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CHAPITRE VU

LA RELIGION SOLAIRE DANS L'EMPIRE ROMAIN

La doctrine. — Les cultes païens.

Le culte chrétien.

Connaissant aujourd'hui les véritables lois de la nature qui nous sont enseignées dès l'enfance, il nous semble que croire à la divinité du Soleil ne peut avoir été qu'une grossière superstition ; il nous paraît inadmissible qu'un astie ait été l'objet de l'adoration de gens instruits. Cependant, si nous nous repoi'tons inoins de trois siècles en arrière, si même nous jetons un coup d'œil attentif autour de nous, que de croyances complètement erronées ne trouvons-nous pas admises pour des vérités incontestables, non seulement par le vulgaire, mais par des esprits éminemment cultivés et droits*. Il en fut de même pour le culte du Soleil qui, aux siècles de l'empire romain, devint le culte presque universel du monde civilisé.

* " Kepler subissait encore rinfluence de la scolastique, lorsqu'il donnait aux planètes une ànie directrice pour les conduire dans l'espace suivant des courbes savantes, sans heurter les astres qui fournissaient d'autres carrières, sans troubler l'harmonie réglée par le divin géomètre. " Albert Lemoine, Le viiaîisme et Vani' misme de Slahl, page 4.

M 'Il

Le sentiment des premiers humains en présence de la nature paraît avoir été, comme chez les enfants, la crainte. Les tremblements de terre et les éruptions volcaniques, les inondations des fleuves et les envahissements de la mer, les pluies diluviennes et les ouragans, les éclairs et le bruit de la foudre, ne pouvaient être pour eux que des objets de terreur. Inhabiles encore à se défendre eux-mêmes, ils ne songèrent qu'à se soumettre, à reconnaître la supériorité des éléments, c'est à dire à les diviniser et implorer leur clémence :

Primiis in orbe deos fecit timor^.

Le soleil, la lune, les étoiles, les nuages, Tair, la mer, la terre devinrent des dieux pour eux.

Quelques-uns cependant, plus hardis, réussirent à se préserver des fléaux destructeurs; le succès encouragea, les progrès succédèrent aux progrès. Vint enlin un moment où la race humaine crut se sentir non plus l'esclave, mais le maître de la Nature; elle s'estima de puissance égale sinon supérieure à celle des éléments dont elle avait d'abm^d fait des Dieux. Elle s'enorgueillissait dans Prométhée d'avoir trompé Jupiter-Soleil par une ruse grossière et de lui avoir dérobé le feu.

Le sentiment de la divinité ne s'elfaçait cependant pas du cœur de l'homme. Il lui fallait reconnaître que sa victoire contre les éléments n'était que passagère, qu'il finissait toujours par succomber dans la lutte. On admit alors que Prométhée fut enchaîné par Jupiter sur le Caucase et condannié à un éternel suppHce pour servir d'exemple aux téméraires 2.

* Pétrono, Fragments. — Cf. Liicrècp, De Nalum renim, V, 1217-1239; S^'iièquo, (M'étions naturelles, H, 42, VI, 21); Montesquieu, Esprit des Lois, II, xxxiv, 2.

* Eschyle, Prométhée enchaîné. — Cf. Horace, / Odes, 3.

• LA RELIGION SOLAIRE DANS l'EMPIRE ROMAIN. 225

L'homme avait toutefois constaté en lui une force active qui lui paraissait distincte des éléments eux-mêmes. Il en vint ainsi à penser que les Dieux, ses maîtres et ceux du monde, devaient avoir comme lui sensibilité et intelligence. Il leur attribua toutes les passions, tous les calculs, tous les motifs d'action qui se manifestaient en lui.

D'autre part, on remarquait que la sensibilité et l'intelligence ne se voyaient que dans les corps organisés, vivants. Puisque donc les Dieux étaient sensibles et intelligents, c'était évidemment, pensa-t-on, une de ces formes qu'ils devaient revêtir. Or, parmi les êtres vivants, l'homme paraissait incontestablement le mieux doué. On fut ainsi conduit à attribuer aux Dieux la forme humaine^. On leur supposait un corps réel, mais très subtil et indestructible, analogue aux fantômes que l'on voit dans les rêves 2. On pensa, par suite, que chacune des manifestations des forces de la nature était produite par la volonté et l'action d'une divinité qui y présidait. Les phénomènes continuèrent à paraître aussi redoutables, mais au lieu d'implorer le nuage, la foudre, le vent, l'eau euxmêmes, on implorait l'être qui les mettait en mouvement.

Tandis que le naturalisme demeurait la religion des peuples asiatiques, l'anthropomorphisme devint la base du culte de la race grecque, de cette race qui eut à un si haut degré le fier sentiment de la valeur propre et de l'indépendance de l'homme 3. De grandes écoles philosophiques sorties de son sein déclarèrent que c'était par l'étude de l'àme humaine et non point par celle des phénomènes physiques qu'on devait chercher à connaître

1 Cicéron, De Natura Deorum, 1, 18.

* Cf. ci-dessus ch. II, p. 44-46.

' Lucrèce, De Nalura rerum, I, 67, 641 : Primum Graius homo...

ia

la nature et les attributs des êtres qui animaient et gouvernaient le monde.

Mais d'autres philosophes pourtant mirent en doute la raison sur laquelle on fondait la prétention de donner aux Dieux la forme humaine. Considérer le type humain comme le plus parfait est une pure hypothèse, disait-on; en fût-il ainsi, il varie beaucoup selon les individus, et Tappréciation des conditions qui en constituent Texcellence est fort variable : on ne saurait donc donner aux Dieux une forme constante; ne voyait-on pas des Jupiter, des Junon, des Apollon de tous genres «? Tous ces Dieux à figure humaine, qu'ils fussent représentés dans les esprits sous les formes grossières qui leur furent attribuées aux premiers essais de l'art ou sous la merveilleuse beauté que leur donnèrent les grands artistes de la Grèce, finirent par perdre créance; on en riait généralement «. Les politiques déclaraient, il est vrai, qu'il fallait laisser au peuple ses superstitions. Mais les gens sensés ne pouvaient se résoudre à l'existence et à la puissance d'êtres créés par l'imagination de l'homme.

Quelle était alors, se demandait-on, la nature du Dieu ou des Dieux qui gouvernaient l'univers? Ne fallait-il pas revenir au culte du soleil et des astres 3?

C'est à ce parti que se rangèrent généralement les stoïciens; ils ne furent pas les seuls; mais ils furent les plus influents propagateurs du retour au naturalisme dans le monde gréco-romain.

Aux premiers siècles de notre ère , en dehors des

* Cicéron, De Natura Deorum, I, 18, 27, 3()-8(3.

« /(/., ibid., III, 24.

3 Id., ibid., I, 30: '* Quid ergo? Solem dicam aut lunam aut coelum deum? "

LA RELIGION SOLAIRE DANS L'eMPIRE ROMAIN. 227

divergences théoriques des écoles de philosophie, l'opinion générale admettait que l'univers était formé de quatre éléments : la Terre, VEau, VAir, le Feu. Les trois premiei's correspondaient à ce que nous appelons corps solides, liquides et gazeux^; le dernier pourrait être assimilé à ce qu'était le fluide impondérable de la physique moderne.

Superposant les éléments par ordre de densité, on plaçait la Terre au rang inférieur ; l'Eau reposait sur elle; TAir était au-dessus ; et au point le plus élevé de l'espace se trouvait le Feu. Il formait la substance du soleil, de la lune, des planètes et des étoiles. Cette région supérieure était appelée le Ciel ou Éther^. On disait, par suite, la substance stellaire ignée ou éthérée, céleste, puisque le ciel était le lieu qu'elle occupait.

Les stoïciens, dont les doctrines philosophiques étaient les plus répandues, enseignaient que la terre, l'eau, l'air étaient des éléments passifs; le quatrième, le feu, était l'élément actif. C'est à lui, c'est à son action, qu'étaient dues toutes les transformations des autres éléments 3.

On concevait la nature du Feu comme dans le système de l'émission on définissait le calorique. Selon les anciens, c'était une substance; de nos jours, on dirait un fluide, d'une extrême ténuité qui pénétrait toutes les parties de l'univers^.

* N'oublions pas toutefois que les anciens confondaient les gaz et les vapeui's.

* Cicéron, De Natura Deorum, II, 15 ; " Les asties qui naissent dans ce que nous appelons l'éther ou le ciel. "

*> 3 Cicéron, Académiques, I, 7, 33.

* Cicéron, De Natura Dorurn, II, 9-10 : " C'est la chaleur qui maintient et vivifie toutes les parties de l'univers. Et premièrement à Tégard de la terre cela est visible. Que vous choquiez deux pierres l'une contre l'autre, il en ."«ortira du feu. Que la terre soit creusée, elle fumera. L'eau même est mêlée de feu, puisque sans cela elle ne serait pas liquide et coulante. L'air, quoique plus froid, n'est pas sans chaleur; on le voit par les mouvements qui se produisent dans son sein et qui sont analogues à ceux de l'eau sur le feu. "

il ]

KTUDES D HISTOIRE RELIGIEUSE.

LA RELIGION SOLAIRE DANS L EMPIRE ROMAIN

On attribuait au feu les phénomènes que nous nommons lumineux, calorifiques, électriques. C'est ce qu'exprimaient les écoles orientales, où avaient puisé les Grecs et les Romains, en disant qu'il était formé par la triade, ow;, 7:up, gag;, lumière, chaleur, foudre^. Le feu, de plus, se confondait, on n'en doutait pas, avec le mouvement'^. Les stoïciens eurent donc non pas la connaissance précise, mais l'intuition de l'unité du principe de la chaleur, de la lumière, de l'électricité et du mouvement, qui, après avoir été naguère considérées comme des forces distinctes, sont actuellement ramenées à une seule.

Le feu produisait encore, pensaient-ils, la vie dans la nature. Sans lui tout être vivant ne périssait-il pas? Il paraissait ainsi constituer ce que nous nommons le principe vital ou la force vitale^.

On ne pouvait d'autre part concevoir la vie dans son développement complet sans activité propre et sans intelligence; c'est ce qui la caractérisait. Posant en principe que nul ne peut donner ce qu'il ne possède pas, on en concluait que l'activité et l'intelligence étaie*nt inhérentes à la substance ignée ^.

* Eusèbe, Pri'pamtion évangélique, I, 10. Théolof*ie des Phéniciens d'après Sanchoniaton. — Cf. Sénèque, Questions naturelles, U, 2L

2 Cioéron, De Natnra Deorant, I, II : " Praesertim cum is ardor, qui est mundi, non agitatus ab alio neque externo pulsu, sed per se ipse ac sua sponte moveatur. "

3 Cicéron, De Natnra Deorum, II, 9: "Tous les êtres qui prennent nourriture et qui croissent ont une chaleur intérieure, sans laquelle ils ne pourraient ni croître ni prendre de nourriture, car ils ont besoin pour cela d'un certain mouvement qui soit régulier et uniforme. Or, ce mouvement, c'est la chaleur qui le donne, et tant qu'elle se conserve en nous, le sentiment et la vie s'y conservent aussi; mais du moment où elle s'éteint, nous nous éteignons nous-mêmes et nous mourons... Tout ce qui est donc vivant, soit plantes, soit animaux, ne vit que par le moyen de la chaleur qu'il renferme. Le principe vital qui agit dans tout l'univers c'est donc la chaleur. "

♦ Cicéron, id., 11 : " Celui des éléments de l'univers qui pénètre et vivifie tout a donc la souveraine raison e*n partage. " Id., 22 : " Zenon donnait au feu la qualité d'artiste, ufnis arlificiosus. " — Plutarque, Œuvres morales : Opinions des philosophes, I, VI, 7. Les stoïciens disaient : TtOp t£xvix6v.

C'était, en conséquence, le feu ou l'éther, comme on l'appelait aussi, qui formait, pensait-on, toutes choses et donnait la vie à tous les êtres. Or cette puissance active et souverainement intelligente qui avait établi cet ordre parfait dans l'ensemble et dans les détails qu'on admire dans l'univers, que pourrait-elle être sinon la divinité? La divinité était ainsi répandue partout, animait tout, et faisait partie intégrante du monde*.

Mais le feu n'était pas également réparti dans l'espace. Sur la terre et dans les couches atmosphériques le^ plus proches d'elle, il se trouvait allié à d'autres éléments, et par conséquent il y était moins pur, moins actif; c'était seulement dans les plus grandes hauteurs au-dessus de nos têtes qu'il était dans toute son excellence; il y formait des globes tels que le soleil, la lune, les étoiles. Les astres passaient ainsi pour des êtres essentiellement vivants, intelligents*.

La principale masse du feu était, on n'en doutait pas, le soleil ; c'était de lui que la terre recevait la chaleur et la vie. Après lui, mais également hors de pair avec les corps célestes, venait la lune. On reconnaissait bien aux autres astres une influence active, mais ce n'était qu'une influence secondaire'. •

La vie sur la terre résultait de l'intime union de l'élément

» Virgile, Enéide, VI, 726-730 :

Mens agitât molem et magno se corpore miscet.

Igneus est ollis vigor.

Sénèque, Questions naturelles, I, préface : " Quid Deus ? Mens universa. Quid Deus? Quod vides totum et quod non vides totum. " Lucain, Pharsale, IX, 580 : Jupiter est quodcumque vides quodcumque moveris.

- Cicéron, De Natura Deorum, II, 15 : " C'est là que réside l'élément le plus subtil dont le mouvement est continuel et dont la force ne dépérit point, où par conséquent l'être doit avoir le sentiment très vif et une activité très grande. Les astres, puisqu'ils y sont produits, sont donc sensitifs et intelligents à un degré qui les met au rang des dieux. "

3 Id., ibid., II, 21, 39.

ÉTUDES D'hISTOIUK REFJGIEL'SE.

igné et des éléments passifs; et la mort était causée par leur

désassociation. Or, les astres n'étant formés que du premier

élément, ne pouvaient, pensait-on, périr. On en croyait

trouver la preuve dans les annales de l'humanité, (jui' ne

constataient aucun changement survenu dans la constitution du ciel.

Vie, intelligence, immortalité constituaient la divinité; les astres étaient donc des dieux; et leur puissance se faisait sentir sur la terre et dans le monde entier.

De la conception que l'on avait de la nature du principe vital, on demeurait convaincu que l'àme de l'homme, ce qui constituait en lui la capacité de sentir, de penser et d'agir, était d'essence ignée ^ C'était d'une étincelle dérobée au ciel que Prométhée, disait la légende, avait animé l'argile dont il avait façonné l'homme 2.

D'autre part, tous les astres étant sphériques, cette forme passait pour divine aux yeux de beaucoup de personnes 3; et l'àme, participant de la nature stellaire, devait aussi, pensait-on, la posséder. On s'imaginait, en conséquence, que c'était un petit globe de substance ignée qui, tombé du ciel, se déformait en traversant les couches de l'atmosphère et s'introduisait dans le corps qu'elle animait^.

En conséquence, devenue libre par la mort, l'àme laissait le cadavre froid; elle remontait vers sa véritable patrie, et elle s'élevait d'autant plus haut dans les sphères célestes

1 Macrobe, Commentariiis in Somnium Scipionis, I, 14 : " D'après Héraclide du Pont, rame est la lumière; c'est, dit Héraclide le physicien, une parcelle de J essence stellaire; pour Hipparquo, elle est de feu. "

* Dans la Salle des Bustes du Musée Pio Clementino, au Vatican, se voit un bas-relief qui représente Prométhée et les Parques. Celles-ci filent et tranchent la vie humaine; mais le fils de Japet, s'emparant d'une àme qu'Atropos a éteinte, la rallume et la rappelle ainsi à la vie.

" Cicéron, De Na(vra Deorvm, H, 18-19, 46. - Cf. Platon, Timée, trad. Cousin, page 120. '

* Macrobe, Comm. in Somn. Scip., I, 12.

LA RELIGION SOLAIRE DANS l'eMPIRE ROMAIN. 231

qu'elle était plus pure, plus dégagée d'attaches terrestres*; ce qu'on appelait la mort était donc, au contraire, la vie.

Les stoïciens avaient en cette matière des ^points communs avec les péripatéticiens^; ils étaient à peu près d'accord avec les pythagoriciens^; mais leurs doctrines étaient combattues par les épicuriens et les platoniciens.

Les épicuriens faisaient valoir deux sortes d'arguments : les uns généraux contre l'existence des Dieux, tels qu'on les entendait généralement, c'est à dire providentiels^; les autres particuliers à la nature que leur attribuait l'école du

Portique.

Rejette, disaient-ils s, l'erreur dont la religion aurait pu t'imposer le frein honteux; ne crois pas que le soleil et les astres soient d'une essence divine et qu'ils jouissent de l'immortalité. Ne voyons-nous pas les corps terrestres, l'eau, le souffle aérien, le fluide igné, naître, se former et périr? Le tout doit partager le sort des parties qui le composent. Quand on ignorerait la puissance des atomes créateurs, l'imperfection des cieux permet d'affirmer qu'ils ne sont pas d'une nature divine. S'il en était ainsi, pourquoi, lorsque les rudes et patients travaux de l'homme ont couronné la terre de verdure et de fleurs, les froids tardifs ou les chaleurs dévorantes viennent-ils détruire ses légitimes espé-

* Lucain, Pharsale, IX, 1-14.

' Cicéron, De Natura Deorum, I, 13.

» Diogène Laerce, Vie des philosophes, I, 8 : Pythagore (édit. Didot, p. 210) : " Le soleil, la lune et tous les astres sont des Dieux, parce qu'en eux domine la chaleur, qui est le principe de la vie, èTiixpaxeîv yàp xb 6ep(ibv ev auToîç, onep eaù ^lar,^ aÎTiov. — Les hommes ont une parenté avec les Dieux parce qu'ils ont en partage avec eux la chaleur. Kat àvOpwuoiç elvat upoç ôsoù; ffuyyéveiav xaxà xb [lexé-

Xei'' avOpwuov 8cp(xoO. "

♦ Les épicuriens ne niaient pas d'une façon absolue Texistence des Dieux. — Cf. C. Martha, Le Poème de Lucrèce, p. 111 et suiv.

•* Lucrèce, De Natura rerum, V, 111-261.

230 ÉTUDES D'niSTOmK REfJGIEUSE.

igné et des éléments passifs; et la mort était causée par leur désassociation. Or, les astres n'étant formés que du premier élément, ne pouvaient, pensait-on, périr. On en croyait trouver la preuve dans les annales de l'humanité, qui" ne constataient aucun changement survenu dans la constitution du ciel.

Vie, intelligence, immortalité constituaient la divinité; les astres étaient donc des dieux; et leur puissance se faisait sentir sur la terre et dans le monde entier.

De la conception que Ton avait de la nature du principe vital, on demeurait convaincu que Fàme de l'homme, ce qui constituait en lui la capacité de sentir, de penser et d'agir, était d'essence ignée ^ C'était d'une étincelle dérobée au ciel que Prométhée, disait la légende, avait animé l'argile dont il avait façonné l'homme 2.

D'autre part, tous les astres étant sphériques, cette forme passait pour divine aux yeux de beaucoup de personnes 3; et l'âme, participant de la nature stellaire, devait aussi, pensait-on, la posséder. On s'imaginait, en conséquence, que c'était un petit globe de substance ignée qui, tombé du ciel, se déformait en traversant les couches de l'atmosphère et s'introduisait dans le corps qu'elle animait^.

En conséquence, devenue libre par la mort, l'àme laissait le cadavre froid; elle remontait vers sa véritable patrie, et elle s'élevait d'autant plus haut dans les sphères célestes

» Macrobe, Commentarius in Somnium Scipionis, I, 14 : " D'après Héraclide du Pont, rame est la lumière; c'est, dit Héraclide le physicien, une parcelle de 1 essence stellaire; pour Hipparque, elle est de feu. "

« Dans la Salle des Bustes du Musée Pic Clémentine, au Vatican, se voit un bas-relief qui représente Prométhée et les Parques. CellesK^i filent et tranchent la vie humaine; mais le fils de Japet, s'emparant d'une àme qu'Atropos a éteinte, la rallume et la rappelle ainsi à la vie.

» Cicéron, De Naivm Deorvm, U, 18-19, 46. - Cf. Platon, Timée, trad. Cousin, page 120. 7 ^ ,

* Macrobe, Comm. in Somn. Scip., I, 12.

LA RELIGION SOLAIUE DANS l'eMPIRE ROMAIN. 231

qu'elle était plus pure, plus dégagée d'attaches terrestres*; ce qu'on appelait la mort était donc, au contraire, la vie.

Les stoïciens avaient en cette matière des .points communs avec les péripatéticiens^; ils étaient à peu près d'accord avec les pythagoriciens^; mais leurs doctrines étaient combattues par les épicuriens et les platoniciens.

Les épicuriens faisaient valoir deux sortes d'arguments : les uns généraux contre l'existence des Dieux, tels qu'on les entendait généralement, c'est à dire providentiels*; les autres particuliers à la nature que leur attribuait l'école du

Portique.

Rejette, disaient-ils^, l'erreur dont la religion aurait pu t'imposer le frein honteux ; ne crois pas que le soleil et les astres soient d'une essence divine et qu'ils jouissent de l'immortalité. Ne voyons-nous pas les corps terrestres, l'eau, le souffle aérien, le fluide igné, naître, se former et périr? Le tout doit partager le sort des parties qui le composent. Quand on ignorerait la puissance des atomes créateurs, l'imperfection des cieux permet d'affirmer qu'ils ne sont pas d'une nature divine. S'il en était ainsi, pourquoi, lorsque les rudes et patients travaux de l'homme ont couronné la terre de verdure et de fleurs, les froids tardifs ou les chaleurs dévorantes viennent-ils détruire ses légitimes espé-

* Lucain, Pharsale, IX, 1-14.

' Cicéron, De Natura Deormn, 1, 13.

« Diogène Laerce, Vie des philosophes, I, 8 : Pythagore (édit. Didot, p. 210) : " Le soleil, la lune et tous les astres sont des Dieux, parce qu'en eux domine la chaleur, qui est le principe de la vie, ETiixpaTeîv yàp xb OepfAov ev auxot;, oTcep edxt ^(of,; aÎTiov. — Les hommes ont une parenté avec les Dieux parce qu'ils ont en partage avec eux la chaleur. Ka\ àvÔptoTcoi; elvat npbç ôeoùç ffuyyéveiav xarà to ja£T£- Xeiv avOpwTCov ôôpfioO. "

♦ Les épicuriens ne niaient pas d'une façon absolue l'existence des Dieux. — Cf. C. Martha, Le Poème de Lucrèce, p. 111 et suiv.

^ Lucrèce, De Natura rerum, V, 111-261.

ÉTUDES D'hISTOIHK HELIGIKUSE.

rances? Pouniuoi cha(iue saison amène-t-elle une foule de maux homicides?

Ils donnaient fort souvent à leurs critiques la forme de la raillerie et de l'invective i. " Un dieu, disaient-ils, doit être heureux; a-t-on jamais su quels pouvaient être les plaisirs du soleil?... " Et encore : '' Pense-t-on qu'il puisse tourner avec tant de vitesse sans perdre le sentiment? "

Les académiciens étaient d'accord avec les stoïciens sur Fexistence d'une divinité providentielle; ils ne se séparaient d'eux que sur son essence. Ils se bornaient à soutenir que la substance ignée et son principal foyer ne réunissaient pas les qualités de bonté, de sagesse, d'intelligence répondant à l'idéal que concevaient les esprits distingués.

Ils employaient à peu près les mêmes arguments que les épicuriens. ^'Les stoïciens, disaient-ils 2, prétendent que le principe universel c'est le feu; qu'ainsi tous les corps vivants sont animés par la chaleur, et que l'extinction de la chaleur leur ôte la vie. Mais Ton ne conçoit pas ce qui leur fait dire qu'ils meurent faute de chaleur plutôt que faute d'humidité ou d'air, et cela d'autant moins qu'ils meurent même par excès de chaleur. La vie des animaux ne dépend donc pas plutôt du feu que des autres éléments. " Ou encore 3: "Les stoïciens sont obligés de convenir que tout feu a besoin d'aliment et que s'il en manquait il ne pourrait subsister; que le soleil, la lune, tous les astres se nounissent les uns des vapeurs d'eaux douces, les autres des vapeurs d'eaux salées qui s'élèvent de la terre ^... Or, ce qui peut cesser d'être n'est pas éternel de sa nature; le feu ne Test donc pas. "

* Cicéron, De Natura Deontm, I, 13, 34. > M., ihid., m, 14.

^ Id., ibid.

* Id., ibid., U, 46.

LA RELIGION SOLAIRE DANS L EMPIRE ROMAIN

Les stoïciens et les naturalistes répondaient qu'il fallait distinguer deux sortes de feu : le feu mauvais ou destructeur, le feu bon ou générateur; celui qui dévore et consume tout ce qu'il rencontre, et celui qui donne la vie aux plantes, aux animaux et aux hommes, les fait croître, les conserve, les rend sensibles et intelligents; or, le feu du soleil, disaient-ils, est de cette dernière sorte, puisqu'il en a toutes les propriétés*.

Dans les temples, sur l'autel domestique, le feu sacré qui brûlait était considéré comme étant, sans conteste, d'une nature différente de celui de la cuisine. Les mazdéens et, avec eux, les sectes empreintes de la religion de Zoroastre admettaient également deux natures de feu*.

Refusant de voir dans le Feu la source de la vie et de l'ordre dans l'univers, les académiciens l'attribuaient à un autre principe, qu'ils nommaient Intelligence ou Esprit, et qui réunissait, selon eux, toutes les qualités que les stoïciens attribuaient à tort au Feu; c'était en lui qu'ils plaçaient la puissance créatrice ou formatrice et conservatrice du monde. L'Intelligence n'était pas pour les académiciens une simple abstraction et encore moins une négation. Quoique invisible et impalpable, elle n'en constituait pas moins, aftirmaient-ils, une substance réelle; et ils en avaient fait, par suite, un cinquième élément 3.

i Cicéron, De Natura Deorum, II, 15. — On admettait, d'ailleurs, que des êtres pouvaient naître et vivre au milieu des ilammes (Id., ibid., I, 37), comme on l'a si longtemps cru pour la salamandre.

* Saint Augustin, Liber de Haeresibus, 46; édit. des Bénédictins, t. VIII, p. 14. DeNaturaboni contra Manichaoos, t. VIII, p. 511. — Pour les Égyptiens, dit Sénèque, Quest. nat., III, 14, la partie du feu qui dévore et qui brûle est le mâle; la partie lumineuse et inoffensive est la femelle.

« Platon, Epinomis, trad. Cousin, p. 13. — Cicéron, De Natura Deorum, I, 8 : " Unde vero ortae illae quinque formae. " Cf. Tusculanes, 1, 17. — Julien, Le roi Soleil, 4, 21 : " Ce monde magnifique et divin est soutenu par la forte incessante du cinquième élément, 'jnh toO irifxitTo'j croWato:. "

Les platoniciens ne pouvaient toutefois se refuser à reconnaître qu« l'intelli-

ÉTUDF.S D'HISTOIKK RKI.ir.IKl'SE.

rances? Pouniuoi cha(iue saison amène-t-elle une foule de maux homicides?

Ils donnaient fort souvent à leurs critiques la forme de la raillerie et de l'invective *. " Un dieu, disaient-ils, doit être heureux; a-t-on jamais su quels pouvaient être les plaisiis du soleil?... " Et encore : " Pense-t-on qu'il puisse tourner avec tant de vitesse sans perdre le sentiment? "

Les académiciens étaient d'accord avec les stoïciens sur l'existence d'une divinité providentielle; ils ne se séparaient d'eux que sur son essence. Ils se bornaient à soutenir que la substance ignée et son principal foyer ne réunissaient pas les qualités de bonté, de sagesse, d'intelligence répondant à l'idéal que concevaient les esprits distingués.

Ils employaient à peu près les mêmes arguments que les épicuriens. "Les stoïciens, disaient-ils 2, prétendent que le principe universel c'est le feu; qu'ainsi tous les corps vivants sont animés par la chaleur, et que l'extinction de la chaleur leur ôte la vie. Mais l'on ne conçoit pas ce qui leur fait dire qu'ils meurent faute de chaleur plutôt que faute d'humidité ou d'air, et cela d'autant moins qu'ils meurent même par excès de chaleur. La vie des animaux ne dépend donc pas plutôt du feu que des autres éléments. " Ou encore 3: "Les stoïciens sont obligés de convenir que tout feu a besoin d'aliment et que s'il en manquait il ne pourrait subsister; que le soleil, la lune, tous les astres se nourrissent les uns des vapeurs d'eaux douces, les autres des vapeurs d'eaux salées qui s'élèvent de la terre ^... Or, ce qui peut cesser d'être n'est pas éternel de sa nature ; le feu ne l'est donc pas. "

* Cicéron, De Natura Dcorum, I, 13, 34. > Id., ihid., ni, 14.

3 Id., Ibid.

* Id., ibid., n, 46.

LA RELIGION SOLAIRE DANS L ExMPIRE ROMAIN.

Les stoïciens et les naturalistes répondaient qu'il fallait distinguer deux sortes de feu : le feu mauvais ou destructeur, le feu bon ou générateur; celui qui dévore et consume tout ce qu'il rencontre, et celui qui donne la vie aux plantes, aux animaux et aux hommes, les fait croître, les conserve, les rend sensibles et intelligents; or, le feu du soleil, disaient-ils, est de cette dernière sorte, puisqu'il en a toutes les propriétés*.

Dans les temples, sur l'autel domestique, le feu sacré qui brillait était considéré comme étant, sans conteste, d'une nature différente de celui de la cuisine. Les mazdéens et, avec eux, les sectes empreintes de la religion de Zoroastre admettaient également deux natures de feu*.

Refusant de voir dans le Feu la source de la vie et de l'ordre dans l'univers, les académiciens l'attribuaient à un autre principe, qu'ils nommaient Intelligence ou Esprit, et qui réunissait, selon eux, toutes les qualités que les stoïciens attribuaient à tort au Feu; c'était en lui qu'ils plaçaient la puissance créatrice ou formatrice et conservatrice du monde. L'Intelligence n'était pas pour les académiciens une simple abstraction et encore moins une négation. Quoique invisible et impalpable, elle n'en constituait pas moins, affirmaient-ils, une substance réelle; et ils en avaient fait, par suite, un cinquième élément 3.

A Cicéron, De Natura Deomm, II, 15. — On admettait, d'ailleurs, que des êtres pouvaient naître et vivre au milieu des llammes (Id., Ibid., I, 37), comme on Ta si longtemps cru pour la salamandre.

' Saint Augustin, Liber de Haeresibus, 46; édit. des Bénédictins, t. VIII, p. 14. De Natura boni contra Manicha^os, t. VIII, p. 511. — Pour les Égyptiens, dit Sénèque, Qu^st. nat., III, 14, la partie du feu qui dévore et qui brûle est le màle; la partie lumineuse et inoffensive est la femelle.

» Platon, Epinomis, trad. Cousin, p. 13. — Cicéron, De Natura Deorum, I, 8 : " Unde vero ortae illae quinque formae. " Cf. Tusculanes, 1, 17. — Julien, Le roi Soleil, 4, 21 : " Ce monde magnifique et divin est soutenu par la force incessante du cinquième élément, 'jnh toO itifXTTO'j «7o!);i,aTo;. "

Les platoniciens ne pouvaient toutefois se refuser à reconnaître qu« l'intelli-

mi

•■if^

234 ÉTUDES d'histoire REMCilEIISE.

Les académiciens, toutefois, et après eux les néoplatoniciens, ne pouvaient méconnaître le rôle actif et vivifiant du feu dans l'univers, et surtout celui du soleil'. Ils refusaient seulement d'admettre que la raison et l'activité libre fussent des propriétés inhérentes à la substance ignée. Le soleil et les astres, disaient-ils, sont divins, car ils possèdent au suprême degré ces qualités ; mais leur action calorifique et lumineuse en est la manifestation et non la cause.

C'est ce que pensait à peu près Macrobe, et c'est également cette opinion qu'il attribuait à Cicéron^. " En écrivant : Aux grands hommes, il a donné une âme, partie de ces feux éternels que nous nommons constellations, étoiles^, Cicéron, dit-il, n'a pas déclaré que nous sommes animés par les feux éternels et célestes; car, bien que divine, cette flamme n'est pas moins un corps, et un corps, (juelquJ divin qu'il puisse être, ne saurait animer un autre corps. Il a entendu exprimer simplement que nous avons reçu en partage une parcelle de cette âme du monde, ou intelligence pure, qui anime ces corps célestes, divins en apparence et en réalité. Il ajoute, en effet : Et qui sont animés par des esprits divins. N'est-il pas évident que les feux éternels sont les corps, que les esprits divins sont les âmes des astres, et que la force intelligente qui pénètre nos âmes est une émanation de ces esprits divins? " Ainsi, tout en prétendant distinguer leur cinquième élé-

gcnce on le cinqnième élo.nont, étant cause de tout, produisait le bien et le mal, et .Is admettaient qu ,1 avait, ainsi que le feu des stoïciens, une double nature. - 1.1. t lalon, Lois, a, traduction Cousin, p. 2ii. Voir Notes et éclaircissements de 46.

J,Z^''°"' y""'-" "'-' ^"'''""'' ™ • "^"^ "■"""••■ ''•"' <■' P'""-<'P* e' moderalor nummum rel.quorum, mens mun.li et temperatio."- Cf. Julien,i<. roi Soleil, 10. Macrobe, Comm. m Somii. Scip., 1, 14.

= Cicéron, Songe de Scipio», \ : " His que animus datas est ex illis semniiert.is igndM.s quao sidera et stellas vocatis; qnae globosae et rotundac divinis aûiraalae mentibus, circos suos orbcsque coiiBciunt celeritate mirabili. "

LA RELIGION' SOLAIRE DANS L'eMI'IRE ROMAIN. 235

ment des autres, les platoniciens plaçaient dans les couches supérieures de l'espace céleste le principal foyer de l'intelli- "ence, là même oti les stoïciens mettaient la pure substance

ignée.

Aussi, quelle que fût l'idée que l'on eût sur la nature intrinsèque des âmes, leur descente des sphères éthérées et leur ascension faisaient partie des doctrines de presque toutes les écoles philosopliiques et des divers cultes*. Cette croyance était devenue générale dans l'empire romain au iiF et au IV® siècle. C'est ainsi que le disciple des néoplatoniciens, le césar Julien, voyait les âmes arriver du ciel sur la terie portées par un rayon de soleil. 11 écrivait : " De la partie la plus active et la plus divine de sa clarté, il fait une sorte de char qui conduit sans obstacle les âmes vers une génération nouvelle. " Et il exprime l'espoir de retourner, après sa mort, dans le sein du soleil : " Puisse le soleil, quand l'heure fatale sera venue, m'accorder un essor facile auprès de lui, et, s'il se peut, un séjour éternel avec lui^. "

Dans ses commentaires sur le Songe de Scipion^, Macrobe nous fait connaître les croyances qui régnaient de son temps et qu'il partageait. " Les âmes, dit-il, descendent du ciel sur la terre et remontent de la terre au ciel par deux portes : l'une, celle du Cancer, est appelée la porte des hommes, parce que c'est par elle qu'on descend sur la terre; l'autre, celle du Capricorne, est appelée la porte des dieux, parce que c'est par là que rentrent les âmes qui viennent reprendre place parmi les dieux. "

Quand on demandait aux platoniciens de justifier l'exis-

1 Cicéron, Songe de Scipion, IV : " C'est d'ici que partent les héros, c'est ici qu'ils reviennent. "

« Julien, Le roi Soleil, 18, 22, texte édit. D. Pctau. Nous avons généralement suivi l'excellente traduction de M. E. Talbot.

* Macrobe, Conwi. in Somn. Scip., I, 12.

236 ÉTUDES d'iiistoiue religieuse.

tence de leur cinquième élément, d'en déterminer la nature ils déclaraient qu'il était invisible, inappréciable aux sens et qu'on ne pouvait le connaître que par la raison.

La plupart des hommes qui recherchaient la clarté dans la pensée ne trouvaient pas satisfaction dans une telle conception; elle leur paraissait purement hypothétique. Cicéron convenait lui-même qu'il était aussi difficile de donner un nom convenable à ce cinquième élément que d'expliquer quelle était sa nature ^ On n'était pas plus avancé sur ce point au temps de Julien. Il écrivait* : " Il est malaisé, je le sais, de s'en faire une idée. "

C'est pourquoi Zenon, écrit Cicéron 3, " n'était point d'avis d'ajouter aux principes, ou éléments des choses, cette cinquième nature, de laquelle étaient composés les sens supérieurs et l'àme, selon les autres philosophes. Il assurait que le feu était cette même nature que l'on cherchait, et qu'il suffisait pour engendrer les sens et l'àme elle-même. "

De son côté Phne avait dit* : " Au milieu des astres roule le Soleil, dont la grandeur et la puissance l'emportent sur tous, et qui gouverne non seulement nos saisons et nos climats, mais encore les autres astres et le ciel lui-même. Il est la vie, ou plutôt l'âme du monde entier; il est le principal régulateur, la principale divinité de la nature ; c'est du moins ce qu'il faut croire si nous jugeons par les faits... Je pense qu'il faut laisser à la sottise humaine de chercher quelle est la figure et la forme de Dieu, si tant est qu'il ne soit pas le Soleil. *' Aussi, peut-on constater la tendance générale des esprits à quitter les abstractions pour en venir,

* Cicéron, Tusculanes, 1, 17 : " Aut qiiinta illa non nominata inagis quam non iiitellecta natura. "

2 Julien, Le roi Soleil, 3, 5, 18.

' Questions académiques, I, 39.

* Pline, Histoire naturelle, II, 4, 5.

LA RELIGION SOLAIRE DANS l'eMPIRE ROMAIN. 237

dans la pratique, au culte du Soleil, et à déclarer avec Julien* : " Je crois, sur la foi des sages, que le père commun des hommes, c'est le Soleil. "

La barrière qui séparait les stoïciens des platoniciens n'était pas infranchissable. Tandis que les épicuriens étaient les mécanistes de l'antiquité, les philosophes issus des écoles de Socrate et de Pythagore étaient des animistes. Tout aussi bien que Platon, Zenon enseignait que tout mouvement supposait nécessairement une âme qui l'opérait 2. Ils ne différaient entre eux qu'au sujet de la substance dont était formée l'âme, qui mouvait et qui dirigeait toutes choses dans

l'univers.

Pour les stoïciens, cette substance était le feu. D'une nature aériforme, elle pénétrait tous les corps, disaient-ils; et alors même qu'elle était invisible, on en pouvait toujours constater la présence en frappant, par exemple, deux cailloux ou en frottant deux morceaux de bois. Ils la définissaient^ : un fluide intelligent et calorifique n'atjant aucune forme propre, mais les pouvant prendre toutes â son gré.

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On peut donc dire que pour eux la vie, et avec elle l'intelligence et la sensibilité qui la constituaient, n'était que la chaleur transformée^.

Pour les platoniciens, la substance de l'intelligence constituait, il est vrai, un cinquième élément, mais quand ils voulaient la définir, la dépeindre, ils étaient contraints

* Julien, Le roi Soleil, 2.

2 Cicéron, De Natura Deorum, I, 12. — Cf. Platon, Phèdre, trad. Cousin, p. 47, 48. Lois, X, p. 237-251. Notes p. 474 sur l'analogie admise entre les mouvements des phénomènes physiques et ceux des phénomènes intellectuels.

3 Plularque, Œuvres morales : Opinions des philosophes, I, vi, 17.

* Id., ibid., I, III, G : Xéyetai 6ï «xuvwvufxo; àr^p xai 7:v£y|xa. ^ Cf. Lucrèce, De Natura rerum, I, 636-690.

ÉTUDES D^IIISTOIUE RELIGIEUSE.

tence de leur cinquième élément, d'en déterminer la nature ils déclaraient qu'il était invisible, inappréciable aux sens et qu'on ne pouvait le connaître que par la raison.

La plupart des hommes qui recherchaient la clarté dans la pensée ne trouvaient pas satisfaction dans une telle conception; elle leur paiaissait purement hypothétique. Gicéron convenait lui-même qu'il était aussi difficile de donner un nom convenable à ce cinquième élément que d'expliquer quelle était sa naturel On n'était pas plus avancé sur ce point au temps de Julien. Il écrivait 2 : " H est malaisé, je le sais, de s'en faire une idée. "

C'est pourquoi Zenon, écrit Cicéron^ " n'était point d'avis d'ajouter aux principes, ou éléments des choses, cette cinquième nature, de laquelle étaient composés les sens supérieurs et l'àme, selon les autres philosophes. Il assurait que le feu était cette même nature que l'on cherchait, et qu'il suffisait pour engendrer les sens et l'àme elle-même. "

De son côté Pline avait dit* : " Au milieu des astres roule le Soleil, dont la grandeur et la puissance l'emportent sur tous, et qui gouverne non seulement nos saisons et nos climats, mais encore les autres astres et le ciel lui-même. Il est la vie, ou plutôt l'àme du monde entier; il est le principal régulateur, la principale divinité de la nature; c'est du moins ce qu'il faut croire si nous jugeons par les faits... Je pense qu'il faut laisser à la sottise humaine de chercher quelle est la figure et la forme de Dieu, si tant est qu'il ne soit pas le Soleil. " Aussi, peut-on constater la tendance générale des esprits à quitter les abstractions pour en venir,

* Cicéron, Tuscnlanes, I, 17 : " Aut qninfa illa non nominata inagis quam non iiitellecta natura. "

2 Julien, Le roi Soleil, 3, 5, 18.

* Questions académiques, I, 39.

* Pline, Histoire naturelle, II, 4, 5.

LA RELIGION SOLAIRE DAXS l'eMPIRE ROMAIN. 1237

clans la pratique, au culte du Soleil, et à déclarer avec Julien* : " Je crois, sur la foi des sages, que le père commun des hommes, c'est le Soleil. "

La barrière qui séparait les stoïciens des platoniciens n'était pas infranchissable. Tandis que les épicuriens étaient les mécanistes de l'antiquité, les philosophes issus des écoles de Socrate et de Pythagore étaient des animistes. Tout aussi bien que Platon, Zenon enseignait que tout mouvement supposait nécessairement une âme qui l'opérait 2. Ils ne différaient entre eux qu'au sujet de la substance dont était formée l'âme, qui mouvait et qui dirigeait toutes choses dans l'univers.

Pour les stoïciens, cette substance était le feu. D'une nature aériforme, elle pénétrait tous les corps, disaient-ils; et alors même qu'elle était invisible, on en pouvait toujours constater la présence en frappant, par exemple, deux cailloux ou en frottant deux morceaux de bois. Ils la définissaient^ : un fluide intelligent et calorifique n'ayant aucune forme propre, mais les pouvant prendre toutes à son gré.

On peut donc dire que pour eux la vie, et avec elle l'intelhgence et la sensibilité qui la constituaient, n'était que la chaleur transformée^.

Pour les platoniciens, la substance de l'intelligence constituait, il est vrai, un cinquième élément, mais quand ils voulaient la définir, la dépeindre, ils étaient contraints

* Julien, Le roi Soleil, 2.

« Cicéron, De Natura Deorum, 1, 12. — Cf. Platon, Phèdre, trad. Cousin, p. 47, 48. Lois, X, p. 237-251. Notes p. 474 sur l'analogie admise entre les mouvements des phénomènes physiques et ceux des phénomènes intellectuels.

3 Plularque, Œuvres morales : Opinions des philosophes, I, vi, 17.

* Id., ibid., I, III, G : XéyeTai oï <Tuvtovypio; àyjp xai irveOfxa. ^ Cf. Lucrèce, De Natura rerum, I, 636-C90.

d'user de comparaisons S et ils l'assimilaient souvent au l'eu ou à l'air des stoïciens; comme eux ils en plaçaient le foyer dans les sphères célestes.

En dehors des écoles philosophiques la confusion des deux suhstances ne pouvait manquer de se produire dans la grande masse des esprits 2. C'est ce que montre dans le langage usuel des Grecs et des Romains la synonymie des termes qui les désignaient 3.

La religion solaire avait ainsi pour hase un système philosophique plus ou moins logiquement élahli sur la nature ignée du principe constitutif de la force vitale et de l'intelligence, c'est à dire de Dieu*.

Cette doctrine n'était pas si évidemment llmsse que des hommes éclairés n'aient pu l'adopter».

Ce sont des croyances similaires sur l'essence divine qui formaient le fond du panthéisme naturaliste qui séduisit, au xv« et au xvi« siècle, tant d'esprits au-dessus de loi'di-

i Platon avait d.\jà dit (Phèdre, trad. Cousin, p. 48) : " Pour faire comprendre ce quest 1 ame, il faudrait une science divine et des dissertations sans fin: mais pour en donner une idée par comparaison la science humaine suffît

'^ Apulée, Traité du monde, édit. Nisar.l, p. 187: "Le ciel lui-même et les étoiles qui sont attachées au ciel et tout le système des astres se nomment Éthernon pas, comme quelques-uns le pensent, parce qu'il est brûlant et enllammé' mais parce qu il est toujours soumis à un« rotation rapide. LÉther n'est pas un des éléments que tout le monde connaît, il est tout à fait distinct; et si, pai l'énumeralion qu'on en fait, il est le cinquième, par son rang, par s^ nature divine et inaltérable il est le premier. " c' f :r

3 En grec voO,-, uveojxa. à^.p, «lOr^p, TcOp. çû),-, en latin mens, spivitus, aer. aether, %gms, lumen, sont souvent pris dans le même sens

* Le nom dont les Grecs appelaient le Soleil, «l>ocgo:, serait, selon quelques etymologistes, formé des mots de <pà,; et de fJto;, lumière et vie. C'est, d'ailleurs en reunissant en lui la double puissance physique et spirituelle qu'il était en même temps le dieu du jour et celui de la poésie, de l'éloquence, des sciences et ues arts,

^ « Cicéron, De Natura Deorum, III, 1 : " Mais à l'égard du stoïcien Balbus, dit Cotta, „ av^z-vous pas remarqué combien de choses il nous a dites, qui, toutes fuisses qu elles peuv-ent être, ne laissent pas d'être suivies et parfaitement liées? Ltst pourquoi mon dessein, en lui répondant, sera moins de réfuter ses principes que de 1 engager a éclairer mes doutes. " f f

LA RELIGION SOLAIRE DANS l'eMPIRE ROMAIN. 239

naire, et les attira dans la Nouvelle Philosophie^, malgré les nombreuses chimères de la secte.

" Selon Paracelse^, le système général des astres, réalisé dans le firmament par l'élément du feu, est la source de la sagesse, de la sensibilité, des pensées; c'est donc au feu que l'homme doit le développement de son intelligence. Or qui ne reconnaît ici la doctrine d'Heraclite qui disait que le monde est et sera toujours un feu vivant, s'embrasant et s'éteignant avec mesure? Heraclite d'ailleurs attribuait au feu les propriétés universelles, spirituelles et matéinelles tout ensemble ; c'est assez dire que, comme Paracelse après lui, il ne désignait point par le mot 7:jp le phénomène extérieur du feu, mais le principe premier, générateur de ces phénomènes. "

Cette idée est-elle donc si éloignée des opinions des savants modernes (|ui ont pensé ({ue tous les phénomènes vitaux, pliysiologiques et psychologiques, étaient dus à l'action des forces naturelles, c'est à dire la chaleur, la lumière, l'électricité, le magnétisme, forces qui se transforment les unes dans les autres et en mouvement?

L'erreur de la doctrine et les conséquences qu'elle entraînait venaient de ce que tout système religieux ou philosophi(|ue se proposait de laire connaître l'ess^ence de la cause qui produit la vie et fait régner l'ordre dans l'univers; tandis qu'il ne nous est donné que de constater ses manifestations. Aussi est-ce à bon droit que Cicéron^ fait dire à Cotta : " Que n'est-il aussi aisé de trouver les raisons qui établissent le vrai que celles qui dévoilent le faux! "

Dans l'empire romain au m® et au iv® siècle dominait

■ 1 Cf. Abbé de Villars, Le Comte de Gaballs, Paris, 1G70, p. 72, 76, 129, etc. 5 Franck, Dictionnaire des sciences philosophiques : Paracelse. * De Natura Deorum, I, 21.

240 ÉTUPES d'histoire religieuse. '

le mysticisme. Par son but et su métJiode, la philosophie n'était à vrai dire que la théologie. Les philosophes se confondaient avec les hiérophantes *. Aussi \emuUima ratio était comme celle des temples : le maître l'a dit ou c'est un mystère. " Peut-être, déclare Julien 2, ces idées sont-elles trop subtiles; mais je tiens moins à les démontrer qu'à y croire. " Impuissants dans la discussion contre le bon sens et la raison, ils étaient toujours prêts à employer la violence pour étouffer la parole de leurs adversaires, pour Tempêclier de parvenir aux oreilles de leurs adeptes. Les principes d'Épicure surtout les irritaient. " Toute voie, déclaraient-ils 3, ne convient pas aux prêtres puisqu'ils doivent suivre celle qui leur est tracée; de même toute lecture ne leur convient pas. Fermons tout accès chez eux aux enseignements d'Épicure et de Pyrrhon ; cest un des bienfaits des dieux que la perte de leurs livres, dont la plus grande partie a disparu, "

Les esprits qui veulent ou peuvent tenter de se débairasser des préjugés et des erreurs qui régnent autour d'eux sont rares en tous les temps; grand, au contraire, est toujours le nombre de ceux qui préfèrent les partager et éviter ainsi tout ennui, toute fatigue d'esprit.

La grande majorité donc de ceux qui, parmi les populations de l'empire romain, avaient reçu une culture intellectuelle moyenne, concevait la divinité comme quelque chose de semblable à l'air, mais d'une essence beaucoup plus subtile, comme un fluide impondérable, dirions-nous,

^ " Un jour, ditTorphyre dans la Vie de Plotïn, qu'à la fêle de Platon je lisais un poème sur le mariage mystique, quelqu'un s'écria que j'étais fou parce qu'il y avait dans ce poème trop d'exaltation. Plotin prit alors la parole et me déclara dune façon à être entendu de tous les assistants : Tu viens de nous montrer que tu es en même temps poète, philosoph:! cl hiérophante. '*

2 Le roi Soleil, 18.

3 Julien, Fragment d'une lettre à un philosophe, 11.

LA RELIGION SOLAIRE DANS l'eMPIRE ROMAIN. 241

s'il était permis d'appliquer unet elle expression à des idées anciennes. Embrassant et pénétrant tout dans l'univers elle n'avait aucune forme particulière et pouvait les prendre toutes; elle réunissait en elle les principes de la chaleur, de la lumière, du mouvement et, par suite, de la vie et de l'intelligence. Elle façonnait et animait tout ce qui existe, quoique à des degrés divers. Elle se concentrait surtout dans les hautes sphères, dans les astres qui étaient constitués de sa propre substance et exerçaient une action providentielle dans le monde. Le soleil était reconnu pour être incontestablement, de tous les corps célestes, le plus grand, le plus puissant, celui qui avait la plus considérable et la plus directe inlluence sur la terre. Mais s'il lui était donné d'y apporter et d'y entretenir la vie, il n'était toutefois que l'émanation ou en quelque sorte le fils de la divinité universelle et suprême,. de la Nature. A un autre point de vue on le considérait comme en étant le principal organe d'action, la voix ou la main ; il était ainsi l'artisan ou démiurge, l'intermédiaire ou médiateur du monde.

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