‹ Etudes d'histoire religieuse [microform]Chapitre 3 sur 64 · CRUCIFIÉ · texte numérisé non relu

CRUCIFIÉ

Pour ceux qui, malgré les invraisemblances et les contradictions des écrits apostoliques au sujet de la mort de Jésus, n'admettent pas qu'il ait pu être crucifié hors de Jérusalem, Sodome et Egypte en est nécessairement le nom mystique. C'est alîaire de foi; et nous respectons celle de chacun.

Mais ceux qui abordent l'histoire religieuse avec un esprit . indépendant, peuvent et doivent se demander s'il est certain que par Sodome et Egypte l'apôtre ait entendu désigner la

Sion de David.

Les anciens prophète^ avaient quelquefois dit aux Juifs : Vos chefs et le plus grand nombre d'entre vous, en n'obéissant plus à Jéhova, vous ressemblez aux habitants de Sodome et de Gomorrhe. Ils ne donnaient point ce nom à Jérusalem elle-même. Dans leurs plus véhémentes apostrophes on sent vibrer en leur âme un ardent patriotisme et la confiance dans les hautes destinées de leur nation : Jérusalem sera toujours appelée, ils le prédisent, la cité de justice, la ville fidèle. S'ils rappelaient la ruine de Sodome, c'est qu'elle avait eu dans ses murs des membres de la famille d'Abraham; ils n'établissent jamais d'assimilation entre le peuple de Dieu et l'Egypte. L'appUcation à Jérusalem d'une telle épithète ne se rencontre donc pas chez les Voyants Israélites 2.

Mais alors même qu'Isaïe, Jérémie ou Ézéchiel auraient cru devoir, dans une patriotique et généreuse indignation,

i Apoc, XI, 8 : Kai xk 7tTw|xaTa aOxwv Itz\ tti; 7c>.aTeia(; xr,; iroXew; xf,? [LiyUr^ç, ^Ti; xaXeîxai TtveupLaTixtbç SèSoiia xa\ k'Cr^iz-co;, Sirov xa\ à xiipio; -ntxôv èaToupari.

« Isaïe I 9 • " Si TÉternel des armées n'eût réservé un petit nombre d entre nous,' nois'uurions été comme Sodome et Gomorrhe. " - 20 : ^' C'est pourquoi le

LE RÉTABLISSEMENT DU ROYAUME d'iSRAEL.

donner à Jérusalem de flétrissantes qualifications, elles n'avaient aucune raison d'être dans la bouche de l'apôtre.

N'oublions pas, en efl*et, que l'auteur de cette révélation, quel qu'en soit le nom, est manifestement un disciple juif, un de ceux qui ont pour la Loi l'obéissance la plus rigoureuse, qui ont conservé toutes les illusions et tous les sentiments d'un fidèle fils de Jacob pour le Temple et Jérusalem. Pour lui, Jésus n'était point venu abolir la Loi, mais la confirmer; il n'y avait pas de Nouveau Pacte, l'ancien subsistait toujours. C'est l'arche d'alliance perdue autrefois dans l'incendie du temple de Salomon qui devait y être rétablie*. Aussi se flatte^t-il d'être Juif, et, loin de répudier ses compatriotes, il s'en déclare solidaire ; à ses yeux comme aux leurs, les ennemis sont les Gentils^. Il ne dit pas un mot qui puisse laisser penser que les Juifs soient responsables de la mort du Maître; tout au contraire, il le montre au ciel entouré des Anciens'. On ne rencontre aucune imprécation contre Jérusalem. Il n'est jamais dit d'elle : Toi qui tues les prophètes.

Sodome et Egypte ne peuvent certainement pas désigner ici Jérusalem. Le prophète, en effet, l'appelle quelques lignes plus haut la Cité sainte et il la qualifie toujours de la sorte ou en termes honorifiques *.

Puissant d'Israël dit: Je rétablirai tes juges tels qu'ils étaient autrefois... et on t'appellera cité de justice, ville fidèle. "

Ézéchiel, XVI, 48 : " Sodome, ta sœur, n'a point fait comme tu as fait. " — 60 : " Mais toutefois je me souviendrai de l'alliance que j'avais traitée avec toi aux jours de ta jeunesse et elle demeurera éternelle. "

« Apoc., XI, 19.

* Apoc, II, 9; III, 9 : "/e connais ceux qui se disent Juifs mais qui ne le sont pas, qui mentent et qui sont de la synagogue de Satan. " — Id., XI, 2 : " Les Gentils fouleront aux pieds la cité sainte. **

' " Je regardai et je vis sur le trône, entouré des quatre animaux et des anciens^ un agneau qui était là comme immolé... les quatre anciens se prosternèrent devant l'agneau, ayant chacun des harpes et des coupes pleines de parfums. "

* Apoc, XI, 2 : xai ttjv Tt6>iv tyjv àyiav wati^ffovffiv |ji7|va; readapâxovTa xa\ Ôvo. — Id., XXI, 10 : xa\ i?$eiÇiv |ioi t^jv TriXtv xr^s àyt'av *Ie(>Qu<7aXr,(i.

•Al

Ainsi Jésus, selon lui, aurait été crucifié non à Jérusalem et par les Juifs, mais dans quelque autre ville et par les

ennemis des Juifs.

Or, toute la prophétie est dirigée contre Rome, c'est à dire • la puissance romaine ; c'est elle qui est la bute noire, la cause de tous les maux, de toutes les injustices qui ont pesé sur Israël. " Cest en elle qua été trouvé le sang des prophètes, des saints et de tous ceux qui ont été mis à mort sur la terrée " C'est donc Rome qui à ses yeux a été coupable de

la mort de Jésus.

Cependant les noms symboliques de Sodome et Egypte ne peuvent s'appliquer à la capitale de l'empire, qui est qualifiée de '' Grande Prostituée ", de " Réte à sept têtes ",

de " Rabylone ", etc.

Mais ces mystérieuses et flétrissantes qualifications conviennent parfaitement à Césarée; elle était la ville des étrangers, des Grecs, et surtout la résidence des gouverneurs romains, des oppresseurs de la Judée; elle était ainsi la grande cité aussi en abomination aux Juifs que Rome ellemême 2. Et c'est le massacre des Juifs à Césarée par les Grecs et les Syriens qui détermina l'insurrection générale.

n est donc, croyons-nous, permis de penser que d'après Y Apocalypse ce serait à Césarée, au siège du gouvernement de la Palestine, que Jésus aurait subi son supplice.

l\ se pourrait ainsi qu'au sujet de la mort de Jésus on eût dans cette prophétie la tradition primitive des disciples, qui aurait été modifiée avec le temps, par suite des conditions dans lesquelles se seraient développées les hétairies chrétiennes hors de la Palestine. Grâce à la forme mystique

1 Apoc, XVni, 24. ' . »c ^. * 1 1 „

« Josèphe, Guerre des Juifs, liv. III, ch. 9 : « Césaree-sur-Mer était la plus grande des villes de la Judée; la plupart de ses habitants étaient des Grecs; ils . haïssaient les Juifs et étaient dévoués aux Romains. "

LE RÉTABLISSEMENT DU ROYAUME D'iSRAEL.

qu'elle avait revêtue, elle aurait échappé au sort de tant d'autres traditions contraires à la foi orthodoxe.

Si l'on remarque, en eff'et, que le sentiment général n'admettait pas qu'un prophète mourût hors de Jérusalem, il paraîtra fort possible que ce fût pour obéir à ce sentiment que le lieu de la mort du Messie galiléen aurait plus tard été placé dans la capitale religieuse de la Judée ^

On sait, d'autre part, que les églises de la dispersion eurent des tendances difl*érentes des disciples juifs; et plus tard une animosité profonde les divisa. En outre, loin de nourrir des sentiments hostiles contre Rome, nous avons eu l'occasion de le montrer 2, elles recherchaient la protection des autorités de l'Empire; et après la ruine de Jérusalem, elles tinrent à établir qu'il n'y avait eu aucune solidarité, aucune communauté d'aspirations entre elles et les insurgés. Ainsi, l'intérêt politique et la haine de parti auraient pu amener les chrétiens à déclarer que le fondateur de leur secte n'avait point prêché la révolte contre Rome et que s'il avait été condamné à mort par un procurateur romain, celui-ci n'avait agi que sous la pression des Juifs et en proclamant son innocence.

On doit constater que la part active qui fut attribuée aux Juifs dans ce tragique événement ne fut pas la même à toutes les époques. Ainsi, selon le 1®' et le 2® Évangile, les plus anciens, c'est Pilate qui, tout en cédant à la pression des Juifs, ordonne le supplice de Jésus, et ce sont les soldats de sa garde qui opèrent le crucifiement^.

* Le 3« Évangile (XIII, 23) fait dire par Jésus à ses disciples, au moment de se rendre aux fêtes de Pâques : " Cependant il me faut marcher aujourd'hui, demain et le jour suivant, parce qu'il n'arrive point qu'un prophète meure hors de Jérusalem. "

* Études au sujet de la persécution des Chrétiens sous Néron, ch. IX. Paris, Leroux, éditeur.

» V Évangile, XIX, 23; 2» Évangile, XV, 16 et 20; l^r Évangile, XXVII, 27-31 :

il *

li;

iî

if

|g ÉTUDES d'histoire RELIGIEUSE.

D'après le n» Évangile S œuvre postérieure aux deux premiers le procurateur, comme la chose semblait naturelle en pareil cas, ne s'occupa point du supplice de Jésus; il se borna à le livrer aux autorités du Temple, qui demandaien sa mort; et ce furent en conséquence les Juifs qui lirent

périr Jésus ^. ,

Selon les Actes également% Pierre aurait repondu au souverain pontife : " Le Dieu de nos pères a ressuscite Jésus que vous avez tué de vos mains en le pendant au bots., et nous en sommes les témoins ". Il est dit, remarquons -le, vous, les Juifs, vous l'avez tué de vos mains.

On lit encore -dans l'Épître aux Thessaloniciens^ : Les églises de la Palestine ont eu à souffrir des Juifs, qm ont tué Notre Seigneur Jésus et les prophètes. "

Dans l'Épître aux Galates il est dit^ : " L'Oint nous a rachetés de la malédiction de la Loi en devenant malédiction pour nous, selon qu'il est écrit : Maudit est celui qm est pendu au bois. " L'auteur par ces mots exprime que le supplice subi par Jésus a été celui qui se trouve édicté par le Deutéronome^ et que par suite il fut infligé par les Juifs. C'est également la même version qui se rencontre dans la

" Les somu au gouverneur amenèrent Jésus au prétoire... et ils l'emmenèrent pour le crucifier. '• ^^ ^^ ^^^^ ^^ principaux sacri-

pau. sacrificateurs et les autontes i-^"^ ^^^J'^Z^-"- «--• U crucifièrent. 'Or:^,... o\ «p^.epet; xa. «^ W '";;'^7;y J rf, ;,-,„,, n'ait pas

. .j„sr:^n:eï?r;rsuTceT-

3 Actes, V, 30 : Ôv (^j^st; ôiexstptVaaOs Tcpeixaaavxs; eut 5v>.ov. Cf. 11, 2d, dO, i^ , ,

4 r Thessaloniciens, II, 14-45.

5 Galates, III, 13^ homme aura commis quelque péché

6 Denteronome, XXI, 22, 2Ô . guana uèi nom" ,-„,,:. p^t ^plui oui e«t , diîîne de mort, on le fera mourir en le pendant au bo.s... Maudit est celui qui e.t

pendu au bois. "

LE RETABLISSEMENT DU ROYAUME D ISRAËL

P® Épître aux Corinthiens* : " Notre doctrine, écrit Tapôtre, n'est point celle de cette génération ni de ses chefs qui sont désormais impuissants. Nous prêchons la doctrine de Dieu cachée en un mystère, qui avant toute génération avait été destinée à nous être révélée; les chefs de cette génération ne Tout point connue ; car s'ils l'eussent connue ils n'auraient point crucifié le Maître de cette révélation. "

Les ennemis de Paul, en effet, ceux qu'il combat, ce sont les Juifs ou judaïsants et les Principaux du Temple; il n'a que des paroles bienveillantes pour les magistrats romains qui le couvraient de leur protection ; d'autre part, il ne saurait reprocher aux Gentils de n'avoir point cru au caractère messianique de Jésus, puisque dans le plan providentiel il n'avait pas été envoyé vers eux, mais seulement aux enfants d'Israël 2; il faut donc évidemment voir les autorités juives dans les chefs de cette génération qui sont accusés d'avoir méconnu et crucifié Jésus.

Sur la foi du 3« Evangile, des Actes et des Epîtres Pauliniennes, cette tradition parait avoir été celle qui fut à un moment donné la plus généralement adoptée dans les éghses. C'est celle que suit Tertullien ^.

Par ces paroles que l'auteur des Actes fait adresser aux apôtres par le souverain sacrificateur^ : Vous voulez faire retomber sur nous le sang de cet homme, on voit que les Juifs se défendirent d'abord de toute participation à la mort de Jésus.

* I Cor., II, 6-8 : rjv oCôeiç xwv àp^ovrwv toO aîwvo; toutou '^yvwxev eî yàp '^yvoxrav oùx àv Tov xjpiov Tr,; ôo^r); EaTaupoxrav. — Cf. Actes, XIII, 27-29 et 3« Évang., loc, cit., page 18, note.

* Actes, XIII, m. — Cf. Romains, X, 20 et 21.

' Tertullien, Apologétique, 21 : " Magistri primoresque Judaeorum... incrucem .lesurn dedi sibi extorserint. "

* Actes, V, 28.

;j If

Ml

:ii!

Mais ils semblent avoir plus tard renoncé à réagir contre l'opinion générale qu'avaient répandue les chrétiens, et ils se bornèrent à déclarer pour leur défense qu'ils avaient légalement et légitimement procédé contre lui.

Ainsi le Juif que fait parler Celse, dit de Jésus ^ : Lorsque nous l'eûmes convaincu et condamné au supplice. Selon le Talmud également, la condamnation de Jésus aurait été prononcée longtemps avant la Pâque par le Synedrium, et il lui aurait été accordé un sursis de quarante jours, afin que tous ceux qui auraient voulu le justifier pussent venir déposer en sa faveur*.

Page 1