LE SIGNE MYSTIQUE DES CHRÉTIENS
La légende nationale des Juifs rapportait que, voulant les délivrer de l'oppression qu'ils subissaient sur les bords du Nil, leur Dieu Jéhova avait résolu de faire périr les premiers nés de tous les Égyptiens; et qu'à cet effet il avait ordonné aux Israélites de tracer avec du sang d'agneau un signe mystique sur leurs portes, afin qu'à l'heure de sa justice leurs demeures fussent distinguées de celles des Égyptiens * .
On demeurait par suite persuadé en Israël qu'il en devait être de môme dans toutes les circonstances analogues. C'est ainsi que le prophète Isaïe^, annonçant que la colère de Dieu s'exercera sur tous ses ennemis, rassurait les bons en leur annonçant qu'ils seraient marqués d'un signe spécial. Dans la vision d'ÉzéchieP, lorsque Dieu se propose de châtier par l'extermination son peuple rebelle, il est dit : " Le Seigneur
i Exode, XII.
* Isaïe, LXVI, 19 : xai xaTaXei^j/a) eu' aOttbv (nrjfiètov.
3 Ézéchiel, IX, 3, 4.
LE SYMBOLE DE LA CROIX
appela un homme qui avait une écritoire pendue à ses reins; il lui donna ordre de passer au milieu de la ville de Jérusalem et de marquer au front d'un tiiau toutes les personnes qui gémiraient sur les abominations d'Israël. Puis s'adressant à d'autres: Allez, leur dit-il; frappez, frappez sans pitié hommes, vierges, enfants; mais ne tuez aucun de ceux sur le front desquels vous verrez un thau. "
On ne pouvait ainsi manquer de croire qu'il fallait qu'un signe distinctif désignât aux yeux du Messie, lors de sa venue, quels seraient ses élus. Donc les apôtres de Jésus, et c'était là un de leurs caractères particuliers, se disaient les envoyés de l'Oint, chargés par lui de marquer ceux qui devaient avoir place au Royaume de Dieu. Ainsi on lit dans V Apocalypse : '' Je vis un autre ange qui montait du coté de l'Orient tenant le sceau du Dieu de vie et il cria à grande voix aux quatre anges qui avaient pouvoir de nuire à la terre et à la mer : Ne nuisez pas à la terre jusqu'à ce que nous ayons marqué ceux qui appartiennent à Dieu^. " C'est aussi pourquoi il est dit aux fidèles dans l'Épître aux Éphésiens : " Ayant cru au Christ, vous avez été marqués du sceau -. " De nombreux passages du Nouveau Testament montrent ' l'importanco qu'on attachait à l'empreinte sur les fidèles du sceau divin, qui était le gage de leur salut ^.
L'application du sceau, ^çpaYtç, se faisait habituellement sur le front ou sur les mains des disciples^, parfois à Toreille^.
Cet usage demeura longtemps en vigueur parmi les chré-
^ Apocalypse y^W^ 3 : a^pi (r^payto-wiiev toùç ôo-jXou; toO ôeoO, ^ Ephésiens, 1, 13 : ev w xai TrKTxeuffavTe; £<J9paYC(x6y)T£.
3 Romains, IV, 11. — H Cor., I, 22. — Galates, VI, 17. — Éphésiens, I, 13, 44. - // Tim., Il, 19. — Apoc, IH, 12; VU, 4, 8; IX, 4; XIV, 1; XXII, 4.
* Apoc, XX, 4 : £'jr\ tb (lÉTWTtov xat liù tyjv x^îp» a'JTwv^ .^
* Deutéronome, XV, 17. — Épiphane, Contra haereses : Carpocratiens, 5.
tiens. Il n'était pas encore tombé en désuétude au v® siècle. " Le signe de l'Ancienne AlUance, dit saint Augustin i, la circoncision, demeurait caché sous la chair; le signe de la Nouvelle Alliance, la croix, se porte ouvertement sur le front. Dieu Ta ainsi ordonné. " De son côté, saint Jérôme écrit : " Des anciennes lettres hébraïques dont se servent encore aujourd'hui les Samaritains, la dernière, le thau, a la forme de la croix qui est figurée sur le front des chrétiens et qui est communément tracée sur leurs mains 2. " On trouve dans les catacombes de Rome des portraits attribués à des chrétiens qui portent au front le signe mystique 3. On en voit encore un curieux exemple dans une ancienne peinture sur verre du xii« siècle, de l'église de Saint-Denis, représentant le sacre d'un évoque; le front du personnage est marqué de l'emblème divin*.
L'opération se pratiquait par une figure tracée à l'encre » avec une plume de roseau, ou par le tatouage dont l'usage était commun dans l'antiquité «. Mais le plus souvent, selon la coutume de certains cultes asiatiques, le signe était empreint sur le corps du néophyte par une cicatrice'' produite soit par un fer rougi, soit avec un rasoir, soit avec la pointe d'un couteau ou d'une épée*.
1 Tract, in Joan., cité par Denis Pétau, De Theologicis dogmatibus, t. V, liv. XV : De cruce domini et cultu ejus, ch. 10 : " Signum Veteris Testamenti circumcisio in latente carne; signum Novi Testamenti crux in libéra fronte. "
« Cité par Denis Pétau, loc. cit., ch. 7 : " Antiquis Hebraeorum litteris quibus usque hodie utuntur Samarituni, extrema Thau littera crticis habet similitudinem; quae in christianorum frontibus pingitur et frequenti manus inscriptione
signatur. " ' Boldetti, Osservazioni sopra i cimitery. *■ Alex. Lenoir, Musée des monuments français, t. VII, pi. 238. » Ézéchiel, cité ci-dessus; saint Jérôme, id. « S. Munk, Palestine, p. 936. - Juvénal, Sat.V, 93. - Pline, Hist. na^,VI, 4;
xxn,2.
7 Apoc., XX, 4 : To ^/dtpayiAa. r- i \t
8 Épiphane, Contra haereses : Carpocratiens, 5. ^ Origène, Contre Celse, V,