‹ Etudes d'histoire religieuse [microform]Chapitre 14 sur 64 · LES NAZARÉENS ET LES ÊBIONLM · texte numérisé non relu

LES NAZARÉENS ET LES ÊBIONLM

Alors qu'ils se disaient Juifs, les apôtres et leurs disciples ne pouvaient cependant manquer de se distinguer de ceux des fils d'Abraham qui n'admettaient pas que Jésus fût le Messie promis à Israël.

'' Ils s'appelèrent d'abord 'Ir^jaTc, Jesscens, nous dit saint Épiphane^ soit que ce nom fût tiré de leur profession de chasseurs de démons ou guérisseurs, car le mot hébreu qui se prononçait à peu près 'Ir^joj; en grec signifiait médecin, soit qu'il leur vint de Jésus, 'Ir^jojç, dont ils se disaient les disciples. "

" Nazaréen, dit-il encore 2, est te nom qui fut aussi primitivement donné aux chrétiens par les Juifs et qu'adoptèrent les apôtres eux-mêmes, "

Les Actes des Apôtres confirment qu'ils étaient appelés et s'appelaient eux-mêmes Naziréens en hébreu; c'était là le nom qu'on leur donnait ordinairement en Palestine^. Par suite, les Grecs disaient NasO)parc'., Nazôréens, et les Latins Nazaraei, Nazaréens,

* Épipliane, édition D. Petau, Adversus haeveses, Kaxà Na>paîwv, IV, p. 120. ' Ici., ibld., llep\ Naî^topattov rjoi Xpiatiavcàv, p. 51, 3 Actes, XXIV, 5 : xwv Na^wpatwv aiptTi;,

D'où prenaient-ils cette qualification? Venait-elle du surnom qu'aurait porté Jésus et qui aurait été tiré du lieu de sa naissance, de la petite ville de Nazareth?

C'est l'opinion généralement adoptée, et elle s'appuie sur le ler Évangile, dans lequel on lit^ : ^' Jésus alla demeurer dans une ville appelée Nazareth, et de la sorte fut accompli ce qui avait été annoncé par les prophètes : il sera nommé Nazôréen. Ka\ iXOwv v,x'(fAr^7Vf ûq ttoXiv Xr/oixévr// Na^apÉT* ô-o);

Ce n'est pas admissible. Les savants n'ont rien trouvé dans les écrits bibliques qui eût le moindre rapport avec la prophétie dont parle l'évangéliste. Puis jamais Nazôréen, NaïopaT:;, n'a pu dériver de Nazareth, NarapÉT. On appelait l'habitant ou le natif de Nazareth Na::apv6c, Nazarénen; et toutes les fois, en effet, que les auteurs du Nouveau Testament ont eu à désigner Jésus comme originaire de la petite ville de Galilée, ils disent fort bien Jésus de Nazareth, 'Ir.scj; c arc NaïapiT-, OU Jésus le Nazarénen, 'Ir.^sj; 6 Na^ap^o^^

On ne saurait donc supposer que les évangélistes qui appellent Jésus Nazarénen, Nauapvé;, quand il s'agit d'allusion à son lieu de naissance, commettent une confusion quand ils le qualifient de Na^wpaTcç, Nazôréen^; ils savent certainement ce qu'ils veulent dire; ils entendent lui donner, lui faire partager le nom que portaient ses disciples.

Nazôréen, NaïopaT^ç, était la grécisation du nom de Naziréen que l'on donnait en Judée à ceux qui faisaient le vœu de naziréat, c'est à dire à ceux qui se distinguaient par l'accomplissement de certains actes de dévotion suivant les

1 1" Évangile, II, 23.

« 1" Évangile, XXI, 11. — Actes, X, 38. 3 '2« Évangile, I, 24; XVI, 6. - 3« Évangile, IV, 3i.

* Actes, II, 22; III, G; VI, 14; XXII, 8; XXVI, 9. - l«r Evangile, XXVI, 19. - 4« Évangile, XIX, 19.

prescriptions de la loi mosaïque, et qui ainsi se disaient co)isacrés à Dieu. Les Romains disaient Nazareus^, et à leur suite nous disons Nazaréen.

Mais, dira-t-on, Jésus n'a jamais fait vœu de naziréat. Que sait-on exactement à ce sujet? Qu'importe d'ailleurs que Jésus ait ou non fait de vœu ? Une seule chose nous intéresse à retenir, et les annales chrétiennes la rendent incontestable, c'est que le Maître et les disciples étaient appelés Nazôréens. Quand, en elîet, le grand-prêtre Ananias accuse Paul devant Félix, il le qualifie, disent les Actes^, de chef de la secte des Nazaréens : r,^zzzx'r^^f -z t^; t^W Na^px-wv r.pizuôç.

Rien n'était plus naturel. Rs accomplissaient les actes religieux qui donnaient cette qualité de Nazôréen^. Paul luimême confessait avoir fait le vœu de naziréat*; il convenait qu'il était Nazôréen, s'en honorait ^ Or il ne peut y avoir de doute sur ce qu'était cette secte à laquelle il appartenait, car il dit que c'est celle-là même qu'il avait jadis poursuivie de sa haine ^. Jacques, qui fut considéré comme un des piliers de l'Église de Jérusalem, cttuXsç, était manifestement au nombre des Nazôréens''.

Les disciples s'appelaient encore Ébionim, 'EgiwvaTsi. Éhion était en hébreu une qualification analogue à celle de Naziréen. Ces deux mots ne désignaient au fond qu'un même caractère de religiosité et d'obéissance à la Loi.

i Vulgate. Nombres, VI.

« Actes, XXIV, 5.

» Jd., XXI, 24.

* Id., XVIII, 18.— " Pourquoi, demande Jérôme dans sa Lettre à Augustin, P:i\û laissa-t-il croître sa chevelure dans un vœu et se la fit-il couper à Cenchrée, selon la loi imposée aux Naiaréens qui se consacraient à Dieu?"

» Actes, XXIV, 4.

•/rf., XXVI, 9-11.

^ Tillemont, Méiti, pour sertir à VUist. eccl., 1. 1 : Saest Jacques le Mineur

art. 5.

LES QUALIFICATIOxNS DES DISCIPLES.- 123

Les Juifs avaient autrefois admis comme dogme politique et religieux que la justice de Jéhova s'exerçait toujours sur son peuple dans la vie actuelle, et que les malheurs qui frappaient un fils d'Abraham n'étaient qu'un châtiment mente par lui*. Mais leurs croyances s'étaient complètement modifiées; ils en étaient arrivés presque à penser tout le contraire. La domination des princes macédoniens de Syrie vit commencer cette évolution; son achèvement fut l'efl'et du protectorat de Rome.

Alors toutes les faveurs, toutes les dignités, toutes les fonctions étaient accordées à ceux qui avaient fait leur soumission à l'ordre de choses nouveau, à ceux qui avaient compris que toute lutte était désormais inutile et qu'il valait mieux pour eux vivre en paix sous la tutelle des maîtres du monde. Or ceux qui se montraient ainsi puissants et riches ne pouvaient être considérés comme légitimement récompensés; ils étaient aux yeux des patriotes des lâches,

des renégats.

Ceux, au contraire, qui ne cessaient de rêver une prise de boucliers, qui méditaient de chasser les Romains, qui ne voulaient accepter aucune transaction, qui comptaient sur la foi de Jéhova, ceux-là étaient exclus de toutes les charges; ils étaient les pauvres, les misérables; et ils ne pouvaient admettre que leur triste condition fut un châtiment qu'ils

eussent mérité.

Pour les Juifs donc qui persévéraient dans l'espoir de la brillante destinée d'Israël, qui attendaient la réalisation des promesses de Dieu, Job était devenu l'idéal du peuple élu. Ses étranges amis, qui voulaient découvrir en lui quelque

i Cest pourquoi les mois cHme, peine, châtiment, malheur, souffrance et injustice éUient presque indiscernables dans leur littérature, amsi que saccordent à le dire les hébraîsants.

ÉTUDES D flISTOIRE RELIGIEUSE.

pi'escriplions de la loi mosaïque, et qui ainsi se disaient cousacrés à Dieu. Les Romains disaient Nazareus^, et à leur suite nous disons Nazaréen,

Maïs, dira-t-on, Jésus n'a jamais fait vœu de naziréat. Que sait-on exactement à ce sujet? Qu'importe d'ailleurs que Jésus ait ou non fait de vœu ? Une seule chose nous intéresse à retenir, et les annales chrétiennes la rendent incontestable, c'est que le Maître et les disciples étaient appelés Nazôréens. (Juand, en elTet, le grand-prêtre Ananias accuse Paul devant Félix, il le qualilie, disent les Actes'^, de chef de la secte des

Rien n'était plus naturel. Ils accomplissaient les actes religieux qui donnaient cette qualité de Nazôréen^. Paul luimême confessait avoir fait le vœu de naziréat^; il convenait <pril était Nazùréen, s'en honorait^. Or il ne peut y avoir de doute sur ce qu'était cette secte à. laquelle il appartenait, car il dit que c'est celle-là même qu'il avait jadis poursuivie de sa haine*. Jacques, qui fut considéré comme un des piliers de l'Église de Jérusalem, jtOas;, était manifestement au nombre des Nazôréens*^.

Les disciples s'appelaient encore Ébionim, 'Egiwvatsi. Ebion était en hébreu une qualification analogue à celle de Naziréen. Ces deux mots ne désignaient au fond qu'un même caractère de religiosité et d'obéissance à la Loi.

* Vulgate. Nombres, VI.

« Actes, XXl\ , r>.

» /rf., XXI, 24.

* /rf., XV1II,18.-- " Pourquoi, demande Jérôme dans sa Lettre à Augustin, Pawl iaissa-t-il croître sa chevelure dans un vœu et se la fit-il couper à Cenchrée, selon la loi imposée aux Nazaréens qui se consacraient à Dieu ? "

» Actes, XXIV, 4.

* /(i., XXVI, 9-11.

' Tillcmont, Métn. pour servir à VHist. eccl., 1. 1 : Saint Jacques le Mineur art. 5.

Les Juifs avaient autrefois admis comme dogme politique et religieux que la justice de Jéhova s'exerçait toujours sur son peuple dans la vie actuelle, et que les malheurs qui frappaient un fils d'Abraham n'étaient qu'un châtiment mente par lui*. Mais leurs croyances s'étaient complètement modifiées; ils en étaient arrivés presque à penser tout le contraire. La domination des princes macédoniens de Syrie vit commencer cette évolution; son achèvement fut l'effet du protectorat de Rome.

Alors toutes les faveurs, toutes les dignités, toutes les fonctions étaient accordées à ceux qui avaient fait leur soumission à l'ordre de choses nouveau, à ceux qui avaient compris que toute lutte était désormais inutile et qu'il valait mieux pour eux vivre en paix sous la tutelle des maîtres du monde. Or ceux cpii se montraient ainsi puissants et riches ne pouvaient être considérés comme légitimement récompensés; ils étaient aux yeux des patriotes des lâches,

des renégats.

Ceux, au contraire, qui ne cessaient de rêver une prise de boucliers, qui méditaient de chasser les Romains, ([ui ne voulaient accepter aucune transaction, qui comptaient sur la foi de Jéhova, ceux-là étaient exclus de toutes les charges; ils étaient les pauvres, les misérables; et ils ne pouvaient admettre que leur triste condition fût un châtiment qu'ils

eussent mérité.

Pour les Juifs donc qui persévéraient dans l'espoir de la brillante destinée d'Israël, qui attendaient la réalisation des promesses de Dieu, Job était devenu l'idéal du peuple élu. Ses étranges amis, qui voulaient découvrir en lui quelque

i C'est pourquoi les mots cnme, peine, châtiment, malheur, souffrance et inJH..,ce Lient presque indiscernables dans leur littérature, ainsi quesaccordent à le dire les hébraïsants.

faute inavouée, cause de ses malheurs, représentaient l'ancienne orthodoxie devenue démodée. On admirait le courage et la confiance avec lesquels il avait supporté les épreuves de l'adversité, et Ion demeurait assuré par la légitime et riche récompense qu'il avait obtenue, qu'il serait aussi accordé aux dévots patriotes une éclatante réparation. Ceuxci s'enorgueillissaient donc de leur situation, et se qualifiaient de Jobs, de saints, de seuls et vrais enfants de Dieu; tandis qu'ils n'avaient que haine et mépris pour les politiques, les protégés des Romains, les favorisés de la fortune.

"Le mépris des richesses, dit M. Reuss*, se traduisait souvent en la haine des riches... La pauvreté, la souffrance constituaient elles-mêmes un mérite, et celui qui les endurait s'habituait à y voir la preuve, le cachet de la justice de Dieu; et toujours une confiance illimitée dominait les autres sentiments dans les âmes qui avaient pris cette direction... La tendance que nous venons de caractériser avait si bien conscience d'elle-même et de sa nature particulière qu'elle trouva nécessaire et possible de créer un nom propre qui la distinguât des tendances opposées. On se plaisait à s appeler les PAUVRES, les humbles, les opprimés, et par une association d'idées toute naturelle, ces désignations impliquèrent partout et toujours la notion de piété, de résignation religieuse. On peut même dire, sans avoir à craindre de se tromper, que cette dernière nbtion finit par être la plus essentielle. Ces noms n'étaient pas d'ailleurs nouveaux. On les trouvait déjà dans les écrits des anciens prophètes; mais c'est la partie la plus jeune de la littérature hébraïque, celle qui de tout temps a été reconnue comme présentant le plus d'affinité avec l'esprit de l'Évangile, qui nous la fait connaître dans une acception plus concrète. "

1 Histoire de la Théologie chrétienne au siècle apostolique, liv. I, ch. 9.

Tout en nous inclinant devant la haute compétence de M. Reuss, il nous semble cependant peu probable que la qualification d'Ébionim ait été imaginée par ceux qui l'ont portée. Si ceux-ci avaient été seuls à se donner un nom, ils se seraient dits Jobs ou auraient choisi une autre désignation analoo-ue dont ils se seraient glorifiés. Aucun parti politique ou religieux ne s'est décerné à lui-même d'épithètes malsonnantes. L'ordre ordinaire des choses dans la vie des peuples nous fait penser que pauvre ou misérable, ébion, a dû être une qualification primitivement injurieuse donnée aux faméliques dévots de la Judée par les classes aisées plus conservatrices que fanatiques, et que cette qualification devenue plus ou moins générale fut acceptée ensuite et portée avec orgueil par ceux qu'elle avait voulu fiétrir. C'est ainsi que l'épithète de chic7is outrageusement donnée à des philosophes grecs devint le nom d'une secte et qu'on s'iionora de le porter; dans les Pays-Bas, gueux fut synonyme d'honneur et de courage; en France, le nom de sans-culottes fut accepté et revendiqué comme un brevet de citoyen dévoué à la

liberté et à la patrie.

Quoi qu'il en soit, au temps de la domination romaine le terme de ébion ou pauvre désignait dans la littérature hébraïque \e juste; il était devenu synonyme d'ami de Dieu; à ce sujet il n'y a pas de désaccord entre les hébraïsants.

C'est pourquoi cette qualification d'ébion répondait moins à un état matériel qu'à un état moral; elle était donnée indistinctement à tout homme dévoué à Jéhova, quelle que

fût sa condition sociale.

Ainsi nos Sans-culottes pris en masse étaient incontestablement des mal-vètus; mais tous les déguenillés de France n'étaient pas des Sans-culottes, tandis que dans les rangs de ceux-ci et sous leur nom se plaçaient un assez'grand nombre

de ci-devant nobles ou bourgeois qui avaient un vestiaire bien garni. La qualité essentielle, celle qui faisait les Sansculottes, n'était pas en effet le dénuement, c'était le patriotisme révolutionnaire. De même en Judée tous les misérables n'étaient pas Êbionim, tandis que sous ce nom on comptait beaucoup de personnages vivant à leur aise.

Ebion et Naziréen furent donc deux noms que portèrent les membres d'une seule et même secte. Et Leclerc, qui a étudié avec soin tout ce que les écrivains ecclésiastiques ont rapporté à ce sujet, a pu dire avec autorité : Hinc satis colligere posse videmnr Nazaraeos et Ebio7iitas initio eosdem habiioSy et re ver a eosdem fuisse^.

Il n'hésite pas non plus à conclure que ceux-ci ne furent en principe que les chrétiens judaïsants : Videntur fuisse Christiani judaizanies quales ah initio praedicationis apostolorum fuere. Il est d'ailleurs d'accord avec plusieurs Pères de l'Église.

Les disciples juifs ou du moins la plupart d'entre eux refusèrent obstinément de souscrire aux innovations des Apôtres des Gentils, qu'ils considéraient comme des transgressions de la Loi. Ils constituèrent le parti de la circoncision, en opposition avec celui de l'incirconcision. Tout d'abord ils conservèrent la prépondérance 2; mais par leur formalisme rigide ils ne purent jamais constituer qu'un cercle étroit, tandis que leurs adversaires augmentaient en nombre et en importance. Ils devinrent ainsi la minorité, et fmii'ent par être exclus des communautés chrétiennes.

1 J. Clerici Histor'ia Ecclesiastica duonim prUnonun seculorum, ch 72 et 103. Aiustelodami, 1710.

« Actes, XI, 1; XIV, 19; XV, 1.— Saint Jérôme, Lettre ù saint Augustin. Elle se trouve dans les Lettres do saint Aitgiiijlln, tradiiite^ par M. Po^iioujat t I lettre 75«. • j - - y

Aussi, dit ÉpiphaneS " quand les disciples furent appelés Chrétiens à Antioche, Nazoréen demeura le nom donné aux membres d'une secte hérétique. "

Au temps de saint Jérôme, ceux-ci étaient pourtant encore assez nombreux et répandus dans tout l'Orienta

Leur langue était la langue hébraïque ^ Ils lisaient ainsi l'Ancien Testament dans le texte original et non dans la versio^i des Septante. Ils avaient un évangile écrit en syrochaldaïque qu'on qualifiait d'évangile selon les Hébreux, et qui, comme tant d'autres documents contraires à la foi orthodoxe, n'a pu nous parvenir.

Ils se flattaient de porter le nom de ceux qu'ils considéraient comme leurs aïeux. Ils y attachaient une grande importance ; il leur semblait qu'à lui seul il légitimait leurs prétentions. Ébionim, selon leurs traditions, avait été le nom des premiers disciples et leur avait été donné parce qu'ils versaient tout ce qu'ils possédaient entre les mains des apôtres et se trouvaient ainsi dans le dénuement. Quoique l'origine et le sens qu'ils attribuaient à la dénomination à' Ébionim manquent d'exactitude, la revendication qu'ils en faisaient n'est pas moins bien fondée.

Ils se disaient les vrais disciples de Jésus, les conservateurs des doctrines, des traditions du Maître et de ses premiers apôtres; ils assuraient qu'ils avaient parmi eux les descendants des frères et des sœurs de Jésus, et l'on paraissait n'en pas douter. Ils rappelaient fièrement que les quinze premiers chefs de la communauté de Jérusalem avaient été pris dans leur sein.

Ce qui motiva les anathèmes dont ils fuirent chargés, la

1 Épiphane, Adcersus haereses, p. 51 d. , • . «

« Saint Jérôme, loc. cit.:^^ Per totas Orientis Synagogas haeresis est. 8 Épiphane, Adversus haereses, Kaxà 'E6ia)vaîa>v. p. 12;) et suiv. - Ll. iUlemont, Mém. ecd., t. II : Nazaréens et Ébionites, p. 104.

' Sfi

haine qu'on leur voua, ''ce fut, dit saint Jérôme*, uniquement leur obstination à mêler les prescriptions de la Loi à celles de l'Evangile du Christ, et d vouloir accepter les ^nouvelles sans renier les aiiciennes. On leur signifia qu'en voulant être à la fois juifs et chrétiens, ils ne sauraient être ni juifs ni chrétiens. "

Ils prétendaient, en effet, se conformer aux ordres du Maître, qui avait déclaré qu'il était venu non point pour abolir la Loi, mais la confirmer. Ils persistaient donc à considérer Jérusalem comme la cité de Dieu; ils maintenaient la nécessité de la circoncision; ils se faisaient remarquer par leur vie ascétique; ils s'abstenaient de manger de la viande, de boire du vin et môme du vinaigre; ils observaient les jeûnes et les actes de dévotion prescrits par le Deutéronome et pi'éconisés dans le livre de Daniel 2.

Les églises chrétiennes de leur coté ne pouvaient manquer de protester que c'était à elles et non aux judaïsants qu'appartenait la légitime filiation apostolique.

Il était plus facile cependant d'affirmer que de justifier une telle prétention, car on se trouvait en présence de très grosses difficultés. Les Apôtres n'avaient-ils pas enseigné par leur parole et leur exemple la soumission à la loi juive? Ne s'étaient-ils pas dits Nazaréens et Kbionim?

On songea d'abord à déclarer qu'on répudiait PieiTe et qu'on suivait son adversaire Paul, l'apôtre des Gentils, et on invoquait l'autorité des Épîtres aux Galates et aux Corinthiens.

Mais Pierre avait des partisans, et ceux-ci demandaient si Paul avait été moins juif que Pierre. Les débats à ce sujet furent interminables. Origùne écrivit cinq volumes et divers

' Lettt'e à saint Augustin.

« iJanirl, 1.

traités sur l'Epître aux Galates, et il y consacra encore un livre de ses Stromates. Didyme, Apollinaire de Laodicée, Alexandre, Eusèbe d'Emèse, Théodore d'Héraclée et d'autres en firent de volumineux commentaires. "J'ai lu tous ces ouvrages, dit saint Jérôme^, et je conclus que Paul n'avait eu aucun droit de blâmer Pierre d'avoir judaïsé, car ils s'étaient aussi bien l'un que l'autre soumis à toutes les prescriptions de la Loi. "

Après un tel aveu, il semblait difficile de ne point admettre qu'ils avaient été des judaïsants. Cependant on ne pouvait ni ne voulait en convenir dans les églises gréco-romaines; c'eût été reconnaître qu'elles ne suivaient pas la tradition apostolique. C'est pourquoi Jérôme déclare " que les Apôtres n'ont agi ainsi que par crainte des judaïsants ".

Mais donner la crainte pour mobile de leur conduite parut à saint Augustin chose désobligeante pour les Apôtres, et il écrivit au vieux docteur- qu'à son avis il valait mieux supposer " qu'ils avaient été guidés par une compassion affectueuse ". Irrité de cette critique, Jérôme répondit aigrement, mais avec raison, à Augustin : " Peu importe en définitive que ce soit par crainte ou par miséricorde, car nous sommes d'accord sur le point essentiel, à savoir que Pierre et Paul ont l'un et l'autre fait semblant d'être ce qu'ils n'étaient pas. "

Ainsi, pour justifier ses nouvelles doctrines et pouvoir se dire en même temps fille des Apôtres, l'ÉgUse chrétienne était réduite à déclarer que ses fondateurs n'avaient agi et parlé que contrairement à leurs convictions ^.

En riposte aux attaques dont ils étaient l'objet, les judéo-

* Lrttrp à saint Augustin.

» Lettres de saint Augustin, édit. Poujoulat, t. I, p. 401, 409.

• C'était ce qu'avait déjà dit Tertullien, Contre les hérésies, 2i.

chrétiens ne manquèrent pas de récuser Tautorité de Paul. Il n'est pas né de sang juif, c'est un Grec, disaient-ils*; que sait-il d'ailleurs des enseignements de Jésus, lui qui ne l'a pas connu? De quel droit vient-il se mettre en antagonisme avec ceux qui ont vécu avec le Maître, qui ont été les confidents de sa pensée'^?

A ces arguments, qui paraissaient irréfutables, les églises gréco-asiatiques répondirent en produisant un nouvel évangile sous le nom de Jean, l'un des principaux des Douze.

On ne saurait concilier la présence de cet Apôtre dans le triumvirat apostolique de Jérusalem, sa cordiale entente avec Pierre et Jacques, le frère de Jésus, ainsi que l'affirme l'Épître aux Galates^, et la haine qu'on lui attribua contre les judaïsants*. Il est manifeste toutefois qu'à un moment donné son nom fut pris pour servir de drapeau aux églises chrétiennes de l'Asie- Mineure. De ce vrai Juif, du fds de Zébédée, de ce fougueux montagnard^, de cet enfant du tonnerre®, de celui qui passait pour le fanatique auteur de V Apocalypse'^, elles firent un subtil néo -platonicien^, un doux^ mystique et en même temps un compagnon de joyeuse vie.

Mais, quel qu'en soit l'auteur, le 4® Evangile fut, incontestablement, une œuvre destinée à servir d'arme contre les

* Épiphane, Adversité haereses, Kaxà 'Eêiovaiwv, 25, p. 149 h. Les Ébioiiim ont eu souvent la vérité de leur côté.

2 / Cor., IX, 1. — II Cor., XI, 21-23.

3 Galates, U, 9.

* Tillemont, Mém. ecclés., t. I : Saint Jean l'Évangéliste. » a» Évangile, IX, 34.

fl 2« Évangile, HI, 17.

■^ Dans les premiers siècles du christianisme on fut plus logique que ne Ta été depuis l'Église orthodoxe. On comprit qu'on ne pouvait déclarer que V Apocalypse et le. 4* Évangile fussent des œuvres d'un même auteur. L'Apocalypse étant évidemment l'écrit d'un judaïsant, on l'attribua au légendaire Cérinthe.

8 4® Évangile, I, 1 et suiv.

* Jean, Épître I.

Ébionim^ C'est, en effet, ce que déclare saint Irénée^; c'est ce dont convient aussi saint Jérôme 3, et il ajoute que la rédaction en aurait été faite à la demande des évêques d'Asie.

Les disciples de la circoncision continuaient à penser que Jérusalem et son temple se relèveraient de leurs ruines, et que le peuple de Dieu serait rétabli dans la splendeur qui lui avait été promise. Le 4® Evangile fait déclarer à Jésus, nous l'avons vu^, que le Messie n'a rien de commun avec les Juifs, qu'il leur est étranger, et que son royaume ne sera pas à Jérusalem.

Les Ébionim considéraient Jésus comme un des plus grands prophètes d'Israël; mais à leurs yeux il n'avait été qu'un prophète appartenant à la famille d'Abraham. Au caractère simplement humain qu'ils lui attribuaient, le 4« Évangile substitue un caractère divin; il essaie d'en faire une sorte de verbe ou logos, analogue à celui des philosophes alexandrins ou peut-être au Mithra^ de Zoroastre, puisque ce livre aurait une origine asiatique. Les doctrines mazdéennes avaient d'ailleurs de nombreux points de ressemblance avec celles des néo-platoniciens.

Les judéo-chrétiens affirmaient qu'entre les disciples de Jésus et ceux de Jean-Baptiste, l'ascète, il y avait eu une sorte de fusion; ils disaient que Jésus avait été baptisé par Jean et que les deux Maîtres avaient été unis de parenté, d'amitié et de vues; et ils les honoraient d'une vénération presque égale. Obligé de suivre la tradition et de conduire Jésus aux bords du Jourdain, le 4^ évangéhste a soin de donner à sa

* Tillemont, Mém. eccl, t. I : Saint Jean, art. 8 : Saint Jean écrit l'évangile.

* Irénée, Contra haereses, liv. III, ch. 11.

» Saint Jérôme, De Scriptorihus ecclesiasticis, 19 : Joannes apostolus. " Novissimus omnium scripsit evangelium, rogatus ab Asiae episcopis, adversus Cerinthem aliosque haereticos et maxime tune Ebionitarum dogma consurgens. "

* Voir ci-dessus page 58 et suiv.

» ¥ Évangile, 1, 1-14; VIII, 12 : èyw eîjjit tq ?w; toO x6^[xov.

chrétiens ne manquèrent pas de récuser Tautorité de Paul. Il n'est pas né de sang juif, c'est un Grec, disaient-ils*; que sait-il d'ailleurs des enseignements de Jésus, lui qui ne l'a pas connu? De quel droit vient-il se mettre en antagonisme avec ceux qui ont vécu avec le Maîti'e, qui ont été les confidents de sa pensée^?

A ces arguments, qui paraissaient irréfutables, les églises gréco-asiatiques répondirent en produisant un nouvel évangile sous le nom de Jean, l'un des principaux des Douze.

On ne saurait concilier la présence de cet Apôtre dans le triumvirat apostolique de Jérusalem, sa cordiale entente avec Pierre et Jacques, le frère de Jésus, ainsi que l'affirme rÉpître aux Galates^, et la haine qu'on lui attribua contre les judaïsants*. Il est manifeste toutefois qu'à un moment donné son nom fut pris pour servir de drapeau aux églises chrétiennes de l'Asie- Mineure. De ce vrai Juif, du fils de Zébédée, de ce fougueux montagnard^, de cet enfant du tonnerre®, de celui qui passait pour le fanatique auteur de V Apocalypse'^, elles firent un subtil néo -platonicien^, un doux^ mystique et en môme temps un compagnon de joyeuse vie.

Mais, quel qu'en soit l'auteur, le 4® Evangile fut, incontestablement, une œuvre destinée à servir d'arme contre les

* Épiphane, Adversité haerescs, Kaià 'ESiovaiwv, 25, p. 149 b. Les Ébioiiini ont eu souvent la vérité de leur côté.

2 / Cor., IX, 1. — II Cor., XI, 21-23.

3 Galates, II, 9.

* Tillemont, Mém. ecclés., t. I : Saint Jean l'Évangéliste. » 3" Évangile, IX, 34.

« 2« Évangile, HI, 17.

■^ Dans les premiers siècles du christianisme on fut plus logique que ne l'a été depuis l'Église orthodoxe. On comprit qu'on ne pouvait déclarer que ï Apocalypse et le. 4« Évangile fussent des œuvres d'un même auteur. L'Apocalypse étant évidemment l'écrit d'un judaisant, on l'attribua au légendaire Cérint^ie.

8 4« Évangile, I, 1 et suiv.

' Jean, Épître I.

Ébionim^ C'est, en effet, ce que déclare saint Irénée^; c'est ce dont convient aussi saint Jérôme^, et il ajoute que la rédaction en aurait été faite à la demande des évêques d'Asie.

Les disciples de la circoncision continuaient à penser que Jérusalem et son temple se relèveraient de leurs ruines, et que le peuple de Dieu serait rétabli dans la splendeur qui lui avait été promise. Le 4® Évangile fait déclarer à Jésus, nous l'avons vu^, que le Messie n'a rien de commun avec les Juifs, qu'il leur est étranger, et que son royaume ne sera pas à Jérusalem.

Les Ébionim considéraient Jésus comme un des plus grands prophètes d'Israël; mais à leurs yeux il n'avait été qu'un prophète appartenant à la famille d'Abraham. Au caractère simplement humain qu'ils lui attribuaient, le 4« Evangile substitue un caractère divin; il essaie d'en faire une sorte de verbe ou logos, analogue à celui des philosophes alexandrins ou peut-être au Mithra^ de Zoroastre, puisque ce livre aurait une origine asiatique. Les doctrines mazdéennes avaient d'ailleurs de nombreux points de ressemblance avec celles des néo-platoniciens.

Les judéo-chrétiens affirmaient qu'entre les disciples de Jésus et ceux de Jean-Baptiste, l'ascète, il y avait eu une sorte de fusion ; ils disaient que Jésus avait été baptisé par Jean et que les deux Maîtres avaient été unis de parenté, d'amitié et de vues; et ils les honoraient d'une vénération presque égale. Obligé de suivre la tradition et de conduire Jésus aux bords du Jourdain, le 4^ évangéliste a soin de donner à sa

* Tillemont, Mém. eccL, t. I : Saint Jean, art. 8 : Saint Jean écrit l'évangile.

* Irénée, Contra haereses, liv. III, ch. 11.

« Saint Jérôme, De Scriptoribus ecclesiasticis, 19 : Joannes apostolus. " Novissimus omnium scripsit evangelium, rogatus ab Asiae episcopis, adversus Cerinthem aliosque haereticos et maxime tune Ebionitarum dogma cousurgens. "

* Voir ci-dessus page 58 et suiv.

» 4» Évangile, 1, 1-14; VllI, 12 : lyiô etfjii to ^w; toO xoTfxo'j.

rencontre avec Jean un tout autre caractère que celui que lui avait reconnu jusqu'alors la légende. Le Baptiseur n'est plus le cousin ni l'ami de Jésus; dès que Jean l'aperçoit, il déclare qu'il doit s'elTacer humblement devant celui qui est le Messie; et Jésus se garde de recevoir de la main de son inférieur l'humiliant baptême du pardon ^

Le prophète de la repentance préconisait le jeune et l'abstinence. Dès le début, le 4^ évangéliste fait faire à Jésus une profession de principes en opposition formelle avec ceux de Jean. Dans une intention évidente de rupture, immédiatement après cette entrevue, au lieu de montrer Jésus se rendant au désert pour y jeûner, pour premier acte de sa vie publique il le fait assister aux noces de Gana; pour premier miracle il lui fait transformer l'eau en vin, non pas pour des malheureux qui avaient besoin de ranimer leurs forces, mais pour des convives qui n'avaient déjà que trop bu 2.

A côté du Baptiseur, il y avait d'autres personnages dont les noms et les enseignements faisaient autorité pour les Ebionim. C'étaient les frères et les parents de Jésus. Parmi eux était Jacques, qui fut le premier évoque de Jérusalem. Par l'austérité qu'il prêchait et dont il donnait l'exemple, il avait acquis une grande considération et une grande influence non seulement sur les membres de l'hétairie, mais encore, dit-on, dans toute la Palestine. Or, il avait été un nazaréen ou ébion^. Aussi après avoir abaissé le prestige et le rôle de Jean, après avoir rompu avec lui, le 4^ évangéliste devait porter des attaques passionnées contre Jacques.

C'est pourquoi, tandis que les Actes nous montrent les

* 4e Évangile,' 1, 19-34. — M. Strauss n a pas signalé dans la Vie do Jésus cette différence entre le 4« Évangile et les Synoptiques.

2 ¥ Évangile, II, 1-11.

3 Tillemont, Mém. ecclés., t. I : Saint Jacques, art.' 5: De la vertu de saint Jacques et du respect que les Juifs avaient pour lui.

disciples en intime union avec la mère et les' frères de Jésus*, le 4c Évangile accuse Jacques et ses autres frères de n'avoir été animés à son égard que de sentiments liostiles, bas, d'avoir même voulu le pousser traîtreusement à sa perte '^. Par conséquent les liens du sang ne pouvaient plus constituer la véritable famille du Maître; son véritable frère n'était plus Jacques, il était remplacé par Jean. Celui-ci devenait le disciple bien-aimé et on lui Ht une légende. 11 avait eu le droit, disait-on, de se coucher familièrement sur le sein du Maître 3; on déclarait que ce fut à lui que Jésus, en mourant, confia le soin de veiller sur sa mère, de lui tenir lieu de lils^; et, par suite, Jean devenait le véritable enfant de Marie, à l'exclusion de Jacques.

C'est ainsi que les deux partis prétendaient appuyer leurs affirmations contradictoires sur des documents apostoliques.

Restait une autre question. Si les apôtres n'avaient été que de faux judaïsants, pourquoi s'étaient-ils plu à se faire appeler des mômes noms que les hérétiques? Pourquoi leurs quahlications avaient- elles été données à Jésus lui-même? Pourquoi continuait-on à en parer le Maître et les disciples dans les recueils évangéliques?

On répondait : Les disciples de Jésus s'appelaient Nazôréens, c'est très vrai; mais ce môme nom a deux origines et deux significations différentes, selon les personnes auxquelles il est attribué. Donné à ceux d'entre les Juifs qui comme les hérétiques se consacraient au service de Dieu, Nazaréen désignait ceux qui avaient fait le vœu de naziréat; tandis qu'appliqué à Jésus, Nazaréen ne veut pas dire

* Actes, I, 14.

« 4« Évangile, VII, 2-8. Voir ci-dessu« page 62. 3 4« Évangile, XIII, 23; XXI, 20.

Page 1