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LES PAUVRES
nelle au royaume de Dieu*". Pour les rassurer, on leur disait 2: "Ne soyez pas en souci pour votre nourriture ni pour votre vêtement. Regardez les oiseaux de l'air; ils ne sèment, ni ne moissonnent, ni n'amassent de greniers; votre Père céleste les nourrit. Regardez les lis des champs; ils ne travaillent ni ne filent; cependant Salomon, dans toute sa gloire, n'a jamais été vêtu comme l'un d'eux. "
Tel était l'état de la situation qui nous est présenté de la confrérie des disciples de Jérusalem. Ceux qui en faisaient partie étaient appelés les Parfaits, TéAsici. Il n'y avait parmi eux, disent les Actes^, aucun indigent; chacun recevait ce dont il avait besoin.
Mais ce fut presque exclusivement en Palestine et en Syrie ^ que fut en vigueur parmi les disciples l'usage de renoncer à toute propriété individuelle. Cette sorte de communisme ne répondait point aux idées et aux aspirations des populations des villes industrielles et commerciales qui furent plus tard les principaux centres de la propagande chrétienne. Le travail n'y était pas un objet d'aversion, et, malgré tout ce que Platon avait dit de séduisant à ce sujet, la collectivité de la propriété n'y était pas goûtée.
Dans les confréries gréco-romaines, chaque fidèle gardait le fruit de son travail, la jouissance et l'administration de sa fortune. La caisse n'avait à pourvoir qu'aux frais de réunion, aux dépenses d'intérêt général^. Elle s'alimentait
1 1" Évangile, XIX, 29. — 3« Évangile, XVIII, 30.
* I" Évangile, VI, 25^.
8 Actes, IV, 34, 35.
* Philon, Quod liber sit quisquis virtuti stnâet, dit qu'à l'exemple des gymnosophistes de l'Inde, il y avait en Syrie des sociétés toutes semblables à celles des
Esséniens.
5 TertuUien, Apologétique, 39, dit : " Chacun fournit tous les mois une somme modique, s'il le veut ou s'il le peut; rien n'est plus libre que cette contribution qui sert à nourrir et à enterrer les pauvres." Mais quelques lignes plus loin il ajoute : '" Ne faisant tous quun cœur et qu'une àmc, pourrions-nous avoir de la
de collectes, de dons volontaires, de cotisations hebdomadaires, comme on le voit à Antioche*, à Corinthe*, à Thessalonique, à Philippes^ Aussi n'y ouvrait-on les portes de la communauté qu'à ceux qui pouvaient concourir au bienùtre commun^.
Ces hétairies se trouvaient de la sorte dans une situation prospère ; non seulement leurs membres n'étaient pas dans le dénuement, mais on leur imposait des contributions au profit des apôtres qui les évangélisaient, et aussi au profit de l'Église-mère de Jérusalem. On peut, en effet, remarquer que le soin de recueillir les collectes, de presser la rentrée des contributions, de stimuler la générosité des groupes occupe une large place dans la correspondance attribuée
à PauP.
Ainsi, par les sources de revenus dont disposaient les hétairies, par les conditions exigées pour l'admission des membres, par la solidarité qui devait les unir, il ne pouvait y avoir parmi eux des misérables. Les Actes, nous l'avons vu, le disent formellement pour ceux de Jérusalem, et les Épîtres pauliniennes l'établissent pour ceux de la Grèce.
Les disciples n'étaient donc pas de véritables pauvres ; ils ne pouvaient, par suite, se dire en droit de réclamer l'entrée du Royaume comme la légitime compensation de la misère qu'ils auraient eu à supporter.
L'affermissement de l'homme dans les épreuves ne paraît d'ailleurs pas avoir été l'objet primitif de la prédication des
répugnance à communiquer nos biens? Tout est commun entre nous, ho**mis nos femmes. " Entre ces deux affirmations contradictoires on ne sait que penser des règlements financiers des églises de ce temps.
1 Actes, XI, 29, 30.
s / Cor., XVI, 1, 2. — II Cor., VHI, 1-6; IX, 1-6.
2 Philippiens, IV, 15-19.
* I Cor., IX, 6. C'est ce qui ressort des récriminations de Paul. — Même dans les agapes chacun, paraît-il, portait ses vivres et les mangeait. Id., Xï, 23. - I Cor., XVI, 1-4. — // Cor., IX; XI, 8-9. - Phinpp'cus, IV, ir>-2().
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apôtres. Tout au contraire, en effet, ils offraient la cessation immédiate de leurs maux à ceux qui déclaraient avoir foi en Jésus et en eux. "Les aveugles recouvraient la vue, les lépreux étaient nettoyés, les morts ressuscitaient à la voix du Maître, " disent les évangélistes^ Et plus tard, après sa mort, "le peuple, racontent les Actes'^, venait des villes voisines en foule à Jérusalem, apportant des malades et des hommes tourmentés du démon, et tous étaient guéris ".
Aussi le public devait-il considérer les Parfaits non comme des hommes soumis par Dieu à des épreuves, mais comme des personnes délivrées de toute inquiétude au sujet de leurs movens d'existence et à l'abri des maladies. C'étaient de tels biens que les apôtres offraient et non point des occasions de mériter des récompenses d'outre-tombe en supportant patiemment les souffrances à l'exemple de Job. Ils n'auraient point attiré l'attention publique en répétant ce que disait tout Israël.
Gomment donc et à quel titre les disciples de Jésus se qualifiaient-ils de pauvres?
Il est facile, croyons-nous, de reconnaître que pauvre, rrMyô^ OU pauper, n'a pas eu dans le langage évangélique le sens littéral d'indigent; qu'il ne fut que l'équivalent du mot hébraïque Ébion, au pluriel Ébionim, nom que se donnaient, nous l'avons vu, les disciples palestiniens de Jésus.
Ébion, en effet, avait été leur qualification la plus appréciée peut-être; aussi ne fut-elle point l'apanage spécial de quelques-uns; toutes les sectes s'en étaient parées, l'avaient revendiquée. .C'est ce que nous apprend saint Épiphane^
1 3» Évangile, VII, 22.
« Actes, V, 15, 16.
3 Adv. haer. Katà *E6iu)vaîa)v, 17, t. I, p. 125: îioXOfiopçov lepaatiov.
ÉTUDES h HISTOIRE RELIGIEUSE.
" L'ébionisme, dit-il, fut un monstre prenant toutes sortes de formes; il s'est revêtu de toutes les erreurs, de toutes les doctrines des autres hérésies ; il nous apparaît tantôt Juif, tantôt Nazaréen, tantôt Cérinthien, tantôt Carpocratien, et il prétend être Chrétien. "
Mais lorsque les églises furent presque exclusivement composées de Gentils, on n'y comprit plus les mots hébraïques. La langue grecque devint ainsi non seulement la langue généralement usitée, mais la langue officielle, sacrée, celle qui servait à désigner tous les symboles. On dut, par suite, y transporter les qualifications de Naziréen et d'Khion,
La version alexandrine de la Bible n'avait pas fait de Naziréat un terme spécial. Elle l'avait traduit par des équivalents qui exprimaient Tidée qui y était attachée en Judée. Pour la population de langue hellénique, qui lisait le Pentateuque, le vœu de Naziréat était celui de pureté, ky^ftix, à-^n7\j.iq, et ceux qui avaient fait le vœu, ceux qui s'étaient ainsi consacrés à Dieu étaient des purs, ayici^
Au lieu donc de Naziréens, les fidèles se dirent aV.si, les purs ou consacrés à Dieu,
On a rendu cette expression par Sancti en latin. Saints en français. Ces mots ne désignent plus que des chrétiens qui, par leur vie exemplaire, ont mérité d'occuper au ciel un rang au-dessus de la généralité de leurs frères. Ce n'était pas ainsi qu'on l'entendait primitivement. Les àyi:»., les Sancti, les Saints, n'étaient que les consacrés, les marqués du sceau divin. La consécration distinguait les fidèles du monde païen; mais elle était le caractère essentiel et commun de tous les fidèles; ils étaient tous des «v;;», des sancti, ou des saints'^.
* Vêtus Testamenturn gracciun, 'Aptfifior, VI, 2, 5, 8.
' I Cor., I, 2; VI, 11; VII, 14: 'Uyia<T|i£voi èv Xpiaxw, èv nvîOjiaTi, — 'IlyiâTÔaç;
LES PAUVRES
Pour Ébion, aucun mot grec n'aurait pu exprimer le sens double et complexe de l'hébreu. On le traduisit par r.'Myôç, pauvre, nous dit encore saint Épiphane*. En prenant un mot qui en rendait le sens matériel, on semblait se rapprocher de l'exactitude. En réalité on mutilait le terme hébraïque.
On lit, en effet, dans l'épître de saint Jacques ^ :
" 0>/ b Ose; izili^x-o -zhq tttw/îj; tw y.cjixo) ttas-jj'oj; h rJ.z'v.
•/.r! -AAT^psvsixsj; Tfj; gastXsîa; ; Dieu na-t-il point élu parmi les hommes les pauvres pour les faire riches d'espérance et HÉRITIERS DU ROYAUME? " Et l'apôtre ajoute : '' De ce beau
NOM, vous vous glorifiez. Te -/.a/iv b)Z\ix 'h kzv/Xrfih £9' J/aç. "
Cette épître nous montre d'une façon certaine qu'au temps et dans le milieu où elle fut écrite, les membres des confréries se disaient encore pauvres, zn^yzi; que ce titre signiliait héritier du Royaume; et que les fidèles, en conséquence, s'en paraient avec orgueil.
Ainsi, rr^t^vM M équivalent d'Ébion; avis; fut celui de Naziréen. Or, comme Éhion et Naziréen désignaient l'un et l'autre les disciples de Jésus, tctw/s; et àVisç doivent être considérés comme synonymes dans les écrits apostoliques. IItw/c;, dans la pensée des auteurs, ne désignait pas un indigent, mais un disciple, c'est à dire un consacré ou saint.
Mais, nous dira- 1- on, si primitivement par z-Myi;- P^i" paxivrè, on entendait un disciple, pourquoi et comment n'en a-t-il plus été ainsi dans les temps suivants'?
L'explication en est fort simple. Plusieurs causes devaient inévitablement amener ce changement de signification.
doit s'entendre par appartenir à la communauté Ainsi "^"^1"^^';^^^ Cm»</a«»s, r Apôtre dit en termin,nt : tous les frères '»''\^ •''\'^^,'''''' ''' W Épure il emploie la formule équivalente : tous les «î'-.'i; ";;! "T'i^,, .3,
9wvr,v Tr,v èpjxrjveiav utwxo;.
« Épître de saint Jacques, II, 5, 7.
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" L'ébionisme, dit-il, fut un monstre prenant toutes sortes de formes ; il s'est revêtu de toutes les erreurs, de toutes les doctrines des autres hérésies; il nous apparaît tantôt Juif, tantôt Nazaréen, tantôt Cérinthien, tantôt Carpocratien, et il prétend être Chrétien. "
Mais loi'sque les églises furent presque exclusivement composées de Gentils, on n'y comprit plus les mots hébraïques. La langue grecque devint ainsi non seulement la langue généralement usitée, mais la langue officielle, sacrée, celle qui servait à désigner tous les symboles. On dut, par suite, y transporter les qualifications de Naziréen et d'Êbion,
La version alexandrine de la Bible n'avait pas fait de Naziréat un terme spécial. p]lle l'avait traduit par des équivalents qui exprimaient l'idée qui y était attachée en Judée. Pour la population de langue hellénique, qui lisait le Pentateuqtce, le vœu de Naziréat était celui de pureté, àyvda, à-f/'.qAoç, et ceux qui avaient fait le vœu, ceux qui s'étaient ainsi consacrés à Dieu étaient des purs, àV-i^
Au lieu donc de Naziréens, les fidèles se dirent oiy^zi, les purs ou consacrés à Dieu.
On a rendu cette expression par Sancti en latin. Saints en français. Ces mots ne désignent plus que des chrétiens qui, par leur vie exemplaire, ont mérité d'occuper au ciel un rang au-dessus de la généralité de leurs frères. Ce n'était pas ainsi qu'on l'entendait primitivement. Les aYis», les Sancti, les Saints, n'étaient que les consacrés, les marqués du sceau divin. La consécration distinguait les fidèles du monde païen ; mais elle était le caractère essentiel et commun de tous les fidèles; ils étaient tous des àV^pi, des sancti, ou des saints"^,
1 Velus Testainentum gracciun, 'Apif^ot', VI, 2, 5, 8.
* / Cor., I, 2; VI, 11 ; VII, 14 : 'Hyiaajiévoi èv Xpiaw, èv TivgOixaTi. - 'HyiotTÔad
LES PAïUVRES.
Pour Ébion, aucun mot grec n'aurait pu exprimer le sens double et complexe de l'hébreu. On le traduisit par z-iôyic, pauvre, nous dit encore saint Epiphane^ En prenant un mot qui en rendait le sens matériel, on semblait se rapprocher de l'exactitude. En réalité on mutilait le terme hébraïque.
On lit, en effet, dans l'épître de saint Jacques ^ :
v,xi xAT.povsixîj; Tf,; gasfAEia; ; Dieii n'a-t-il point élu parmi les hommes les pauvres pour les faire riches d'espérance et HÉRITIERS DU ROYAUME? " Et l'apôtre ajoutc : " De ce beau
NOM, vous vous glorifiez. Th y.a/iv cvoy^a Ts kzv/Xrfih £9' jy.xç. "
Cette épître nous montre d'une façon certaine qu'au temps et dans le milieu où elle fut écrite, les membres des confréries se disaient encore pauvres, -ittio/ci; que ce titre signifiait héritier du Royaume; et que les fidèles, en conséquence, s'en paraient avec orgueil.
Ainsi, T.T:iùy6q fut équivalent d' Ébion; à'vis; fut celui de Naziréen. Or, comme Ébion et Naziréen désignaient l'un et l'autre les disciples de Jésus, rr^yz; et «710; doive^it être considérés comme synonymes dans les écrits apostoliques. Ihw/sç, dans la pensée des auteurs, ne désignait pas un indigent, mais un disciple, c'est à dire un coiisacré ou saint.
Mais, nous dira-t-on, si primitivement par rr^yU. par pauvre, on entendait un disciple, pourquoi et comment n'en a-t-il plus été ainsi dans les temps suivants ?
L'explication en est fort simple. Plusieurs causes devaient inévitablement amener ce changement de signification.
doit s'entendre par appartenir à la communauté. Ainsi dans la /•« Épître aux Corinthiens, rApôtre dit en terminant : tous les frères vous saluent; et dans la //• Épltre il emploie la formule équivalente : tous les saints votis sahœnt. ^^
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ÉTUDES D'iIISTOIlŒ RELIGIEUSE.
Dans le milieu gréco-romain où le christianisme se développait, il eût été difficile que les membres des confréries consentissent à garder cette qualification. Les termes de TUTwys; ou mendicus ne comportaient point l'idée d'homme juste qu'avait Ébion en Palestine. Ils étaient au contraire pris en mauvaise part et servaient habituellement à quahfier les gueux et les marchands d'orviétan ^
Puis, par une conséquence toute naturelle, on était amené à penser dans les églises que ce nom devait être justifié par ceux qui le portaient, que la pauvreté devait être l'état obligatoire du disciple, et que par contre la richesse devait être considérée comme une abomination. On n'aurait pu, en efTet, s'expliquer que si les héritiers, les frères, devaient être des pauvres, les riches pussent être autre chose que les no^ifrères, les exclus du Royaume.
Aussi voit-on dans cette même épître de saint Jacques les riches opposés aux pauvres. On y lit^ : « Ne sont-ce pas les riches qui vous oppriment et vous traînent devant les tribunaux? Mais pleurez, riches, et jetez des cris, car les malheurs vont tomber sur vous, "
Toutefois, on reconnaît facilement que cette opposition du riche et du pauvre n'est qu'une vaine déclamation suggérée par l'oubli du véritable sens de 7UTa)x6ç. Elle ne répondait et ne pouvait nulle ment*répondre à un état de choses réel dans les églises grecques et romaines, où il n'était pas possible d'établir un communisme semblable à celui de Jérusalem. Les inégalités de conditions n'avaient point manqué de s'y produire. C'est, en effet, ce dont l'auteur lui-même témoigne dans le tableau qu'il nous présente d'une assemblée de fidèles.
* Horace, Sat. I, 2 :
Ambubaiarwm collegia, pharmacopolao,
. ^, „ Mendici, mimae, balatrones.
- Chap. n.
J.ES PAUVRES
" Quand il entre dans votre synagogue, dit-il, un homme portant un anneau d'or et vêtu magnifiquement en même temps qu'un pauvre en haillons, si vous offrez un siège d'honneur à l'un et faites asseoir l'autre à terre, vous péchez. En faisant des distinctions de personnes par la fortune, vous méprisez le pauvre, vous transgressez la loi : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. "
Ainsi dans les réunions de fidèles les uns étaient en haillons et d'autres luxueusement vêtus ; aux repas les uns apportaient de bonnes provisions, les autres faisaient maigre chère. Mais par les reproches même de l'Apôtre, on reconnaît que les riches, loin d'être anathématisés, repoussés, à cause de leur position de fortune, étaient honorés, considérés, et sans doute à bon droit, car ils devaient être souvent les bienfaiteurs, les protecteurs de leurs frères malheureux.
L'indignation que manifeste l'auteur de l'épitre contre un tel état de choses montre que cette qualification de pauvre, entendue au sens littéral, jetait le trouble dans les esprits; elle semblait devoir imposer des conditions impossibles à rempUr par les fidèles, et constituait la propre condamnation de bon nombre de ceux qui la portaient. Elle ne pouvait donc que tomber en désuétude.