël, de lutteur avec Dieu, lui convenait parfaitement. La mythologie phénicienne racontait, en effet, qu'Uranus, ou le Ciel, ayant épousé sa sœur la Terre, en avait eu quatre enfants : Ilus, nommé aussi Kronos ou Saturne, Betylos, Dagon, qui préside aux moissons, et Atlas. La Terre, jalouse et irritée des infidélités d'Uranus, le repoussait chaque fois qu'il voulait s'approcher délie. Quand Kronos eut atteint l'âge viril, il prit le parti de sa mère, engagea la lutte contre Uranus, le battit et s'empara des rênes du pouvoir.

D'autre part, Eusèbe, dans la Préparation évangélique, citant l'histoire attribuée à Sanchoniaton et appuyant son autorité de celle de Porphyre, nous dit :

" Kronos (Saturne), que les Phéniciens appellent Israël et auquel on consacra après sa mort rastre du même nom, lorsqu'il régnait sur le pays avait eu d'une nymphe indigène, nommée Anobret, un /ils unique, que pour cette raison on appelait leoud. Ce nom signifie encore aujourd'hui fils unique chez les Phéniciens. Le pays ayant été accablé sous le poids d'une guerre désastreuse, il revêtit son fils des ornements royaux, éleva un autel et l'immola. "

Selon M. Hoefer (Phénicie, Univers pittoresque, Didot, p. 85, notes), nous retrouvons ici, sous une forme un peu différente, la légende hébraïque d'Abraham et du sacrifice de son fils. Anobret, dit-il, en hébreu, veut dire concevant par la grâce, ce qui se rapporte assez bien à Sarah; de même leoud, signifie unique, (xovoyEvr,;, unigenitus; c'était l'épithète d'Isaac. Par une autre analogie avec Abraham, l'Israël phénicien était considéré comme rinstituleur de la circoncision.

On voit que de nombreuses similitudes ou confusions de légendes et de croyances eurent lieu et ne pouvaient manquer de se produire entre les habitants de la côte et les montagnards de la Judée. Il est donc probable que la qualification d'Israélite ne fut pas uniquement portée par les fils de Jacob, et qu'il y eut des Phéniciens qui la prenaient et qui célébraient le sabbat, le jour consacré à Saturne, le Temps, y Éternel ou Israël.

D'où venait ce nom? que signifiait-il? Les hébraisants le font dériver de celui d'un des fils de Jacob, Juda ou Yehoudah, V Illustre, souche d'unp des douze tribus d'Israël, de celle qui, au retour des captifs de Babylone, exerça l'hégémonie sur toute la postérité d'Abraham.

Quoiqu'on trouve parfois dans le Nouveau Testament la qualification d'Israélites appliquée à ceux qui formaient le peuple de Dieu, ils sont généralement appelés 'lojBaTsi, Judaeiy Juifs. Aussi était-ce le nom de Juif que les apôtres revendiquèrent tout d'abord pour eux et pour leurs adhérents. '' Je connais tes œuvres, dit l'auteur de l'Apocalypse à l'Église de Smyrne^ et les calomnies dont t'abreuvent ceux qui se disent Juifs, mais qui ne le sont pas et appartiennent à la synagogue de Satan. "

Les livres hébraïques enseignaient que cette qualité de Juif ne s'obtenait que par le sang, qu'elle avait été exclusivement et formellement réservée à la descendance d'Abraham; et les disciples immédiats de Jésus partagèrent cette opinion. Selon le l^r Évangile, en effet, ils déclaraient que le Maître leur aurait dit : " N'allez point vers les Gentils et n'entrez dans aucune ville des Samaritains. Je ne suis envoyé qu'aux brebis égarées de la maison d'Israël^,''

Mais quand Paul, Apollos, Barnabas et autres se joignirent ou s'imposèrent aux Douze, ils se décidèrent à élargir le cercle de leur action et à faire appel aux Étrangers ou Gentils, comme ils nommaient ceux-ci.

Ils substituèrent alors à l'interprétation textuelle et traditionnelle de la Genèse une interprétation nouvelle. Elle ne brillait certainement point par la netteté; mais nous n'avons pas à la juger; nous n'avons qu'à l'exposer.

* Apoc, II, 9.

« 1" Évangile, X, 5; XV, 24.

Selon eux» Dieu ayant dit à Abraham ^ : ''Je reviendrai en cette même saison; alors Sarah aura un fils et de ce fils, d'Isaac, ta postérité prendra le nom, " il en résultait que ce n'était jmint par le sang, mais par la promesse qu'on était de la postérité du patriarclie. Les apôtres se déclaraient ainsi en droit d'accorder aux Gentils l'entrée dans la famille d'Abraham. " Si vous êtes de Christ, disaient- ils 3, vous devenez par ce fait de la postérité d'Abraham et ses héritiers selon la promesse. "

Aussi c'était cette qualité de 'IsjBaTcc, Judœus ou de Juif que les missionnaires de la Bonne Promesse offraient, au début de leur prédication, d'octroyer à ceux qui ajouteraient foi en leur parole, qui reconnaîtraient Jésus pour le Messie envoyé par Jéhova à son peuple ; et c'était par conséquent d'autre part cette même qualité que les prosélytes entendaient acquérir d'eux. Ce fut donc sous le nom de Juifs que les disciples de Jésus furent primitivement désignés dans l'empire romain*.

Aussi les apôtres palestiniens songèrent-ils d'abord à imposer aux néophytes toutes les obligations de la loi mosaïque. Ils faisaient dire à Jésus » :

" Ne pensez pas que je sois venu abolir la loi ou les prophètes; je ne suis pas venu les abolir, mais les accomplir. Car je vous le dis en vérité, jusqu'à ce que le ciel et la terre aient cessé d'être, il n'y aura pas de la loi un seul iota ou un seul trait de lettre qui ne soit accompli. Celui donc qui aura violé l'un de ses moindres commandements et qui aura appris aux hommes à les violer, sera estimé le plus petit

1 Romains, IX, 6, 9. <

2 Genèscy XVHI, 10; XXI, 12.

3 Galates, III, 9. — Cf. 4<» Évangile, 1, 13.

* Études au sujet de la persécution des Chrétiens sous Néron, ch. III, p. 47, 48.

» 1" Évangile, V, 17, 20.

dans le royaume dès cieux ; mais celui qui les aura observés et enseignés, celui-là sera estimé grand dans le royaume des cieux. "

Mais la plupart des pratiques ordonnées par le Lévitique et le Deutéronome étaient incompatibles avec les idées et les mœurs des provinces asiatiques et grecques ; surtout la circoncision.

La circoncision avait été en usage cl^ez les Égyptiens; Pythagore avait été, dit-on, obligé de s'y soumettre pour être initié à leurs mystères ; mais, selon Hérodote, ils la considéraient comme une simple mesure sanitaire i. Les peuples de la Palestine avaient adopté cette coutume. Chez les Phéniciens elle constitua un sacrifice en l'honneur d'El, le dieu suprême^; mais par suite de leurs relations avec les Grecs elle 3 fut abandonnée. Il est probable que par les mêmes raisons il en fut également ainsi aux bords du Nil, et qu'à l'exemple des Ptolémées et de leur cour, les habitants s'en affranchirent; elle semble n'y avoir plus été que le caractère distinctif de quelques prêtres ou astrologues. Pour l'Israélite à peu près seul la circoncision avait conservé une importance capitale; elle fut toujours considérée comme le sceau de son alliance avec le Dieu Jéhova*, et sa pratique demeura au nombre des lois constitutives de la société hébraïque.

Mais cette opération, facilement praticable sur des enfants, présentait des ennuis, de la souffrance, et parfois même quelque danger pour l'adulte; elle formait un obstacle insurmontable au recrutement des affiliés. Il fallait donc renoncer

i Hérodote, II, 37.

* Hoefer, Phénicie (Univers pittoresque), p. 76. » Hérodote, II, 104.

♦ Genèse, XVII, 10, 11 : "Tout mâle d'entre vous sera circoncis;... ce sera le signe de l'alliance qui est conclue entre vous et moi."

à vouloir faire des prosélytes parmi les Gentils ou renoncer à exiger d'eux de se faire circoncire. Aussi les apôtres durenUls se résoudre à supprimer cette obligation i. On déclara alors qu'on pouvait être Juif sans la circoncision effective, par la circoncision symbolique. " Car on n'est pas Juif extérieurement, dit l'Épître aux Romains ^ et la circoncision nest pas extérieure en la chair; mais on est Juif intérieurement et la circoncision est du cœur selon Vesprit

et non selon la lettre. "

Ceux qui reconnaissaient Jésus pour le Messie et ceux qui ne voyaient en lui qu'un liiux prophète pouvaient les uns et les autres se dire Juifs. Mais ceux qui rejetaient la circoncision et ceux qui tenaient à l'observation rigoureuse de la Loi ne pouvaient rester confondus sous le même nom; c'était évidemment impossible.

Il y eut donc rupture complète entre eux.

C'était à vous, les Juifs, disaient les apôtres des Gentils ^ qu'il fallait d'abord annoncer la parole divine; mais puisque vous la rejetez et que vous vous jugez vous-mêmes indignes de la vie éternelle, voici, nous nous tournons vers les Gentils.

Le nom de Juif demeura naturellement à ceux qui étaient de la descendance d'Abraham par le sang, qui tenaient à la

lettre de la Loi.

Selon la pratique constante des sectes religieuses, les apôtres des Gentils retournèrent alors contre leurs adversaires les textes des livres hébraïques; on y trouva les motifs de les exclure de l'alliance. " Il est éci'it, lit-on, dans l'Épitre aux GalatesS qu'Abraham eut deux fils : l'un de l'esclave, rautre de la femme libre. Celui de l'esclave naquit selon la

1 Actes, XV, 1-29. > Bomains, II, 28, 29.

8 Actes, XIII, 40.

* Galates, IV, 21-31.

chair, celui de la femme libre naquit en vertu de la promesse. Pour nous, nous sommes les enfants de la Promesse ainsi qu'Isaac. Or que dit l'Écriture? Chasse l'esclave et son lils, car le fils de l'esclave ne doit point hériter avec le fils de la femme libre. "

Ainsi les trois premiers Évangiles, en racontant la vie de Jésus, en le présentant au milieu de ses compatriotes, avaient appelé ceux qui lui étaient hostiles, pharisiens, scribes, sacrificateurs, et les avaient distingués du peuple qui, disaient-ils, lui demeurait sympathique*. Les Actes font dire à Pierre, en s'adressant aux habitants de Jérusalem : hommes juifs, hommes frères. Mais dans le 4^ Evangile, œuvre d'une date plus récente, l'auteur, transportant les idées qui régnaient à son époque aux temps antérieurs dont il parle, qualifie ordinairement de Juifs ceux qui entourent Jésus à Jérusalem ou en Palestine ; il ne fait point de distinction entre eux et il prend ce terme en mauvaise part; il déclare le peuple juif tout entier haïssable; il semble que pour lui le Maître et ses disciples n'ont pas été des Juifs et ne sauraient être confondus avec eux; il met dans la bouche de Jésus ces mots adressés à son Père Céleste ^ : " J'ai donné ta parole à mes disciples et le peuple les a haïs parce qu'ils ne sont pas de ce peuple, comme je n'en suis pas moi-même. "

C'est ainsi que cette qualification de /iif/" qu'avaient d'abord revendiquée les apôtres de la Bonne Promesse, qu'ils avaient exaltée et glorifiée, dont ils avaient fait un titre d'honneur, ne désigna plus qu'un ennemi, devint une injure.

* l«f Évangile, XXI, 45, 4C : " Et quand les principaux Sacrificateurs et les Pharisiens eurent entendu ces similitudes, ils reconnurent qu'ils parlaient d'eux ; et ils cherchaient à se saisir de lui ; mais ils craignirent le peuple, parce qu'il regardait Jésus comme un prophète. "

2 4« Évangile, XVII, 14.

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ÉTUDES IVHISTOIRE RELIGIEUSE.

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