MÉRITE ATTRIBUÉ A LA PAUVRETÉ DANS LES ÉGLISES
Ici se pose à l'esprit de chacun une nouvelle question. Les églises auraient -elles pu prendre pauvre, tttwxo;, au sens littéral, c'est à dire faire un mérite de la pauvreté, quand elles prétendaient, au contraire, offrir aux initiés un abri contre les maladies et la misère?
La situation prospère des hétairies telle que nous l'avons trouvée peinte dans les Actes et dans les Épitres pauli-
ETUDES h HISTOIRE RELIGIEUSE.
nienneSy ne pouvait être obtenue et conservée que par des restrictions et des limites apportées dans les réceptions des néophytes. L'admission de tous ceux qui souffraient, qui se plaignaient de leur situation, qui aspiraient à un meilleur sort, eût certainement amené une foule compacte d'adhérents; mais il eût été matériellement impossible de leur donner satisfaction, et le grand nombre de telles gens, loin de constituer une force, n'eût apporté que faiblesse et ruine.
La propagation du christianisme amena donc nécessairement la constitution de deux cercles parmi les fidèles : d'une part les administrateurs, les personnages vivant de l'autel, et avec eux les gens d'une condition fortunée; et de l'autre une clientèle qui renfermait des malheureux.
A ceux-ci on ne disait pas, on ne pouvait pas dire : " Entrez dans nos rangs et ne soyez plus en souci pour votre nourriture ni pour vos vêtements; comme il prend soin des oiseaux de l'air, votre Père céleste prendra soin de vous. " Aux uns, on déclara brutalement " que celui qui ne travaille pas ne doit pas manger* ". A ceux qui étaient invaUdes, on ne dit point : " Votre foi vous a sauvés, vous êtes guéris par la grâce de Dieu. " On se contenta de leur donner des consolations et des espérances. " Ne vous plaignez pas, leur disait-on; ce sont des épreuves que Dieu vous envoie; félicitez-vous-en; plus vos souffrances auront été cruelles, plus votre récompense sera grande au royaume de Dieu. "
D'après les Apôtres et leurs successeurs, les maux qui affligeaient l'humanité étaient de deux sortes, ils affectaient deux caractères essentiellement différents selon les personnes qu'ils frappaient : pour les saints, les souffrances ou les
* Il Thessaloniciens, HT, 10.
LES PAUVRES
malheurs n'étaient que des encouragements; pour les autres, ils constituaient des châtiments*.
C'est ainsi que par la force des circonstances, par le développement du nombre des croyants à la Bonne Nouvelle, la doctrine de l'épreuve du juste et de la récompense qui l'attendait fut reprise par les égUses. Elle devint pour les chrétiens, comme elle l'avait été pour les Juifs sous la domination des Macédoniens et sous celle des Romains, la base de leur constance dans les malheurs de la vie et de leur courage dans la manifestation de leur foi.
Le mérite de l'épreuve put être d'autant plus facilement admis par les populations gréco- romaines auxquelles on annonçait la Bonne Promesse, que cette doctrine n'était pas nouvelle pour leurs oreilles. Les stoïciens l'avaient déjà répandue dans tout l'empire. '' Dieu, disaient-ils 2, ne donne pas le plaisir en partage à l'homme qu'il veut faire sien; tout au contraire, c'est par les épreuves qu'il le fortilie et le rend digne de lui ; c'est pour l'élever au plus haut degré de la perfection qu'il lui donne la fortune pour adversaire. Quel est l'homme au cœur généreux qui ne méprise l'inaction et ne demande l'occasion de montrer sa valeur? "
La pauvreté, toutefois, était appréciée dans les écoles stoïciennes à un tout autre point de vue que dans les églises chrétiennes.
Pour les pliilosophes, en effet, l'homme devait vivre selon les lois de la nature, vivere secimdum naturam; et pour cela il convenait de ne pas augmenter la somme de nos besoins à satisfaire ; il fallait au contraire les maintenir dans les plus étroites limites, et acquérir ainsi une grande liberté d'action
* Tertullien, Apo/og., 4L
£ Sénèqne, De Providentia, %
ÉTUDES D'jIISTOinE RELIGIEUSE.
pour la pratique du bien et la culture de Tintelligence. '' Le pauvre était ainsi, disaient-ils ^ le vrai riche; car celui qui sait avoir assez a obtenu ce que jamais n'atteint celui qui recherche la fortune. Les richesses d'ailleurs sont souvent plus funestes qu'utiles à ceux qui les possèdent; elles engendrent beaucoup de vices, qui causent de nombreuses maladies ; tandis que la pauvreté est la compagne fidèle de la santé et de la vertu."Ainsi, être pauvre n'était qu'obéir à la Nature, et la pauvreté était un bien souhaitable pour les avantages immédiats et certains que l'homme en retirait. "Lorsque j'entendais Attale, dit Sénèque^ faire l'éloge de la pauvreté, montrer que tout ce qui est hors des besoins naturels est un fardeau inutile, j'aurais voulu être pauvre au sortir de ses leçons. "
Ces doctrines n'étaient pas de simples théories enseignées dans les écoles. Les populations étaient habituées à voir sous les portiques ou dans les marchés des orateurs en plein vent, stoïciens ou plutôt cyniques, le corps à moitié nu, et à les entendre verser le mépris sur ceux qui vivaient dans l'opulence, s'enorgueillir de leur propre dénuement, glorifier la pauvreté comme la condition nécessaire pour être libre et vertueux.
Ces idées étaient alors acceptées de tout le monde; et Juvénal, l'ennemi des philosophes, se trouve d'accord avec eux sur ce point. " C'est à la pauvreté, dit-il 3, que les Romains ont dû ces héros qui, trois fois consuls et dictateurs, ne revenaient pas moins du travail la bêche sur l'épaule, et il n'est personne qui ne voulût leur ressembler."
Mais la philosophie se gardait de confondre la pauvreté
* Sénèque, De Providentia. — Lettre 119.
' Id., Lettre 108.
3 Juvénal, Sat, II, 89-110.
LES PAUVRES
laborieuse, honorable et fière d'elle-même, avec la mendicité fainéante, envieuse et avide.
Si les détestables conditions économiques et sociales de l'antiquité produisaient beaucoup de misérables, la paresse en fournissait un fort contingent. Point ne manquait de gens qui préféraient mendier que travailler, gens importuns qui parcouraient les villes et les campagnes, entraient insolemment dans les maisons, surtout aux heures des repas, et s'arrogeaient, comme dit Homère*, " le droit de remplir aux dépens d'autrui leur ventre insatiable. " Ils s'étaient rendus insupportables et étaient justement méprisés.
Aussi, pour les philosophes, le dénuement par lui seul ne constituait pas un mérite, et les cyniques eux-mêmes tenaient à se distinguer non seulement du vil mendiant, mais du pauvre qui ne savait pas être content de son sort, demeurer indifférent à tous les biens, même à la vie.
L'homme qui était volontairement pauvre se disait donc stoïcien ou cynique; il ne se disait point 7:10)76;, ni mendicus ou pauper. Car si tout sage devait rechercher la pauvreté, tout pauvre ne pouvait être considéré comme sage.
Tout au contraire de l'opinion des philosophes, la richesse était pour les chrétiens un objet de légitime envie, le rêve naturel du bonheur. Ils avaient pour la pauvreté la sainte horreur que manifestaient à son égard les classes déshéritées, ceux qui la supportaient obligatoirement; ils pensaient comme les paysans Chrém'yle et Blepsidême qui, dans le Plutus d'Aristophane, refusaient de croire aux paroles de la Pauvreté, quand elle leur vantait ses mérites et affirmait que les hommes lui devaient tout ce qu'ils avaient de bon^
1 Homère, Odyssée, XVU, 220-228.
2 Lucien, Dialogues des Morts, 22.
3 Aristophane, Plutus, 415-G25.
ÉTUDES D'iiISTOIRK RELIGIEUSE.
pour la pratique du bien et la culture de Tintelligence. *' Le pauvre était ainsi, disaient-ils ^ le vrai riche; car celui qui sait avoir assez a obtenu ce que jamais n^atteint celui qui recherche la fortune. Les richesses d'ailleurs sont souvent plus funestes qu'utiles à ceux qui les possèdent; elles engendrent beaucoup de vices, qui causent de nombreuses maladies ; tandis que la pauvreté est la compagne fidèle de la santé et de la vertu. "Ainsi, être pauvre n'était qu'obéir à la Nature, et la pauvreté était un bien souhaitable pour les avantages immédiats et certains que l'homme en retirait. ''Lorsque j'entendais Attale, dit Sénèque^, faire l'éloge de la pauvreté, montrer que tout ce qui est hors des besoins naturels est un fardeau inutile, j'aurais voulu être pauvre au sortir de ses leçons. "
Ces doctrines n'étaient pas de simples théories enseignées dans les écoles. Les populations étaient habituées à voir sous les portiques ou dans les marchés des orateurs en plein vent, stoïciens ou plutôt cyniques, le corps à moitié nu, et à les entendre verser le mépris sur ceux qui vivaient dans l'opulence, s'enorgueillir de leur propre dénuement, glorifier la pauvreté comme la condition nécessaire pour être libre et vertueux.
Ces idées étaient alors acceptées de tout le monde; et Juvénal, l'ennemi des philosophes, se trouve d'accord avec eux sur ce point. " C'est à la pauvreté, dit-il 3, que les Romains ont dû ces héros qui, trois fois consuls et dictateurs, ne revenaient pas moins du travail la bêche sur l'épaule, et il n'est personne qui ne voulût leur ressembler."
Mais la philosophie se gardait de confondre la pauvreté
* Sénèque, De Providentia. - Lettre 119.
' Id., Lettre 108.
3 Juvénal, Sat. II, 89-110.
LES PAUVRES
laborieuse, honorable et fière d'elle-même, avec la mendicité fainéante, envieuse et avide.
Si les détestables conditions économiques et sociales de l'antiquité produisaient beaucoup de misérables, la paresse en fournissait un fort contingent. Point ne manquait de gens qui préféraient mendier que travailler, gens importuns qui parcouraient les villes et les campagnes, entraient insolemment dans les maisons, surtout aux heures des repas, et s'arrogeaient, comme dit Homère*, " le droit de remplir aux dépens d'autrui leur ventre insatiable. " Ils s'étaient i-endus insupportables et étaient justement méprisés.
Aussi, pour les philosophes, le dénuement par lui seul ne constituait pas un mérite, et les cyniques eux-mêmes tenaient à se distinguer non seulement du vil mendiant, mais du pauvre qui ne savait pas être content de son sort, demeurer indifférent à tous les biens, même à la vie.
L'homme qui était volontairement pauvre se disait donc stoïcien ou cynique; il ne se disait point TTTwyéç, ni mendicus ou pauper. Car si tout sage devait rechercher la pauvreté, tout pauvre ne pouvait être considéré comme sage.
Tout au contraire de l'opinion des philosophes, la richesse était pour les chrétiens un objet de légitime envie, le rêve naturel du bonheur. Ils avaient pour la pauvreté la sainte horreur que manifestaient à son égard les classes déshéritées, ceux qui la supportaient obligatoirement; ils pensaient comme les paysans Chrém'yle et Blepsidême qui, dans le Plutus d'Aristophane, refusaient de croire aux paroles de la Pauvreté, quand elle leur vantait ses mérites et affirmait que les hommes lui devaient tout ce qu'ils avaient de bon^
i Homère, Odyssée, XVII, 220-228.
2 Lucien, Dialogues des Morts, 22.
3 Aristophane, Plutus, 415^25.
ÉTUDES D HISTOIRK KKLIGIEUSE.
Les évangélistes, nous l'avons vu, le plus habituellement présentaient à ceux auxquels ils s'adressaient la félicité sous l'image d'un splendide et perpétuel festin'. Ils font dire par Jésus à ses disciples : " Puisque vous avez persévéré avec moi dans les épreuves, je dispose du Royaume en votre faveur afin que vous buviez et mangiez à ma table *. "
Aux yeux de l'Église, c'était donc parce que d'une part la privation de la fortune constituait un état indéniable de souffrance, et que d'autre part Dieu devait aux siens une réparation complète des maux qu'il leur avait infligés, que la pauvreté assurait aux fidèles des récompenses dans le rovaume futur.
C'est ainsi que dans le grand coumnt des idées et des mœurs gréco -romaines qui emportait et transformait les confréries chrétiennes, on fut amené à prendre dans les écrits évangéliques pauvre au sens littéral, et à y voir l'homme éprouvé par la misère.
C'est donc bien la signification d'indigent ou misérable qu'il faut attacher à rr.iùyi;, pauper, pauvre, quand il s'agit des idées et des doctrines qui à un moment donné prévalurent dans les églises et qu'elles prétendirent appuyer sur les évangiles.
Nous ne pourrions toutefois indiquer avec précision l'époque où zT<.r/o; perdit sa véritable signification, son sens hébraïque.
On voit au m® siècle Commodîanus ^ de Gaza se dire Mondicus Christi. Mais il était phénicien ou carthaginois et devait faire partie d'hétairies où la langue syro-chaldaïque
« AeÎTcvov, yi^o;. Apoc, HI, 20; XIX, 7, 9. — 3« Évangile, XIV, 15, i6. — i" Évangile, XXII, 2; XXVI, 29. — Le choix des métaphores est toujoui-s un indice des sentiments, des mœurs, ou du métier des personnes qui parlent ou qui écrivent.
« 3» Évangile, XXII, 28, 30.
' Nouvelle BUyjraphie générale, Didot.
LES PAUVRES
était comprise et dans lesquelles le terme d'Ébion avait du conserver son acception apostolique.
D'un autre côté on doit remarquer que Tertullien, pour qui Èbion fut le nom d'un hérésiarque i, ne connaît d'autre valeur à pauper que celle du mot latin lui-même. Il est ainsi très probable que dans les églises grecques et latines les équivalents (ïébion, TTTwys; et pauper, cessèrent de bonne heure d'être des qualifications portées par les disciples de Jésus et furent entendues au sens littéral.
On ne saurait par suite s'étonner de voir l'empereur Julien écrire 2 que pour punir les chrétiens des troubles qu'ils avaient causés à Edesse, il confisquerait les immenses biens des coupables, et ajouter ironiquement "qu'il se rxiontrerait ainsi leur ami, en leur rendant plus facile l'entrée du royaume des cieux qui, d'après leurs livres saints, était assuré aux indigents ".
Le mot pauvre, zzi^yôz, a eu, on le voit, deux significations distinctes et successives : l'une primitive, hébraïque, celle d'ébion, de sahit ou disciple; l'autre postérieure, toute grecque, celle d'indigent ou misérable,