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LE GIBET ANTIQUE

Si Ton réfléchit au respect superstitieux que les Égyptiens, les Assyriens, les Perses, les Juifs, ainsi que nombre de Grecs et de Romains avaient pour le tau, et aux faveurs qu'ils en attendaient ; si l'on songe qu'il figurait le sceptre de Jupiter, celui de Vénus, qu'il était l'attribut de Bacchus, de Gérés, de Diane, et surtout de la Fortune, il semble peu probable que ce signe ait offert aux yeux l'image d'un ignoble instrument de supplice ; selon les idées anciennes, en effet, il n'aurait pu être en un tel cas qu'un objet de funeste augure.

Il y a donc lieu de se demander si ce ne serait pas à tort que l'on aurait assimilé le sceau mystique adopté par les chrétiens à une potence sur laquelle étaient attachés autrefois les criminels et qui aurait servi au supplice de Jésus.

Il faut d'abord se rappeler que, parmi les premiers disciples de Jésus, il n'y eut point d'accord complet au sujet du

crucifiement de leur Maître. Selon le 1er et le 2^ Évangile, il aurait été supplicié par les Romains; selon le 3« Évangile et les Actes des Apôtres, le procurateur Taurait livré aux autorités du Temple et ce seraient les Juifs qui l'auraient fait périr.

Mais ils sont toutefois unanimes sur le genre de mort qu'il aurait subi. Les Évangiles, les Actes, Y Apocalypse déclarent que Jésus avait péri sur une potence. Il en est de même des épistolographes ^

Ceux qui faisaient mourir Jésus par la main des Juifs pouvaient fort l)ien déclarer qu'il avait été mis en croix. Rien ne s'y opposait. La loi mosaïque indiquait plusieurs sortes de peines capitales : d'abord la mort simple qui s'obtenait par la décapitation 2, puis les supplices qui étaient le feu^, la lapidation^ et la potence. On lit dans le Deutéronome^ : " Quand un homme aura commis quelque péché digne de mort, on le fera mourir en le pendant au bois...; car maudit est celui qui est pendu au bois. " C'est probablement de ce genre de mort dont il est parlé dans l'Épître aux Galates^ : " L'Oint nous a rachetés de la malédiction de la Loi, en devenant malédiction pour nous, selon qu'il est écrit : Maudit est celui qui est pendu au bois. "

* Voir ci-dessus chap. I, p. 17 et siiiv. 2 1" Évaiigile, XIV, 18.

^Genèse, XXVIII, 24. - Lévitique, XXI, 9 : « Si la fille d'un sacrificateur se souille en commettant fornication, elle souille son père; qu'elle soit brûlée au l'eu. " XX, 14 : " Quand un homme aura pris une fille et sa mère, c'est un crime énorme; il sera brûlé au feu avec elles deux." — Daniel, II, 12-25. —1 Macc. III, 5. - // Macc, VI, 11. — 1" Évang., V, 22 : " Celui qui dira à son père : fou ! méritera le supplice du feu. "

♦ Deutéronome, XIII, 9 : " Tu assommeras de pierres et feras ainsi périr celui qui aura cherché à t'éloigner de ton Dieu. "

» Deutéronome, XXI, 22, 23 : 'Eàv ôè ylvriTai ^v xivi àpiapTia xpifxa ôavaTou, xai àTîoOctv/) xat xpsfxàa/jTE aOtbv èir^ $uXoy... Kai auoOâvr, xai xp£[xâ<Tr,T£ est un hébraïsme.

« Qalutes, III, 13.

LE CRUCIFIX

C'est à tort que Ton a supposé que la potence chez les Juifs n'était pas un instrument de torture et de mort, qu'elle ne servait qu'à suspendre le corps du condamné après sa lapidation. Le Deutéronome avait parfaitement entendu édicter la mort par la potence. On voit, en effet, dans les Nombres^ que Moïse ordonna de l'appliquer aux chefs des Israélites qui avaient eu des relations avec les filles des ^loabites. Josué l'inflige au roi de Haï qui avait été fait prisonnier^.

Bôsio^ déclare que la coutume était restée en vigueur chez les Juifs et entre autres exemples, cités à l'appui de son opinion, il rappelle que, selon Josèphe^, le prince maccabéen, Alexandre Janée, après avoir vaincu les révoltés contre lui, conduisit à Jérusalem et y fit mettre en croix de nombreux prisonniers. Moïse, l'Egyptien, fds de Maïmonide, dans son livre Tad, ou Commentaire de la loi mosaïque, énumère également la suspension à la croix parmi les supplices infligés en Judée ^.

Comment s'opérait ce supplice? Quelle était la forme de la potence?

Les Juifs lui donnaient le nom de gabal. En grec, les Évangiles l'appellent le bois ou Yarbre,^ù\o^i, ainsi qu'il est dit dans la version alexandrine de l'Ancien Testament; mais le plus souvent ils lui donnent le nom de ciaupoç, pieu, poteau. Les deux termes étaient pour eux synonymes «; et d'autre part ŒTaupé; était équivalent de (jvAlz^, qui fut le pal.

Les monuments assyriens du British Muséum nous mon-

1 Nombres, XXV, 4.

» Josué, Vin, 29.

' G. Bosio, De Cruce triumphante, liv. I, ch. 7.

* Ant. jud., liv. XIII, ch. 14.

* Aringhi, Roma subterranea, liv. I, cli. 29.

« Vj).ov et «TTaypo: sont ép^alcment synoivsines dans Esther.

Il'

trent comment se pratiquait autrefois l'empalement en Orient. On voit sur un marbre six hommes accrochés à des

■<E«CT ■l.l- *y^ --^^àjffl^ir^""^

pieux qui pénétrent dans leurs poitrines. Puis sur une porte de bronze est représenté l'atroce supplice que Salmanazar inflige aux habitants d'une ville conquise : les malheureux sont placés comme à cheval sur un pieu effilé qui pénètre dans leurs intestins; les pieds détachés de leurs corps gisent sur la terre; c'était Vequuleiis ou le stipitem par obscena agere.

En Palestine, le supplice de la croix paraît avoir consisté à suspendre le condamné vivant à un arbre ou poteau, à le laisser exposé à l'ardeur du soleil et mourir lentement' dans les atroces souffrances de la faim, de la soif ^ et de la tension des muscles.

Mais tandis que chez d'autres peuples voisins les souffrances du patient pouvaient durer plus d'un jour et (pie son corps demeurait abandonné aux oiseaux de proie 3, la loi mosaïque ordonnait que dans la même journée le condamné devait avoir cessé de vivre et son cadavj-e être retiré du

1 Nombres, XXV, 4 : « Fais-le pendre au soleil devant rÉteinel " « 1" Evangile, XIX, 28. ' ..

3 Genès, XL 19: - Pharaon te fera pendre à une potence où les oiseaux mangeront ta chair. " - H Samuel, XXI, IM).

LE CRUCIFIX

gibets Dans ce cas, s'il faut prendre pour un usage ordinairement pratiqué la circonstance rapportée par le 4® Evangile au sujet des deux larrons crucifiés en même temps que Jésus, on coupait les jambes du patient à la mode assyrienne afin de provoquer sa mort par l'hémorragie 2.

Le poteau, solidement enfoncé dans la terre, était le plus souvent simple ; le gibet était cependant aussi constitué par deux poteaux placés côte à côte et qu'on qualifiait de jumeaux^.

La nature du supplice exigeait que le patient fût élevé à une certaine hauteur au-dessus du sol ; on le faisait vraisemblal)lement monter sur un tréteau, suppedaneiim , que l'on retirait de dessous ses pieds après l'opération de l'attache. Les conditions de stabilité et d'équilibre ne permettaient pourtant pas que le poteau simple fût d'une grande élévation*; il ne pouvait non plus, par les mêmes raisons, être muni à sa partie supérieure de la surcharge d'une forte pièce transversale, pour y suspendre le patient. Pour attacher les liens qui lui serraient les mains, on y fixait habituellement au sommet de gros clous ou crocs ; le corps ainsi suspendu s'adossait sur le montant. Pour les poteaux doubles, on attachait les mains du patient, la droite à un poteau, la gauche à l'autre; le corps était ainsi balancé dans le vide.

Ce supplice, généralement en usage dans l'antiquité, ne

1 Deulérononie, XXI, 22 : " Son corps ne demeurera point la nuit sur la potence et tu ne manqueras point de l'ensevelir le même jour. " — Josué, VIII, 29. — 4« Évangile, XIX, 31, 34.

« 4e Évangile, XIX, 31. Le seul bris des os n'aurait pu produire une assez

prompte mort.

« Josué, VIII, 29 : " Josué brûla donc Haï et fit pendre le roi à une potence double. Kai tov pa^iXla xr.ç rat expliiaTev èm ^uXou 8i5u(xou. "

* On lit dans Esther, VII, 9, 10 : " Il y a dans la maison d'Aman une potence de cinquante coudées de haut qu'il avait préparée pour Mardochée. Le roi dit : Qu'Aman soit mis à la potence; et Aman fut pendu ow bois.'' STavpwOriTa) eu* a-jToO. Kat £xp£|iâ«7er, 'Ajxàv èui xoO ^uXovi. Mais on reconnaît que Vauteur de cette histoire a entendu parler d'une potence en dehors de l'ordinaire.

344 ÉTUDKS d'histoirk religieuse.

se pratiquait sans doute pas en Judée d'une façon fort différente de celle qui se voyait dans les pays voisins.

Au temps des Césars, on n'empalait plus les criminels dans les provinces de l'empire, et par r«X..^, tout aussi bien que par 7i:xjp6i, on entendait la suspension, ou l'attache à un poteau*.

Dans le Promélhée, Lucien nous donne une description du supplice du ,z«;.pii tel qu'il se pratiquait en Orient; car c'est ainsi qu'on qualifiait l'enchaînement du Titan, victime de son amour de l'humanité ^ Les rochers du Caucase représentent à ses yeux le double poteau, dans les exécutions ordinau-es. Ecoutons-le :

Mercure. " Voici le Caucase où il nous faut attacher le criminel. Cherchons quelque rocher qui n'ait point de neige aiin d'y pouvoir solidement fixer ses liens, et qui soit découvert de tous côtés pour rendre son supplice exemplaire.

Vulcain. " Cherchons, Mercure. Il faut qu'il ne soit pas trop près de terre pour éviter qu'il ne soit délivré par les hommes, ni trop élevé, afin qu'il soit bien aperçu de ceux qui sont en bas. Il sera très bien ici, s'il t'en semble à mi-hauteur de ce mont, au-dessus de cet abîme. Nous attacherons l'une de ses mains à ce roc et l'autre à celui qui est vi!3-à-vis.

Mercure. " Tu as raison, car ils sont tous deux escarpés

tl »l^Pl1 ?"' V •''?' '""""*'■ '''"' '«^ P^ométhée, % de Lucien. Quand le Titan fa.t appel a la p.t.e de ceux qu. vo.U l'enchainer au rocher, Mercure lui repo d Veux.tu nous faire pendre à ta place pour désobéi.ssance aux ordr^de upX"^ "

i^ereg^mm, il, il est dit du fondateur de a secte des ehrotinn*: -^x,.

Contre CeUe I.v II, ch. 2: liçetXev eî, i.c.^s.^.v ôsox.xo, àuô toO .xoàô.oc s^OÙ açav^ç revaaeat, ,1 aurait du, pour preuve de sa divinité, alors .au ilétaU sur là croix, se rendre invisible aux yeux de tous J^chyle, Prornéthée enchaîné, 123: ô.à t^jv Xc'av çtXôx,Ta Ppoxô^v - Lucien

Prom^rf r; ■ ^" '^''''' ^"^ ^'^^^ P'^"^ ^-- *-P aimé les hommes qi^ Promethee a ete mis en croix sur le Caucase? ^0 Zsù; àv^^xrJpt^^^v aOxoV' ^

LE CRUCIFIX

et inaccessibles... Ce sera une potence à souhait (xal oXw; ï'w^T.^.i'.x'zz Tf 0 jTaupo; y^voiTo). Monte i, Prométhée, et dispose-toi à être attaché au rocher. Donne la main droite. Toi, Vulcain, enserre-la bien, place les clous sur le rocher et frappe de toutes tes forces avec le marteau. Maintenant, à l'autre main. Voilà qui est bien. L'aigle peut maintenant descendre pour te déchirer le foie. "

Dans le tableau de l'attache de Prométhée au stauros, Lucien a suivi le récit tragique d'Eschyle; mais la légende adoptée par le grand poète n'était pas la seule qui eût cours.

Des artistes, en effet, ont cru pouvoir le représenter simplement lié et non suspendu à un stauros. Un pareil genre de supplice s'offrait peut-être ordinairement aux yeux du public. Sur une coupe de style archaïque du Musée du Vatican, on voit Prométhée, dont un aigle dévore le foie,

enchaîné à une colonne ou poteau, qui représentait le stauros^. Mais probablement ses jambes n'ont été repHées par l'artiste, que pour qu'il y pût placer l'oiseau Carnivore.

* 'Avaêaivs xai Tiâpr/e «rea'JTov. 'Avâêaive indique, croyons-nous, l'action habituelle de monter sur un tréteau; car on ne peut supposer que Vulcain et Mercure eussent laissé leur prisonnier loin d'eux.

* Guigniaut, Religions de Vantiquité, pi. 158 his, n« 683a.

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Nous avons une autre représentation de la suspension au stauros dans le supplice de Marsyas. Selon la légende qu'a consacrée Ovide dans ses Métamorphoses^, le joueur de flûte phrygien aurait été écorché vif par Apollon ou par son ordre; c'est ce que nous montre une antique sculpture 2. Mais l'histoire de Marsyas, comme toutes les anciennes légendes, était rapportée de diverses façons ; on prétendait aussi qu'il avait été pendu à V arbre fatal.

. En parlant de la longévité des arbres, Pline l'Ancien nous dit 3 : " On prétend qu'à Argos existe encore l'olivier auquel Argus attacha lo changée en génisse... En Phrygie, on montre un platane auquel fut pendu Marsyas vaincu par Apollon, et ce platane avait été choisi à cause de la grosseur qu'il avait déjà acquise. " Ailleurs^, il nous apprend qu'il se trouvait à Rome, dans le temple de la Concorde, un tableau de Zeuxis où le grand artiste avait peint Marsyas pendu. Que ce soit ou non une imitation du tableau de Zeuxis, nous avons la représentation de Marsyas pendu à l'arbre fatal dans un bas-relief de la villa Pinciana dont Winckelman a donné le dessin dans ses Monuments inédits et qu'a reproduit Guigniaut^ dans les Religions de V antiquité. Les deux mains sont jointes et les bras tendus de haut en bas.

Examinons maintenant le cas où, selon la seconde version

1 Ovide, Métamorphoses, liv. VI, 383, 400.

* Guigniaut, op. cit., pi. 84, n» 300.

' Pline, Hist. nat., XVI, 19: " Argis olea nunc etiam durare dicitur, ad quam lo in vaccam mntatam Argus alligaverit... Ibi platanus ostenditur, ex qua pependerit Marsyas victus ab Appoline quae jam tum magnitudine electa est. "

* Pline, Hist. nat., XXXV, 36 : "Zeuxidis manu Romae Ilelena est in Philippi porticibus, et in Concordiae di'lubro Marsyas relujatus. "

^ Guigniaut, op. cit., pi. 83, n» 301. Il existe au Louvre un bas-relief analogue reproduit par le comte de Clarac dans son Musée de sculiHurcÇYexie, t. II, p. î>69; Planches, t. II, no 123). Marsyas n'y est pas représenté pendu ; mais on voit l'arbre fatal auquel Texécuteur passe la corde qui doit servir au supplice.

LE CRUCIFIX

des évangélistes, Jésus aurait été condamné par Pilate et supplicié par les liommes de sa cohorte.

Cet office de bourreaux qu'auraient alors rempli des soldats romains a été le sujet de savantes et intéressantes discussions au sein de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres ^ Les gouverneurs de province qui, d'ordinaire, exerçaient en même temps le pouvoir civil et le pouvoir militaire, faisaient parfois exécuter par les soldats qui servaient sous leurs ordres les sentences de mort qu'ils avaient prononcées. Aussi quelques membres ont-ils soutenu que les exécuteurs du Christ avaient bien pu être des légionnaires romains. Toutefois, en pareil cas, c'était habituellement la mort par la hache ou le glaive; de cette façon la dignité du soldat n'en souffrait pas; il n'était jamais confondu avec le bourreau, carnifex'^. C'est pourquoi d'autres membres ont pensé que les évangélistes avaient employé à tort l'expression de soldats pour désigner des apparitores, ou gens au service particulier du procurateur.

Mais que ce soient des hommes de la cohors ou de l'apparitio qui aient été les exécuteurs, nous n'avons qu'à nous

* Mém. de VAcad. des Insc. et Belles-Lettres, t. XXXVI : Edmond Le Blant, Recherches sur les bourreaux du Christ et sur les agents chargés des exécutions capitales chez les Romains; Naudet, Mémoire sur cette double question : Sontce des soldats qui ont crucifié Jésus-Christ? Les soldats romains prenaient-ils une part active dans les supplices? Naudet, Mémoire sur la cohorte du p éteur et le personnel administratif dans les provinces romaines.

* Dans nos Études au sujet de la persécution des Chrétiens sous Néron, nous avons essayé de faire partager notre conviction que la cruauté dans l'application de la peine de mort n'était pas habituelle chez les Romains sous les Césars et que les principes d'humanité présidaient généralement an contraire à leurs décisions; et cela non par le fait seul du caractère particulier du magistrat, mais par les lois et coutumes. C'est ce dont TertuUien lui-même convient dans un passage de V Apologétique qui n'a pas été, ce nous semble, assez remarqué et qui autorise le doute sur les affirmations qu'il produit ailleurs. S'adressant aux magistrats romains (ch. 2), il dit : " Le pouvoir dont vous êtes dépositaires n'est point tyranniqnc, il est réglé par les lois. Il n'appartient qu'aux tyrans d'employer la torture comme peine. La loi ne l'autorise chez vous que pour découvrir la vérité. " — Cf. Tacite, Annales, XIV, 48.

3*^ ÉTUDES d'histoire HELIGIEUSE.

demander si le supplice de la potence chez les Romains différait sensiblement de celui qui était en usage dans les provinces asiatiques ou grecques.

L'équivalent du z-.xjpi; chez les Romains était la crux, dont nous avons fait le mot français croix. Crux était toutefois un terme général qui désignait tout instrument de torture et de mort quelle qu'en fût la forme.

''Bcs croix, dit Sénùque^ ont été faites de nombreuses façons différentes; les uns ont suspendu le patient la tête en bas ; d'autres lui enfonçaient un pieu dans les parties honteuses; d'autres encore lui faisaient étendre les bras sur la fourche patibulaire «." Mais il ne s'agit pas ici, comme on l'a supposé, de supplices pratiqués par les Romains. Sénèque, dans sa Consolation à Marcia, généralise les tourments qui, en tous temps et en tous lieux, peuvent assaillir l'homme et contre lesquels il doit être en mesure d'opposer le courage que nous donne la philosophie. Le pal n'était point employé à Rome. Quand Mécène disait ^ : " Tant qu'on a la vie c'est l'essentiel; alors même que je serais assis sur la pointe d'une croix, que je la conserve! '' il n'entendait point parler de ce qu'il voyait autour de lui * ; il s'exprimait comme le ferait par exemple quelqu'un de nos jours qui s'écrierait : " Même sur le bûcher, je maintiendrai ma conviction. "

Par crux cependant, qui, comme crTaupôc, signifiait pieu, poteau, on entendait habituellement la potence.

4 Consolation à Marcia, '20: "Video istic cruces non unius quidein generis sed ahter ab aliis fabricatas; capita quidam converses in terram suspendere alii per obscena stipitem egerunt, alii patibulo bracchia cxplicuerunt. » '

« Le patibulum avait, on le sait, la forme d'une fourche et non pas celle du Tau grec ou latin.

* Sénèque, lettre KM :

Vita dum superest bene est;

Hanc mihi, vel acuta

Si sedeam in cruce, sustine.

* Remarquons que Sénèque parie du passé et non du présent.

LE CRUCIFIX

A propos du meurtre de sa sœur et de la comparution d'Horace devant les duumvirs, Tite-Live écrit : " Les termes de la loi étaient d'une horrible sévérité : Qu'on voile la tête du coupable et qu'on le suspende par une corde à Varbre siyiistre^ .'' C'est contre ce supplice, dont les citoyens romains étaient affranchis depuis l'expulsion des Tarquins et qu'on semblait vouloir faire revivre dans les troubles de la République, que Cicéron s'élève dans la défense de Rabirius^. Dans la description de la mise en croix d'un roi espagnol par Asdrubal, Silius Italiens'^ nous montre qu'il s'agissait bien en pareil cas de suspension à une potence. De son côté ïertullien^ dit que Tibère lit attacher aux arbres qui entouraient leur temple, comme à des croix^ les prêtres de Saturne qui immolaient des enfants.

Dahs ce supplice qui n'était appliqué qu'aux esclaves et aux vulgaires malfaiteurs, le patient était retenu à la potence par des liens de cuir, de lin, ou de toute autre matière textile. Ils étaient parfois formés de chaînes métalliques^.

* Tite-Live, Hisl. Rom., l, 26 : "Lex horrendi carminis erat... caput obnutito; infelici arbori reste suspendito. " Uarbor infelix qui était au champ de Mars spécialement affecté à cette sorte de supplice fut très probablement au principe un arbre; mais il ne paraît pas qu'il en fut toujours ainsi; peut-être doit-on entendre par arbor le màt, le poteau.

* Pro Rahirio, 5 : " Nomen ipsum crucis absit non modo a corpore civium romanorum sed etiam a cogitatione, oculis, auribus ! "

' Silius Italiens, Punicorum lib. I, v. 152, 155, iGCy.

* Tertullien, Apologétique, 9, édition Haverkamp : " Qui (Tiberius) eosdem sacerdotes in eisdem arboribus templi sui obumbratricibus scelerum crucibas tùvos exposuit. '*

* En peignant l'horrible sorcière que va consulter Sextus, le fils de Pompée, au moment de la bataille de Pharsale, LuCain dit, chant VI, 543-549 ;

Laqueum nodosque nocentes Ore suo carpit ; pendentia corpora carpsit, Abrasitque cruces; percussaque viscera nimbis Vulsit et incoctas admisso sole medullas. Insertum manibus chalybem, nigramque per artus Stillantis tabi saniem, virusque coactum Sustulit, et, nervo morsus retinente, pependit. V'dr Inseï tu m manibus chalybem il faut entendre les chaînes qui seauaient les

KÏUDES d'ïIISTOIRE nKLÎGIP^USE.

Il n'est pas impossible qu'on ait parfois cloué directement les mains et les pieds du patient sur le poteau ou la croix; mais ce n'était certainement pas l'usage.

Les expressions grecques xpccrrajcraXsiiw, tt^cctt/aco), clouer, avaient un sens métaphorique et non littéral; elles signifiaient attachera Dans le Prométhée de Lucien 2, Mercure ordonnant à Vulcain d'enserrer dans des anneaux les mains du Titan et de les attacher aux crocs fixés dans les rochers du Caucase, lui dit au sujet de cette opération : tv ae^.av rp:7Tr;Acu, attache solidement la main et non pas réellement : cloue la main^.

Il en est de même de l'expression latine affigere cruci. Ainsi Pétrone, dans le conte de la Matrone d'Éphèse^ nous dit que le gouverneur de la province avait ordonné de mettre en croix des voleurs, j assit crucibus affioôi; mais durant la nuit, pendant que le factionnaire avait quitté la garde du gibet pour faire la cour à une veuve qui près de là pleurait

mains et non point les clous qui les perçaiont. En montrant, en effet, l'agitation qui régnait aux enfers à rapproche de Tissuede la guerre civile, le poète dit,VI. 797 :

Aeternis chalybum nodis et carcere Ditis

Constrictae plausere manus.

* Aristophane, Plutus, 941-943.

2 Édition Didot, Prométhée, 2. Dans le passage d.'.jA cité plus haut, Lucien se sert des mêmes expressions dans le même sens : Ka\ à'XXou; îv y.,or.^at ôûo upoauaTTaXeuÔevxac. ^

3 Dans le Prométhée d'Eschyle on rencontre les mômes mots omplovés dans les mêmes acceptions. Ainsi vers 19, 20, Vulcain dit au Titan : * "

irpoTcaffaaXsuCTù) xwô' aTravOpwTrw uâyw.

" Malgré toi, malgré moi, par des chaînes indissolubles je te clouerai (je t'attacherai) à ce mont inhabité. '*

Puis (v. 54), au Pouvoir qui l'invite à se hâter Vulcain répond : " Déjà les bracelets sont prêts. » Kat ô^ upô/eipa <\>dlioL ôspxsaOai uâpa. Le Pouvoir ajoute alors :

Aagaiv viv, à|xç\ x^P^"^"^, h'^^poLTsX (jôlvei, paiax/ipi Ôsîve, ^«^«TàXsve upo; ustpai;

" Rive-les solidement avec le marteau autour de ses mains et cloue-les (attacheles) au rocher. "

♦ Satyricon, 111, 112.

LE CRUCIFIX

sur la tombe de son époux, les parents d'un des criminels vinrent enlever son cadavre, detraxevunt nocte pendentem; la dame alors, inquiète du sort réservé à son consolateur pour manque de vigilance, lui offre le corps de son mari pour remplacer celui du voleur et elle s'écrie : "J'aime mieux voir pendre le mort que tuer le vivant. Malo mortuiim impendere quam vivum occidere, " On voit ainsi qu' affigere, clouer, a le môme sens qii impe^idere, pendre^. C'est ce qui permet de comprendre comment le cadavre du supplicié put être facilement détaché de la croix et emporté par les parents et que le corps de l'époux de la veuve [)ut être à son tour mis au gibet sans difficulté.

Pour admettre donc qu'un homme condamné à la croix ait eu ses membres effectivement cloués sur le poteau, il faut des indications précises. Aussi quand, dans le Nouveau Testament, il est écrit du Christ, comme, par exemple, dans l'Épître aux Colossiens^, T.pc7yM7!xz tw cTajpw, on n'est pas fondé à lire cloué; il est plus naturel d'entendre attaché.

La tradition chrétienne affirme cependant que les mains et les pieds de Jésus auraient été transpercés par les clous qui servaient à retenir son corps sur la croix. Sur quoi repose cette tradition?

On ne trouve à ce sujet dans le Nouveau Testament qu'une anecdocte rapportée dans le V Evangile à propos du disciple Thomas. Celui-ci aurait déclaré qu'il ne croirait à la résurrection de son maître que s'il voyait dans ses mains la marque des clous^. Or c'est là un morceau détaché qui, on peut le reconnaître facilement, n'a aucun lien avec les autres

* On peut remarquer que dans saint Irénée, Adversus haereses, II, 42, il est dit : af/igitur clavls pour équivalent de af/igitur crKci. Voir ci-dessous page 374.

* (4olossiens, H, 14.

3 4« Évangile, XX, 24-39 : sàv lAr, î'ôo) £v xac; -/eomv aOtoO tbv tOttov tôjv r-Xwv.

parties du récit, et dont il semble n'avoir point fait partie primitivement.

Les trois premiers évangélistes sont muets à ce sujet. Ils laissent entendre ainsi que, selon eux, le supplice de Jésus aurait eu lieu suivant la forme habituelle ^

On lit dans le 3« Évangile 2, que Jésus se montra à ses disciples en leur disant : Voyez mes pieds et mes mains. Mais rien dans ces mots ne permet de penser que Tauteur ait voulu déclarer qu'ils avaient été percés. Il était tout naturel qu'un supplicié conservât aux mains et aux pieds l'empreinte des liens qui les avaient comprimés; car ce n'était pas seulement les mains qui étaient liées; pour empêcher les mouvements du condamné, ses pieds étaient aussi fortement serrés dans des entraves^.

La facilité avec laquelle les quatre évangéhstes rapportent que le corps de Jésus aurait été retiré de la croix par Joseph d'Arimathie, excluait évidemment cliez eux l'idée que ses pieds et ses mains y eussent été cloués*. Il vint et enleva son corps, disent-ils. Il faut, en effet, remarquer qu'à propos de la mise en croix les évangélistes se servent de l'expression pendre, suspendre, y.p-^A^rjiKi, et que pour la descente ils disent simplement ôter, enlever, alpsoj^.

« 3« Évangile, XXIV, 39.

3 Eschyle, Protmtliée, 7G : '£fftî)(iév(o; vOv Geivc ôiaxôpou; iréciar - pJaute Mostellaria, 2 : " Affigantur bis pedes, bis brachia " '

* 1" Évang., XXVII, 59; 2- Év., XV, 4G; 3e Év., XXIII, 53; 4« Év., XIX, 38. 3« Evang., XXIII, 39. — Actes, V, 30 : " Jésus que vous avez tué en le pendant au hois, xpefxaaavTs; J7r\ Ç'JXoy." -4" Évang., XIX, 38 : " Il vint et enleva son corps, 'lIXOsv ovv xai f,psv xb ewjia aO-roO. " Cf. Odyssée, VIII, 67, 68 :

xaô' 5' £x iraffffaXôçi xpéjjiadEv çopjxiyya Xiysiav, a'jToO uTTsp xeçaXrjc, xa\ eTtlçpaSe X£p<7'iv éXéaOai. "Le héraut suspendit à un clou au-dessus de la tête de Deniodocus sa lyre harmonieuse et lui montra comment il pourrait Ven ôter avec sa main. "

LE CRUCIFIX

La croyance que Jésus avait eu les mains et les pieds cloués sur la croix paraît avoir été fort tardive dans les églises. Saint Ambroise ne la partageait pas; c'est ce que montre un passage de ses écrits cité par Aringhi. L'illustre évêque étabht que le cert était l'emblème de Jésus parce qu'il a eu toute la candeur de cet animal, eu se mêlant aux Juifs qui le haïssaient, jusqu'à ce qu'il fut trahi et supplicié; et au sujet de son attache à une colonne pour être flagellé et de sa mise en croix, il s'exprime ainsi : " Jusqu'à ce qu'il arriva aux cordes de la croix et aux lilets de la passion ^ "

Il n'est pas impossible d'autre part qu'on ait parfois appliqué un croisillon au poteau pour retenir les attaches du patient. Le croisillon en ce cas ne devait pas être considérable et ne pouvait pas altérer sensiblement la figure du pieu ou poteau qui constituait le ^-x'jpiç ou la crux. Mais rien n'autorise à croire à cette pratique; elle n'avait pas d'utiHté; les clous ou crocs étaient d'un emploi plus simple et plus facile.

On est fondé, pensons-nous, à se refuser à voir un exemple du mode de crucifixion usité chez les Romains dans le graffito qui a été découvert en d857 dans les fouilles opérées sur l'emplacement du palais des Césars à Rome et qui se trouve au couvent des Jésuites de cette ville.

L'ignorance de l'auteur dans l'art du dessin saute aux yeux et par suite il faut d'abord constater qu'il n'est pas possible d'affirmer que sa main ait exécuté fidèlement ce que son esprit concevait. Il y a d'ailleurs sur l'original tant de barbouillages, tant de parties elfacées que la gravure ne peut donner qu'une idée incomplète de son manque de netteté ^

i Usque ad cruels laqueos ac retia passionis. Aringhi, Roma subtermnea liv. VI, ch. 33 : De Cervo.

* Mourant Brock, np. cit,, p. 119.

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LE CRUCIFIX

Mais en traçant ce dessin grossier sur le stuc d'une muraille, l'auteur ne nous semble pas avoir voulu représenter un supplice et encore moins celui de la croix. On ne saurait y reconnaître le pendens in cruce. En effet, le personnage

est entièrement vêtu, ce qui n'avait pas lieu en tel cas; ses pieds sont écartés et reposent sur le sol; ses bras sont librement tendus.

Le dessinateur a écrit ce qu'il voulait ridiculiser : Alexamenos adore son Dieu, un dieu à tête d'animal et dont le tau était peut-être l'attribut.

Mais quel est ce dieu? L'inscription ne le dit pas. Le tau seul ne saurait servir à le désigner. On ne peut que faire des conjectures.

On dit : c'est le dieu des chrétiens puisque Tertullien rapporte que les païens les accusaient d'adorer une tête d'àne et qu'ils se plaisaient parfois à faire la caricature de leur Dieu sous la forme de cet animale Mais remarquons que

* Tertullien, Apolog., 16 : " Depuis peu on a fait paraître notre Dieu dans cette ville sous une forme nouvelle. Un de ces hommes qui se louent pour combattre contre des bêtes a exposé un tableau avec cette inscription : Le Dieu des chrétiens DE LA RACE DES ANES. Il était représenté avec des ot^eilles d'àne, un pied de corne, un livre à la main et vêtu d'une toge. Nous avons ri du nom et de la figure. Mais ce monstre était le dieu qui convenait parfaitement à ceux qui adorent des divinités avec des tètes de chien ou de lion, des cornes de chèvre ou de bélier."

Le graffito ne répond donc pas le moins du monde à la caricature dont parle Tertullien.

Tertullien ne dit point qu'on le représentait sur la croix. Puis, est-ce sûrement une tête d'àne? Le peu de longueur des oreilles ne le donne pas à penser.

On peut, à notre avis, avec plus de raison y reconnaître une des divinités dont les Alexandrins avaient importé les cultes en Italie. Les dieux égyptiens à têtes d'animaux avaient toujours paru étranges aux Grecs et aux Romains. Parmi eux Anubis, sorte de Mercure psychopompe qui présidait à l'entrée et à la sortie des âmes de l'Amenthi, avec sa tête de chien ou de chacal, était surtout l'objet des railleries^; on lui donnait même parfois une tête d'àne, ainsi que le montrent des médailles 2.

C'est probablement Anubis et non le Dieu des chrétiens qu'a voulu figurer le graffito; et nous sommes d'autant plus porté à le ciboire, qu'Anubis était souvent figuré dans l'attitude qu'il a ici.

Sur une pierre gravée on peut voir, à côté d'un lion, symbole du Nil, qui porte la momie d'Osiris, type de toutes les

*■ Virgile, Enéide, VIII, 120 :

Omnigenumquo denm moiistra et latrator Anubis. Juvénal, Sat. XV, 8 :

Oppida tota canem venerantur, nemo Dianam.

Lucien, Les Sectes à l'encan. Socrate : " Que dis-tu? douterais-tu que le chien soit un Dieu? ne sais -tu pas de quels honneurs jouit Anubis en Egypte?" — Cf. Assemblée des Dieux, 10.

« Agostini, Dialoghi, III, car. 99.

lu

momies humaines, le dieu debout et la protégeant de ses bras étendus ^

On nous objectera sans doute aussi qu'on lit dans un ' passage du Jugement des voyelles, attribué à Lucien, que le tau grec avait la forme du z-xjpi; ou crux. Quelle est la valeur de ce témoignage?

Dans cette petite pièce, le Sigma assigne le Tau à comparaître devant les Voyelles pour cause de vol et de violence ; il accuse son adversaire de lui enlever ses droits, d'usurper sa place dans la prononciation d'une foule de mots, par exemple de faire dire ôaXaxTa pour GaAajcra. Et, à ce propos, ou plutôt hors de propos, il reproche au Tau de porter un nom infâme et de ressembler au gibet.

Est-il certain, est-il vraisemblable que nous ayons ici l'œuvre de l'auteur des Dialogues des Morts?

Nous ne croyons pas qu'on y puisse reconnaître le style clair et limpide qui est habituel à Lucien ; l'idée exprimée ne se dégage que péniblement des phrases enchevêtrées ; il n'est guère de paragraphe où l'on ne soit obligé d'ouvrir une ou plusieurs parenthèses sans en rendre la lecture facile. Le fond en maints passages ne nous surprend pas moins.

Ainsi au paragraphe 6 il est dit^ : Ce Tau que je ne puis appeler d'un nom plus infâme que celui-là même qu'il porte. Que faut-il entendre par là? En quoi, comment le mot Tau était-il infâme? Nous n'avons pas là moindre explication dans le texte, et nous ne saurions en imaginer aucune. Tout

* Guigniaut, Religions de l'antiquité, t. IV, pi. 52, n» 141a.

* Édition F. Didot.

LE CRUCIFIX

au contraire, le Tau était opposé au Thêta. Celui-ci était un signe funeste, la première lettre du mot 0avaTcç, et il était autrefois placé sur les registres publics des cités grecques à côté du nom du guerrier malheureux qui était mort; tandis que le Tau, première lettre du mot Tyjpoj{ji.£vc;, désignait celui qui avait été heureusement préservé^. Plus tard, au lieu de la fève noire, les juges plaçaient sur leurs tablettes le thêta à côté du nom de l'accusé qu'ils condamnaient à mort ; et Perse ^ a pu dire :

Et potis es nigrum vitio praefigere thêta.

Nous n'avons lu nulle part rien de semblable pour le tau. C'est le sigma d'ailleurs qui commence le mot c-uaupcc.

Au môme paragraphe, il est encore dit : Si deux d'entre vous, Upsilon et Alpha, belles et bonnes, ne se joignaient à lui, il ne pourrait même pas se faire entendre. Est-il une consonne qui ne soit dans le même cas? Et le sigma peut-il être prononcé sans le secours de voyelles? Il n'y a là rien de sensé ni de spirituel.

Mais c'est du paragraphe 12, du dernier, dont nous avons à nous occuper plus particulièrement. Il est ainsi conçu :

" C'est de la sorte que, dans la parole, il (le tau) nuit aux hommes. Et dans les actes, comment agit-il? Les hommes se plaignent et gémissent sur leur malheureux sort; ils font mille imprécations contre Cadmus de ce qu'il a introduit parmi les lettres le Tau. Car ils disent que les tyrans ont pris sa forme pour modèle, en ont copié la figure dans l'invention d'instruments en bois sur lesquels ils les font pendre (àvaay.oXc7:iL£'.v e::' aùia). C'est pour cela que de sa forme sinistre

1 Potter, Archaeologia Graeca, liv. VU, ch. 2. — Cf. Aringhi, Roma subterr., liv. VI, ch. 20, art. 13, 14.

* Satires, IV, 3.

ft-

il a reçu son nom sinistre. Par tous ces motifs, de combien de morts jugerez-vous le Tau digne? Pour moi, je ne vois qu'une chose juste, c'est de le livrer au supplice du tau pour qu'il subisse sa peine sur sa propre image et que le stauros, ayant été construit d'après lui, soit aussi d'après lui nommé par les hommes, "

Lucien pouvait-il dire à ses lecteurs que le supplice du stauros, qui avait été en usage dans toutes les républiques anciennes, fut une invention des tyrans? Est-ce d'ailleurs l'auteur des deux Phalaris qui a pu parler ainsi? A-t-il pu déclarer que les hommes gémissaient sur leur sort à propos d'un genre de mort qui de son temps n'était appliqué qu'à de vulgaires malfaiteurs?

Comment aussi expliquer que Lucien ait dit que par stauros on entendît spécialement un instrument de torture qui avait la forme du tau, alors que, dans le Prométhée, il décrit un mode de supplice qui n'a aucune ressemblance avec le tau et qu'il qualifie de stauros? La potence d'ailleurs n'était pas désignée sous le nom seulement de ^Tajpcç; Lucien et les autres auteurs, nous l'avons vu, rappellent tout aussi fréquemment Œy.éXcl, et cette synonymie est même employée dans le présent paragraphe.

Comment encore lui aurait-il été possible de dire que c'était de sa forme sinistre que le tau aurait reçu son nom? Nulle part Lucien ni aucun autre auteur n'a écrit lao pour

Enfin, alors même qu'il y aurait eu ellectivement quelque similitude entre la forme du tau et celle du stauros, elle n'aurait pas occupé Lucien; une pareille question n'aurait eu aucun intérêt pour lui, surtout pour le débat dont il est question. A plus forte raison n'a-t-il pas eu à tenter de faire un pareil rapprochement en termes si peu intelligibles.

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Pour les chrétiens des siècles suivants, au contraire, le stauros était devenu un objet d'émotion, de commentaires; il était l'instrument du martyre de leur Rédempteur ; à un moment donné, dans l'histoire, ils furent persuadés qu'il avait eu la forme du tau, et il était toujours présent à leur esprit; c'est donc très probablement l'œuvre de quelque chrétien qui a été mise sous le nom de Lucien.

Ce n'est pas la seule pièce dont on lui ait faussement attribué la paternité. Des érudits distingués ont contesté à bon droit qu'il fût l'auteur d'Halcyon, des Amours, de Y Ane, des Longues vies, de la Beauté, de Néron, d'Ocypus, On est unanime à reconnaître que le Philopatris, où il est question du dogme de la Trinité, ne peut pas être de lui. Le Jugement des voyelles nous paraît être dans le même cas.

Ainsi, il faut le reconnaître, aucun témoignage ancien ne permet de penser que la potence, soit chez les Juifs, soit chez les Grecs ou les Romains, ait eu la forme de l'instrument de supplice sur lequel on représente habituellement

la mort de Jésus.

D'où vient donc que les légendes chrétiennes aient ultérieurement donné à la croix la figure de l'emblème de la vie éternelle, du sceau de l'élection? C'est ce que nous allons essayer de déterminer.

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