CONDUITE POLITIQUE ET PRIVÉE DE CONSTANTIN
Ceux qui placent la conversion de Constantin au moment de son triomphe sur Maxence doivent convenir que Gibbon a eu raison de dire ^ : " Loin de faire éclater la supériorité de ses vertus chrétiennes sur l'iiéroïsme imparfait des Trajan et des Antonin, Constantin perdit dans la maturité de son âge la réputation qu'il avait acquise dans sa jeunesse. Plus il s'instruisait dans la connaissance des saintes vérités, moins il pratiquait les vertus qu'elles commandent. "
C'est dans cette période, en effet, qu'on le voit, malgré
* C'était là, en effet, un symbole essentiellement panthéistique et répondant aux doctrines des stoïciens, des pythagoriciens, des platoniciens et à celles des cultes de Mithra, de Bacchus et d'Isis. — Cf. Apocalypse, XXII, 13 : " Je suis Valpha et Voméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin, r\ otpxri v.(x\ To xz\6(;. " — Plutarque, Isis et Osiris, 77 : Isis était aussi appelée la vie et la mort, le commencement et la jin, rj àpxYj xai Te/.suTrj. ^ Apulée, Tvaité du monde, p. 202.
5 Le nom de laharum, qui lui était donné, n'appartient à aucune des langues usitées dans les églises de l'empire. Il vient probablement, croit-on, du mot assyrien labar, victoire.
' Gibbon, op. cit., ch. 20, p. Hl.
la foi jurée, faire tuer son ancien ami, son ancien collègue, son beau-frère Licinius dont il n'avait plus rien à redouter; il fait périr son jeune et inoffensif neveu Licinianus, malgré les larmes de sa sœur; sur un soupçon, il fait décapiter son fils Crispus auquel il devait une bonne part de sa victoire sur Licinius; il fait étouffer sa femme Fausta dans un bain. La masse de la population ignorait ces drames. Mais bon nombre de ceux qui vivaient à la cour en étaient indignés ; ne pouvant ouvertement manifester leurs sentiments, ils traçaient clandestinement sur les portes du palais des distiques où le monarque était assimilé à Néron ^
Selon Philostorge 2, aussitôt après sa mort, l'évoque de Nicomédie aurait apporté à Constance un rouleau qui contenait les volontés du vieil empereur. On serait tenté de croire qu'au moment de quitter la vie il allait parler à ses enfants le langage de la sagesse et de la piété. On se tromperait fort. Sa dernière pensée était d'accuser ses frères d'avoir voulu l'empoisonner et de conjurer ses fils de le venger.
Il faut en conséquence admettre que les évêques n'ont eu aucune influence sur l'esprit de Constantin, ou qu'ils ont été les complaisants des crimes les plus abominables.
Pas un évoque n'a osé, du vivant de Constantin, lui adresser le moindre blâme. Môme après sa mort, ils ne se sont point élevés énergiquement contre ses actes sanguinaires. Saint Jean Chrysostôme se borne à en conclure qu'il ne faut pas rechercher la puissance sur la terre 3. Aucun d'eux cependant n'a donné son approbation, il faut
* Sidoine Apollinaire, édit. E. Baret, Epistolae, V, 49, p. 236.
* Philostorge, Histoire ecclésiastique, liv. II, ch. 16.
3 Saint Jean Chrysostôme, Commentaires de VÉpitre aux Philippiens, homélie XV, édit. des Bénédictins, t. XI, p. 317-320. En parlant des crimes de Constantin et de Constance, il rappelle comme une sorte d'excuse les Atrides et avec eux David, Salomon et autres princes d'Israël, pour montrer qu'il est difficile aux rois de ne pas abuser de leur pouvoir.
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ÉTUDES D'hISTOIRK RELIGIEUSE.
le reconnaître; il n'est aucun d'eux qui n'ait repoussé toute responsabilité de conseil ou d'encouragement et qui n'ait laissé entendre que, s'ils en avaient eu le pouvoir, ils se seraient opposés aux déterminations de Constantin. N'est-ce pas convenir qu'ils n'eurent point affaire avec un illuminé de la grâce divine?
Dans les Césars^, Julien représente son oncle sous les traits d'un elTéminé et d'un débauché. Il y a peut-être exagération dans ce portrait peu flatteur. Mais la magnificence asiaticjue de Dioclétien était devenue afleterie chez Constantin. 11 se plaisait à orner sa tête de faux cheveux de diflerentes couleurs qu'il faisait soigneusement attifer par d'habiles coilTeurs; il portait un diadème de forme nouvelle enrichi de pierreries; il se parait de colliers et de bracelets de pierres fines; il était vêtu d'une robe de soie flottante brodée de fleurs d'or^. Sous cette toilette, qu'on ne saurait excuser chez un homme, fût-il jeune et extravagant comme Élagabale, il semble qu'on chercherait en vain l'àme d'un Trajan ou d'un Marc Aurèle.
Il est donc vraisemblable que les évéques et les chrétiens qui se sont approchés de Constantin ou qui ont fait partie de sa cour ont pu être ses flatteurs, mais qu'ils n'ont jamais exercé de domination sur lui.
Remarquons encore que pour être déclaré chrétien, il fallait nécessairement et avant tout avoir été initié. Les auteurs ecclésiastiques prétendent bien que Constantin reçut le sacrement d'initiation, mais ils placent cet acte solennel
1 Julien, Césars, 18 : " Constantin, qui ne trouve point chez les dieux de modèle de sa conduite, apercevant la Mollesse, va se placer auprès d'elle. Celle-ci le reçoit tendrement, le serre dans ses bras, le revêt d'étoiles aux brillantes couleui-s, l'ajuste avec art et l'entraîne auprès de la Débaucluv " — Cf. Zosime, llisl. rom., liv. II, édit. Buchon, p. C80.
' Gibbon, op. cit., cli. 18, p. 387-388.
aux derniers jours de sa vie. On devait attendre toutefois que celui qui se proposait, dit-on, de faire du christianisme une religion d'État, aurait accompli cette cérémonie publiquement dans sa nouvelle capitale et avec une grande pompe. Pas du tout. Elle aurait eu lieu dans un faubourg de Nicomédie, n'aurait constitué (ju'un acte absolument privé, celui d'un homme au cerveau affaibU par l'âge, la soufl'rance et l'approche de la mort. Et quand on examine les circonstances dans lesquelles se serait eflectuée l'administration du sacrement, les motifs qu'aurait donnés Constantin pour avoir tant différé, on demeure persuadé qu'on se trouve en pleine légende et non point dans l'histoire i. On ne saurait, en tout cas, se refuser à convenir que, durant tout son règne, le chef de la seconde dynastie flavienne demeura hors de l'Église chrétienne 2.
Demandons -nous maintenant à qui Constantin confia l'éducation de ses enfants, de ceux à qui il devait laisser le soin de continuer la pensée de son règne.
On prétend que Lactance aurait enseigné la rhétorique à Crispus et en aurait fait un chrétien. Or, ce fut précisément ce fils auquel il fit trancher la tète. Quant à Constance et à ses frères, il est douteux que le plus zélé défenseur de l'orthodoxie de Constantin veuille revendiquer pour les évéques l'honneur d'avoir formé leurs âmes, d'avoir été le conseiller de leur jeunesse. Aussitôt après la mort de leur père, ces jeunes gens, dont l'aîné a vingt et un ans et le plus jeune dix-sept, procèdent aux massacres de leurs deux oncles, de sept de leurs cousins et de plusieurs personnages influents de la cour pour partager l'empire entre eux. Ils font
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1 Eusèbe, Vie de Constantin, ch. 61 à 6L — Cf. Tillemont, Hist. des emper., I.IV : Constantin, art. 77, 78, notes G4, 65.
2 De La Bastie, loc. cit., IV« partie, p. 101-103.
décerner à Constantin les honneurs de Tapothéose, ainsi que le montrent des médailles ^ ; le Sénat, sur leur demande, ou tout au moins sur leur consentement, le met au rang des dieux et établit un collège de prêtres destinés à vaquer au culte de la nouvelle divinité 2. Constant et Constantin périssent jeunes, sans avoir été initiés; et Constance, demeuré seul maître de l'empire, s'il reçut le sacrement, ce ne fut qu'à l'heure de la mort-"^, suivant en cela comme dans presque toute sa conduite politique l'exemple de son père. On ne saurait donc prétendre, croyons-nous, que Constantin ait jamais songé à faire de ses fils des chrétiens.
Si maintenant nous cherchons à savoir quelle a été la conduite de ce prince à l'égard du christianisme comme chef d'Etat, l'éminent auteur de VHistoire des Romains nous la fera connaître^.
Nous verrons que si Constantin a soin de protéger la liberté des cultes; s'il promulgue des mesures favorables aux chrétiens; s'il intervient dans leurs querelles, ce n'est point dans leur intérêt particulier, mais dans celui de l'ordre public. Il ne prend parti pour aucune secte; il demeure indifférent à ïhomoousion et à Vhomoiousion; ce qu'il veut, c'est que la paix ne soit pas troublée dans les provinces ; aussi, le voit-on sévir tour à tour contre Athanase et contre Arius. Tout dans les décrets qui émanent de lui dénote un homme qui veut que l'autorité impériale soit obéie partout, même dans les églises.
Les privilèges dont jouirent plus tard les chrétiens et leur
i Cohen, (yp. cit., t. VI : Constantin I", n»» 568-569. Ces médailles, qui représentent son apothéose, portent en légende : Divus Constantinus et Pater Augustorum. « De La Bastie, loc. cit., IV» partie, p. 107-T13.
8 Philostorge, Hist. ecc, liv. VI, ch. 6. — Cf. De La Bastie, loc. cit., IV» partie. * V. Duruy, op. laud., t. VII, ch. 103 : Politique religieuse de Constantin.
clergé, les lois injustes, vexatoires, cruelles que ceux-ci appliquèrent impitoyablement aux autres cultes, ne sont pas les œuvres de Constantin. Tous les édits de cette nature se trouvent en contradiction flagrante avec la ligne politique qu'il a toujours suivie; ils lui ont été faussement attribués et rentrent dans la catégorie de la donation qu'il aurait faite, par acte authentique, au pape Sylvestre de la ville de Rome en toute souveraineté*.
Ce qu'on appelle le renversement des idoles ne fut que le transfert à Byzance d'un grand nombre de statues de dieux et d'objets de vénération religieuse dont furent dépouillées, à leur grand mécontentement, la plupart des villes de la Grèce et de l'Asie. Mais loin d'y venir subir des insultes, ainsi que le prétendent les auteurs chrétiens 2, ces œuvres d'art devaient au contraire, dans la pensée du prince, servir à la gloire de la Nouvelle Rome. Elles demeuraient honorées de la population cosmopolite qui était accourue de tous les points de l'empire sur les rives du Bosphore, et elle se glorifiait de les possédera
Mais, nous dira-t-on, si Constantin n'a pas eu spécialement foi au Christ; s'il n'a été qu'un prince habile, indifférent en matière religieuse, d'où viendrait l'attachement à sa mémoire qu'ont manifesté les églises? C'est que les chrétiens furent pour lui et ses fils, nous l'avons dit*, d'utiles auxiliaires de gouvernement ; ce furent eux qui se chargèrent de l'exécution des décrets qui frappaient les temples d'impôts ou de confiscations au profit de l'État; et leurs services furent grassement payés par une part dans les dépouilles sacrées.
1 Cf. Voltaire, Essai sur les mœurs et l'esprit des nations, ch. 10. — De La Bastie, loc. cit., IV« partie, p. 96-99. — Beugnot, op cit., 1. 1, liv. I, ch. 2; liv. VUl, eh. 7. — Duruy, op. cit., t. VII, ch. 103, p. 3()-37, 80.
« Tillemont, Histoin' des empereurs, t. IV: Constantin, art. 65.
* Gibbon, op. cit., ch. 17.
* Voir ci-dessus ch. P', p. ^35.
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La lettre que le vieux philosophe Libanius écrivit à Tliéodose en faveur des temples est fort instructive, dit Chateaubriand : '' Elle offre un tableau presque complet du iv^ siècle : usage et influence des temples dans les campagnes; fin de ces temples; commencement de la propriété du clergé chrétien par la confiscation de la proi)riété du clergé païen; cupidité et fanatisme des nouveaux convertis, qui s'autorisent des lois en les dénaturant pour commettre des rapines et troubler l'intérieur des familles; et de même que Lactance a raconté la mort funeste des persécuteurs du christianisme, Libanius raconte les désastres arrivés aux persécuteurs de l'idolâtrie i. " La sincérité et la loyauté de l'illustre auteur du Génie du Christianisme ne pouvaient se refuser à constater un tel état de choses. Ses opinions lui faisaient d'autre part un devoir de chercher à le justifier et à le légitimer à ses yeux et aux yeux des autres; mais la droiture de son esprit s'y refusant, il en laissa la responsabihté à Dieu. " Dieu, dit-il 2, qui punit l'injustice particulière de l'individu, n'en laisse pas moins s'accomplir les révolutions générales, calculées sur les besoins de l'espèce. "
Les idées abstraites ne passionnent guère les hommes; elles ne les mettent en mouvement que lorsqu'elles couvrent des intérêts matériels. Aussi, le soulèvement de haines dont Julien se vit entouré par les chrétiens ne fut-il pas causé par ses croyances et ses pratiques religieuses, mais par la restitution des biens qu'il tenta de faire efl'ectuer aux temples qui en avaient été dépossédés sous Constantin et sous Constance.
* Chateaubriand, Études historiques, III« étude, II» partie.
« Id., ibid., nie étude, II» partie: "Beaucoup d'édifices païens avaient été détruits sous le règne de Constance; d'autres changés en églises. Julien força le clergé de rendre les uns et de relever les autres. Les intérêts acquis se trouvant attaqués, produisirent des désordres. " - Cf. Grégoire de Nazianze, Disco^,rs contre Julien : " Anges, puissances, vertus, la mort du tvran est votre ouvrage.. Vous qui fûtes dépouillés de vos biens, accourez aux réjouissances. »'
Les contributions et les confiscations imposées aux temples ne pouvaient manquer, on le pense bien, de faire crier les clergés païens, et avec eux les édiles des villes dépouillées et les philosophes mystiques tels que Libanius. Depuis Néron, aucun empereur n'avait osé porter la main sur les biens consacrés aux dieux; c'était une raison de plus pour lui assimiler Constantin^. Un athée, disait-on encore, ou un adorateur de quelque divinité étrangère à l'empire pouvait seul avoir ordonné de pareils sacrilèges. Mais, remarquonsle, on ne nommait pas cette divinité, on ne pouvait pas la nommer, car rien ne permettait de la désigner. Julien le fait asseoir au banquet des dieux de l'Olympe; et s'il lui conteste le mérite de ses victoires, il ne le qualifie point de renégat 2. Aussi personne, môme parmi ceux qui criaient le plus, tel que Libanius, n'a formellement dit que Constantin devint chrétien 3.
D'ailleurs, les accusations d'impiété adressées à Constantin étaient locales ; elles ne sortaient pas de quelques sphères ; elles ne trouvaient aucun écho dans la grande masse des populations de l'empire *. Les confiscations furent, en effet, toujours partielles et successives, et la majorité des temples et des villes n'en ayant pas à souffrir ne s'en émurent pas. Il serait au contraire possible que la forte quantité du numéraire qui fut alors mise en circulation ait amené dans l'empire un grand développement d'affaires et de luxe, à la satisfaction générale des populations^.
* Sidoine Apollinaire, loc. cit.:
Saturni aurea saecula quis requirat?
Sunt haec gemmea sed Neroniana.
2 Julien, Césars, 15.
3 Libanius, 'ÏTcèp xtbv Uptbv, édit. J.-J. Reiske, t. II, p. 160 : 'HYr,<Ta|X£voç aOxô)
Xu(TlT£XeîV £T£pÔv TIVOC VO|/,t;^£lV OsÔV.
* Beugnot, op. cit., t. 1, liv. I, ch. 4. — Cf. de La Bastie, loc. cit., 1V<> partie,
* Tillemont, Hist. des emp., t. IV : Constantin, art. 80. Remarquons que dans
ÉTUDES D'hISTOIHE RELIGIEUSE.
Ce n'est qu'un siècle après son règne qu'on trouve pour la première fois dans Zosime la mention de ce qu'on appelle la Conversion de Constantin. Mais alors la légende était formée, et l'on admettait généralement qu'il s'était fait chrétien. Or, une fois qu'un fait est accrédité, que d'historiens d'un réel mérite ont cherché à l'expliquer avant de s'être enquis s'il était vrai! Tel est le cas de Zosime ^ Pour lui, l'intérêt politique ne pouvait avoir été un motif déterminant. Quant aux croyances dogmatiques, rien ne distinguait manifestement à ses yeux un chrétien d'un païen. Les pratiques seules des divers clergés et la confiance dans la puissance mystérieuse qu'ils prétendaient posséder, les avantages qu'offraient les confréries à ceux qui en faisaient partie, attiraient dans un culte plutôt que dans un autre.
Aussi Zosime place-t-il fort tard la prétendue évolution religieuse de Constantin, et l'attribue au besoin de se faire absoudre des crimes qu'il avait commis. Les llamines, dit-il, ayant répondu à l'empereur qu'ils n'avaient pas d'actes et de formules expiatoires pour ses forfaits, il aurait cherché dans le christianisme l'absolution de ses fautes et l'apaisement de sa conscience. Ce n'est pas plus admissible. D'abord, les prêtres du paganisme avaient des trésors inépuisables d'indulgence pour les princes; et, en second lieu, en sa qualité • de souverain pontife, Constantin était déclaré impeccable ^
le distique ci-dessus il est dit : Sunt haec rjemmea. — Symmaque (Relatio, etc.) montre que les confiscations des revenus des temples étaient des mesures financières et non pas des actes de politique religieuse. " Iniques en elles-mêmes, dit-il, elles sont encore sans utilité, car elles ajoutent peu au trésor de l'État, et c'est d'ailleurs des dépouilles de l'ennemi et non de celles des prêtres que les bons princes doivent le remplir. "
* Zosime, Hltit. rom., liv. II, édil. Buchon; Panthéon littéraire, p. 679.
* Ce privilège (àva[xa?xr,<Tca) était même accordé dans presque tous les aux initiés des grades supérieurs.
Quand la bacchante Agave, aidée de ses compagnes, eut mis en pièces le corps
les cultes