‹ Etudes d'histoire religieuse [microform]Chapitre 15 sur 64 · W., XIX · texte numérisé non relu

W., XIX

consacré, il veut dire originaire de Nazareth; de là vient le surnom du Maître qui a été ensuite donné à ses disciples. Nous avons vu ce qu'il fallait penser de la valeur de cette explication.

Quant à la déj.omination tVÉbionim, on s'en tira d'une façon différente. On déclara qu'elle désignait les membres de la secte, parce qu'elle avait été fondée par un personnage appelé Ébion. Par une conséquence toute naturelle, on fut alors amené à imaginer une biographie de l'hérésiarque ; et comme on ne pouvait s'empêcher de le faire contemporain des Apôtres, on raconta qu'il avait eu une lutte ouverte avec eux, surtout avec Jean^ et que celui-ci l'avait écrasé de ses anathèmes.

C'est ainsi que l'Église grecque put frapper hardiment sur les judaïsants, sans paraître laisser tomber le bâton sur le dos des apôtres palestiniens.

LES CÉRINTHIENS ET LES MÉRINTHIENS

Pas plus que la circoncision, les jeûnes et les abstinences ne pouvaient être des pratiques observables parmi les populations de l'Asie-Mineure, de la Grèce, de l'Egypte ou de l'Italie. Dans toutes les confréries religieuses il était généralement d'usage de faire en commun des banquets. C'était là une des choses qui attiraient et retenaient le plus sûrement les adeptes ; on fut donc amené à constituer les agapes dans les églises. "Les païens, déclare en effet saint Auîîustin^ étaient empêchés de venir au christianisme par le regret des festins joyeux qu'ils faisaient aux jours de fêtes consacrées à leurs idoles; c'est pourquoi nos ancêtres jugèrent bon de

» Tillcmont, Mém. ecclés., t. II : Nazaréens et ÉbioniTes. 2 Lettres de saint Augustin, édit. Poujoulat, 29» à Alipe.

permettre qiion célébrât par les mêmes profusions les solennités en rhonneur des saints martyrs. "

Initiations de néophytes, cérémonies religieuses, mariages, funérailles, étaient pour les disciples des occasions de banquets; par suite, leurs lieux de réunion étaient pour ainsi dire des salles de repas. Saint Chrysostùme^ saint Grégoire de Nazianze^ et d'autres docteurs chrétiens conviennent qu'en Orient les agapes se célébraient habituellement dans les églises. Théodoret^ nous apprend qu'on y dansait aussi. Il en était de même en Italie et partout ailleurs. Saint Paulin de Noie * décrit une de ces agapes qui eut lieu dans l'église de Rome, aux frais du sénateur Pammachius, lors des funérailles de la matrone romaine Paullina.

Ces coutumes de faire des festins en commun auraient été, selon les évangéUstes, fort anciennes parmi les disciples de Jésus. Sans parler de la célébration des fêtes de Pâques, on les voit faire un somptueux repas à l'occasion de l'entrée dans leurs rangs du publicain Lévi ^ ; ils assistent aux noces . de Cana^; on les voit à table chez de riches pharisiens''. Voyez, disait-on 8, les disciples de Jean, ils jeûnent souvent et ils font des prières, tandis que ceux de Jésus se plaisent à manger et à boire.

il faut donc en convenir, faire partie d'une hétairie chrétienne n'était pas toujours faire partie d'une société de tem-

1 Saint Jean Chrysostômc, Homelia XXVII, in I Epistolam ad Corinthios.

Édit. Montfaucon, t. X, p. 248.

« Saint Grégoire de Nazianze, Ca>'mina, X.

3 Hhtona Ecdesiaslica, III, 28. Réjouissances à Toccasion de la mort de Julien.

* Epistolae, XIII, Il : " Videre enim mihi videor tota illa religjosa miserandae plebis examina, illos pietatis divinae alumnos tantis inOuere penitus agmmibus m amplissimam l'etri basilicam... Video congregatos ita distincte per accubitus ordinari et prolhiis omnes satiu ari cibis. "

•^ 3« Évangile, V, '27 et suiv.

« 4« Évangile, II, 1-11.

7 3e Évangile, XIV, 1.

8 3« Évangile. V, 29-35. *

pérance. Aussi leurs adversaires, ainsi que le rapporte Tertullien », ne parlaient que des banquets des Chrétiens, de leur somptuosité et des prétendues abominations qui s'y commettaient. Le docteur carthaginois voulut défendre ses coreligionnaires. Pour cela il renvoie à bon droit le reproche aux autres confréries. "On voit plutôt, dit-il, une paille dans l'œil d'autrui qu'une poutre dans le sien; car on choisit les cuisiniers les plus habiles pour les Apaturies, les Dionysies, les mystères de l'Attique; la fumée des soupers des adorateurs de Sérapis semblable à celle d'un incendie éveille les gardes de nuit. " Puis il assure que " pieusement réunis dans leurs agapes nocturnes, les fidèles des deux sexes ne mangent ni ne boivent plus qu'il ne convient à des personnes qui doivent passer le reste de la nuit dans la prière."

Toutefois, l'usage de faire entre frères et sœurs les repas durant la nuit ne pouvait être niée. Et si, comme il est permis de le penser, il y avait exagération dans les accusa- . lions des profanes, nous ne pouvons d'un autre côté croire que Tertullien dise complètement vrai en voulant nous présenter ces agapes comme des réunions d'anges. Quand il se joignit plus tard à Montanus pour prêcher la réforme des mœurs de l'Église, il prétendit que dans ces soupers il se commettait d'abominables horreurs 2.

Des banquets dans de telles conditions ne pouvaient, en effet, manquer de dégénérer parfois en orgies. L'Épître aux Corinthiens constate les désordres et les ivrogneries qui se produisirent dès les premiers temps dans les agapes 3.

* Apologétique, 39.

« De Jejnniis, 17 : " Sed majoris his est Agapc, quia per hanc adolescentes tui cum sororibus dormiunt, appendices scilicet gnlao lascivia et luxuria. " — Le 35« canon du concile d'Elvire dut prendre des mesures contre les scandales qui souillaient souvent les veilles de l'Église, et qui déshonoraient le nom chrétien aux yeux des incrédules.

' / Cov., XI, 20 et suiv.; "Lorsque vous vous rassemblez, ce n'est point pour

i^j»'., ;gr' :'f :•'••",

Saint Jean Chrysostôme eut en maintes occasions à rappeler les fidèles d'Antioche à la sobriété et à la décence dans les églises ^ Saint Ambroise eut aussi à adresser les mêmes reproches à ceux de Milan ^ Les femmes elles-mêmes s'enivraient. Et les deux prélats se désolaient de ce que leur parole ne fût pas écoutée.

On vit également saint Augustin, à son tour, essayer de supprimer ces usages scandaleux dans son diocèse. Il comprit qu'il ne pourrait y parvenir qu'en amenant ses collègues de Thagaste et de Carthage à agir d'accord ave'c lui, et à cet eiîet il entra en correspondance avec eux. Dans ses lettres à Aurèle et à Alype» il déclare que non pas seulement aux fêtes solennelles, mais que chaque jour c'étaient des festins somptueux et des ivrogneries qui avaient lieu dans les cimetières en l'honneur des martyrs, et dans les basiliques à l'occasion de cérémonies religieuses. Il raconte que ses exhortations à la tempérance, bien qu'il eût soin de les faire avec douceur et mansuétude, avaient été accueillies par les murmures de ses administrés, qui étaient en même temps, il ne faut pas l'oubUer, ses électeurs. "Pourquoi venir faire aujourd'hui de telles défenses? lui crièrent ceux-ci. Les prélats qui ont successivement sanctionné nos usages, n'étaient-ils donc pas chrétiens? " Notre évêque avoue qu'il fut assez embarrassé pour répondre et qu'il dut se borner à exposer quelques circonstances atténuantes en faveur de ses prédécesseurs. Puis il voulut, dit-il, citer l'Évangile' à l'appui de ses paroles; mais les

manger le souper du maître; car chacun s'empresse de prendre des «l"^^"*^' ^« sorte que les uns restent affamés tandis que d'autres sont ivres. N avez-vous donc pas vos domiciles pour y manger et boire avidement?" , ,. , , n

1 Saint Jean Chrysostôme, loc. cit., Homelia ad popuhim Antiochenum, t. il, p. 1 . Cette dernière homélie se trouve dans l'édition Didot,

2 Saint Ambroise, De Ella et Jejunio, 17 et 18, 5 Lettres 22 et 29, édit. Poujoulat,

auditeurs avaient en mains les livres saints et ils tenaient préparés et marqués d'avance des textes à lui opposer. Il crut enfin mieux faire en oftrant pour exemple les églises d'oulre-mer. Mais il ne fut pas plus heureux. On lui cria aussitôt : FA Rome ! Il fut alors forcé de convenir que l'église de Saint-Pierre était journellement convertie en salle de banquet, et à défaut d'excuse meilleure il allégua que c'était chose inévitable à cause des mœurs grossières des chrétiens de la capitale, qui se recrutaient surtout parmi la population flottante.

Cette habitude de banqueter n'était point, on le voit, particulière à quelques localités; elle était générale, elle était traditionnelle ^

Pour les initiés aux mystères de Bacchus, de Cybèle, de Sérapis, l'ivresse était un acte religieux « par lequel ils rendaient hommage à la Divinité, en obtenaient des faveurs et entraient par l'extase en communication avec elle 3. On se persuadait qu'on agissait alors sous son impulsion et que tout devenait permis, que rien de ce qu'on faisait ne pouvait être mal puisqu'un Dieu ne pouvait que bien faire ^.

Les fidèles partageaient les idées qui régnaient autour d'eux; ils croyaient faire œuvre de piété en s'enivrant. Aussi saint Ambroise s'écriait-iP, en s'adressant à ceux de son

* Raoul-Rochette, Antiquités chrétiennes des catacombes, Mém. deTAcad. des insc. et belles-lettres, t. XIII, p. 132-158, 776-780.

2 Potter, Archeologiagraeca, liv. V, ch. 4: Sacrifices. Les tables étaient dressées dans les temples. Les anciens Grecs ne s'écartaient guère de leur sobriété habituelle que dans ces occasions. On donnait à ce banquet le nom de Ôotvyj, afin de consacrer pour ainsi dire l'obligation que les convives s'imposaient de s'enivrer en rhonneur des dieux. — Cf. A. Maury, Histoire des religions de la Grèce antique, t. II, p. 115. — Juvénal, Sat. XV, 42, 47, 48.

3 Horace, Odes, II, 19; III, 21, 25. Épitres, 1, 5. - Macrobe, Salurn., 1, 18; II, 8.

* Théocrite, Idylles, XXVI : Les Bacchantes, 38, 39.

» Saint Ambroise, De Elia et Jejunio, ch. 17: "Quid autem obtestationes potantium loquar? Quid momorem sacramenta quae violare nefas arbitrantur?... Bibamus (inquunt) pro salute exercituum, pro comitum virlute, pro filiorum sani-

diocèse : 0 stultitiam hominum qui ébrictaiem sacriflcium

putarit !

Tous les philosophes, qu'ils fussent Pythagoriciens, Platoniciens, Stoïciens, même Épicuriens, s'étaient élevés contre ces funestes et grossières erreurs, qu'on retrouvait dans la plupart des cultes anciens; ils n'avaient cessé de faire l'éloge de la sobriété, d'en montrer tous les avantages, de faire voir que loin de nous élever vers la Divinité, l'ivresse nous faisait descendre au rang des plus vils animaux. Il faut savoir gré à ces illustres évêques, qui avaient été élevés dans les écoles philosophiques, d'en avoir voulu faire pénétrer les sages et utiles doctrines dans leurs églises ^

Ainsi, le caractère distinctif des judaïsants fut d'être des jeûneurs, tandis que celui des fidèles d'entre les Gentils fut d'être des faiseurs d'agapes.

Une telle différence, ou plutôt une telle opposition d'idées et de mœurs, ne pouvait donc être qu'un motif de plus pour entraîner une haine irréconcihable entre eux. Aussi, sous le nom d'abstinents, 'Ey/.paTTTai, les judaïsants furent-ils déclarés

hérétiques^.

Les gréco-chrétiens les affublèrent en outre de railleries. Ils se moquaient de la circoncision, et par des jeux de mots étranges pour le langage de nos jours, ils les traitaient de châtrés 3. Pour ridiculiser leurs pratiques ascétiques, ils les qualifiaient de Carpocras, y.ap-r/.pxc, tête de fruit, c'est à dire

taie. Et haec vota ad Deum pervenire judicant, sicut iUi qui calices ad sepulchra martyrum déférant atque iUic ad vesperam bibunt, et aliter se exaudin posse non credunt. 0 stultitiam hominum qui ebrietatem sacrificium P"tant .

t Ils invoquaient, il est vrai, l'autorité de saint Paul et celle de la Bible; mais ils employaient surtout la plupart des arguments des écoles philosophiques. -

Cf. Sénèque, Uttres 83, 87. qqq«/)9

« Épiphane, Adversus haereses, KaTa EyxpaTÎTwv, p. jyo, c^yy-iu^.

« Philippiens, III, 2, 3. — Galates, V, 12.

ÉTUDES ij'lIISTOmK RELIGIEUSE.

légumiste ou mangeur de légumes; de Ccrinthe^, y.iîp.vOcv, c'est à dire suc de fleurs ou nourriture d'abeilles; ils leur donnaient encore le nom de Mérinthe^, ;j//îp'vO:;, ligne de pêche, soit par allusion à l'état de pécheurs qu'exercèrent, disait-on, les premiers disciples de Jésus, soit pour assimiler satiriquement leur genre de vie à l'existence précaire et aléatoire du pécheur.

On ne saurait s'y tromper. Quand, eh effet, on a voulu faire de chacun de ces sobriquets des noms d'autant de sectes particulières, les auteurs ecclésiastiques se sont trouvés fort embarrassés pour établir les différences qui pouvaient les caractériser. ''Les Ébionim, déclare Épiphane^, ne diffèrent point des Nazôréens et des Gérinthiens; ce sont les uns et les autres des Juifs qui acceptent l'Évangile. " Il dit aussi*: "On donne aux Gérinthiens le nom de Mérinthiens; c'est pourquoi je les ai réunis en une seule secte; " et ailleurs^ : " L'hérésie des Gérinthiens ne diffère presque en rien de celle de Garpocras. "

De même qu'on avait imaginé Êbion, on créa les personnages de Garpocras, de Cérinthe et de Mérinihe, et on en fit des chefs de sectes hérétiques.

Mais tous ces noms ne se rapportaient qu'cà une seule

1 Jean le baptiseur s'était nourri, disait-on, de sauterelles et de miel sauvage, (léXi ayptov (1" Évang., 111, 4). — Pline, Hist. nat., XXI, 41, dit au sujet des abeilles: "Harum causa oportetsererethymum... cerinthen. Est cérinthe folio candido, incurvo, cubitali, capite concavo mellls succum habente. llaruin Qoris avidissimae sunt apes. "

* A moins qu'ils n'aient entendu par ligne deprche désigner la /jawire^e et par suite en faire un sobriquet synonymique de -nxtùyô; ou ébion. Lucien, Dialogues des Morts, 22, fait ainsi parler un arrivant aux enfers : pîov ôà airopov oltzo xaXdtjJLo-j xa\ 6p|xta; eî/ov, eç ÛTtepooXrjv titwxôç o>'v. — Ovide, Métamorphoses, 111, 586, dit aussi :

Pauper et ipse fuit, linoque solebat et hamo Decipere et calamo salientes ducere pisces. 3 Adversus haereses, index, art. 8 et 10, p. 53 : Katà 'ESuovaiwv, 1, 2, p. 125.

* Id., Katà Krjpivôiavwv r.xoi Mr,pivOiavù)V, I, p. 110. » Id., VlU, p. 115.

catéo-orie de personnes, aux disciples juifs ou judaïsants qui suivaient les prescriptions mosaïques; en conséquence, tout ce qu'on disait d'un de leurs soi-disant fondateurs pouvait tout aussi bien s'appliquer à un des autres ; de sorte qu'il en est résulté une confusion inextricable, et qu'en lisant les écrivains ecclésiastiques, ceux mêmes qui acceptent leur autorité ne peuvent jamais savoir et reconnaissent que les auteurs ne savent pas eux-mêmes si c'est à Ébion, à Cérinthe ou à Mérinthe à qui il convient d'appliquer telle aventure dont ils parlent ^

1 ïillemont, Méni. ecclés., t. I : Saint Jean, art. 4, note G, p. G02. 11 déclare ne pouvoir déterminer si c'est Cérinthe ou Ébion que Jean rencontra dans les thermes d'une ville d'Asie. — " Je ne sais pas, avoue de son côté Épiphane, si Cérinthe et Mérinthe ne seraient pas deux noms appartenant au même personnage. " {Lac. cit., p. 115.)

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