LE SIGNE MYSTIQUE ÉTAIT APPELÉ " CROIX " DANS LES ÉGLISES
Quel qu'ait été le plan messianique de Jésus, quels qu'aient été ses actes, il était admis qu'il avait péri sur un gibet, soit par le fait des Romains, soit par celui des autorités du Temple de Jérusalem.
Ses disciples juifs avaient cru qu'il avait été la victime
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expiatoire annoncée par les prophètes pour racheter les fautes du peuple élu; et ils espéraient que, ressuscité et monté au ciel, il allait bientôt en descendre pour rétablir Israël dans toute la gloire qui lui avait été promise.
Les apôtres des Gentils pensaient autrement. Ils déclaraient, nous l'avons vu, que le paradis teirestre destiné au genre humain avait été perdu par la faute d'Adam et que c'était cette faute que Jésus était venu racheter. Ils annonçaient en conséquence la Bonne Nouvelle du prochain rétablissement de l'humanité dans la vie heureuse et immortelle pour laquelle elle avait été primitivement créée.
Dans les provinces asiatiques tout aussi bien que dans les provinces grecques et latines, cette idée de dévouement expiatoire était facilement admise. Personne parmi le peuple ne doutait qu'on ne rendit la divinité favorable par le sacrilice volontaire de la vie que faisait un homme héroïque en expiation des fautes de ses semblables. Cette idée était même acceptée par beaucoup d'esprits d'élite. 11 n'est nul besoin de rappeler le dévouement des Curtjus, des Décius et tant d'autres également célèbres. L'élève des stoïciens, Lucain^ fait dire à Caton : " Puisse mon sang racheter les peuples i Puisse ma mort payer tout ce que la corruption humaine a mérité d'expiations ! "
Dans certains milieux, on considérait le sacrifice de sa propre vie comme un acte moins méritoire envers la divinité que celui d'un objet aimé tel qu'un enfant chéri, surtout un iils unique.
La mort dlphigënie, mise en vers par tant de poètes représentée par tant d^artistes, était un exemple présent à l'esprit de tout Grec ou Romain. Les livres juifs contaient
* Pharsale, II, 310-313; VI, 787, il dit des Décius • Lustrales bellis animas.
LE CRUCIFIX
que Dieu avait demandé à Abraham d'immoler Isaac son fils unique, àyaxvjiéç, et que Jephté avait dû livrer sa fille au couteau des prêtres. Il était autrefois coutume chez les Phéniciens que les chefs de l'Etat ou ceux des villes dussent en temps de grandes calamités immoler aux génies vengeurs pour le salut public leur enfant le plus cher; et ce sacrifice se pratiquait selon le rite des mystères*; c'est ce qu'avait fait, disait-on, leur roi nommé Israël ou Kronos.
Ces holocaustes d'enfants furent difficilement abolis 2, tant la croyance à leur efficacité était demeurée empreinte dans les esprits sous l'empire des traditions religieuses.
C'est pourquoi l'on admit que Dieu avait offert Jésus, son fils unique, aYa^rr^icc, pour le salut des hommes. "Dieu, lit-on dans rÉpître aux Romains 3, n'a pas épargné son propre fils; il l'a livré à la mort pour nous tous. "
Toutefois, si l'on s'explique que Agamemnon, Kronos, Abraham ou Jephté aient pensé faire un acte agréable aux dieux en immolant leurs propres enfants, on ne saurait guère, croyons-nous, concevoir comment Dieu se serait offert à lui-même un pareil sacrifice. Mais ce n'est point la question qui nous occupe. Nous n'avons qu'à constater que selon les Apôtres, volontairement ou non, Jésus avait été la victime expiatoire, soit des fautes des hommes en général, soit spécialement de celles des Juifs. Ils prêchaient, en conséquence, le Christ mort sur la potence, iqjjlsîç Sa y.r^p^cjsojxsv
Xptjxov £ŒTaup(i);jivov*.
Or, dans les conceptions juives le relèvement d'Israël ne pouvait avoir lieu que lorsque la colère de Dieu serait
* Eusébe, Préparation évangélique, liv. I, ch. 10; Théologie des Phéniciens.
* Tertullien, Apolog., 9, dit qu'ils existaient encore en Afrique sous Tibère et qu'il fit pendre les prêtres de Saturne qui commettaient ces abominations.
3 Romains, VIII, 32; III, 25; IV, 25; V, 10.
* I Cor., IX, 4.
assouvie, que lorsque le peuple aurait expié ses fautes et mérité par son repentir de rentrer en grâce. C'était le peuple qui devait souffrir « ; c'était un glorieux chef que devait alors lui envoyer Jéhova pour lui faire recouvrer son ancienne splendeur. Aussi l'idée d'un Messie souffrant et humilié ne pouvait être admise par eux ; et ils se scandalisaient de la prétention des disciples de Jésus à vouloir leur présenter pour l'Oint de Jéhova celui qui avait ignominieusement péri sur la potence 2. Les Apôtres et leurs adhérents ne purent donc manquer de se voir et de voir leur Maître qualifiés à ce propos de sobriquets injurieux.
Quoique pour d'autres motifs, les Gentils de leur côté n'étaient pas plus respectueux. A leurs yeux, le sacrifice de la vie, pour être méritoire, devait avoir été manifestement volontaire et dans des conditions honorables, tandis que Jésus aurait été arrêté, jugé et condamné; ils appelaient le Christ le pendue " Celse, dit Origène, imite en cela les plus pervers de nos ennemis qui, de ce que notre Jésus a été crucifié, croient pouvoir tirer cette conséquence que nous vénérons tous les crucifiés. "
Il arriva de ces qualifications comme de tant d'autres données à des partis pohtiques ou à des sectes religieuses. Ceux qui en avaient été injurieusement revêtus se résignèrent à les accepter et plus tard s'en firent gloire. Christ et Crucifie ou Croix devinrent en quelque sorte synonymes * ; et dans les églises, au lieu de l'évangile du Christ, on disait communément l'évangile du Crucifié ou de la Croix, à Xcycç toO ŒraupoD^
* Cf. E. Havet, Le Christianisme et ses origines, t. IV, p. 1()6.
* / Cor., I, 23 : " Nous prêchons Jésus crucifie, scandale pour les Juifs " — Cf. Origène, Contre Celse, II, 28, 29.
» Lucien, loc. cit., p. 344. — Origène, Contre Celse, II, 2.
* / Cor., [, 17, 23 : *H(ilv ôuva|it; ôeoO eaxh.
» ICor., 1, 17, 18. - Éphésiens, II, 16. - Colossiens, II, 14, 15.
LE CRUCIFIX
On put ainsi, au lieu de sceau du Christ, y; c^pav»; tcu XpiJTsy, dire le sceau de la potence ou le signe de la potence, To ŒT^iAsTcv Tcu jTajpou, ct clicz Ics Romains, signum crucis.
La croix, d'autre part, était pour les croyants l'instrument de leur rédemption, et conséquemment le gage de leur salut ou de leur immortalité, la manifestation de la puissance de Dieu*. Elle avait ainsi à leurs yeux une valeur analogue à celle du sceau mystique, et la confusion des mots était encore par ce motif inévitable. En conséquence, GTrjpo; devint pour les Grecs équivalent de a^pa^i; ou !7y;;j.£Tcv, et crux le fut de signum pour les Latins.
D'autres causes intérieures devaient concourir au même but. Il ne faut point perdre de vue que le christianisme fut constitué à son origine sous la forme de mystère et que les initiés se servaient, comme dans toutes les institutions analogues, de mots qui avaient pour eux un sens autre que le sens littéral 2. Croix paraît avoir été de ce nombre.
On peut en effet remarquer que, dans le texte grec du Nouveau Testament, pour désigner l'instrument du supphce de Jésus, on disait indilTéremment sTXjpsc et cjXsv, poteau et hois ou arbre; or ;jAsv désignait aussi pour les fidèles Y arbre ou le bois de la vie qui était à l'ancien paradis 5, to SjXov t^; ^(ofj;, ainsi que Varbre ou le bois fatal de la science, To ^ÛAsv t:j £i$£vai yvwîTov y,aXoj y.ai zcvr.pcu, qui avait été cause de la mort d'Adam. C'était aussi du bois ou de Varbre de la vie^, ï'A TcO ÇjXcj ty5; Çwyîç, dont les croyants devaient se nourrir dans le nouveau paradis qui leur était promis.
1 I Cor., 1, 18.
* Apoc., II, 17 : "A celui qui vaincra... je donnerai un caillou blanc et sur le caillou sera écrit un nom nouveau que personne ne connaît que celui qui le reçoit."
' Genèse, II, 9.
* Apoc., II, 7; XXIl, 2. En parlant d'arbre ordinaire, V Apocalypse dit : nàv
5£v5pov (IX, 4).
Cette même confusion de termes se retrouve dans la version latine de la Bible et du Nouveau Testament. Elle nous paraît donc intentionnelle. Ainsi Varbre de la vie et celui de la morti qui étaient au paradis teri'estre d'Adam sont désignés par les mots lignuni vilae et lignum scientiae boni et mam- l'arbre de la vie du futur paradis est aussi lignum vitaeK D'autre part la potence est appelée dans l'Ancien Testament lignum^; c'est aussi lignum qui désigne parfois l'instrument de supplice de Jésus», et qui est pris pour équivalent de cnix; erux, d'un autre côté, était Yarhor mfelix, Varbre fatal.