IX
'il
ÉTUDES D'ilISTOIIlE IIEUGIEUSE.
^iv ' >
ri 1
dépositaires de la pensée du Maître, qu'ils étaient seuls chargés de la continuation de l'œuvre, et ils affirmaient qu'il leur avait ^ '' été formellement défendu d'aller vers les Gentils ou d*entrer dans aucune ville des Samaritains. ''
Les nouveaux venus leur répondaient : Vous n'êtes pas les seuls à posséder le privilège d'avoir vu et entendu Jésus; il s'est aussi miraculeusement montré à nous 2 et nous a constitués ses apôtres. Jésus de son vivant n'avait eu, il est vrai, l'intention primitive de n'appeler à lui que les Juifs; mais ceux-ci ayant refusé de le suivre, de voir en lui le Messie, ils ont perdu leur privilège, et il nous a été ordonné de porter aux Gentils. la Bonne Promesse et les convier au bonheur qu'ont dédaigné les Juifs.
Cette question de l'admission des Gentils dans l'Alliance était une grave chose. Elle choquait les sentiments des disciples palestiniens, et surtout elle menaçait d'ébranler leur situation et leur autorité. Ceux-ci comprirent tout le danger et tentèrent de s'y opposer. De là, entre les nouveaux apôtres et les anciens, entre les partisans de l'admission des Gentils et ceux de leur exclusion, les divisions, les luttes, les injures, les menaces, et même des meurtres.
L'idée de considérer un incirconcis comme le prochain, le frère du Juif ou des disciples, ne fut donc pas exposée formellement par Jésus. Elle naquit de la nécessité des circonstances.
Une fois la sphère de propagande portée hors de la Palestine, une fois les Gentils reçus au Royaume en qualité d'enfants de Dieu, voyons ce que devint dans les églises de la dispersion l'idée du prochain.
* 1" Évangile, X, 5.
-• / Cor., IX, 1. — Galales, I. 1%
LE PROCHAIN
A qui le croyant devrait -il un dévouement absolu? Qui devrait-il aimer comme lui-même? Qui devrait être son frère? En ce nouvel état de choses, les apôtres allaient-ils déclarer que l'ancien pacte avec Dieu était rompu et qu'il n'en serait pas contracté d'autre? Allaient-ils affirmer qu'il n'y aurait plus de groupe d'hommes privilégiés? Que tous seraient désormais égaux aux yeux de Dieu et indistinctement chéris de lui?
Une telle conception de la justice et de l'action divine ne pouvait pénétrer dans la cervelle d'un Sémite. Considérer tout être humain comme un frère était une idée qui ne pouvait venir à l'esprit d'un Israélite, ni même à celui de quiconque était imbu des doctrines religieuses du mosaïsme. Ce n'était pas, en effet, en qualité d'homme que le fils d'Abraham était en rapport avec Jéhova; c'était comme membre d'une nation privilégiée entre laquelle et Dieu il y avait un autel, une loi et un pacte solennel.
Jésus, disaient donc les Apôtres, est venu établir un nouveau pacte, une nouvelle alliance.
En annonçant un pacte nouveau, lit-on dans l'Épître aux Hébreux^, Dieu a déclaré le premier vieilli, destiné à disparaître; et il n'y aurait pas lieu d'en former un nouveau si l'ancien n'était pas défectueux. Or, c'est ce nouveau pacte qui vient d'être établi sur de plus efficaces promesses.
Le droit de naissance ne donnera plus le privilège de la nouvelle alliance ; elle sera ouverte individuellement à ceux auxquels la faveur divine aura accordé la grâce de la foi^. Croire que Jésus est le Messie, obéir à ses apôtres, telles sont les seules conditions désormais exigées pour en faire partie.
■! fil If i f 'I
* Hébreux VIII 6-13.
2 1er Évangile, XIII, 11 ; XIX, 25, 26. — 3« Évangile, XVIII, 26, 27. — Romains, IX. 15-18.
I 'il
;|tl
ft'ïj
En conséquence toutes ]es nationalités, toutes les classes de la société pouvaient se trouver réunies, et on lisait dans l'Épitre aux Galates^ : " II n'y a plus parmi vous de distinction entre Grecs ou Juifs 2, circoncis ou incirconcis, citoyens libres ou esclaves, hommes ou femmes; vous êtes tous un en Jésus-Christ. "
. Mais c'était un contrat synallagmatique, une union indissoluble qui s etabhssait entre le Fils de Dieu et les siens. "Quiconque, aurait-il dit», se déclarera devant les hommes être un des miens, moi aussi je le déclarerai mien devant mon père qui est aux cieux. Quiconque me reniera, je le renierai aussi. "
Si les obligations étaient étroites entre Jésus et les disciples, elles devaient l'être également entre ceux-ci. Ce sont ces obligations mutuelles qui sont formulées dans le discours de la montagne K Ils doivent avoir les uns pour les autres un absolu dévouement, un amour fraternel; ils ne doivent avoir entre eux ni division, ni procès, ni inimitié, ni rancune; ils doivent se pardonner et même tendre la joue à l'olfenseur plutôt que de se vengera Nul ne doit hésiter a sacrifier sa vie pour l'intérêt de ses frères ^
Les membres de l'Alliance formaient ainsi une nouvelle famille, la seule qu'ils dussent reconnaître. Le sang même n'avait plus droit ; on n'était plus parent quand on n'avait pas la même foi.
Jésus est présenté à ce sujet comme exemple de la conduite que devait tenir le fidèle à l'égard de sa famille natu-
1 Galales, III, 25-29.
J C'étaient les seules nationalités en présence alors. Plus tard, comme dans I Epitre aux Colossiens, III, 11, on ajoutera les Scythes et les Barbares
3 1«r Evangile, X, 32, 33.
♦ l^'- Évangile, V. C'est aux disciples seulement qu'il est adressé. Voir paL'e 162 » i" Evangile, V, 21-26. ^ '^
« 1" Évangile, XX, 28. - 3« Évangile, XIV, 26.
LE PROCHAIN
relie. ** Un jour, nous disent les évangélistes*, sa mère et ses frères vinrent le trouver; et comme ils ne pouvaient l'aborder à cause de la foule qui l'entourait, quelqu'un dit à Jésus : Ta mère et tes frères sont dehors qui demandent à te voir. Mais il répondit : Qui donc soyit mes frères^ qui est ma mère? Et étendant alors la main sur ses disciples : Voici , dit-il, ceux qui sont ma mère et mes frères. "
Les apôtres donc, comme d'ailleurs l'intérêt de la situation l'exigeait, établirent une muraille de séparation entre les membres de la nouvelle alliance, du pacte avec Jésus et le reste de l'humanité. Les hommes demeuraient divisés en deux catégories : tes prédestinés et les non-prédestinés. Ainsi de même que l'Ismaélite ou le Samaritain n'avait pas été le prochain du Juif, de même les Juifs ou les Gentils, demeurés incrédules, qui continuaient à sacrifier aux dieux de l'Olympe, ne pouvaient faire partie du prochain des disciples.
Les apôtres de la Bonne Promesse n'auraient pu, en effet, déclarer que la bonté de Dieu s'étendait également sur tous les hommes, qu'ils étaient tous ses enfants et égaux au même titre devant lui ; la mission qu'ils s'attribuaient n'aurait eu, en tel cas, aucune raison d'être.
Nous avons à nous demander maintenant quels sentiments cette famille de favoris de Dieu, de mystes chrétiens devra professer à l'égard des non-croyants, du monde qui l'entoure.
Voyons en premier lieu les Juifs dont les apôtres eurent à s'occuper d'abord.
Jésus aurait dit^ : "J'ai fait connaître ton nom, ô mon Père, aux hommes que tu m'as donnés. Ils faisaient partie du peuple juif; mais ils s'en séparent désormais, comme je
» 1" Évangile, XII, 46-50. - 3« Évangile, VIII, 19-21. s 4" Évangile, XVII.
pi)
Ifi
m'en sépare moi-même. Je te prie pour mes disciples, pour les hommes que tu m'as donnés et que tu as choisis. Je ne prie pas pour les autres. " Par conséquent, le sentiment qu'on doit avoir naturellement à leur égard, c'est le dédain, Tindifférence.
Mais l'indifférence ne pouvait être que réciproque et ne pouvait être une règle de conduite qu'en temps de paix. Dès que la lutte était engagée, ou dès que les hommes du dehors faisaient obstacle, soit par une opposition active, soit par une invincible inertie, alors c'était une haine, une haine à outrance que les hommes de Dieu devaient avoir pour les autres hommes, les gens de Satan.
On rappelait que Jésus avait dit : " Celui qui n'est pas avec moi est contre moi; " et encore : " Nul ne peut être mon disciple s'il n'est prêt à haïr son père, sa mère, sa femme, ses frères, ses sœurs, et à mépriser sa propre vie^. "
Donc, ces pratiquants rigoureux de la loi mosaïque, ces scribes et docteurs pharisiens, étaient déclarés ennemis par rapport à l'Évangile 2. ''Malheur à vous, serpents, race de vipères! leur disait-on 3. Vous êtes les enfants de ceux qui ont tué les prophètes; vous achevez de combler la mesure des crimes de vos pères, et vous n'éviterez pas le terrible supplice que vous méritez. "
Pouvait- on môme considérer comme frères, comme des hommes auxquels on devait l'amitié et le dévouement, les habitants de Capharnaûm chez lesquels Jésus avait élu domicile? Et ceux de Corazim, de Bethsaïda, ceux des bords du lac de Galilée qui avaient été les témoins de sa prédication? le Maître ne leur avait-il pas dit : " Malheur à toi, Corazim !
1 3» Évangile, XI, 23; XIV, 25, 26.
' Romains, XI, 28.
^ l"-- Évangile, XXill, 15-33.
* ff
LE PROCHAIN
Malheur à toi, Bethsaïda! et toi, Capharnaûm! Sodome a été moins rigoureusement traitée que vous ne le serez au jour du jugement*. "
Il n'eût pu ainsi venir à l'esprit d'un fidèle de penser qu'il devrait aimer comme lui-même, considérer comme ses frères, comme son prochain, ces ennemis du Maître, les suppôts de Satan. Pouvait-il même les plaindre, avoir pitié d'eux quand ils avaient été voués à la colère et à la vengeance de Dieu?
Si l'ex-élu, le Juif incrédule, n'était pas le frère ou le prochain du chrétien, celui qui l'était encore moins, c'était le disciple réfractaire à la discipline.
Les peines étaient prononcées par les chefs de l'hétairie, qui constituaient une sorte de tribunal secret 2, des francsjuges. •
Celui qui refusait d'écouter la Société ne devait plus être regardé comme un frère; il devait être traité comme un païen ou péager; il était haï, il était maudit, et parfois il était retranché^.
Le retranchement impliquait l'expulsion de la communauté, l'exil, souvent la mort. Et comme le conseil des mystes n'avait aucune autorité légale, la mort était le trépas solitaire et mystérieux. Ananias et Saphira en furent des exemples ^ Paul n'échappe au sort dont il était menacé que par la protection de quelques amis qui lui permirent de quitter Jérusalem et de se rendre à Tarse ^.
Tertullien va nous montrer maintenant quels étaient les sentiments des chrétiens envers les païens, et si ceux-ci étaient pour eux des frères, le prochain.
■il M If i]
1 !•' Évangile, XI, 20-24.
« Actes, XI, 1, 2. — I Cor., V, 1-5; VI, 1-9. — Tertullien, Apologétique, 7.
3 1" Évangile, XVIIÎ, 17. - Apoc, II, 6. - / Cor., V, 2, 13; XVI, 22.
* Actes, V, 1-M.
» Actes, XIII, 2;K«).
" De par la nature, la mère commune des humains, il semble, leur dit-il ^ que vous êtes nos frères; mais non; vous n'êtes que de mauvais fi-ères, vous êtes à peine des hommes. Les véritables et seuls frères sont ceux qui ont pour Père le même Dieu et qui croient aux mêmes vérités:' "Les Gentils, dit-il ailleurs 2, ne veulent pas croire au terrible jour du jugement, et ils s'en moquent. Laissez-les dire. Pour nous, quelle ne sera pas notre joie de voir tous ces monarques célèbres qui régnent, prétend-on, dans le ciel, pousser eux et leurs favoris d'affreux gémissements dans le gouffre de l'enfer! Et ces persécuteurs du nom chrétien, et ces orgueilleux philosophes qui niaient la résurrection,' et ces poètes qui parlaient de Minos et de Rhadamante sans songer à Jésus -Christ, nous les verrons brûler dans des flammes insupportables! Comme il sera beau de les insulter à notre tour dans leur éternel supplice! Vous direz peut-être que ce temps est encore éloigné. Non, mes frères. Nous pouvons dès à présent voir ce spectacle avec les yeux de la foi, et en jouir comme si nous y assistions. "
Jésus, en effet, enseignaient les apôtres, ne désarmait pas sa haine et se réservait le plaisir de la vengeance. " Il reviendra, disaient-ils, sur la terre avec une glorieuse escorte de saints et d'anges ; toutes les nations paraîtront au pied de son trône ; il fera placer à sa droite les élus, et à sa gauche les maudits. Il dira aux premiers : Prenez possession de la terre et de ses biens, du royaume qui vous a été promis ; et aux autres : Allez maintenant au feu éternel réservé au Diable et à ses anges 3. "
Aussi, quand l'auteur de l'Épître aux Romains reconnaît
* Apologétique, 39.
* Contre les spectacles, 30.
3 1er Évangile, XXV, 31-4G.
la nécessité de recommander la prudence aux fidèles, de les engager à ne pas se venger eux-mêmes, d'éviler d'encourir l'intervention de la justice romaine, à quels sentiments juge-t-il convenable de faire appel? Écoutons-le.
" Ne vous vengez pas vous-mêmes, leur dit-il^ J.aissez faire la colère divine; car le Seigneur a dit : C'est à moi le soin de la vengeance. Si donc ton ennemi a faim, donne-lui à manger; s'il a soif, donne-lui à boire; car en agissant ainsi tu amasseras des charbons ardents sur sa tête. "
On voit dans quelle intention peu charitable le chrétien devait faire le bien à son ennemi parmi ses frères. Quand il semblait mu par la pitié ou la générosité, il n'avait en vue que la satisfaction d'assurer sa vengeance.
La douceur et la charité n'étaient nullement, on le voit, les vertus ordinaires des Apôtres et de leurs disciples.
Il est donc manifeste que 5 ttav; jfsv ou o aBeXçf;, le prochain ou le frè7*e, celui auquel on doit un dévouement absolu, celui qu'on doit aimer comme soi-même, n'a pas dans les écrits évangéliques le sens général d'homme, de membre de l'humanité. Il doit être pris dans le sens étroit, exclusif de frère en Abraham quand il s'agit des Juifs, ou de frère en Jésus-Christ quand il s'agit des Apôtres et de leurs disciples; en un mot, le prochain n'est jamais que le frère en religion.
Aimer le prochain était sous la loi mosaïque aimer l'Israélite son frère; aimer le prochain dans la loi évangélique, c'est aimer son frère, le myste de sa secte. L'Épître aux Calâtes nous le dit clairement 2. Toute la loi est résumée dans une seule parole : Tu aimeras ton prochain comme toimême; or, si vous vous mordez et vous mangez les uns les
1 Romains, Xll, 19-21.
2 Galates, V, 14, 15.
ir'
ti
ltl!U«ll>-
KÏUDES D HISTOIRE RELIGIEUSE.
"rf
autres, vous vous détruirez les uns par les autres. 'AyxT.i^';v.:
C'est, on le voit, pour les seuls frères, pour leur conduite vis-à-vis les uns des autres, qu'a été édicté le commandement, et l'apôtre leur en montre la sagesse et l'utilité pour la prospérité des hétairies.
Quand la foi aux promesses du Christ se sera propagée, quand elle sera devenue catholique, un grand nombre de personnes seront comprises dans la désignation de prochain; dans de vastes pays où des populations entières partageront la même croyance, seront soumises à la même discipline rehgieuse, chacun se ti'ouvera le prochain de l'autre, et il semblera que cette qualification doive s'attribuer à tout homme en général.
Cependant l'illusion s'éyanouit promptement; car dans ce monde chrétien lui-même, les partisans d'Arius et ceux d'Athanase se voueront une haine implacable; les hordes soumises au Pape traiteront les Albigeois comme les Israélites, sur l'ordre de Dieu, avaient traité les Chanahéens; l'anglican traquera le papiste ; le huguenot se défendra les armes à la main contre le catholique, qu'il tiendra en abomination; chacun ne reconnaîtra pour son prochain que celui qui sera de sa secte, que son frère en religion. On ne saurait se refuser à reconnaître que de tels sentiments ne sont pas en contradiction avec les préceptes de l'Évangile.
L'amour désintéressé de l'humanité avait été depuis longtemps déjà enseigné comme une loi naturelle par la philosophie grecque.
Cicéron, qui en avait été nourri, écrivait ^ : " Ce qu'il y a de meilleur et de plus divin, c'est la raison;
i De Officiis, I, 23.
— jj*Mffe"i«'#?',É': 'i^'Mtl»-
LE PROCHAIN
elle est le lien qui unit les hommes entre eux et avec la Divinité. Aussi le monde entier doit-il être considéré comme une république universelle dont chacun de nous a le droit de se dire citoyen. Que notre esprit contemple l'immensité magnifique de la nature, et il se dégagera des vaines limites d'un état particulier, il ne verra dans l'univers qu'une ville où chacun a un égal droit de cité. Et alors comme on sent grandir en soi le sentiment de la valeur de l'homme ! "
Et encore * :
" Parmi nos devoirs, il n'en est pas de plus noble, d'une plus large application que celui qui étabht entre les hommes une alliance, des relations mutuellement utiles, en un mot l'amour du genre humain, caritas humant generis. "
En s'exprimant ainsi, Cicéron ne disait pas et n'avait pas la prétention de rien dire de nouveau. Ces sentiments n'étaient pas le partage seulement de ceux qui avaient eu le loisir de suivre les leçons des philosophes. Les poètes par les vers que tout le monde répétait, les auteurs dramatiques par les maximes qu'ils proclamaient sur la scène devant la foule assemblée, les stoïques et les cyniques par leurs prédications en plein vent sur les places publiques, les avaient fait pénétrer dans toutes les classes de la- société. L'empire macédonien d'abord, puis la domination de Rome, en détruisant l'autonomie des petits états qui couvraient le monde ancien et élevaient des barrières à chaque pas pour s'isoler dans leur indépendance 2, avaient singulièrement favorisé l'extension du sentiment de l'unité du genre humain.
Qui, dans une cité grecque, applaudissant aux comédies de Ménandre, qui, dans une ville italique, applaudissant à
1 De Finibus, V, 23.
2 E. Havet, Le Christianisme et ses origines, 1. 1, p. 104-108; II, p. 19, 111, 113, 'ICiO, 284, 2L)8. — Martha, Les Moralistes sons l'Empire romain : Poètes et Philosophes.
celles de Térence, ne reconnaissait pour un modèle à suivre ce bon et obligeant Ghrémùs toujours prêt à rendre service aux autres, sans être sollicité, allant au devant d'eux, et qui n'était guidé que par le sentiment de la solidarité humaine? ''Aucun homme, disait-il à son voisin Ménédème, ne doit être indifférent à l'égard d'un autre, par cela seul qu'il est homme; et voilà pourquoi je m'intéresse à vous. Fiez-vous à moi. Par mes Consolations, par mes conseils ou par ma bourse, je vous viendrai en aide*. "
Il n'était pas, il est vrai, alors plus que de nos jours, donné à tous les hommes de mettre en pratique le dévouement et la vertu qu'ils honoraient. Le plus grand nombre d'entre eux voulaient le bien sans avoir le courage ou la force de l'accomplir, et confessaient comme Ovide :
Video meliora proboque, Détériora sequor *.
Mais le sentiment de la fraternité humaine n'en était pas moins devenu général dans le monde gréco-romain.
Juvénal, qu'on ne saurait accuser de sensibilité exagérée, s'écrie 3 : " En donnant des larmes au genre humain, la Nature a montré que la pitié devait régner dans tous les cœurs... Est-il un homme de bien, jugé digne de porter flambeau aux fêtes de Gérés, qui se croie étranger aux maux
* Térence, Heautontimorumenos :
Homo sum; humani nil a me alienum puto.
Crede, inquam, mihi :
Aut consolando, aut consilio, aut re juvero.
* C'est ce même sentiment qu'exprimait Racine dans ses Cantiques spirituels:
Mon Dieu, quelle guerre cruelle!
Je trouve deux hommes en moi.
Je ne fais pas le bien que j'aime Et je fais le mal que je hais.
3 Juvénal, Sa^ XV, 131-14G.
LE PROCHAIN. 209
de ses semblables? C'est ce sentiment qui nous distingue des animaux et nous élève à la Divinité. "
Nombre de ceux d'entre les Gentils qui entraient dans les hétairies chrétiennes étaient nécessairement imbus de ces pensées généreuses; ils ne pouvaient manquer de juger trop étroit et trop exclusif le cercle du prochain, de ceux qu'on devait aimer comme soi-même; ils devaient tendre à l'élargir et faire reconnaître que, selon la voix de la nature, tous les hommes, quelles que fussent leurs croyances, étaient des frères dignes d'amour et de dévouement.
On voulut alors établir que le précepte de la charité universelle, de l'amour du genre liumain, faisait partie de l'enseignement des apôtres; on déclara qu'il avait été formulé dans les exliortations que, selon le 4® Évangile, Jésus aurait adressées à ses disciples ^ : " Comme mon Père m'a aimé, je vous ai aimés, leur aurait-il dit, t^^ mon commandement est que vous vous aimiez les ims les autres comme je vous ai aimés. "
Mais comment a-t-on pu voir dans ces paroles le désir manifesté par Jésus ou le commandement donné par lui aux siens d'établir une Iraternité générale parmi les hommes? L'évangéliste n'a rien voulu dire de semblable.
Il nous présente, en elTet, Jésus dans un appartement, les portes closes, entouré de ses principaux disciples, des Douze. Après les orages d'une journée fatigante de prédication au milieu de Juifs hostiles et fanatiques, le Maître et ses disciples font un souper commun; et Jésus, prévoyant sa mort prochaine par suite de l'animosité qui règne contre lui, donne ses dernières instructions à ceux qui seront appelés
1 4« Évangile, XV, 9-17.
Jj
•■il
ÉTUDES D'hISTOIUE RELIGIEUSE.
à lui succéder dans son œuvre, et leur lait connaître ses dispositions testamentaires.
Or, l'union si nécessaire entre les simples partisans était une chose de bien autrement grande importance entre les chefs. Elle devait être complète et cimentée par une amitié à toute épreuve.
C'est sur ce point capital que l'évangéliste fait revenir sans cesse Jésus.
11 leur recommande de faire taire tout sentiment de rivalité; il ordonne qu'aucun d'eux ne veuille prendre sur ses collègues une prééminence funeste à la concorde : " En vous lavant les pieds, leur dil-ili, moi le Seigneur et maître, je vous ai donné l'exemple de ce que vous devez faire les uns à l'égard des autres. "
C'est pourquoi il leur dit encore : " Moji commandemeyit est que vous vous aimiez mutuellement comme je vous ai aimés. "
Ce sont ces conseils spéciaux aux Douze, aux apôtres pour la continuation de l'œuvre, qui ont été transformés en des préceptes de charité universelle. La vèité cependant éclate aux yeux. On ne saurait Irouver dans ce passage du ¥ Évangile quoi que ce s^oit (jui ait rapport à l'enseignement de la fraternité entre tous les hommes.
La solidarité du genre humain lut une conception étrangère au judaïsme, étî-angèi-e aux premiers apcMres : on n'en trouve aucune trace dans le Nouveau T^'stament. Elle fut apportée dans les églises chrétieimes, comme tant d'autres éléments, quand les hommes imbus de la philosophie grecque y prii-ent place.
1 4« Évangile, XIII, 12-15.