VÉRITABLE SIGNIFICATION DU MOT " PAUVRE
Dans les éditions françaises du Nouveau Testament, il est souvent question de pauvre. C'est la traduction littérale du mot -irxwy.o;, que porte le texte grec, et que la Viilgate avait rendu en latin par pauper.
Mais est-ce bien l'idée de dénuement qui doit être attachée à ce mot? Quand, par exemple, on lit dans le 3« Évangile : ''Heureux, vous les pauvres, parce que le royaume de Dieu est le vôtre, " faut-il entendre que Jésus ait félicité ses disciples d'être dans l'indigence? Pour qu'il ait pu le faire, il eût fallu évidemment que ceux-ci eussent été habituellement privés de ressources suffisantes. En a-t-il été ainsi? Voyons ce que les évangélistes rapportent à ce sujet.
Si l'on considère que Jésus est présenté comme le fils d'un charpentier et qu'à l'exception de Lévi», qui est qualifié de
1 3« Évangile, V, 27-29.
PI
ÉTUDES d'histoire religif:use.
sous-fermier d'impôts, tous ses compagnons étaient, disaiton, des pécheurs galiléens ou des liommes sans fortune; si l'on remarque, en outre, qu'ils n'exerçaient aucun métier proprement dit ou avaient cessé d'exercer celui qu'ils avaient; si l'on constate entin qu'ils n'usaient qu'avec une grande modération de leur faculté d'opérer des miracles et qu'ils ne l'utilisaient jamais que pour autrui et non dans leur propre intérêt, on reconnaît que Maître et disciples ne pouvaient subvenir aux besoins de leur existence que par les dons ou offrandes qu'ils recevaient ou quêtaient.
Ainsi nous lisons dans le 2« Évangile^ : " Jeanne, femme de Chouza, intendant d'Hérode, et plusieurs autres femmes leur venaient en aide de leurs biens." Les écrits apostoliques ont conservé les noms de quelques-uns de ceux qui se seraient signalés par leur générosité envers Jésus et les siens; mais les grands personnages ne paraissent pas les avoir beaucoup favorisés, et ils acceptaient volontiers les dons, xapic, qui leur étaient faits selon la fortune de chacun; le denier de la veuve n'était pas moins bien reçu des disciples que le statère du juif aisé ou du publicain.
Ce n'était cependant pas en humbles quêteurs qu'ils entendaient recueillir les offrandes de leur clientèle. Ils considéraient la mendicité comme honteuse^; et Jésus leur aurait défendu, disaient-ils 3, de solliciter par un salut obséquieux la générosité de ceux qu'ils rencontraient sur leur chemin. Ils devaient entrer dans une maison en invoquant sur elle la paix de Dieu, et y demeurer en mangeant et buvant à leur aise, car l'ouvrier, déclaraient-ils, est digne de son salaiie. Mais partout où ils étaient mal reçus, ils secouaient la pous-
i 3» Évangile, VIII, 3. ,
» 2« Évangile, XVI, 3.
* 3» Évangile, X, 3-15: M^Siva xxtà tt,v oobv àjTraTrjCrOs.
LES PAUVRES
sière de leurs pieds en appelant sur la maison et la famille Vanathème inévitable^. Ils se montrèrent même parfois disposés à mettre le feu aux bourgades qui refusaient de faire bon accueil à leur troupe 2. On est ainsi en droit de croire que certains de ceux qui prenaient le titre à'apôtre pratiquaient ToiTrande forcée, le stipem cogère de ces prêtres dont parle Plante 3, et auxquels aucune dame n'osait refuser de peur d'encourir leurs funestes regards et leurs maléfices.
Mais qu'ils fussent humbles ou impérieux dans leurs demandes, recevaient-ils suffisamment de dons pour ne point vivre dans l'indigence? C'est là ce que nous nous demandons.
Or, les Elvangiles nous apprennent que les Apôtres avaient un fonds commun et une caisse ou bourse, -(Xiùzai-^z^z^^, dans laquelle ils mettaient et portaient leur argent. Judas était celui d'entre eux qui en avait eu la garde et l'administration au début de leur organisation. Ils étaient ainsi à même de pouvoir en toutes circonstances acheter les provisions, les vêtements et autres objets qui leur étaient nécessaires^. Aussi, selon le 3® évangéliste ^, Jésus, dans les derniers jours de son voyage à Jérusalem, leur aurait demandé : Avez-vous manqué de quelque chose? Et ils répondirent : Jamais!
Après la mort de Jésus, ses disciples, à l'imitation de plusieurs autres sectes, entre autres celle des Esséniens, avaient formé une société où tout était commun, où personne n'était autorisé à posséder en propre quoi que ce fût. Tous ceux, disent les Actes'^, qui possédaient des terres et des maisons les vendaient et en apportaient le prix aux apôtres, "
1 1" Évangile, X, 11-15.
2 3« Évangile, IX, 51-56.
3 Mile* gloriosus, 686-700. Le vieux célibataire énumère les dépenses qu exige
une femme.
* 4« Évangile, XII, 6.
5 Id., IV, 8; XIII, 29.
« o» Évangile, XXII, 35. ^ Actss, II, 44-45; IV, 32-37.
J.es biens offerts par la générosité des étrangers ou apportés par les néophytes étaient au préalable vendus et convertis en numéraire. Soit que leur association n'eût pas d'existence légale, soit pour toute autre raison, les disciples, dans les premiers temps, ne pouvaient ou ne voulaient posséder ni terres ni immeubles.
En cet état de choses, il n'était évidemment possible d'admettre au titre de copartageant que ceux qui, par leur talent ou leur dot, apportaient un concours suffisamment utile. Par suite, quiconque voulait faire partie de raffiliation était tenu de faire la remise intégrale et sans aucune réserve de ce qu'il possédait, '' Que celui qui est initié à la Bonne Nouvelle^ disaient les apôtres *, sache qu'il doit faire don de tout ce qu'il possède à celui qui Vinitie. " Et ils ajoutaient : '* Ne vous abusez pas; on ne se joue pas de Dieu. "Aussi la moindre réserve de propriété était considérée comme un vol fait à la communauté; on n'y plaisantait pas en matière d'argent : le délinquant, justiciable d'une sorte de tribunal secret, était excommunié, anathématisé, et parfois mis à mort à l'exemple
de Saphira et d'Ananias^.
Quoique les pensions alimentaires ne fussent pas toujours réfniliùrement servies 3, ceux qui étaient admis dans leur corporation pouvaient peut-être envisager avec quelque sécurité l'avenir sans avoir à gagner leur vie par le travail ; il a même pu se tiouver des personnes possédant une certaine fortune particulière qui aient cru avantageux d'en faire le placement, quoique à fonds perdus, dans une telle société. Car on promettait de leur donner " cent fois plus dans le présent qu'ils n'avaient apporté et par surcroit la vie éter-
A Gdlales, VI, 0, 7.