LES ÉGLISES DE LA DISPERSION
Ces sentiments de haine contre la domination romaine que nourrissaient les fils d'Abraham animèrent longtemps certaines hétairies, celles qui étaient composées de Juifs, de Phéniciens ou de Carthaginois, rêvant toujours la vengeance de leurs races. C'est ainsi que vers le milieu du iii^ siècle, Commodianus de Gaza s'écriait à l'annonce d'une formidable prise d'armes des Goths et des Perses : ^^ Qu'il disparaisse donc cet empire d'iniquité! Que Rome se lamente éternellement sur ses ruines, elle qui se vantait d'être éternellei î Mais de telles hétairies étaient rares. Tout au contraire au dehors de la Palestine, dans le milieu gréco-romam ou il se développait et recrutait les affiliés à ses mystères, le christianisme perdit et ne pouvait manquer de perdre son carac tère primitif. Par le seul fait qu'elles ajoutaient foi à la parole des apôtres, les recrues d'entre les Gentils ne pouvaient se transformer en Israélites. Elles conservaient leurs mœurs, leurs préjugés, leurs aspirations; vivant heureuses et satis-
i Cité par M. V. Duruy, Histoire des Romain^, t. V, p. 485.
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faites sous le gouvernement de Rome, elles lui demeuraient inébranlablement dévouées.
" Rien, dit en effet Rossuet^, ne maintenait tant la paix de l'empire que l'ordre de la justice. L'ancienne république l'avait établi; les empereurs et les sages l'ont expliqué sur les mêmes fondements; tous les peuples, jusqu'aux plus barbares, le regardaient avec admiration et c'est par là principalement que les Romains étaient jugés dignes d'être les maîtres du monde. Au reste, si les lois romaines ont paru si saintes que leur majesté subsiste encore malgré les ruines de l'empire, c'est que le bon sens, qui est le maître de la vie humaine, y règne partout, et qu'on ne voit nulle part une plus belle application des principes de l'équité naturelle. "
En de telles conditions, les églises établies dans les provinces, et à plus forte raison celles de Rome ou d'Italie, recherchant avant tout leur extension et leur prospérité, se gardaient d'encourir les rigueurs des magistrats. Elles se plaisaient au contraire à célébrer leur sagesse et leur impartialité; elles ne cessaient de recommander l'obéissance aux lois de l'empire*. Elles se déclaraient intéressées autant que les autres citoyens au maintien de son intégrité^. Elles renièrent V Apocalypse et ses aspirations ; elles prétendirent que c'était l'œuvre d'un juif hérétique, nommé Cérinthe, et non d'un apôtre de Jésus ^. Le concile de Laodicée le rejeta du canon des livres saints.
Vint ainsi un moment où l'empereur Constantin et ses successeurs accordèrent au christianisme leur puissante protection et finirent par en faire pour ainsi dire une reli-
* Discours sur l'Histoire universelle, S** partie, ch. VI : L'empire Romain. « Boniaitis, Xlil, 1 à 7. — Actes, XIX, 35-40> XXI, 31, 36.
* Tertullien, Apolog., 21.
* Tillemont, Mémoires pour se}'vir à l'Histoire ecclésiastique, 1. 1 : Saint Jean l'Évangéliste, art. VI j t. II, p. 87, note sur les Cérinthiens.
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LE RÉTABLISSEMENT DU ROYAUME D ISRAËL
titua en quelque sorte un corps de fonctionnaires*; et son zèle fut encouragé et récompensé par une bonne part des dépouilles sacrées*. La destinée du christianisme sembla ainsi être désormais liée à celle de la puissance impériale.
Les évêques et leurs clients, devenus possesseurs de grandes fortunes, influents dans les cours, revêtus de charges importantes et d'honneurs, tout-puissants dans les provinces, n'ont donc pas pu provoquer, ni même voir avec satisfaction les invasions des Barbares. Ils mirent, en eff'et, du règne de Constantin à celui de Théodose, toute leur influence au service des princes pour la défense de Tempire; et cette intime alliance du gouvernement romain et des églises contre les ennemis du dehors persista en Orient.
Mais lorsqu'en Occident les hordes germaniques eurent écrasé les légions qui leur barraient le passage et se furent établies dans le sein de Tempire, en y constituant des royaumes indépendants, ce bouleversement de Tancien état politique amena une nouvelle évolution dans les églises; obéissant à leur intérêt, elles se rallièrent aux envahisseurs.
Vous êtes, leur disaient-elles, les instruments dont se sert
touchent aux choses qui ne doivent pas être touchées, virb xtbv ta axivyjTa
XIVOVVTWV.
Quand il n'y eut plus à prendre les tables d'argent ou de bronze, les coupes, les boites à parfum, les barbes, les couronnes, les manteaux d'or, les yeux d'argent des dieux, et autres objets pouvant être convertis en numéraire, on procéda à la démolition des temples, on confisqua leurs domaines.
* Comptant sur sa docilité, on lui donnait la garde et l'administration des temples. Mais sur les réclamations des païens, Valentinien lui retira ces fonctions. Codex Theodosianus, cum comnientariis Jacobi Gothofredi, T. VI. L. XVI, tit. I.
* Les auteurs ecclésiastiques sont d'accord sur ce point avec les païens. Eusèbe, Éloge de Constantin, 8 : " Lieutenant du roi des cieux, il poursuivit les vaincus et distribua leurs dépouilles aux soldats du Dieu vainqueur. 11 envoya dans les provinces et les cités des hommes qui enlevèrent dans les temples les images d'or et d'argent, fantômes de l'erreur, dépouillèrent les statues de leure ornements en métal précieux, ne laissant que des restes informes. "
Cf. Gibbon, Histoire de la décadence et de la chute de VEmplre romain, ch. XXVIII. Voir les belles pages de l'auteur des Martyrs qui ne manque pas de compétence en cette matière et dont la sincérité égalait la foi. Chateaubriand, Études historiques, III« Étude, 2« partie.
notre Dieu pour raccomplissement de ses desseins. Salvien, le guide des évêques, déployait son éloquence à montrer que ces Barbares grossiers, fourbes, avides et cruels ne connaissant d'autre droit que celui de la force brutale, avaient a mission providentielle de châtier le monde romam et de régénérer la société humaine^. Les chefs Golhs Vandales, Hérules, Franks, chez qui la superstition égalait 1 ambition, se laissèrent ainsi persuader qu'ils devaient leur fortune au Christ; et le paganisme devint l'ennemi commun des Barbares et des chrétiens. Les patriotes romains purent ainsi, avec apparence de raison, attribuer à leur entente la ruine
(le Tempire. ,., ,
Mais ces conquérants, bien qu'on les proclamât des libérateurs, ne donnaient pas facilement leur confiance. Pour témoigner de la sincérité de leur dévouement, les eveques leur disaient : Comment serions-nous attachés à la domination de Rome, quand nous avons eu tant à souffrir d elle ? Les églises firent alors fleurir les légendes de persécution. On justifiait également de la sorte, à titre de légitimes représailles, les spoliations et les mesures violentes ou souvent sanguinaires dont furent victimes ceux que leur fidélité aux anciens cultes faisait déclarer les adversaires du nouvel ordre de choses. On traitait ceux-ci de Romains; et ce nom si longtemps craint et respecté dans l'univers ne fut plus qu un terme de dédain et d'injure. Les destructeurs de Carthage au temps de leur fortune, n'avaient-ils pas dit la foi pumque?
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^Zcés. lutUés par le fer, ou fait aéclu..r ,.. U.^tes, - CL Au.u.t.n Thierry, Lettres sur l'Histoire de France, lettres V l et Vil.
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D'autre part, on était persuadé dans les églises, selon les prédictions apocalyptiques, que la fin du monde arriverait avec la chute de Tempire romain i. Les victoires donc des Barbares, les dévastations des campagnes, les destructions des villes, les morts gisant de toutes parts en proie aux loups et aux corbeaux, et toutes les calamités qu'entraînaient avec eux les fléaux de Dieu parurent être les événements avant-coureurs de la grande catastrophe. U Apocalypse reprit place alors à côté des Évangiles et redevint l'objet des méditations et des disputes religieuses «. On attendait avec terreur l'arrivée de l'Anti-Christ ; et cet ennemi de Dieu et de ses élus devait être Néron, un César ^î
C'est ainsi que la haine des premiers disciples contre la Rome impériale se manifesta de nouveau dans les églises chrétiennes.
i Tertullien, Apolog., 22 : « Nous savons que la fin du monde, avec toutes les calamités dont elle frappera les hommes, est suspendue par le cours de l'empire romain. En demandant dcnc à Dieu que cette horrible catastrophe soit retardée, nous demandons nécessairement que la durée de l'empire soit prolongée. "
« Grégoire de Tours, Histoire ecclésiastique des Francs, liv. I, Prologue.
3 Sulpicii Severi Chronica, H, 31.