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LES CULTES PAÏENS

La doctrine panthéistique et naturaliste des stoïciens leur permettait de ne pas se mettre en antagonisme avec la religion gréco-romaine, ni avec les diverses autres qui étaient répandues dans les provinces de l'empire. L'pcole du Portiq'je admettait tous les cultes, en leur donnant toutefois des interprétations allégoriques. Elle se flattait de transformer par d'habiles transactions la théologie mythique et la théologie civile en théologie physique ^

1 Cicéron, De Natura Deorum, I, 15; II, 23-28; III, 23, 29. des sciences phil., t. VI : Stoïciens, p. 779.

Cf. Franck, Dict.

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" Qu'est-ce que la Nature, disaient-ils ^ si ce n'est Dieu, si ce n'est cette intelligence céleste répandue dans Tensemble et dans toutes les parties de l'univers? Pour peu que vous le vouliez, il y a bien d'autres noms à donner à ce grand auteur de tout ce qui est à notre usage. Vous pouvez l'appeler Jupiter stator, parce qu'il donne la stabilité à toutes choses; nommez-le Destin, car le destin est l'enchaînement compliqué de toutes les causes et lui-même lu première cause, celle de qui toutes les autres dérivent. Tout nom que vous lui donnerez lui conviendra à merveille, dès que ce nom caractérisera quelque attribut, quelque effet de la puissance céleste; Dieu peut avoir autant de noms qu'il est de bienfaits émanant de lui. C'est pour cela que ceux de notre secte le confondent avec Bacchus, Hercule, Mercure. " Les prêtres orientaux avaient, d'autre part, avant les barbares du Nord, envahi l'empire romain. Par leurs connaissances médicales, physiques, astronomiques, ils avaient acquis une influence considérable et supplanté les ministres d'Esculape, les aruspices et les augures, les druides et les autres pontifes provinciaux. Ils avaient répandu avec eux le naturalisme religieux, qui constituait le fond de leurs doctrines et qu'ils retrouvaient d'ailleurs presque partout dans les anciennes croyances mal éteintes. La partie élevée de leur théologie et de leur morale ne différait pas essentiellement des doctrines enseimées dans les écoles philosophiques gréco-romaines 2. Leurs idées sur la nature divine du Soleil, la descente et l'ascension des âmes, et sur d'autres questions, étaient à peu près les mêmes.

* Sénèque, De Beneficiis, IV, 7, 8.

« Jul. Firmicus, De Errore profanae religi.mis, I, 5: " Persae et magi omnés qui persicae regionis incolunt fines ignem praeferunt omnibus démentis et putant tlobore proponi. "

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LA RELIGION SOLAIRE DANS l'eMPIRE ROMAIN. 243

Si parmi les gens éclairés, il en était beaucoup qui, à rexemple de Pline, ne pouvaient s'élever à la conception de l'élément invisible, il en était surtout ainsi pour les masses. Elles n'avaient d'adoration que pour les corps célestes dont la substance et l'action étaient apparentes ; et comme le Soleil était de beaucoup le plus puissant de tous, c'est à lui principalement qu'elles adressaient leurs hommages et' leurs prières. Le Soleil était ainsi devenu la divinité prépondérante au m® et au iv® siècle*. Après lui la Lune jouissait de plus d'honneur^ et le culte des deux astres était souvent associé.

Aussi, pour conserver la clientèle de leurs temples, tous les dieux de l'Olympe, Apollon, Mars, Mercure, furent inévitablement assimilés au Soleil^.

Bien, en effet, que l'anthropomorphisme eût perdu un terrain considérable, il était loin d'avoir disparu de la conscience religieuse du monde romain. L'habitude de concevoir les dieux sous la forme humaine hantait encore fortement les esprits. On se plaisait à représenter le Soleil sous la figure d'un homme soit entièrement nu, soit ayant les épaules recouvertes d'un manteau et portant sur la tête une couronne ornée de rayons ; on lui donnait aussi les traits et les attributs sous lesquels avaient été honorés la plupart des dieux. Les initiés eux-mêmes au culte de Mithra le représentaient sous la forme d'un flphèbe revêtu d'une tunique et la tête ornée du bonnet phrygien. La Lune était personnifiée dans Diane, Gérés, Vénus, Astarté, Isis*.

Vainement les philosophes avaient voulu faire de Jupiter

* Cf. Nonnos, Le* Dionysiaques, édit. Corate de Marcellus, XL, 369-410. Hymne au Soleil.

* Cicéron, De Natura Deorum, II, 19, 46. — Apulée, Métam.fli,!.

' Macrobe, Saturnales, 1, 16-20. — Cicéron avait déjà dit, De Natura Deorum, m, 21 r"^* Quoique le soleil, dites-vous, ait été ainsi nommé parce qu'il est seul, de combien de soleils cependant nos théologiens ne font-ils pas mention? "

* Apulée, Mélarn., XI.

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le (lieu suprême, l'Éther^ ''Jupiter, disait Plutarque^, n'est pas né en Crète. Principe et cause de son éternelle existence il a toujours été, il sera toujours. En lui sont le commencement et la fm, la mesure et la destinée de chaque chose. " Mais placé à une telle hauteur, s'occupant de l'univers entier, ses regards ne se portant pas spécialement sur la terre et sur les hommes, ses autels eussent reçu moins d'offrandes, on en fit le Soleil 3.

C'est le Soleil qu'adoraient avant tout les initiés aux mystères de Bacchus et de Cérès^, de Cybèle^, de Vénus «, d'Isis-, de Mithra^. Hercule et ses douze travaux était le Soleil parcourant les douze signes du Zodiaque. Il en fut de même de presque tous les dieux particuliers des provinces, comme le Belenus de la Gaule ^. Tous ces dieux et toutes ces

* Cicéron, De Natura Deorum, II, ^ :

Vides sublime fusum, immoderatiim aethera

Qui tenero terram circumjectu amplectitur ;

Hune summum habeto divum; hune perhibeto Jovem.

* Plutarque, Isis et Osiris.

3 Julien, Le roi Soleil, 15: "Selon l'antique tradition, Jupiter ne diffère en rien du Soleil. "

* Macrobe, Saturnales, I, 181 : "Bacclius est aussi le même que le Soleil. Les statues le représentent tantôt sous les traits d'un enfiint ou d'un adolescent, tantôt avec le visage barbu ou celui d'un vieillard; ces diversités d'âge se rapportent toutes au Soleil. " — Cf. Julien, Le roi Soleil, 12.

Virgile avait déjà dit de Bacchus et de Gérés, Géorg.,\, 5: Vos o clarissima mundi Lumina...

* Julien, La Mère des Dieux.

« F. Lajard, Recherches sur le culte de Vénus. — Julien, Le roi Soleil, 6. — Macrobe, Saturnales, I, 21. — Cybèle, Vénus, Isis, pleuraient l'éloignement du soleil ou se réjouissaient de son retour.

7 Macrobe, Saturnales, I, 20 : " Les Égyptiens protestent hautement que toute leur religion se rapporte au soleil. " — Porphyre, De Abstinentia, IV, 16 : Les Égyptiens récitent, au nom des morts, une prière ainsi conçue : " 0 Soleil, le maître de toutes choses, et vous tous les autres dieux qui donnez la vie aux hommes, recevez-moi et faites qu^ je sois admis dans la société des dieux éternels." Apulée, Met., XI. L'initiation au culte d'Isis était une préparation à celui d'Osiris.

® F. Lajard, Recherches sur le culte de Mithra.

* Dom Martin, La Relujio)t des Gaulois, tirée des plus pures sources de l'antiquité^ t. I, p. 454 : " Belenus était aussi bien le soleil que Mithra pouvait l'être." — Cf. Beugnot, Histoire de la destruction du Paganisme dam VOccidcnl, t. II, 1. IX, ch. 10, p. 149-152.

LA RELIGION SOLAIRE DANS L EMPIRE ROMAIN

déesses avaient par suite à peu près les mêmes attributs; on les honorait par des cérémonies à peu près semblables.

Nous n'avons pas à insister sur ce point. Nous rappellerons seulement que dans les Gaules, Belenus était confondu avec Mercure, et tous deux avec Mithra, ainsi que le montrent diverses sculptures antiques^. Mercure était parfois représenté debout sur la croupe d'un taureau; et à Patras, où Apollon avait un culte spécial, il était, nous dit Pausanias, également sur un taureau. Sur beaucoup de bas-reliefs c'est la déesse Mylitta, la Vénus assyrienne, qui immole un taureau, comme Mithra 2. Mylitta ne se distinguait pas d'Astarté, la Vénus phénicienne, la Virgo celestis ou numen virginale de Carthage^. Saint Ambroise confond Mithra et Mylitta^. Isis était prise pour Gérés et pour Vénus ^. " Il est d'usage, dit Macrobe^, dans la célébration des mystères, que le Soleil, alors qu'il parcourt l'hémisphère supérieur ou diurne, soit invoqué sous le nom d'Apollon, et sous celui de Dionysos, qui est le même que Bacchus, alors qu'il parcourt l'hémisphère inférieur ou nocturne. "

D'autre part, le calendrier romain réformé par Auguste et basé sur les révolutions solaires, avait été imposé à toutes les contrées de l'empire dans l'intérêt administratif. Si certaines populations continuaient à désigner les mois par les noms indigènes qu'elles étaient habituées à leur donner, chacun d'eux, néanmoins, correspondait ordinairement à un mois romain. •

La division toutefois du mois en ides et kalendes n'avait

* Dom Martin, Religion des Gardois, t. 1, 1. II, ch. 24.

' F. Lajard, Recherches sur le culte de Mithra, 3« section, ch. 6, pages 660-661. 3 Saint Augustin, De civitate Dei, II, 26. — Salvien, De gubernatione Dei,\ll, 5.

* Saint Ambroise, Epistolac, XVÏII, 3.

* Plutarque, Isis et Osiris. — C'est ainsi que TertuUien dit " Gérés de Phare " pour " Isis de Phare ". Apolog., 16; Aux Nations, 12.

* Macrobe, Saturnales, 1, 18.

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rien de naturel, rien de logique; elle ne se généralisa pas; elle fut, au contraire, abandonnée. En dehors du monde officiel, la semaine, depuis longtemps adoptée en Egypte et en Asie, suivie dans tous les mystùi^s orientaux, devint, vers la fin du ii« siècle, de l'Euphrate à TOcéan, le Tnode général de compter et de nommer les jours ^ Chacun d'eux fut ainsi consacré à un astre. Il y eut d'abord le jour du Soleil, puis ceux de la Lune, de Mars, de Mercure, de Jupiter, de Vénus, de Saturne. Sur ce point comme sur tant d'autres, Tunification s'était à peu prés faite dans le monde romain.

Le premier jour de janvier, époque traditionnelle à Rome pour les mutations des grandes magistratures, fut choisi pour le commencement de l'année civile. Mais elle ne répondait pas à la date astronomique du solstice d'hiver, du retour apparent du soleil vers l'hémisphère nord ; celle-ci était fixée sur le calendrier romain au 25 décembre invariablement.

Chaque année, en ce jour, dans toutes les provinces de l'empire, les confréries de Bacchus^, de Mithra^ de Vénus,

« F. Arago, Astronomie populaire, t. IV, 1. XXXH, ch. 3.- On continua toutefois longtemps en Occident à désigner sous le nom de calendes, le premier jour de chaque mois.

« A Athènes, les Dionysies duraient plusieurs jours. Elles se célébraient à la fin de Posideon ; et le lobacchée les terminait avec le mois. Cette date correspondait au 1er janvier de l'année romaine. - Cf. Suidas, AiovOona. -- Aviénus, Descriplio nrbis terrae, 4104-1133, montre que la naissance de Bacchus se fêtait à l'époque ou le soleil paraissait se lever au-dessus de l'Arabie, c'est à dire quand il se trouvait au tropique du Capricorne.

Hinc tellus Arabum...

Vera fides, illic femoris sub imagine partus

Disrupisse Jovem penetralia ; proderet ortus

Ut sacer aetheria fulgentem fronte Lyaeum.

Nascenti Baccho risit pater, undique fulsit

Coelicolum sedes convexaque pura tetendit

Festa dies.

» Julien, Le roi Soleil, 20 : « Aussitôt après les Saturnales venait, dit-il, la fêle

LA RELIGION SOLAIRE DANS l'eMPIRE ROMAIN. 247

d'Isis^ et d'autres encore, célébraient par des manifestations joyeuses ce qu'elles appelaient la Nativité du SoleiP. Elles représentaient sous les traits d'un enfant naissant qui allait grandir et atteindre rapidement l'âge viril le Dieu qui devait amener la belle saison-des fleurs et des fruits.

La fête était parfois ajournée au l^r janvier. On la faisait ainsi coïncider avec le commencement de l'année civile. Ce n'était d'ailleurs qu'à ce moment que Ton pouvait constater effectivement une légère augmentation dans la durée du jour, s'assurer que l'époque de sa croissance régulière était arrivée.

Les processions étaient de rigueur dans toutes les fêtes religieuses^. Les mystes de Bacchus parcouraient les rues des villes et les routes de la campagne. Des faunes et des

bacchantes portaient triomphalement le Dieu nouveau-né,

AixviTYj?*, couché dans le van ou la corbeille sacrée qui lui

anniversaire du Soleil ; elle n'avait point été fixée au jour où il revient visiblement pour tous du Midi vers les Ours; mais au moment précis où, bornant sa course au Capricorne comme à sa dernière limite, il s'avance de Notus vers Borée pour nous faire part de ses bienfaits annuels. " — Los Saturnales commençaient le 17 avant les calendes de janvier et duraient sept jours. La fête du Soleil en faisait pour ainsi dire un huitième et les clôturait ainsi le 25 décembre.

* Macrobe, Saturnales, 1, 18.

* Cicéron, De Natura Deorum, II, 40 : " Deux fois par an, le soleil va d'un tropique à l'autre. Pendant qu'il se tient éloigné, la terre demeure serrée de tristesse. Son retour lui ramène une joie qu'elle partage avec le ciel. "

s Virgile, Géorglques, I, 346. — Ovide, Fastes, IV, 905 :

Hac mihi Nomento Romam quum luce redirem Obstitit in média candida pompa via.

Potter, Archaeologia Graeca, VI, 1. — Plutarque, Isis et Osiris, passim.

* Plutarque, Isis et Osiris, 25 — C'est, dit Amyot, un surnom de Bacchus,

248 ÉTUDES D'inSTOIRE REUGIEOSE.

servait de berceau; il avait à la main une grappe de raisins symbole de l'heureuse récolte qu'il promettait'. On le mon' trait aussi tenu dans les bras de Gérés «.

Le dieu qui apportait la joie sur la terre, y faisait naître et mûrir les fruits, était appelé par les Grecs ■,a^r:rrr„ njpt-atç, wp-sÀïç, z^.p.çs-j'v,;- ; les Romains le nommaient Ignigena.

Les dignitaires portaient tous des peaux de faon la nebris^; ils étaient coiffés de mitres, avaient des thyrses à la main. D'autres jouaient de lu llùte ou battaient du tambour; d'autres portaient des branches de sapin. Geux des rangs inférieui's, par leurs costumes et leurs gestes, cherchaient à représenter quelques-unes des actions attribuées a ce dieu. Venaient ensuite les porteurs de phallus, le visage enguirlandé, et une partie d'entre eux habillés en femmes; Ils se livraient à des danses extravagantes et obscènes' d'autres, montés sur des ânes, imitaient Silène, Pan et les Satyres. Tous criaient à tue-tête les mots sacramentels • Evoy Bacchus! Puis il se réunissaient dans des banquets où l'ivresse était obligatoire*.

Les sectateurs de Mithra avaient aussi leurs processions en ce jour--. Ils se distinguaient par les insignes de leurs

, i; '; '^ • ^""•^ """= l>'-cviss.mo die veluti panus et infans videatur " C est ce que montre une ancienne terre cuite. A. Rich, Dict. des anlU, ,-om et grecques : Vannus. uniu/. lom.

^^^^^^Guigniaut, lieUgions de Vantiquité, pi. CXLIV, no 490 6, Médaille athc-

H'fw"'/T'/ ''^"''' ''". ^' '"'*' ""^ P^^^^ considérable dans les mystères d Eleus.s dont les anciens rites s'étaient profondément modifiés. 11 y étairievenu e fils de la vierge Gérés, le frère et l'époux de Proserpine. Auli reVr^entlt "^^ souvent la bonne déesse donnant le sein à deux enfants qui tenTLnt Sn I la main une corne d'abondance. ^ lenaieni cnacun a la

3 " La peau tachetée du faon, emblème des astres magnifiques et du sacré firmament. " Orph^ca frag,, cité par Macrobe, Sat. 1, 18 ^

♦ Voir ci-dessus chapitre IV, page 138. » Dom Martin, Religion des Gaulois, t. I, liv. II, ch. 22 à 25.

LA RELIGION SOLAIRE DANS l'eMPIRE ROMAIN. 249

grades. Les uns figuraient des taureaux; d'autres se faisaient des têtes de lion; ceux qui avaient les grades supérieurs OU aériens avaient des têtes de vautour, d'aigle, de gi'itïbn, d'épervier. Ils criaient en répétant les mots syrochaldaïques : Annouel ou Noël, c'est à dire un Dieu nom est né^. Des festins où la joie et l'espérance se manifestaient par l'intempérance complétaient la fête anniversaire de Mithra 2, le Médiateur, le Mesitcs^, comme disaient les initiés grecs. .

Les confrères d'Isis, couverts également de peaux de faon ou revêtus de formes symboliques d'animaux^, se livraient à mille extravagances^. Les prêtres, ayant leur tête marquée d'une large tonsure, étaient vêtus de tuniques blanches; les uns étaient armés de thyrses®, d'autres portaient des lampes allumées''. Ils promenaient triomphalement l'image d'Horus^; le jeune dieu qui venait de naître pour le bonheur de la terre, qui allait redonner la vie à la nature, était

1 Ferd. llœfer, Babylonle, Univers pitlovesque, p. 387, note : " Noël, dit-il,

vient évidemment de l'hébreu ^^ 1"^^ Annouel, qui signifie littéralement : Un Dieu nous est né. "

* En Perse, tous les excès étaient permis à Tannivei'SHire de la naissance de Mithra. Le roi lui-même pouvait s'enivrer ce jour-là. Athénée, liv. X, ch. 10.

3 Plutarque, Isis et Osiris, 46: lih xai MtOpr^v llépaai xbv MsatTr^v ovojiâ^ouffiv. On attribuait à Mithra et au Christ dos rôles analogues à l'égard de l'humanité et, par suite, la qualification de Metfcrta? devait vraisemblablement amener quelque confusion avec celle de MediTY)?.

* Apulée, Métamorphoses, XI : " Votivis cujusque studiis. "

^ Id., ihid.: " Inter has oblectationes ludicras popularium quae passim vagabuntur, jam sospitatricis deae pompa moliebatur... Ille superuin commealor attolens canis cervices arduas. IIujus vestigium sequebatur bos in erectum levata statum."

' Plutarque, Isis et Osiris, 4, 35: " Ce que font les prêtres de cette divinité ne diffère en rien de ceux de Bacchus; comme eux ils sont vêtus de peaux de cerf et portent en leurs mains des thyrses; ils crient à tue-tête et se démènent comme ceux qui célèbrent les fêtes de Bacchus. " — Cf. Apulée, Métamorphoses, édition Nisard, liv. XI, p. 404 à 414.

■^ Apulée, ibid,, p. 404. C'est ce que montre aussi une peinture du temple d'Isis à Pompéi.

* Macrobe, Saturnales, I, 18: '* Parvulus videatur hiemali solstitio qualem Aegyptii proferunt ex adyto certa die. " Id., ibid., 21 : '' Tanquem enascens. " — Jnlirn, Le roi Soleil, 15. — Plutarque, Isis et Osiris, 50, 51, 59.

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tenu dans les bras de sa mère, la vierge Isis*, ainsi que le montrent de si nombreuses figurines antiques.

La vénération des provinces de l'empire pour Isis l'avait, pour ainsi dire, transformée en déesse olympienne. Au lieu de la forme raide dont elle était affublée aux bords du Nil, les artistes grecs et romains la représentaient sous les traits d'une matrone patricienne ; ils la revêtaient d'une tunique aux plis élégants; son visage respirait la grâce et la dignité 2.

Dans beaucoup d'autres cultes s'accomplissaient des cérémonies analogues. Ainsi, aux calendes de janvier, on fêtait encore Jupiter-Soleil naissant, le Vejovis des Latins, VAxur des Grecs. A Rome, la foule se rendait alors dans l'île du Tibre, où était son temple^.

Dans la plupart des contrées et même des villes, les habitants étaient partagés en mystes de Bacchus, de Vénus, d'Isis et autres. Prenons pour exemple les Gaules. Nous n'avons pas à rappeler les nombreuses confréries de Mithra, de Bacchus, de Belenus, qui y étaient répandues. Celles

* Avienus, Phaenomena Aratea. Virgo :

Contemplare sacros subjectae Virginis artiis,

Quam, te, quam memorem? Sive est genitor tibi suinmus

Jupiter, ex Themide in terras demissa parente;

Aut Pelusiaci magis es Dea litoris Isis Seu tu diva Ceres.

« Médaille d'Antonin le Pieux. Guigniaut, op. cit., pi. LU, n» 138a. 3 Ovide, Fastes, I, 293; IIÏ, 435-448 : "Jupiter est juvenis. " — Cf. Dezobrv, Borne au siècle d' Auguste, lettre W:

LA RELIGION SOLAIRE DANS l'eMPIRE ROMAIN. 251

d'Isis ont été contestées. Mais, dans la Religion des Gaulois^ ^ le savant bénédictin de Saint-Maur démontre que les inscriptions recueillies par Gruter, Reinesius, Chorier, Bouche et autres savants, attestent que non seulement Isis était connue et honorée dans les Gaules, mais encore qu'elle y avait des temples magnifiques et superbes. A cet effet, il cite des inscriptions trouvées en Flandre, à Soissons, à Nîmes. Il établit ensuite que l'église de l'abbaye de Saint- Germain -des -Prés fut un temple d'Isis et que sa statue, selon Jacques Dubreuil, religieux de cette abbaye, " y était gardée non pour l'adorer ains pour remarque d'antiquité du lieu ". Il fait en outre observer que le bourg d'Issy, Issiacum, tire son nom d'un ancien bâtiment qui a toujours passé pour avoir été un temple d'Isis. Enfin, il rappelle que Melun, au moyen âge, s'appelait Ma, à cause du sanctuaire en renom que la déesse y avait possédé. Point n'est besoin de dire qu'à Marseille et dans les ports de la Provence la déesse protectrice de la navigation ne manquait pas d'adorateurs, de prêtres et de prophètes. Les inscriptions et les monuments figurés le montrent d'ailleurs avec évidence 2.

Quoique ayant au fond à peu près les mêmes croyances, toutes ces confréries se jalousaient.

Quand leurs processions se rencontraient, il était rare qu'elles ne se livrassent point bataille. Les thyrses que portaient les confrères ressemblaient fort aux longues cannes à pomme entourées de rubans des Compagnons du Devoir et servaient comme elles d'armes pour la défense aussi bien que pour l'attaque'. Sulpice Sévère, dans la

* Dom Martin, Religion des Gaulois, t. II, liv. IV, ch. 22.

' Cf. C. Julian, Notes d'épigraphie.

» Athénée, liv. 5, ch. 28: Oupffo; eatepiiiévoç {iirpaïc; ch. 32 : 8ie(TX£ua<T{iîva tteX- Taptoi;xa\6up(ToX6YXotÇ. — Macrobe, Saturnales, I, 19 : Mais le thyrse lui-même qu'est-ce autre chose qu'un javelot déguisé? — Cf. Nonnos, Les Dionysiaques, XXV. 345.

252 ÉTUDES D'iUSTOIRE RELIGIEUSE. ,

Vie de saint Martini, raconte comment le saint, entouré de ses partisans, aperçut un grand nombre d'hommes q„i semblaient accompli,- une marche religieuse. Il s'apprête aussitôt à leur faire un mauvais parti, ou tout au moins à empêcher leur cérémonie de s'accomplir; cependant, après s'être rapproché d'eux et ayant reconnu que c'était un simple enterrement, il permit au cortège de continuer sa route. C'est cet usage qui s'est si longtemps conservé dans les diverses corporations de métiers. Il est encore de nos contemporains qui ont vu ces affligeants combats à coups de bcàtons que se donnaient les Compagnons quand ils venaient à se croiser sur un même chemin.

Des fêtes analogues en l'honneur du Soleil se renouvelaient à toutes les saisons*.

Celles de l'équinoxe du printemps étaient, avec celles du solstice d'hiver, les pins générales. Dans presque tous les cultes on célébrait le retour du Soleil sous le symbole de la mort et de la résurrection de quelque divinité.

Parmi les cérémonies les plus remarquables étaient celles des Mystères de Vénus. Ce qu'ori voyait à Antioche3 à Byblos^ à Alexandrie^, à Athènes», se répétait partout oïl était honorée la déesse, c'est à dire dans toutes les provinces. Ces solennités duraient plu.sieurs jours, quelquefois huit .jours. Les premiers étaient consacrés au deuil; on pleurait Adonis' (le soleil), le bel amant de Vénus déchiré et tué par le sanglier (l'hiver)». Les initiés se livraient alors à toutes

* Sulpice Sévère, Vie de saint Martin, XII.

* Julien, Im roi Soleil, 20.

3 Ainmieii Marcellin, Reriun geslarum, XXII, 9- ef \IX I

* Lucien, De DeaSyria^ij. ' • -via, i. ^ Théocrite, Idylles, XV.

7 r'"*o ■^"'' ^;^" ^'^ ^^'''''^ XVIII; cf. Vie d'Alcibiade, XXII. Les byro-Pheniciens disaient Adonaï.

8 M.uTohe, Sahiniales, I, 21.

LA RELIGION SOLAIRE DANS l'eMPIRE ROMAIN. 253

les manifestations d'un violent désespoir. Ils formaient des pi'ocessions qui simulaient des cortèges de convoi funèbre; les femmes s'arrachaient les cheveux, se frappaient la poitrine; les hommes se flagellaient; l'air retentissait de cris de douleur, de chants et de sons de flûte lugubres. On allait ensuite voir dans les sanctuaires le jeune dieu étendu sur son lit. Il était vêtu des tissus les plus riches et les mieux ouvrés; il était entouré de branches d'arbres, de fruits, dons précieux de la nature, dont il était le dispensateur. La pâleur n'altérait pas la sérénité et la beauté de ses traits.

Comme il paraissait beau l'amant trois fois aimé de Vénus, l'amant cl\éri jusque dans les enfers! Que doux était son visage, ombragé d'un duvet naissant! Auprès de lui, d'habiles cantatrices liiisaient entendre des chants élégiaques : "Sois heureuse! Vénus, qui reçois les hommages des hommes sous tant de noms et dans tant de temples ! Tu vas revoir ton époux; il va revenir à la vie. Toi seul, ô cher Adonis! toi seul parmi les dieux vois tour à tour la terre et l'Achéron! Sois le bienvenu, sois-nous propice M" Le dernier jour était tout à la joie, tout aux festins en l'honneur du dieu ressuscité.

Le temps de deuil était quelque chose comme la semaine sainte chez nous. Le malheur attendait inévitablement, croyait-on, celui qui n'y prenait point part ou qui le ti'oublait. Aussi attribua-t-on l'issue fatale de l'expédition athénienne contre Syracuse au départ de la flotte durant les Adonies^. En arrivant à Antioche, Julien trouva toute la population poussant des cris de douleur pour la mort d'Adonis^. Elle ne se détourna pas de ses lugubres céré-

* Théocrite, /(/*///<^s, XV. Les Syracusaines. *

* Plutaïquo, loc. cit., page 252, note G.

' Ammien Marcellin, op. cit. : " Ululabiles undique planctus et lugubres soniH audiebanlur. " C'étaient les Adonies d'automne. Dans certains rites, on pleurait

monies; le César les respecta malgré ce qu'une pareille réception avait d'étrange et de contraire aux manifestations de joie qu'on faisait éclater d'habitude à l'entrée d'un souverain dans une ville. On attribua néanmoins sa mort et la défaite de son armée par les Perses à cette funeste coïncidence qui marqua son arrivée dans la capitale de la Syrie.

Le 21 mars de chaque année ^ les sectateurs de Cvbèie consacraient deux jours à la douleur de la perte d'Atys, et un troisième jour à la joie de l'avoir retrouvé. Les manifestations de ces fanatiques allaient jusqu'à la frénésie, jusqu'à des actes sanglants 2.

Les mystes de Bacchus pleuraient aussi sa passion et sa mort et fêtaient sa résurrection ^ Donnant parfois une forme plus euphémique à la même idée du* Dieu mourant périodiquement et revenant à la vie avec le printemps, on le faisait descendre aux enfers avec Perséphone; et le couple divin en remontait triomphant.

Dans les confréries d'Isis on se lamentait également de la mort cruelle d'Osiris et l'on se réjouissait de sa résurrection K

la mort d'Adonis à réquinoxe d'automne; à celui du printemps on ne célébrait que la résurrection. — Cf. Plutarque, Isis et Osins, 34.

1 Le 8 des calendes d'avril, dit Macrobe, Satur., I, 21.

« Guigniaut, lieligions de l'antiquité, t. Il, p. 58. — Cf. Firmicus, De Errore prof, reltg. : " Vous vous lamentez pour vous réjouir ensuite, et vous hurlez en actions de grâce pour la renaissance des fruits. "

8 Denys d'Halicarnasse, Antiqintés rotnaines, II, 19: "Il n'y a point chez les Romains de jour consacré où les citoyens, vêtus d'habits de deuil, poussent des cris et des lamentations de femme pour la disparition d'un dieu, ainsi que font les Grecs dans leurs cérémonies pour le rapt de Proserpine, ou la passion et la mort de Dionysos. *ii; Tiap' "Êllrimy litixeUX-can itepi te <l>ep<reç6vy); àpuaytiv xa\ ta Atovyffov 7râQ/j.

Cf. Nonnos, Les Dionysiaques, chant VI, 174-175; 204-205.

Bacchus se confondait aussi avec Adonis (Macrobe, Sat. I, 18).

♦ Plutarque, Isis et Osiria, ch. 14 à 21 : " Ce qui se voit, dit-il, aux titanies et aux Nyctélies de Bacchus ressemble fort à ce que ion raconte du démembrement d'Osiris, de sa résurrection et de sa nouvelle vie. "

Avec Adonis se confondait aussi l'Osiiis égyptien, a. Lucien, De Dea Syria, 7.

LA RKLIGION SOLAIUK DANS l'eMPIRE ROMAIN.

Des cérémonies analogues se célébraient dans presque tous les autres cultes.

A Tyr, à Sidon, à Garthage, dans toutes leurs colonies, on adorait Baal, le soleil. On lui donnait diverses qualifications : il était Baal Berith, le dieu de l'alliance, c'est à dire le dieu national et fédéral; il était aussi le dieu du printemps, le dieu de la moisson; dieu protecteur de leur commerce, il était nommé Harôkel, le marchand, et les Grecs l'avaient pour cette raison assimilé à leur Héraclès.

Chaque année, vers l'équinoxe du printemps, on célébrait la fête de sa résurrection. Instituée par Hiram I^r, elle avait lieu à la fm du mois de Peritius qui, dans le calendrier de Tyr, commençait le 16 février et finissait le 17 mars. Selon la légende religieuse, le Baal ou l'Hercule Tyrien avait été tué dans la lutte contre Typhon, et son compagnon lolaûs l'avait rappelé à la vie par l'odeur d'une caille. Mais c'était le retour du soleil, le réveil de la nature que fêtaient les Phéniciens dans leurs colonies répandues sur tous les points du globe, sous la forme allégorique de la mort et de la résurrection de BaaH.

Le Soleil était par suite devenu le Dieu universel de l'empire romain. Son culte servait en quelque sorte de lien religieux et politique entre toutes les populations quelles que fussent leur origine, leur langue, leurs croyances particulières. '' Ghacun, disait Lucien^, voit le soleil luire dans sa patrie, et quoique chacun le déclare sien, le Dieu est commun à tous. " Il était le vrai Dieu, Deus certus^

Tous aussi désignaient le Soleil par une même qualifica-

4 F. Hœfer, Phénicie, p. C5-66, 76 et les sources indiquées.

* Lucien, Éloge de la Pairie, 6. •

* Vopiscus, Fte d'Aurélien, XIV.

tion, celle de Maître ou Seigneur. Baal, Aclonaï ou Adonis, K'jp'.zq, Domi)m,<^, avait la même signification». Ainsi, d'un bout à l'autre de l'empire, tout le monde disait du premier jour de la semaine indilTéremment ïe jour du Soleil, yj tjj "HXtsj •r.y.ipa, clies Solis, ou bien le jour du Seiffneur, V; tcj 'A-jp'.o'j Vjyipa, Tf; xjv.a'./î. I)ie$ Domini, Dics Dominica^-. Le grand astre était ainsi proclamé le Seigneur et Maître de

LA RELIGION SOLAIRE DANS L EMPIRE ROMAIN

Vempire romain, Sol Dominus imperii romani, ainsi que le montrent les médailles frappées sous le règne d'Aurélien^.

LE culte chrétien

Dans les premiers siècles de notre ère, la croyance à la lin du monde n'était généralement pas contestée. Quand on

* Eusèbe, Préparation évangélique liv. I : Tliéologie des Phéniciens, dit: « Regardant le Soleil eomim^ le seul maître de l'univers, ils l'appelaient Brelsamen, ce qui signifie Seigneur du ciel (xupio; oOpavoO) en leur langue, et Zens chez les Grecs. " - Le molBaal, dit M. Hœfer {Phénicie, p. G5, 80), signifie indiiréremment maître, seigneur et Dieu ; il a tout à fait la valeur du grec xvpio; Adonaï voulait également dire seigneur; et les Grecs, qui en avaient fî^it Adonis, savaient que ce nom était l'équivalent de x':pto;. Cf. Suidas, "A5u>vt;. - C'est, d'ailleurs, du mot zend khoro, en persan khourousch, soleil, que les Grecs ont fait KOpo;, puissance, et Cxjrus, nom royal.

' Code Théodosien, t. VIIi; liv. VIII, 3 : '' Solis die quem dominicum rite dixere majores. "

C'est ainsi que le premier jour de la semaine est nommé jour du Seigneur en franyais (dimanche), en italien (dmyienica), en espagnol et en portugais (domingo); et qu'il est appelé joM>' du soleil en anglais (sunday), en allemand (sonnlag), en hollandais fronday;, en indien (Addita-varam) . Arago, Aslrononùe populaire, t. IV, liv. XXXII, ch. 5, p. 656. ^ ^ . '

8 H. Cohen, Description des médailles impériales, t. V, n»» 39-41 : cf. 2» édition, t. VI, p. 177-178. ' *

voyait périr tour à tour chacune de ses parties, on ne se considérait pas en droit de douter qu'il ne vînt à disparaître lui-même*.

La plupart des sectes philosophiques ou religieuses ne dureraient que sur la manière dont cette destruction se ferait et sur l'époque à laquelle elle aurait lieu. Les uns croyaient à un déluge universel dont Sénèque trace un magnifique et émouvant tableau^. D'autres attendaient une conflagration générale. D'autres, enfin, faisaient intervenir l'eau et le feu comme éléments destructeurs^. Pour les uns, la date de la catastrophe finale demeurait fort éloignée. D'autres, avec Bérose, la fixaient au moment où tous les astres qui faisaient leurs révolutions à des distances plus ou moins grandes seront rassemblés sous le signe du Cancer ou du Capricorne et auront leurs centres placés sur une même ligne ^. D'autres la croyaient proche'». Tous admet-

* Lucrèce, De Natura rerum, II, 1129-1158; V, 23C-2i8. — Properce montre rintérèt qu'on attachait de son temps à cette question. III Elégies, V, 31 :

Si Ventura dies mundi quae subruat arces.

Horace en admet l'éventualité. /// Odes, 3 : Si fractus illabitur orbis.

Sénèque n'en doute pas. Questions na'urelles, III, 27: " Quum fatalis dies venerit. " « Id., ihid., III, 27-29.

8 Id., ihid., 28.

* Id., ihid., 29. — Cicéron, De Natura Deorum, II, 20. — Cf. Platon, Timée.

* Lucrèce, De Natura rerum, II, 1135 :

Jamque adeo elfecta est aetas effoetaque tellus.

Id., ibid., V, 106 :

Omnia conquassari in parvo tempore cernes.

Cf. C. Martha, Le Poème de Lucrèce, ch. IX, p. 346 et suiv. Lucain admettait la possibilité de la tin prochaine du inonde, quand, dans son magnitique tableau du champ de bataille de Phai'sale, il dit, au sujet des morts restés sans sépulture, VII, 812 :

Hos, Caesar, populos si nu ne non usserit ignis, Uret cum terris, uret cum gurgite vasto. Capitoliuus, Vie de Marc-Antonin, 13, rapporte qu'au milieu des malheurs qui frappaient l'empire, un soi-disant prophète annonçait au Champ-de-Mars la fin du monde.

. \A RELIGION SOLAIRE DANS L EMPIRE RO:^rAIN.

taient qu'elle pourrait être produite par quelque cataclysme subit et inattendu^. Cette éventualité préoccupait les espritset après chaque phénomène météorologique peu commun ou l'apparition de quelque comète, rares étaient ceux qui ne disaient pas comme Trissotin :

Nous l'avons en dormant, madame, échappée belle.

On était, d'autre part, unanime à penser qu'à cette destruction ne succéderait pas le néant 2, mais qu'elle serait suivie de l'étabHssement d'un nouvel et meilleur état de choses.

" Quand, écrivait Sénèque, l'heure fatale sera venue pour le renouvellement du genre humahi^..., pluie, irruption de la mer, tremblements de terre se verront. La natul-e s'aidera de tout pour accomplir son ojuvre. Toutes les parties du grand tout seront dissoutes et anéanties pour être régénérées, et reparaître neuves et irréprochables, incorruptibles ^.. Une fois la race humaine détruite avec les bêtes farouches dont l'homme avait adopté les mœurs, la nature forcera lu mer à être immobile et à rugir dans ses limites. L'organisa-

^ Lucrèce, De Natura rerum, V, 3G7-380 :

Neque aiitem corpora desunt

Ex infinito quae possint forte coorta

Proriiere liane rerum violeuto turbine summam. 2 Les épicuriens disaient avec Lucrèce, De Natura rerum, I, 2GG :

Nunc âge, res quoniam docui non posse creari

De nihilo, neque item genitas ad niJ revocari.

Et les stoïciens pensaient de même. Ovide, Métamorphoses, XV, 174-259, exprime les idées des Pythagoriciens :

Nil equidem durare diu sub imagine eadem.

Nec périt in toto quicqnam, milii crédite, mundo Sed variât faciemque novat.

' Sénèque, Questions nat., III, 27-28.

♦ Id., ibid., m, 29. — Aussi Oiigène (Contre Celse, V) dit-il : « Les stoïciens ne se servent pas à la vérité du nom do résurrection, mais ils expriment la même idée. "

tien ancienne sera rétablie. Tous les animaux renaîtront. La terre sei^a repeuplée d'hommes innocents et nés sous des auspices plus heureux ^ " Mais au lieu de croire qu'ils seront dotés d'une vie immortelle et toujours vertueuse, Sénèque ajoutait tristement : " Leur innocence ne durera pas plus que l'enfance d'une race nouvelle. "

Les personnes qui en grand nombre étaient troublées par la perspective de la terrible catastrophe trouvaient, nous Tavons dit^, dans la plupart des religions, notamment dans les mystères de Mithra et d'Isis, l'assurance qu'elles n'auraient rien à redouter. Les initiés, assurait-on, qui vivraient en ce moment, seraient métamorphosés en êtres immortels et ceux qui seraient déjà morts ressusciteraient pour partager le sort heureux de leurs frères. C'était aussi cette même espérance que donnaient à leurs disciples ceux qui se disaient les Apôtres de Jésus, les missionnaires de la Bonne Nouvelle.

Cette transformation de la terre se ferait, pensaient les uns, sous l'action du soleil, source de la vie sur la terre; d'autres croyaient qu'elle aurait lieu avec un soleil nouveau. On admettait l'existence d'un ou plusieurs autres soleils qui demeuraient invisibles, mais dont on ne pouvait douter, puisqu'ils s'étaient parfois montrés, aftirmait-on, au-dessus de l'horizon^. Ne voyait-on pas, d'ailleurs, les comètes et d'autres astres apparaître et se dérober aux yeux des humains^? Il existe donc, disait-on, des corps célestes hors

* Sénèque, Questions nat., III, 30. — Cf. Platon, Le Politique, trad. V. Cousin, p. 'M>31H.

2 Voir ci-dessus ch. III : Résurrection.

^ Pline, Hist. nat., II, 31. — îSénèque, Quest. nat.,\l, 3. — Cicéron, RépuhUque, I, 10, 13, où est agitée la question des deux soleils. De Natura Deorum, H, 5. — Plutarque, Opinions des philosophes, II, 20.

♦ Lu^in, Pharsale, I, 522 :

Ignota obscurae viderunt sidéra noctes.

200 ÉTUDES D'inSTOIRE RELIGIEUSE.

de notre vue et rien, par conséquent, n'empêche que l'un d'eux vienne à un moment donné substituer son action à celle du soleil actuel. Mais, dans l'un ou l'autie cas, c'était un foyer de lumière et de chaleur, un soleil qui devait transformer le monde * ; on ne connaissait pas, on ne supposait pas d'autre force capable de le faire 2.

La fin du monde et la résurrection des morts constituaient, sinon l'unique, du moins la principale préoccupation des esprits dans les confréries chrétiennes. Pas plus qu'il n'avait imaginé cette croyance 3, le christianisme ne pouvait manquer de subir à ce sujet l'influence du milieu où il se développait et se recrutait. Pour les populations qui croyaient que la puissance divine résidait dans les astres et auxquelles on affirmait que le Christ était le Médiateur de Dieu et Dieu lui-même, qui devait transformer le monde et ressusciter, rendre immortels ceux qui auraient cru à la parole de ses apôtres, pour de telles populations la confusion du Christ et du soleil était inévitable.

En répondant à ses adversaires, Tertullien disait^ : " D'autres, avec plus de raison et de vraisemblance, croient que notre Dieu est le soleil. Il faudrait alors nous ranimer parmi les Perses, quoique nous n'adorions pas comme eux l'image du soleil sur nos boucliers. Ce soupçon vient

* C'est vraisemblablement sous rinllueiice de cette croyance que l'on plaçait rimage du dieu tutélaire sur les sarcophages païens. Le soleil y était souvent figuré par une tête liumaine portant soit une couronne radiée, soit le bonnet mithriaque.

2 Cicéron, De Natnm Deorum, II, 40 : " Ita relinqui nihil praeter ignem ; a quo, rursuin animante ac Deo, renovatio mundi fieret. "

3 Origène, ConUe Celse, IV, 10 : " Ils ont recueilli quelque vague écho des traditions grecques et ont entendu dire qu'après un cycle de plusieui-s milliers d'années et au bout de certaines conjonctions astronomiques, le monde est bouleversé par des déluges et des contlagia lions. "

♦ Tertullien, Apologétique, IG-I7 : " Alii plane humanius ac verisimilius solem credunt Deum nostrum. "

LA RELIGION SOLAIRE DANS l'eMPIRE ROMAIN. 261

apparemment de ce que nous nous tournons vers l'Orient pour prier. Mais ne voit-on pas la plupart de vous tournés vers le môme point du monde et affecter d'adorer le ciel en remuant les lèvres? Si nous donnons à la joie le jour du soleil, c'est pour une raison tout autre que le culte de cet astre. Ce que nous adorons est un seul Dieu qui, par sa parole, sa sagesse et sa toute-puissance, a tiré du néant le monde avec les éléments, les corps et les esprits pour l'ornement de sa grandeur. "

Observons, tout d'abord, qu'on ne saurait hre sans un sentiment de surprise et de défiance les ouvrages chrétiens qualifiés d'apologétiques. Quand les enseignements des églises étaient, comme ceux des autres cultes, donnés mystérieusement aux initiés et selon leurs grades*, est-il vraisemblable que des docteurs ecclésiastiques aient publiquement dévoilé devant les profanes l'objet de leurs

croyances^?

Il est toutefois fort admissible que des hommes influents ou ayant autorité dans les églises professaient les doctrines platoniciennes, et admettaient un cinquième élément invisible, incorporel, l'Intelligence qui formait la substance de Dieu et était l'attribut de l'àme humaine. Ce sont ces idées qui finirent par triompher. Origène n'était certainement pas seul à penser que^ " s'il fallait adorer les corps célestes ce ne serait pas à cause de leur lumière sensible, quelque admiration qu'elle excite à bon droit, mais à cause de la lumière spirituelle et véritable, l'intelligence, la vraie lumière qui éclaire les hommes et qu'ils possèdent à un si haut degré ".

1 Voir ci-dessus, chapitre II, pages 50-53.

* Ainsi Justin, dans son Apologétique (I, 67 et suiv.), fait un exposé public non seulement des dogmes, mais des détails de la liturgie alors en usage. ' Origène, Contre Celse, V.

Mais s'il est possible que les églises orthodoxes fussent du ii« au v« siècle plus puissantes et plus nombreuses qu'aucune autre secte, elles ne constituaient certainement pas moins une minorité par rapport au nombre total des hérésies. Or Basilide, Bardesane, Manès et autres fondateurs de confréries importantes parmi celles qui se disaient chrétiennes, avaient adopté les croyances du naturalisme oriental.

VAbraxas ou Abracadabra des Basilidiens n'était autre chose que le dieu Soleil, figuré par le coq ou d'autres emblèmes, ainsi que l'ont montré les savants chanoines L'Heureux et Jean Chifllet <.

Par manichéen, il faut aussi entendre un chrétien qui ne différait guère d'un disciple de Zoroastre. On n'en saurait douter, quand on voit, dans les Actes de la dispute d'Archélaûs avec Manichée, l'évèque de Cascar apostropher en ces termes l'hérésianiue 2 : "Barbare de Persan, grosse barbe, prêtre de Mithra, imposteur, tu adores le soleil, Mithra, qui éclaire, dis- tu, vos caver'nes mystérieuses. " Point n'est besoin de rappeler l'importance que prit le manichéisme pai-mi les chrétiens et les hommes supérieurs qu'il compta dans son sein.

Ce n'était guère que des nuances d'idées qui séparaient les sectes les unes des autres, comme on était athanasien ou arien selon qu'on admettait Vhomoousion ou Vhomoiousion. Tout en supposant, en effet, l'existence d'une substance intelligente distincte du feu, les orthodoxes, qui suivaient les philosophes platoniciens, pensaient que le soleil et les

1 Joannis iMacarii Abraxas; Joaniiis Chiflletii Commentavius in tabulas Abmxeas, sive Soles Basil idianos. Antuerpiae, 1657.

* De Beausobre, Histoire critique de Manichée et de ses dogmes, I'« partie, liv. I, ch. 12. — Saint Augustin le dit positivement.

LA RELIGION SOLAIRE DANS l'EMPIRE ROMAIN. 263

astres étaient de nature divine. C'est ce que montrent les textes qui leur servaient de réglée

Ainsi, pour prouver la possibilité de la vie éternelle sur la terre qu'on promettait au chrétien, lors de l'avènement du Messie, l'apôtre Paul^ déclare, nous l'avons vu, qu'il y a deux sortes de corps : les corps mortels et corruptibles, les corps immortels et incorruptibles; il qualifie les premiers de corps terrestres et les seconds de corps célestes ou steU laires, tels que le soleil, la lune, les étoiles. Il est évident qu'il partageait et confirmait l'opinion commune, puisqu'il

y faisait appel.

D'autre part, l'image du soleil était celle sous laquelle les apôtres représentaient ordinairement Jésus. Rappelons que l'auteur des Actes fait dire à Paul, en parlant du miracle de sa conversion : une grande lumière céleste resplendit autour de moi. Dans V Apocalypse, il est écrit ^ : "Son visage resplendissait comme le. soleil dans toute sa force, " C'est encore le soleil qu'il faut entendre sous la qualification symbolique d'Agneau, qui est si souvent donnée à Jésus dans cette prophétie*. Le 4« Évangile s'exprime ainsi ^ : "Toutes choses ont été faites par la parole de Dieu, en elle était la vie et la vie était la lumière des hommes. Jean fut envoyé par Dieu pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui. " Et ailleurs <^ il fait dire à Jésus en parlant de luimême : " Je suis la lumière de l'univers. " En décrivant les phénomènes avant-coureurs de la venue du Messie et de la transformation du monde, les évangélistes disaient : " Il y

* / Cor., XV, 40-50 : Kai <sm[lolxol eTioupavia xài (TtofiaTa tTilyeiix. « Actes, XXII, 6. Cf. ci-dessus p. 86, 87.

3 Apocalypse, I, 16.

* E. Ilavet, Le Christianisme et ses origines, t. IV, ch. V : L'Apocalypse.

s 4« Évangile, I, 3, 4, 7.

« Id., VIII, 12 : ^Eyto eîfxi to 4>Q2 toO x6(T{xou. Cf. XIÏ, 36, 46.

aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles;... les puissances des cieux seront ébranlées ; on verra venir alors le Fils de l'homme sur une nuée avec une grande puissance et un brillant éclat. " On pourrait produire encore bien d'autres citations.

Ces croyances au sujet de la nature ignée de Dieu et de

son assimilation au soleil se trouvaient d'ailleurs appuyées

de l'autorité de prophéties hébraï(jues. Les Juifs, sur ce point

comme sur tant d'auties, n'avaient pas manqué de subir

l'influence du mazdéisme. Ses doctrines se trouvent en elle t

reproduites dans leur littérature religieuse. " Dieu, lit-on

dans le ]>saume XVIII i, a établi sa tente dans le soleil; il est

comme un époux qui sort de la chambre nuptiale; il se plait

à fournir sa carrière comme un géant; il va dune extrémité

du ciel à Vautre; rien ne se dérobe à sa chaleur, La loi du

Seigneur est parfaite; elle remplit les âmes. "

Par les interprétations allégoriques qu'il essaie de donner dans ses commentaires sur ce psaume, saint Augustin met hors de doute que ces passages étaient, comme il est naturel de le penser, communément pris à la lettre par les fidèles 2. Mais on renouvelait contre la divinité du soleil l'objection si souvent reproduite dans l'antiquité contre l'existence môme des dieux : Pourquoi, parmi les hommes, les bons sont-ils souvent accablés de maux, tandis que les méchants ont les biens en partage? Pourquoi les bienfaits du soleil se repandent-ils indifl-éremment sur les croyants et les impies? C'est pourquoi la plupart des églises orthodoxes déclaraient que le Christ n'était pas le soleil que l'on voyait actuellement, qu'il serait un soleil nouveau, un soleil de justice, dont les rayons ne porteraient la lumière et la vie qu'à ceux

I Psaume XVIII, 5-8. Cf. Ézéchiel, VHI, 2, 3; IX, 13- X 4 - Samt Augustin, Enarralio in Psalmum XVIII, t.'lV,' p. 85.

LA RELIGION SOLAIllE DANS L EMPIRE ROMAIN.

qui auraient trouvé grâce devant Dieu. Elles s'appuyaient à cet effet sur les paroles de quehjues voyants israélites. L'un d'eux, entre autres, Malachic, avait dit* : ''Voici venir un jour embrasé comme une fournaise; tous les orgueilleux, tous les méchants seront comme du chaume; et ce jour qui viendra les l)rùlera, a dit le Dieu des armées; il ne leur laissera ni rameau ni racine. Mais sur vous, qui craignez mon nom, se lèvera le soleil de la justice et la vie sera dans ses rayons; vous marcherez et vous croîtrez comme de jeunes taureaux engraissés. "

C'est donc sans surprise que nous entendons Bosio nous dire^: "Sous le nom métaphorique de Soleil, on désignait Notre-Seigneur le Christ, parce qu'il est le soleil de justice. Saint Cyrille d'Alexandrie l'expliquait par les prophéties juives. Notre-Seigneur Jésus-Christ est appelé Soleil, nous apprend-il, à cause de ces iniroles de l'Écriture : Sur ceux qui craindront mon nom se lèvera le soleil de justice. " Un peu plus loin il ajoute : " Eusèbe nous dit aussi : Celui qui était appelé généralement Seigneur, Dieu, Ange, Roi des Rois, Pontife, Verbe, Sagesse ou Image de Dieu, o/i le nomme maintenant Soleil de justice. Celui-ci, toutefois, que Dieu a engendré ne se lèvera pas pour tous les hommes, mais seulement pour ceux qui craindront son nom. "

La principale différence, en efl'et, entre les manichéens ou autres et la plupart des orthodoxes paraît avoir consisté en ce que les premiers assimilaient le Christ au soleil qui éclairait et vivifiait actuellement le monde, et que les seconds en faisaient le soleil invisible pour le moment, qui devait apparaître au jour de sa transformation^.

1 Malachie, IV, 4-2.

* Bosio, De Cruco (riuwphante, liv. IV, ch. 9.

^ Apocalypse, XXI. 22-25; XXII, 5: "Il n'y aura plus de nuit et ils n'auront

ÉTUDES d'histoire nEUGIEUSE,

Saint Augustin, qu'on doit à juste titre considérer comme un homme de génie, pendant plus de dix ans professa le manichéisme, prêcha et mit tout son zèle à propager la croyance que le Christ n'était autre que le soleil lui-même. Il devait certainement s'appuyer sur des textes et des raisons qui lui paraissaient probantes. Plus tard, il modifia ses idées. Le Christ, dit-il alors', "est notre Soleil de justice; non pas le soleil qu'adorent les païens et les manichéens, celui que voient aussi les méchants; il est cet autre Soleil dont la vérité éclaire la nature humaine. "

Mais quand l'éveque d'Hippone entreprit de ramener à sa nouvelle doctrine ceux avec lesquels il avait été si longtemps en intime communion d'idées, il rencontra des obstacles considéraldes. Les efïbrts si souvent réitérés qu'il tente à ce sujet démontrent avec évidence combien la confusion du Christ et du Soleil était générale et tenace dans les esprits de ceux qui faisaient partie des conft'éries chrétiennes. On voit combien celles-ci, par leurs croyances, se rapprochaient des cultes païens.

On entend encore saint Augustin s'écrier : " Ceux qui croient honorer le Christ dans le Soleil mentent à son sujet; ceux qui disent que le Christ est le Soleil mentent au sujet du soleil. Le Soleil sait bien que le Christ est son Seigneur et son Créateur; et s'il pouvait s'indigner, il s'indignerait bien plus fortement contre ceux qui l'honorent si faussement que contre ceux qui l'outragent 2. ''

point besoin de lampe ni de la lumière du soleil, parce que le Seigneur Dieu les éclairera, oxt xûpio; ô ôebç (ptùiiazi etc' aOtouç. "

1 In Psalmum XXV Enarmlio II, t. IV, p. 110 : « Ejice iUam (iracundiam) de corde antequam occidat lux ista visibilis, ne te deserat lux illa invisibilis. Sed et aliter bene intelligitur, quia est noster Sol justitiae veritas Christus; non iste sol qui adoratura paganis et manichaeis, et videtur etiain a peccatoribus; sed ille alius cujus veritate humana natura illustratur. "

2 Enanatto in Psalmum XCIII, t. IV, p. 1002.

LA RELIGION SOLAIR?: DANS l'eMPIUE ROMAIX. 267

Il convient cependant, et il ne pouvait se refuser à le faire, que dans les livres saints il fallait assez souvent entendre par Soleil le Christ. ''Ne croyez pas, mes frères, dit-il i, que nous devions adorer le Soleil parce que, dans les Écritures, le Soleil signifie parfois le Christ... Ce sont là des métaphores. Pour les comi)rendre, il faut être capable de reconnaître que la chose qui se montre à nos yeux est tout autre que celle (jui se montre à notre àme. " Et dans son commentaire du Psaume III, où on lit : le Soleil a connu son coucher, il dit : "Que signifient ces paroles, sinon que le Christ a connu sa passion? C'est du coucher dont il s'agit, et le coucher du Christ, c'est sa passion; de même que le Soleil se couche et se lève, le Christ est mort et ressuscitera."

Aussi, Augustin se sent-il tenu à des ménagements envers les manichéens; et tout en les combattant, il s'écrie '^ : " Que ceux-là s'irritent contre vous qui ignorent combien il est malaisé de (juérir Vœil de l'homme intérieur, en sorte qu'il puisse regarder son Soleil; ce Soleil n'est pas celui que vous adorez avec les yeux de la chair et qui brille également pour les hommes et les animaux; mais c'est le Soleil dont il est dit dans le prophète : le Soleil de justice s'est

levé pour moi. C'est le Soleil dont il est dit dans l'Evangile : C'était la véritable lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde... Que ceux-là s'irritent contre vous qui ne sont point tombés dans vos erreurs!... Pour moi, malheureux, qui ai pu à peine mériter d'être délivré de vos imaginations, de vos stjstèmes, de vos erreurs.,, qui ai pleuré si longtemps pour qu'il me soit donné de croire à cette substance immobile et pure dont parlent les livres divins ;

* In Psalmum ClII Enarrotio, sermo III, t. IV, p. 11G3. - Saint .Augustin, Contra Epistolam Manichaci quam vocant Fundamentl, ch. 1 et 3, t. VIII, p. 151.

Saint Augustin, qu'on doit à juste titre considérer comme un homme de génie, pendant plus de dix ans professa le manichéisme, prêcha et mit tout son zèle à propager la croyance que le Christ n'était autie que le soleil lui-même. Il devait certainement s'appuyer sur des textes et des raisons qui lui paraissaient probantes. Plus tard, il modifia ses idées. Le Christ, dit-il alors», "est notre Soleil de justice; non pas le soleil qu'adorent les païens et les manichéens, celui que voient aussi les méchants; il est cet autre Soleil dont la vérité éclaire la nature humaine. "

Mais quand l'évêque d'Mippone entreprit de ramener à sa nouvelle doctrine ceux avec lesquels il avait été si longtemps en intime communion d'idées, il rencontra des obstacles considérables. Les elïbrts si souvent réitérés qu'il tente à ce sujet démontrent avec évidence combien la coufusion du Christ et du Soleil était générale et tenace dans les esprits de ceux qui foisaient partie des confréries chrétiennes. On voit combien celles-ci, par leurs croyances, se rapprochaient des cultes païens.

On entend encore saint Augustin s'écrier : " Ceux qui croient honorer le Christ dans le Soleil mentent à son sujet; ceux qui disent que le Christ est le Soleil mentent au sujet du soleil. Le Soleil sait bien que le Christ est son Seigneur et son Créateur; et s'il pouvait s'indigner, il s'indignerait bien plus fortement contre ceux qui l'honorent si faussement que contre ceux (jui l'outragent 2. "

point besoin de lampe ni de la lumière du soleil, parce que le Seigneur Dieu les éclairera, ott xupio; ô Oeb; çwTKTst èit' aOtouç. "

' In Psalmum XXV E narra llo II, t. IV, p. 110 : " Ejice illam (iracundiarn) de corde antequam occidat lux ista visibilis, ne te deserat lux illa invisibilis. Sed et aliter bene intelligitur, quia est noster Sol justitiae veritas Christus; non iste sol qui adoratura paganis et manichaeis, et videtur etiam a peccatoribus ; sed ille alius cujus veritate humana natura illustratur. "

* Enarratïo in Psalmum XCIII, t. IV, p. 10O2.

LA RELIGION SOLAIRE DANS l'EMPIRE ROMAIX. 267

Il convient cependant, et il ne pouvait se refuser à le faire, que dans les livres saints il fallait assez souvent entendre par Soleil le Christ. " Ne croyez pas, mes frères, dit-il ^ que nous devions adorer le Soleil parce que, dans les Écritures, le Soleil signifie parfois le Christ... Ce sont là des métaphores. Pour les comprendre, il faut être capable de reconnaître que la chose qui se montre à nos yeux est tout autre que celle qui se montre à notre àme. " Et dans son commentaire du Psaume III, où on lit : le Soleil a connu son coucher, il dit : "Que signifient ces paroles, sinon que le Christ a connu sa passion? C'est du coucher dont il s'agit, et le coucher du Christ, c'est sa passion; de même que le Soleil se couche et se lève, le Christ est mort et ressuscitera."

Aussi, Augustin se sent-il tenu à des ménagements envers les manichéens; et tout en les combattant, il s'écrie'^ : " Que ceux-là s'irritent contre vous qui ignorent combien il est malaisé de (jué7^ir Vœil de Vhonime intérieur, en sorte qu'il puisse regarder son Soleil; ce Soleil n'est pas celui que vous adorez avec les yeux de la chair et qui brille également pour les hommes et les animaux; mais c'est le Soleil dont il est dit dans le prophète : le Soleil de justice s'est levé pour moi. C'est le Soleil dont il est dit dans l'Evangile : C'était la véritable lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde... Que ceux-là s'irritent contre vous qui ne sont point tombés dans vos erreurs!... Pour moi, malheureux, qui ai pu à peine mériter d'être délivré de vos imaginations, de vos systèmes, de vos erreurs... qui ai pleuré si longtemps pour qu'il me soit donné de croire à cette substance immobile et pure dont parlent les livres divins ;

* In Psnlmum ClII Enarrotio, sermo III, t. IV, p. \\(j3. - Saint Augustin, Contra Epislolam yianicliaci quam vacant Fundamenti, ch. I et 3, t. VIII, p. loi.

ÉTUDES D'ilISTOlIŒ RELIGIEUSE.

moi qui ai recherclié avec tant de curiosité, écouté avec tant d'attention, cru avec tant de témérité, prêché aucc tant d'ardeur et défendu avec tant d'opiniâtreté toutes ces , rêveries qui vous occupent et vous enchaînent, je ne puis m'irriter contre vous. "

11 en était de mênrie en Orient. C'est, en effet, à des chrétiens que s'adressait saint Jean Cluysostome dans sa XIP homélie sur l'fjpître aux Éphésiens; c'est à ceux de son église qu'il voulait prouver qu'on avait tort de considérer le soleil comme le Dieu de l'univers ^

Mais il n'était pas Hicile aux masses de se faire une idée précise de ce soleil invisible dont on leur parlait et d'admettre sa supériorité sur l'astre brillant dont ils constataient chaque jour la puissance et les bienfaits. Si les églises, d'ailleurs, comptaient dans leur sein quelques hommes éminents, la généralité des membres du clergé et des moines ne paraissent pas avoir possédé alors une grande instruction et s'être affranchis des idées qui régnaient autour d'eux.

On peut ainsi affiimer sans témérité que, durant le me et le ivc siècle, les chrétiens, en grande majorité, confondaient dans leur esprit le Soleil et le Christ.

Comment en aurait-il pu être autrement, quand d'une part on croyait universellement à la divinité du Soleil et que de l'autre on appelait le Christ Soleil, on le représentait sous les traits et avec les attributs auxquels les populations étaient habituées à reconnaître l'astre-dieu?

C'est, en effet, une figure exactement semblable à celle que les païens donnaient au Soleil qu'on attril)uait au Christ sur les sarcophages chrétiens; on y traçait une tête

lio xrf !Îo''î Chrysostôme, Commentaires de l'ÉpUre aux Éphésiens, homélie \II, edit. des Bénédictins, t. XI, p. 91, 92.

LA lîELIGION SOLAIRE DANS L EMPIRE ROMAIN

humaine ornée d'une couronne radiée. Sur les emblèmes mystiques appelés croix, on voyait soit la personne du Christ, soit l'agneau ou tout autre symbole qui en tenait lieu entouré du nimbe lumineux; on y lisait même l'inscription : <t>nC, ou Lux MUNDI *.

"Que la nature du nimbe et de l'auréole, dit le docte auteur de V Histoire de Dieu'^\ que l'élément qui les constitue l'un et l'autre soit le feu ou la flamme, qui est comme l'efflorescence du feu, il ne peut y avoir aucun doute sur cette proposition... C'est sous la forme de rayons lumineux et d'aigrettes flamboyantes que l'auréole de la tête et l'auréole du corps environnent les divinités hindoues. Le corps de Zoroastre, cette pure émanation de la divinité des anciens Perses, jetait une telle clarté lorsqu'il vint au monde, que toute la chambre où il vit le jour en fut illuminée 3... Chez les Grecs, les Romains et les Etrusques, toutes les constellations, le soleil^ la lune, les planètes, représentés sous la forme humaine, sont environnés de rayons ou de cercles lumineux entièrement semblables à nos ni^nbes et à nos auréoles, "

En aurait-il été ainsi s'il y avait eu dans les églises une doctrhie fondamentale et unanimement acceptée qui répudiât toute assimilation du Christ et du Soleil?

Pour la généralité des chrétiens l'air, T:v£ux-a ou spiritus, dont nous avons fait esprit, était synonyme de feu ou

lumière. Le 7:v£j;j.a aytcv y.at TTjp était pour eux le T,^n\)\k7. vcspiv

y.al 7:*jpwc£ç des philosophes. Aussi dans les écrits attribués au légendaire Denys l'Aréopagite et qui faisaient autorité

' Cf. Maitigiiy, Dict. dos antiquités chrétiennes, ixvX'xcXes Soleil, Lux, Crucifix. C'était aussi une des qualificatious de Bacclius. Cf. ci-dessus p. 244, note 4. * Didron, Iconographie chrétienne, p. 135 : Nature de la gloire. ^ Cf. Évangile de l'enfance.

LA RELIGION SOLAIRE DANS L EMPIRE ROMAIN

dans les églises, il était dit: "Le feu existe dans tout... Il produit, il est puissant, il est invisible et présent à tout. Voilà pourquoi les théologiens ont déclaré que les substances célestes étaient form,ées de feu et par cela faites autant que possible à l'image de DieuK "

Les idées sur la subtilité, Tactivité intelligente et créatrice du feu étaient d'ailleurs si générales qu'il n'était guère personne dans les églises qui pût s'en alTrancliir. C'est au feu que la plupart des Pères de l'Église, et surtout saint Augustin 2, comparent ou assimilent Tintelligence divine, le Saint-Esprit, troisième personne de la triade chrétienne et de même nature que les deux autres. C'était en langues de feu qu'il était, disait-on, descendu sur les Apôtres.

Aussi l'ablution ne constituait-elle pas alors le véritable sacrement d'initiation; comme dans les mystères isiaques^, mithriaques, dionysiaques ^ elle n'était qu'un acte préparatoire, ou un premier degré ; l'initiation définitive se conférait non par l'eau, mais par le feu ou la lumière. C'est ce qu'expliquent les paroles attribuées à Jean, le prophète du

1 De Coelesl't hierat-chia, cité par Didron, Icouoij. chrét., p. 145.

2 Saint Augustin, édition dos Bénédictins de Saint-Maur. Paris, 1591. Enarmtïo in Psalmum XVIIl, sernio II, t. IV, page 85.

3 Apulée, Métamorphose, Vi, p. 410 : " Le grand-pi être, qui se nommait Mithia, me plongea dans l'eau, me purifia par une complète alduticiu et me ramena au temple où il me conduisit dans le plus profond du sanctuaire. Là, dans l'obscurité de la nuit, j'ai vu rayonner le Soleil. Dieux de l'Enfer, dieux du Ciel, tous ont été contemplés par moi face à face et adorés... Une estrade était élevée au milieu de l'édifice; on m'y fit asseoir... Ma main droite tenait une torche allumée; mon front était ceint d'une couronne de palmier blanc dont les feuilles dressées semblaient autant de rayons lumineux. Tout à coup les rideaux se tirent et, semblable au Soleil, j'apparais à la foule dont les regards avides se fixent sur moi. "

Remarquons le nom qu'Apulée donne au grand-prètre. Ce qui peut s'ajouter aux nombreuses considérations qui montrent que le culte d'Isis et celui de Milhra n'étaient pas entièrement étrangers l'un à l'autre. Cf. liv. XI, p. 402.

♦ Dans les mystères de Bacchus, suivant les rites éleusiniens, il y avait également, pour les cérémonies d'initiation, d'abord l'ablution; et pour Vol-jzoUol le néophyte était introduit dans le sanctuaire tout resplendissant alors de lumières. C'est en plongeant le jeune Dêmophoon dans les flammes que Dèmétêr, disait-on, avait voulu le rendre immortel. Cf. ci-dessus page 40.

Jourdain*: "Pour moi, je vous baptise de l'eau; mais il vient un plus puissant que moi et je ne suis pas digne de lui délier les cordons de ses souUers. Cest lui qui vous baptisera dans VEsprit Saint et le feu. Ajtc? Oixa; PaTUTicsi h 7r/c'j;j.aTi r'((.) */.al ::jp(. " L'initiation, en conséquence, ne se disait pas Y ablution, ^y.r.v.v,xiz\ c'était V illumination, ©wTijjjiç: et le lieu où elle se faisait était appelé par les Grecs çojt'.ttvîp'.sv, et par les Latins locus illuminationis^.

C'est ce qu'on peut constater dans la Vie de Constantin par Eusèbe, à propos du sacrement qui lui aurait été conféré. Au sujet des cérémonies pour rendre le vieil empereur participant aux mystères, il est dit qu'il fut transfiguré par la lumière divine et que la robe dont il était revêtu brillait avec autant d'éclat que la clarté du jour^.

Aux yeux des fidèles comme à ceux des païens, le Soleil était dofic le Seigneur, le Ivjp'oc ou Dominus; le jour du Seigneur était le jour du Soleil. Ces croyances étaient tellement enracinées qu'elles étaient encore générales au VII® siècle; et saint Éloi eut à défendre aux gens de son diocèse de qualifier ainsi le soleil*.

Pour les chrétiens également, la nativité du Christ n'était autre que celle du Soleil. C'est ce que montre un sermon du pape saint Léon à ce sujet. "Ne laissez pas, dit-iP, le

* 30 Évaiigile, 111, 10. — Cf. Acle^ de^ Apôtres, XIX, 1 à 7.

* Cf. Duruy, U\st. des Rom., t. VI, p. 92, 93. — Martigny, Dict. desant. chrét.: article Baptistères, III, IV. — Henri de Valois, Annotatlones in UbriDii IV J^usebii De Vita Imperatoris Constantini, p. 252, 253.

Les termes de marque (o-çpaytç), eau de bain (Xovrpôv), illumination (cpwTtçfxô;) correspondaient évidemment à des modes ou des degrés différents d'initiation et ne signifiaient pas une seule et même chose, le baptême de l'eau.

' Kusèbe, Vie de Constantin, liv. VI, cli. 03, Oi.

* Saint Éloi, De Rect'itudine catholicae conversationis. Dans les œuvres de saint Augustin, édition des Bénédictins, t. VI, 2^ partie, p. 208 : " Nullus Dominos Solem aul Lunam vocet rteqne par eosjuret. "

^ Sermon XXII, G, cité par M, E. Havet, Le Christ, et ses orig., t. IV, p. 328.

ÉTUDES d'hISTOIHE RELIGIEUSE.

tentateur corrompre par des manœuvres perfides les joies de cette fête, en faisant pénétrer dans les âmes simples la croyance pernicieuse de certains esprits qui s'imaginent devoir célébrer dans la solennité de ce jour non pas tant la naissance du Christ que le lever, comme ils disent, d'un soleil nouveau. "

Dans un sermon sur la Nativité du Seigneur attribué sans • raison à saint Jérôme et qui est reproduit dans ses œuvres, se manifestent encore les eiïorts de quelques évéques pour faire cesser la confusion qui régnait dans les esprits entre le Christ et le Soleil. ''Aujourd'hui, disait-il, le véritable Soleil s'est levé pour le monde; aujourd'hui, dans les ténèbres du siècle, la lumière est entrée; Dieu s'est fait homme afin que l'homme devînt Dieu '. "

Les confréries chrétiennes célébraient la Nativité du Seigjieur à la même époque et par les mêmes manifestations de joie que les païens 2, c'est à dire par des mascarades religieuses et des festins 3.

"Saint Jean Ghrysostome, dit Dom Bernard de Montfaucon ^ déclame contre les réjouissances qui se faisaient à Antioche aux calendes de janvier. Toute la nuit se passait à danser, à se dire des mots piquants les uns aux autres. Le marché pubhc était couronné. Ils se revêtaient de

* Saijit Jérôme, édition des Bénédictins de Saint-Maur. Paris, 1706, t. V, p. 195 : " 1-^odie verus sol ortus est rnundo; hodie in tenebris saeculi 'lumen ingressuni est; Deus factus est liomo ut homo deus fieret. "

2 " On sait, dit M. E. Havet, Le Christ, et ses oriy., t. IV, p. 333, que les Évangélistes n indiquent pas (et ils Tignoraient sans doute) l'époque de rannée où naquit Jésus. Le récit de Luc seulement suppose qu'il est né dans une saison où les troupeaux et les bergers pouvaient passer la nuit dans les champs, ce qui nés accorde pas, a-t-on dit, avec la tradition qui place cette naissance au solstice d'hiver... On peut conclure hardiment que c'est bien en réalité la fête du soleil dont l'Églist» a fait celle du Christ, c'est à dire que le Christ s'était identifié avec le soleil "

« \oir Ci-dessus, ch. IV, p. 134-139.

* Bernard de Montlaucon, les modes et les usages du siècle de Théodose le Grand et de son fiU Arcadhu. (Mémoires de l'Académie des Inscrip. et Belles- Lettres, t. XUI, 1740, p. 48(î.) ^

LA RELIGION SOLAIRE DANS l'eMPIRE ROMAIN. 278

leurs habits les plus somptueux ; ils faisaient alors leurs présa'^es; si nous passons, disaient-ils, cette nouvelle lune en joie, toute Tannée sera de même. Les femmes comme les hommes buvaient de grandes tasses de vin pur. " Comme ceux d'Orient, les évêques les plus éclairés d'Occident déploraient avec raison de tels usages et essayèrent de les réformer. De ce nombre furent, dans les Gaules, saint Maxime et saint Césaire^.

Celse, d'ordinaire très exact et très bien renseigné ^, nous apprend que de son temps les chrétiens, du moins ceux d'un certain nombre de sectes, se qualifiaient de lions, taureaux, dragons, aigles, ours, chiens et ânes, et que dans certaines occasions ils prenaient les figures de ces animaux; c'étaient sans doute les noms et les emblèmes afférents à des grades dans les églises. Ces bètes symboliques représentaient, en effet, dans leur diagramme mystique les sept anges archontiques ou gardiens célestes^. Les cérémonies chrétiennes avaient ainsi sur ce point encore de l'analogie avec les mystères de Bacchus, d'Isis et de Mithra.

Ce revêtement de figures d'animaux avait lieu à la fête de la nativité du Seigneur au 25 décembre, dans quelques contrées, ou aux calendes de janvier dans d'autres.

" En ce jour les misérables païens, s'écriait saint Césaire, et, ce qui est pis encore, des personnes régénérées dans les eaux du baptême, prennent des figures si monstrueuses que je ne saurais dire s'ils sont plus dignes de risée que de compassion. Car quel est l'homme sage qui peut se figurer

* Dom Martin, Religion des Gaidois, t. I, liv. Il, ch. 25.

* E. Pélagaud, Étude sur Celse, liv. VII : sources du Livre de vérité. *

^ Origène, Contre Celse, VI, 30. — Cf. Épiphane, Contre les Jiérésies : XXVI, les Gnostiques; XXXVII, les Ophites. — h Apocalypse, IV, 7, ne mentionne que quatre animaux : le lion, le taureau, un troisième à tête humaine (sprte de sphinx) et laigle. Vraisemblablement leur nombre et leurs formes variaient selon les sectes.

ÉTUDES D'hISTOIUE RELIGIEUSE.

tentateur corrompre par des manœuvres perfides les joies de cette fête, en faisant pénétrer dans les âmes simples la croyance pernicieuse de certains esprits qui s'imaginent devoir célébrer dans la solennité de ce jour non pas tant la naissance du Christ que le lever, comme ils disent, d'un soleil nouveau. "

Dans un sermon sur la Nativité du Seigneur attribué sans • raison à saint Jéiùme et qui est reproduit dans ses œuvres, se manifestent encore les efforts de quelques évéques pour faire cesser la confusion qui régnait dans les esprits entre le Christ et le Soleil. ".4i^jowr(rA^(/; disait -il, le véritable Soleil s'est levé pour le monde; aujourd'hui, dans les ténèbres du siècle, la lumière est entrée; Dieu s'est fait homme afin que l'homme devînt Dieu '. '*

Les confréries chrétiennes célébraient la Nativité du Seigneur à la même époque et par les mêmes manifestations de joie que les païens 2, c'est à dire par des mascarades religieuses et des festins 3.

"Saint Jean Ghrysostome, dit Dom Bernard de Montfaucon ^ déclame contre les réjouissances qui se faisaient à Antioche aux calendes de janvier. Toute la nuit se passait à danser, à se dire des mots piquants les uns aux autres. Le marché pubhc était couronné. Ils se revêtaient de

^^ » Saint Jérôme, édition des Bénédictins de Saint-Maur. Paris, 1706, t. V, p. 195 : "l'odieverussolortus est niundo; hodie in tenebris saeculi lumen ingressuin est; Deus factus est liomo ut homo deus fieret. "

2 " On sait, dit M. E. Havet, Le Christ, et ses orUj., t. IV, p. 333, que les Évangéhstes n'mdiquent pas (et ils l'ignoraient sans doute) l'époque de l'année où naquit Jésus. Le récit de Luc seulement suppose qu'il est né dans une saison où les troupeaux et les bergers pouvaient passer la nuit dans les champs, ce qui ne s'accorde pas, a-t-on dit, avec la tradition qui place cette naissance au solstice d'hiver . On peut conclure hardiment que c'est bien en réalité la fête du soleil dont l'Église a fait celle du Christ, c'est à dire que le Christ s'était identifié avec le soleil "

» Voir ci-dessus, ch. IV, p. 134-139.

* Bernard de MontlUucon, Les mode^ et les usages du siècle de Théodose le Grand et de son fih Arcadm>i. (Mémoires de V Académie des Inscrip. et Belles- Lettres, t. XUI, 1740, p. 48<).) ^

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leurs habits les plus somptueux ; ils faisaient alors leurs présa^^es; si nous passons, disaient-ils, cette nouvelle lune en joie, toute Tannée sera de même. Les femmes comme les hommes buvaient de grandes tasses de vin pur. " Comme ceux d'Orient, les évêques les plus éclairés d'Occident déploraient avec raison de tels usages et essayèrent de les réformer. De ce nombre furent, dans les Gaules, saint Maxime et saint Césaire^.

Celse, d'ordinaire très exact et très bien renseigné 2, nous apprend que de son temps les chrétiens, du moins ceux d'un certain nombre de sectes, se qualiliaient de lions, taureaux, dragons, aigles, ours, chiens et ânes, et que dans certaines occasions ils prenaient les figures de ces animaux; c'étaient sans doute les noms et les emblèmes afférents à des grades dans les éghses. Ces bêtes symboliques représentaient, en effet, dans leur diagramme mystique les sept anges archontiques ou gardiens célestes 3. Les cérémonies chrétiennes avaient ainsi sur ce point encore de l'analogie avec les mystères de Bacchus, d'Isis et de Mithra.

Ce revêlement de figures d'animaux avait lieu à la fête de la nativité du Seigneur au 25 décembre, dans quelques contrées, ou aux calendes de janvier dans d'autres.

" En ce jour les misérables païens, s'écriait saint Césaire, et, ce qui est pis encore, des perso7ines régénérées dans les eaux du baptême, prennent des figures si monstrueuses que je ne saurais dire s'ils sont plus dignes de risée que de compassion. Car quel est l'homme sage qui peut se figurer

* Dom Martin, Religion des Gaulois, t. I, liv. II, ch. 25.

* E. Pélagaud, Étude sur Celse, liv. VII : sources du Livre de vérité. *

^ Origène, Contre Celse, VI, 30. — Cf. Épiphane, Contre les fiérésies : XXVI, les Gnostiques; XXXVII, les Ophites. — h Apocalypse, IV, 7, ne mentionne que quatre animaux : le lion, le taureau, un troisième à tète humaine (sprte de sphinx) et laigle. Vraisemblablement leur nombre et leurs formes variaient selon les sectes.

que des personnes de bon sens, en se masquant en cerfs s'avilissent jusqu'à prendre la forme des bêtes? Les uns se œuvrent de la peau d'animaux, d'autres se epiflent avec la tête de quelque bête, et tous se piquent de se déguiser si bien qu'ils ne puissent pas être pris pour des hommes ; en quoi ils font voir qu'ils n'ont qu'une âme de bête. ''

Au VII® siècle, ces usages régnaient encore, et les cérémonies chrétiennes se confondaient avec celles des mystères d'Isis et de Bacchus. C'est, en effet, contre eux que s'élève à son tour saint Éloi*. " Qu'aux calendes de janvier, dit-il, personne ne se masque et ne prenne la forme d'une génisse ou d'un faon de biche, ni ne fasse le jongleur, ni ne couvre durant la nuit sa table de toute sorte de mets. "

D'autre part, Salvien s'écriait : "On voit parmi nous consulter le vol des oiseaux et continuer toutes les anciennes coutumes. " Et il ajoute : " Il n'était en Afrique aucun chrétien qui n'adorât Vénus céleste et ne portât au pied de l'autel du Christ l'odeur de l'encens offert à la déesse 2. "

Ainsi par leurs croyances, leurs rites, leurs fêtes, leurs usages, les confréries chrétiennes des 111% iv® et vc siècles de notre ère avaient de nombreux points de ressemblance avec les païens; et le christianisme paraissait constituer non une religion nouvelle proprement dite, mais une des sectes de la religion générale de l'empire 3.

* Saint Éloi, loc. cit., p. 268. '

2 Salvien, De Gubernatimie Del, liv. VI, ch. 4; liv. VII, ch. 5.

8 Cf. Raoul-Rochette, Mémoires de l'Académie des Inscript, et Belles-Lettres, t. XU; Antiquités chrétiennes des catacombes. 1" Mémoire: Peintures, p. 92; 2" Mémoire : Pierres sépulcrales, p. 170; 3« Mémoire : Objets déposés dans les tonfbeaux antiques qui se retrouvent en tout ou partie dans les cimetières chrétiens.

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