LE NOUVEAU PARADIS TERRESTRE
Il eût été difficile de faire partager aux populations étrangères les espérances et les illusions qui enthousiasmaient les montagnards de la Judée et de la Galilée.
Que pouvait, en effet, faire à un provincial asiatique ou grec la réalisation du rêve des fils de Jacob? Pourquoi souhaiterait-il d'être délivré du joug des Romains pour tomber sous celui des Juifs? Il préférait certainement la domination de Rome à celle de Jérusalem; il eût été même jaloux de voir l'élévation à ses dépens d'un peuple asservi comme lui. Aussi aucune province de l'empire ne prêta son appui au soulèvement de la Judée*. Pour les gens d'Asie,
1 Les Juifs paraissent toutefois avoir attendu le secours des Parthcs soit qu'il V eut alliance contractée, soit qu'ils aient cru que la haine des Arsacides contre Rome devait les entraîner à prendre fait et cause pour eux. C est «^^ fl»' je^^»^ de V Apocalypse, qui, quoi qu'on en pense, peut parfois fournir a 1 histoire des indications utiles. On y lit, XVI, 42: "Le sixième ange versa une coupe sur te grand fleuve de l'Euphrale, et son eau sécha pour que le chemin des rois de l'Orient fut préparé."
40 ÉTUDES d'histoiue heugieuse.
des Iles, de la Grèce et d'Italie, le rétablissement du royaume des Juifs n'aurait pu être une bonne nouvelle qui pût les décider à se faire affilier aux confréries des disciples de Jésus. Si donc les apôtres n'eussent été que des Palestiniens, le christianisme ne se serait pas établi.
La plupart des Juifs qui étaient nés à l'étranger ou qui y avaient été élevés, n'avaient point les illusions de leurs coreligionnaires judéens. Sous l'influence des milieux plus éclairés où ils avaient vécu, leurs idées s'étaient modifiées, élargies; ceux d'Egypte s'étaient grécisês, ceux d'Asie s'étaient imbus des doctrines de Zoroastre. C'est parmi eux que naissent les docteurs d'Israël : les Daniel, les HiUel, les Philon; Jérusalem n'enfante plus de prophètes. C'est aussi parmi ces Juifs du dehors que se rencontrèrent Paul, Barnabas, Timothée, ApoUos, qui furent les fondateurs des premières confréries ou églises chrétiennes hors de la Palestine. Interprétant contrairement à la tradition les prophéties hébraïques, les apôtres des Gentils déclaraient que les promesses de Dieu ne regardaient pas seulement Israël; que le royaume prédit n'était pas celui de David que les Juifs pleuraient et qu'ils avaient perdu par leur infidélité à Jéhova; ils annonçaient que ce serait l'Éden dont avaient joui Adam et Eve, ce séjour de volupté dont Dieu les avait chassés pour leur désobéissance à ses ordres, en les soumettant à la mort, ainsi que leur postérité ^ Pour eux la Bonne Promesse était celle d'un royaume paradisiaque. Ils ne le désignaient point sous le nom de Royaume d'Israël, B«5..Aeîa t=3 'Iî?ar.X, ils l'appelaient le Royaume de Dieu,
La Bonne Nouvelle portée aux Gentils était donc celle de
1 Romains, ch. V.
« Actes, XX, 25; XXVIII, 31. - II Thess., I, 5.
LE ROYAUME DE DIEU
la venue de l'Oint, qui vaincrait et anéantirait la Mort, et dont les élus, absous et réhabilités, jouiraient d'une vie sans fin sur la terre i. Aussi les Apôtres se qualifiaient-ils de chargés par la volonté de Dieu de répandre la promesse
DE VIE, £7:aYYcXiav ^wfj;^.
" Je vous dévoile le mystère, dit Paul dans l'Épitre aux Corinthiens ^ Quand la trompette sonnera, en un clin d' œil nos corps corruptibles seront changés en corps incorruptibles; nos corps mortels seront revêtus de l'immortalité. "
Et ailleurs^ : " Pour nous, nous sommes les citoyens des deux d'où nous attendons le Sauveur, Jésus le Christ, qui transformera le corps de notre humiliation pour le rendre conforme au corps de sa gloire, selon le pouvoir qu'il a de s'assujettir toutes choses. "
On lit dans la IP Épître de saint Jean^ : " Il y a maintenant plusieurs antichrists ; par là nous connaissons que c'est la dernière heure... Demeurez confiants dans le Fils et dans le Père... La promesse qu'il nous a faite, cest la vie éternelle,.. Bien aimés nous sommes à présent enfants de Dieu, et ce que nous serons n'a pas encore été manifesté ; mais nous savons que quand il sera manifesté nous serons semblables
à lui. "
Ce n'était point là, à 'vrai dire, une conception qui fût spéciale aux Apôtres. Elle faisait partie des doctrines du Mazdéisme, auquel les Juifs avaient emprunté la plupart des idées religieuses qu'ils professaient à cette époque.
1 Apoc, II, 7 : " A celui qui vaincra, je lui donnerai à manger de l'arbre de vie qui est au milieu du paradis de Dieu. " - M,, XXI, 3, 4 : « Dieu désormais habitera avec les hommes; il essuiera toute larme de leurs yeux et la mort ne sera plus; il n'y aura plus ni deuil, ni cri, ni travail. "
* II Timothée, 1, 1. — On lit dans les Actes des Apôtres, XIII, 48 : " Tous ceux qui étaient destinés à la vie éternelle crurent. "
8 / Corinthiens, XV, 51-53.
* Philippiens, III, 20. — Colossiens, III, 4. » I'*Épitre à saint Jean, II, 18, 26; III, 2.
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40 ÉTUDKS D'mSTOlUE RELIGIEUSE.
\e monde, selon Zoroastre, était le théâtre de la lutte d'Ormuzd, le principe du bien, et d'Ahriman, le principe du lai. Avec une légion de dnos, mauvais génies ou démons Ahriman s'efforçait de séduire les hommes, is avaient lurné du culte d'Ormuzd le premier couple humam Meschia et Meschiane, qui, en châtiment de le«r faute avaient été soumis à la mort, ainsi que leur postérité. Contre les mauvais génies était opposée une armée de b-s gemes^ A leur tête était Mithra, Lumière et Amour, médiateur e . rédempteur des hommes». Fils ou émanation d Ormuzdl en était la parole ou le verbe, Xi,c;, verbum, et en cette quaité le de Jurge de l'univers. On lui donnait pom- emblème le soleil, source de la lumière et de la chaleur; et 1 on con fondait vulgairement l'emblème sensible et le dieu invisible. La lutte d'Ormuzd et d'Ahriman ne devait pourtant pas durer toujours. L'heure du triomphe d'Ormuzd arriverait. Ls Ahriman et son armée d'esprits rebelles devaient se prosterner devant Ormuzd, proclamer sa V-^^^-^^ ^\^^ Lpériorité, et se joindre au chœur des esprits bienfaisan s^ Tout devait ainsi rentrer dans la communion universelle du bien-, et les hommes, délivrés désormais des obsessions d'Ahr man, jouiraient sur la terre d'une félicite perpe tueUe. Ce ne fut point là le seul emprunt fait au Mazdéisme Les premières hétairies chrétiennes de GenUls, surtout celles d'Asie, eurent un grand nombre de croyances et de rites communs avec les sectateurs de Mithra^.
« Vendidad Sade, ha 31, 47 , «^ • J .j ^ q^^ ^ deviendra excellent,
LE ROY.iUME DE DIEU.
Il est toutefois évident que si les apôtres n'avaient fait que suivre exactement les doctrines de Zoroastre, ils se seraient confondus avec les Mages. Ils en différaient donc sur plusieurs points. Mais nous n'avons à nous occuper ici que du royaume promis aux fidèles.
Les apôtres, il faut bien le dire, avaient apporté dans cette conception des modifications dictées par l'esprit étroit de leur race, et qui convenaient mieux à la culture intellectuelle des classes inférieures de la société, auxquelles ils s'adressaient le plus habituellement». Au lieu de cette grande idée, du rêve du bonheur du genre humain tout entier, les apôtres avaient fait du royaume de Dieu le privilège de ceux des enfants d'Abraham par le sang ou l'adoption (lui reconnaîtraient que Jésus était l'Oint de Jéhova*.
Selon les doctrines mazdéennes, dans la période finale de félicité "les hommes n'auraient plus besoin de nourriture; leurs corps ne projetteraient plus d'ombre» ". Dans les églises on assurait que les élus conserveraient leurs corps, devenus immortels, et qu'ils auraient les mêmes jouissances dans le Royaume que celles qui leur étaient chères dans le monde actuel. Aussi dans la peinture du bonheur réservé aux élus de Dieu, les festins interminables, -lir-i, Seti^îv,
de Vadomtlon to mages a c. sans doute pour but d'établir l'union des disciples
^TSlSS'tiSdl.., mes frères, que parmi vous il ny a pas beaucoup dé srjTs'sêlon la ehair, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup qu. so.ent
'^%"t:inSe7wCi^ : " AHe^ par tout le monde et prêchez la Bonne Nouvelle. Celui qu Tro^â et sera baptisé sera sauvé ; mais celui qui ne cro.ra pas sera condamne^ " - 1" Évangile, XXV, 31, 32 : « Quand le fils de rhomme viendra dans sa iîôre alo.^ il s'assiéra sur le trône. Toutes les nations seront rassemblées de,ant lltet il Srera les uns d'avec les autres, comme un berger sépare les breb>s d'avec les boucs. " — II Thessalomciens, I, 5. ^
: î!.tvrCxS 'il)"" DÎdfais, dit Jésus a ses disciples, Je ne boirai plus deSit i; la vigne, jusqu'au jour où je le boirai de nouveau avec vous dans le Royaume. "
44 ÉTUDKS d'histoibe reugieuse.
occupaient une grande place. On peut lire la description des plaisirs grossiers que rêvaient les fidèles dans les écrits de saint Irénée*. 11 énumère les promesses faites aux Juifs par leurs prophètes et il déclare qu'elles doivent être entendues à la lettre et seront réalisées à l'avènement du Christ.
Les Mazdéens plaçaient à une époque lointaine et indéterminée le triomphe d'Ormuzd. Les apôtres affirmaient que l'entrée au paradis terrestre du Christ ne serait pas chose réservée aux arrière -neveux de leurs auditeurs. Ils disaient donc que le temps était proche, que la génération présente serait témoin de ce merveilleux phénomène et que la plupart de ceux qui avaient foi en leur parole ne mourraient pas et verraient la réalisation de la Bonne Promesse^. "Je suis disait Paul 3, apôtre de Jésus le Christ pour porter la proLsse de la vie. " Et il s'écriait : " Voici ce que je vous dis : Désormais le temps est couHK Au son de la trompette de Dieu nous, les vivants qui seront restés, nous serons élevés sur l'es nuées à la rencontre du Seigneur, et nous serons ainsi toujours avec lui^ "
On admettait généralement l'existence d'êtres qui avaient toute l'apparence d'un corps réel, en éprouvaient toutes les sensations, et qui étaient cependant d'une nature différente, visible mais impalpable. Cette idée avait sa base dans la confiance que l'on accordait aux songes^. Qui doutait d'avoir vu apparaître réellement à ses yeux des personnages morts
1 Trpnôp Contra haereses, liv. V, ch. 3i, 35.
. 3' É andle XXI 32 : « Je vous dis en vérité que cette génération ne passera PO nt qulTou ; S cttses n'arrivent. " - 1" Évangile, XVI, 28 : ;' e vous d.s en vedté que ptsieurs de ceux qui sont ici présents ne mourront po.nt et verront le fils de l'homme venir en son règne. "
3 JI Timbthée, I, 1.
♦ I Corinthiens, VII, 29. *
» I Thessaloniciens, IV, 16, 17. ^ • '
6 Lucrèce, De Natura rerum, chant IV, 33-4o.
LE ROYAUME DE DIEU
avec le môme visage et le même corps qu'ils avaient eus? Qui n'était certain d'avoir causé avec eux, d'avoir entendu leurs plaintes? Qui ne les avait vus marcher, courir, exécuter toutes les fonctions de la vie? C'est ainsi que l'imagination s'est presque en tout temps et en tous lieux représenté le •corps des êtres célestes ou infernaux i. Les impressions que laissent les songes sont parfois si profondes, qu'il n'y a pas lieu de s'étonner qu'on ait longtemps refusé d'admettre qu'ils n'étaient que des chimères et ne répondaient à aucune réalité. Les enseignements philosophiques permettaient jusqu'à un certain point de justifier cette croyance. L'existence des démons ou génies n'était point repoussée par les stoïciens; elle faisait partie des doctrines pythagoriciennes, et bon nombre de ceux de cette école faisaient métier de chasser les revAiants^^. Les Épicuriens eux-mêmes, tout en niant que les fantômes fussent des êtres animés, enseignaient qu'il se dégaseait de tous les corps des particules qui constituaient une représentation matérielle de leurs formes, simulacra, et venaient ainsi frapper nos sens^ Ils allaient plus loin. Par crainte du fanatisme et pour ne pas conclure que les dieux étaient un assemblage d'atomes et par suite sujets à la dissolution ou à la mort, ils déclaraient qu'ils avaient non un corps, mais comme un corps, non du sang, mais comme du sang^.
i Nous n'avons pas à rappeler les descriptions de l'Olympe et les rapports des dieux et des hommes qu'ont chantés les poètes grecs. Dans les Evangiles nous voyons les anges et les démons agir et parler comme des êtres humains. Les mauvais anges, selon saint Jude {ÉpUre, 7), auraient même commis entre eux les abominations de Sodome. Les magistrats, aux xvi« et xvii« siècles, qui poursuivaient les démoniaques et les sorciers, ne pensaient pas autrement; ils connaissaient parmi les démons les incubes et les succubes.
* Lucien, Philopseudes, 28-32.
8 Lucrèce, De Natura rerum, IV, 46-50 :
Quae quasi membranae vel cortex nominitanda est.
* Cicéron, Dj Natura Deoi^m, I, 25, 26 : " Idem facit PJpicurus in natura Deorum : dum individuorum corporum concretionem fugit, ne interritus et dissipatio consequatur, negat esse corpus Deorum sed tanquam corpus, nec sanguinem, sed tanquam sanguinem. "
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l'u JM-tHm.
Pas plus donc que les métamorphoses des dieux en hommes, en bêtes ou en plantes, la transformation des corps . humains en corps immortels n'était une conception à laquelle la culture antique opposât une barrière infranchissable. Quand rhymne homérique à Démetér célébrait la bonté de la déesse qui aurait voulu rendre immortel le jeune Démo-* phôon en le plongeant dans les flammes, il n'était personne parmi les mystes qui ne blâmât Metaneira, sa mère, d'avoir, en tremblant pour son fils, manqué de foi et brisé ainsi les hautes destinées auxquelles il était appelé.
LA crainte de la MORT
Alors, comme en tout temps, le problème de la destinée future occupait et inquiétait tous les esprits. Rassurer rhomme sur son sort après la mort a été la raison d'être de toutes les religions et aussi des sectes philosophiques K
Les platoniciens enseignaient que les âmes étaient formées d'une substance ignée ou éthérée, et que, dégagées par la mort des liens du corps, elles deviendraient libres et auraient une nouvelle vie de bonheur ou de peines, selon qu'elles auraient été vertueuses ou non -sur la terre. Les Épicuriens soutenaient que l'âme, se formant avec le corps par la même combinaison d'atomes, périssait avec lui par une même désagrégation, et qu'ainsi la mort assurait à l'homme un repos insensible, un sommeil éternel. Entre ces deux doctrines, se plaçaient les Stoïciens. Admettant le principe que rien de l'homme ou de l'univers ne vient du rien et ne rentre au néant, ils pensaient que la mort n'était qu'une évolution comme l'avait été la naissance; et que s'il ne nous
1 Ovide, Métamoiyhoses, XV, 152, fait ainsi parler Pythagore : 0 genus attonitum gelidae formidine mortis!
LE ROYAUME DE DIEU
était pas plus donné de savoir où nous irons que de savoir d'où nous sommes venus, nous n'avions au sujet de la mort comme en toute chose qu'à obéir avec confiance à la nature, sequere naturam, et à nous plier de bonne grâce à une loi universelle dont la peur ne saurait nous affranchir :
Forti pavidoque cadendum est.
Hoc satis est dixisse Jovem^.
Les études philosophiques avaient donné à beaucoup d'esprits d'élite la force de regarder la mort sans crainte. Les uns, comme Virgile, étaient heureux d'avoir pu, en lisant le poème de Lucrèce, se débarrasser de ce cauchemar. D'autres, en méditant dans le Phédon les derniers discours de Socrate ou en écoutant les entretiens de Cicéron et de ses amis sous les ombrages de Tusculum, concevaient de belles espérances au delà de la vie. D'autres enfin se sentaient rassurés par les paroles expressives de Diogène que répétaient les Cyniques. On vit ainsi les Gaton, les Arria, les Sénèque et nombre d'hommes et de femmes attendre la mort sans crainte et même aller héroïquement au devant d'elle.
Le plus grand nombre cependant demeurait incertain de l'avenir, et la mort était un objet de terreur générale 2. On avait peur d'être aux enfers, peur de n'être nulle part. C'était surtout le peuple qui était épouvanté de cette idée de la mort. Il ne pouvait se persuader que tout finissait avec la vie. Au delà de la tombe il voyait vaguement une région froide et noire, remplie de monstres fantastiques dont la rehgion et les poètes s'étaient plu à faire les descriptions.
Le plus ancien mode de sépulture avait été l'ifthumation ; ce fut celui de l'âge pélasgique; de là naquit l'idée d'assigner
i Lucain, Pharsale, IX, 583. Discours de Gaton à Labienus. » G. Martha. Le Poème de Lucrèce, ch. V.
aux morts pour demeure les entrailles du sol. C'était dans les profondeurs de la terre que se trouvaient, croyait-on, les Champs Élyséens, séjour heureux des justes, et le Tartare, lieu de tourment pour les coupahles. Aussi, comme le bonheur de la vie terrestre, dont la durée était si courte, importait moins aux hommes que celui d'outre-tombe, les divinités chtoniennes recevaient plus d'honneurs que les autres. En conséquence, par l'intérêt de leurs prêtres, la plupart des dieux olympiens émigraient de leurs demeures célestes pour aller régner aux enfers. Jupiter lui-même était devenu une divinité protectrice des morts sous le nom de Z^û; Sa.T^,p, Jupiter Liberator^; son épouse l'avait accompagné et était
aussi Juno inferna.
" Peu de personnes, dit Plutarque à propos du Tartare, ajoutent foi à ces opinions; il en est cependant qui en ont peur et ont recours à des rites qui, croient-ils, les purilient et leur assurent de couler dans les enfers une vie heureuse, occupés de jeux et de danses, jouissant d'un air doux, d'un ciel serein et d'un air pur. "
Aussi chaque culte avait ses mystères, c'est a du-e un ensemble de cérémonies qui consistaient en purilications, sacrifices, spectacles, confidences de mots énigmatiques qui communiauaient à l'homme des grâces spéciales, efficaces, pour lui assurer un sort heureux dans l'empire des morts. Chaque culte également prétendait posséder, à l'exc usion de tous autres, le privilège de garantir les béatitudes d outretombe. L'hymne homérique à Dômôtêr se termine ainsi : " Heureux celui des hommes qui a vu ces mystères (les Éleusinies); mais celui qui n'est point initié, qui ne participe point aux rites sacrés, ne jouira pas de la même idestinee
i Tacite. Annales, XVI. 35 : " Poslquam cruc-em effudit (Thraseas) humum super spargens...: Libemus, inquit, Jovi L.bcrator..
LE ROYAUME DE DIEU
après sa mort dans le séjour des ténèbres. '' Sophocle^ dit de même : " 0 trois fois heureux ceux des hommes qui descendent dans l'enfer après avoir contemplé ces spectacles ! Seuls ils ont la vie; pour les autres il n'y a que souffrances." Non seulement les mystes devaient compter sur le zèle des mystagogues^ des enfers, du doux Orphée, et de Mercure le hon Pasteur, mais on leur indiquait l'itinéraire (ju'ils avaient à suivre, les paroles sacramentelles qu'ils avaient à prononcer. Sur une petite lame d'or, trouvée dans une sépulture de PeteliaS on lit : " Tu trouveras à gauche de la demeure d'Hadès un lac auprès duquel se trouve un cyprès blanc. Évite de t'approcher de cette source. Mais tu en trouveras plus loin une seconde qui sort du lac de Mnémosyne et verse une onde fraîche. Des gardiens sont auprès. Dis leur : C'est un enfant de la terre et du ciel étoile qui entre.., et ceux-ci te feront régner parmi les héros."
Mais quelque confiance que l'on eût dans les belles promesses qu'on emportait de l'initiation aux mystères de Dômêtèr, de Dyonisos, de Sérapis et autres, il n'était guère personne qui ne préférât, avec Achille, être sur. la terre un valet de labour que roi dans les enfers.
Aussi l'espérance d'être parmi les élus du Messie, de ne pas mourir, de vivre dans une éternelle félicité, devait séduire et entraîner bien des gens dans l'affiliation.
Pour gage de la réalisation de leur promesse, pour gagner la confiance, pour montrer qu'ils étaient des personnages extraordinaires sur lesquels la mort n'avait pas de prise, les apôtres, à l'exemple des prêtres orientaux, préten-
1 Plutarque, De audiendis poetis. Édit. Didol, Morales, t. I, p. 25.
« Virgile, Géorgiques, IV, 471 et suiv. - Horace, Odes III ii :Ad Merc
8 F. Lenormant, La Grande Grèce, t, I, cli. 7 : les villes de Philoctete, p. 38o.
^curium.
daient avaler impunément des breuvages mortels, saisir sans danger dans leurs mains des serpents venimeux, chasser les démons, guérir toutes les maladies par la simple imposition des mains'. Ils se flattaient d'être pris pour des dieux*.
Ils ne manquèrent pas ainsi de trouver des adeptes dans les gens du peuple, dans quelques âmes inquiètes et troublées des classes riches et surtout parmi les femmes'.
Mais les esprits cultivés se montrèrent peu disposes a prendre pour argent comptant une promesse si chimérique. Aussi les sages du monde, disaient les apôtres, ne sont pas prédestinés au Royaume. " Il est écrit : Je détruirai la sagesse des sages, et j'anéantirai l'intelligence des intelligents. Ou est le sage? Où est le scribe? Où est le disputeur de ce siècle? Dieu n'a-t-il pas rendu folle la sagesse de ce monde? Car, tandis que le monde, par cette sagesse, n'a point connu Dieu dans la sagesse de Dieu, il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication*."
Origène nous fait un tableau qui semble pris sur le vif et qui nous montre comment les porteurs de la Bonne Promesse ou les témoins du Christ procédaient mystérieusement pour attirer à eux des prosélytes, et de quelle façon, d'un autre côté, les philosophes ou témoins de la vérité^ répandaient leurs enseignements publiquement et pour tous «.
1 Qei5-vaneile XVI 17 ,• 18 : «Us chasseront les démons en mon nom; ilspa'-le- ™.t de noull'les langues; ils saisiront les serpenU; quand ils auront bu des ;:: vts rotî, il ne le^r arrivera point de mal ils imposeront les ma.ns aux malades et ils sero.it guéris. " - Cf. Irénée, Adv. luxer.. Il, 48.
3 AtSa^oI's''ÏoS£^:- " Chez nous vous trouverez des ignorants, des ouvriers dfweifles femmes qui ne sauraient par des raisonnements montrer la vérité de notre doctrine ; mais ils font de bonnes œuvres.
: rS':"SqS«re XX. Cf. E. Havet, L« CAn>.««Ume .M^ f II D 273 TeUis, celui qui atteste, qui sert de preuve, était synony.ne de M»pm.
"!;?.■ C MarthaT^o» ^«^aliste, sou. l'Empire ron^ain : La prédication morale populaire.
LE ROYAUME DE DIEU
"Celse prétend, dit-il^, qu'il en est des chrétiens comme de ces charlatans qui, sur les places publiques, font des choses blâmables et quêtent ensuite, mais qui n'oseraient jamais entrer dans une assemblée d'hommes éclairés pour y faire leurs tours d'adresse ; s'ils aperçoivent quelque troupe d'enfants, d'esclaves ou de gens simples, c'est là qu'ils s'adressent et se font admirer. C'est encore une nouvelle injure que Gelse nous fait de nous comparer à des charlatans qui font métier d'amuser le peuple sur les places pubhques. Car en quoi témoignons-nous que nous sommes de telles gens ou que faisons-nous de semblable à ceux dont ils parlent^? Nous qui, par la lecture et l'explication des livres sacrés^ détournons les hommes de mépriser la divinité et de rien faire contre la droite raison, pour les porter ensuite à la piété que le grand Dieu demande, et aux autres vertus dont la piété doit être accompagnée?
" Les philosophes voudraient bien amuser leurs auditeurs et en avoir d'aussi nombreux que nous lorsqu'ils débitent les préceptes de leur morale. Quand on voit des Cyniques, entre autres, conférer publiquement avec les premiers qui se rencontrent, dira-t-on, sous prétexte qu'ils ne font pas leurs leçons parmi les savants, mais dans la foule de la populace,
A Oiigène, Contre Celae, liv. HI, ch. 9.
* On ne saurait se refuser à convenir que le zèle désintéressé ne fut pas général chez ceux qui se qualifiaient de porteurs de la Bonne Promesse. " Le Seigneur a ordonné, disait Paul aux Corinthiens (IX, 14), que ceux qui annoncent la Bonne Nouvelle vivent de la Bonne Nouvelle. " Aux Philippiens il écrivait (U, 20), en parlant de ses collègues : " Je n'ai personne qui soit d'accord avec moi pour se soucier sincèrement de ce qui vous concerne; car tous cherchent leurs propres intérêts et non ceux de Jésus-Christ. " — On lit dans VÉpître à Tite (1, 10, 11) : " Il y a principalement parmi ceux de la circoncision beaucoup d'indisciplinés et d'imposteurs, auxquels il faut fermer la bouche. Ils pervertissent des familles entières, enseignant pour un gain honteux ce qui ne convient pas. " — VÉpître à Timothée (III, 6) blâme aussi " ceux qui s'introduisaient dans les maisons et captivaient de pauvres femmes chargées de péchés, entraînées par leurs passions. "
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qu'ils ressemblent eux aussi à ces charlatans qui font métier d'amuser le peuple sur les places publiques'? Je ne pense pas que Celse ni aucun de ceux qui sont de son sentiment les voulût blâmer de s'attacher à instruire ceux qui ont e plus besoin d'instruction, comme ils croient que l'humanité
les y oblige... . , „., „
" Est-ce que les philosophes n'ont aucun soin de 1 éducation des enfants et que, quand ils en voient qui vivent dans le désordre, ils ne les exhortent pas à s'en retirer? Est-ce qu'ils trouvent mauvais que des esclaves embrassent 1 étude de la philosophie'? 11 faudrait alors condamner tous ceux qui l'ont fait connaître à des esclaves : Pythagore qui en a découvert les beautés à Zamolxis, Zenon qui les a découvertes à Persée, et ces autres qui, si récemment encore, les ont montrées à Epicte te... ,
" Mais s'ils ne sont point blâmables en cela, il faut voir si les chrétiens ne le sont pas beaucoup moins encore quand ils récommandent l'honnêteté à tout le monde? Car les philosophes qui discourent en public ne choisissent pas leurs , auditeurs; quiconque veut s'arrêter à les entendre peut le faire Au lieu que les chrétiens examinent autant qu ils peuvent le cœur de ceux qui veulent être au nombre de leurs disciples, et qu'ils leur font en particulier diverses exhortations pour les fortifier dans le dessein de bien vivre avant que de les recevoir dans leurs assemblées. Enfin, ils les y reçoivent quand ils les voient dans l'état où ils les désirent; 'et ils en font un ordre à part, car ils en onfdeux différents parmi eux. L'un des initiés, qui le sont depuis peu et qui n'ont pas encore reçu le symbole de leur purification ; l'autre des personnes qui ont donné toutes les preuves possibles de la ferme résolution où elles sont de n'abandonner jamais la profession du christianisme...
LE ROYAUME DE DIEU
'' Nous ne négligeons rien de ce qui peut dépendre de nous pour faire que nos assemblées soient composées de personnes prudentes; nous ne nous hasardons pas à expliquer, dans des discours adressés au public, ce qu'il y a de plus sublime et de plus divin dans notre doctrine ; nous ne le dévoilons qu'à des auditeurs intelligents. Nous le taisons et le cachons à ceux qui nous viennent écouter avec un esprit qui a besoin encore de ces enseignements que Ton nomme du lait, par une façon de parler figurée. "
Il ne faut point dans l'étude de l'histoire du Christianisme perdre de vue qu'il fut constitué à son origine, comme toutes les religions anciennes, sous la forme de mystère.
'* Le secret, dit TertullienS est ordonné dans tous les mystères. Il est inviolable dans ceux d'Eleusis et de Samothrace. Il Vest à plus forte raison dans les nôtres, qui ne sauraient être révélés sans attirer la vengeance des hommes en attendant celle de Dieu. Si les chrétiens ne se sont point trahis eux-mêmes, seraient- ce des étrangers? Comment auraient-ils pu les connaître, lorsque dans les saintes initiations, on a soin d'éloigner les profanes et de prendre des précautions contre l'espionnage? "
Les enseignements de l'Église étaient donc mystérieux; et il y avait, comme dans tous les cultes, différents degrés d'initiation. Aux nouvelles recrues on apprenait peu de chose; c'était ce qu'on appelait donner du lait à boire. Ceux qui parvenaient aux plus hauts grades, ceux qui recevaient en langage mystique de la viande à manger, c'est à dire ceux auxquels on communiquait l'inspiration du Christ et de l'Esprit saint, étaient qualifiés de parfaits, ziltioi. Mais nul
PI
Apologétique, 7.
ne devenait inspiré, ^rv-Ji/araé?, et par suite parfait, s'il
n'avait été prédestiné à l'être ^
Ce titre de parfait était aussi celui que prenaient ceux qui avaient reçu l'initiation dans les sectes déclarées hérétiques; et Tertullien leur reproche de décerner cette qualité aux catéchumènes sans exiger de ceux-ci un temps suffisant d'instruction et d'épreuve 2.
le royaume des cieux
Les transformations des corps humains et les féUcités terrestres du futur règne du Messie qui avaient enchanté et séduit les imaginations des premiers croyants, ne pouvaient convenir aux couches sociales plus éclairées de la société gréco-romaine, qui entrèrent peu à peu dans les hétairies chrétiennes. Elles étaient imbues des idées que la philosophie avait répandues dans le monde.
" Tous les hommes, avait dit Cicéron \ en quelque lieu que ce soit, conviennent qu'après la mort il y a quelque chose qui nous intéresse; et cette unanimité de sentiment est la voix de la nature." Aussi les stoïciens eux-mêmes, tout en inclinant théoriquement à suivre la doctrine d'Épicure et à déclarer : post mortem nihil est, itaque mors nihil, se laissaient aller, à l'exemple de Sénèque, à partager parfois avec les Platoniciens les espérances d'une vie future^. Mais contrairement aux croyances qu'avaient établies les religions et l'imagination des poètes, les philosophes, au lieu de ce royaume souterrain qui effrayait toujours les esprits,
1 I Cor II, 1-16; III, 1, 2 : So^iav 5e >a>oOixev èv toîç TEAEIOIS... 6£oO <Jo?tav h txuaxnp^o T^v à7rox£xp'j{xtx£vYiv, y.v upoeopiasv ù Osbç izpo tCv àiuWa>v eU ôo^av ir|ptâ,v.
« Contra haereses, 41 : « Ante sunt perfecll catechumeni quam edocti. — Cf. Irénée, Contra fiaereses, I, 8; IV, 73-70.
8 Tusculanes, I, 14.
* Sénèque, Consolation à Marcia, 25, 26.
LE royaume de DIEU.
avaient fait du ciel, de la demeure lumineuse des dieux, le séjour destiné aux âmes vertueuses.
Platon 1 avait fait dire à Socrate : '' Ceux qui sont trouvés avoir vécu dans la sainteté la plus irréprochable sont délivrés de ces lieux terrestres comme d'une prison; ils S6 rendent dans ce séjour si pur et habitent la terre qui est là haut. Ceux d'entre eux qui ont été entièrement purifiés par la philosophie vivent sans corps durant l'éternité et se rendent dans des demeures encore plus belles que celles
des autres. "
Cicéron avait aussi écrit^ : " Oui, ceux-là vivent éternellement qui, échappés des hens du corps où ils étaient captifs, ont pris leur essor; c'est ce que vous appelez la vie qui est la mort. Chéris la justice et la piété, cette piété qui est tout amour pour les parents et les proches, tout dévouement pour la patrie; voilà le chemin qui te conduira dans la société des hommes qui ont déjà vécu et qui, dégagés du corps, habitent le céleste séjour, d'où l'on contemple les merveilles et les magnificences de l'univers."
Ces idées philosophiques s'étaient généralisées dans la société, et les poètes eux-mêmes avaient modifié leur thème. Ainsi, en des vers inoubliables, Virgile ^ avait montré dans les profondeurs du Tartare les justes jouissant d'une calme retraite et se plaisant à écouter les sages discours de Caton :
Secretosqucpios; his dantemjura Catonem.
Mais quand Lucain fait l'apothéose de Pompée, on voit quel changement s'est opéré dans les idées : « Les mânes de Pompée, dit-il S ne restent point ensevelis
1 Platon, édit. Didot, Phédon, 62.
« Cicéron, Songe de Scipion, 2, 5, 6.
« Virgile, Enéide, VIII, 170.
* Pharsale, IX, 1-14.
dans la poussière de rÉgypte. Un peu de cendre ne saurait retenir une si grande ombre. Elle se détache de son corps à demi-consumé, laisse l'indigne bûcher et s'élève vers la voûte céleste. C'est entre les astres et l'air ténébreux qui enveloppe la terre qu'est le séjour des dieux-mânes. L'incorruptible vertu qui, dans le cours de leur vie mortelle, a préservé Tàme de toute souillure, l'élève dans les sphères éternelles; ce n'est point l'encens qui parfume les morts ni l'urne d'or qui renferme leurs cendres qui les fait arriver dans ce lieu fortuné. Dès que Pompée y est parvenu, il se pénètre de la vraie lumière, il contemple tous ces globes étincelants dont les uns roulent sur nos tètes et les autres sont fixés aux deux pôles des cieux; ce que nous appelons jour ici-bas lui parait la nuit; et il se rit de l'outrage fait
à sa dépouille."
Hors des classes inférieures de l'empire, l'idée d'un royaume céleste était donc seule admissible; elle pouvait seule répondre aux aspirations de ceux qui avaient quelque culture intellectuelle.
D'autre part, les promesses formelles et réitérées des Apôtres que le temps de la venue du Messie et de l'établissement du Royaume était proche ne se réalisaient pas. La foi des fidèles était mise à une rude épreuve. On se demandait dans les églises ^ : " Où est la promesse de son avènement? Car, depuis que nos pères sont morts, toutes choses demeurent comme depuis le commencement de la création. "
Pour calmer les impatiences, on leur répondait, au nom de Pierre : '' Bien-aimés, n'ignorez pas une chose : c'est que, pour le Seigneur, un jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un jour. Le Seigneur ne retarde point l'exécu-
1 //• Épître de Pierre, III, 4, 8, 9.
LE ROYAUME DE DIEU
tion de sa promesse, ainsi que quelques-uns se plaignent; mais il use de patience envers nous, ne voulant point qu'aucun périsse, mais que tous viennent à la repentance. "
S'il fallait prendre pour authentiques les paroles qu'on lui attribue, Paul, en présence de l'irritation causée par les déceptions, aurait nié avoir jamais annoncé que le temps était proche. On lit, en elïet, dans l'Épître aux Thessaloni-
ciens^ :
"Pour ce qui regarde l'avènement de Notre -Seigneur Jésus-Christ et notre réunion avec lui, nous vous prions, frères, de ne pas vous laisser ébranler facilement dans vos pensées et de ne pas vous laisser troubler par quelque inspiration, ou par quelque parole, ou quelque lettre qu'on dirait venir de nous et qui annoncerait que le jour du Seigneur est proche. "
Quand on fut las d'attendre, quand les générations se succédèrent sans qu'on vit arriver le règne promis du Messie, les docteurs chrétiens déclarèrent qu'il n'avait pas été et qu'il n'avait pu être question dans les écrits apostoliques, ainsi que l'avaient entendu à tort les églises primitives, d'un royaume terrestre; ils proclamèrent que le royaume du Messie était un royaume idéal, céleste, un royaume des cieux, y; gacriXeia to)v cupavwv, dans lequel entraient les âmes des justes après leur mort, ainsi que l'avait enseigné la philosophie grecque.
C'est de la sorte que, sous l'influence des circonstances et du milieu où se recrutaient les adhérents, se constitua définitivement la doctrine eschatologique de l'ÉgUse. Elle enseigna, comme on le croyait vulgairement 2, que la terre occupait le centre du monde, entourée de voûtes ou de cieux
1 // ThessalonicienSf II, 1, 2.
* Arago, Astronomie iwpulaire, 1. 1, p. 242j t. III, p. 24.
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58 ÉTUDES d'histoire reugieuse.
de cristal, et qu'au-dessus des étoiles était le séjour de la divinité, des anges et des âmes saintes.
CE qu'il faut entendre par ces mots : " MON ROYAUME
n'est pas de ce monde"
On aurait pu justifier, légitimer cette transformation de la Bonne Promesse en s'appuyant sur les révélations de TEsprit-Saint, auquel on avait, on le sait, réservé une intervention efficace dans les évolutions de doctrine*. Au lieu cependant d'une chose si simple, on préféra lui créer une base évangélique.
On prétendit alors que la nature du royaume avait été déterminée par les paroles attribuées à Jésus dans le 4e Évangile* : *H ^XQÙ^dx Yi ei^Y) ojy, ecTiv èy. tsu xcjixgu toutou, qu'on traduit ordinairement par : Mon royaume n*est pas de ce
monde.
S'il faut entendre ici, par les mots que l'évangéliste met dans la bouche de Jésus, une déclaration que le royaume promis n'avait rien de terrestre, que c'était un royaume céleste, on demeure étonné de voir sur quelle autorité s'appuie l'apôtre pour rapporter les paroles du Maître.
A-t-on bien remarqué, en effet, où, quand et à qui l'auteur fait tenir un pareil langage à Jésus?
Écoutons-le. Il nous dit qu'après avoir procédé à son arrestation et lui avoir fait subir un premier interrogatoire, les magistrats juifs, escortés d'une foule nombreuse, menè-
1 Le 4« Évangile, XVI, 12, 13, fait dire par Jésus à ses apôtres : " J'ai encore plusieurs choses à vous dire, mais elles sont encore au-dessus de votre portée. Quand l'Esprit de vérité viendra, il vous conduira dans toute la vérité. " Id., XIV, 26. — On peut remarquer que le concile de Nicée s'est beaucoup plus appuyé sur l'inspiration du Saint-Esprit que sur les textes apostoliques.
» 4« Évangile, XVIII, 36.
LE ROYAUME DE DIEU
rent ensuite Jésus de chez le grand-prêtre Caïphe au prétoire du gouverneur romain; c'était le matin. Ils n'entrèrent pas dans le prétoire afin de ne pas se souiller et de manger la Pâque. Pilate donc sortit vers eux et leur dit' : Quelle accusation portez-vous contre cet homme? Ils répondirent : Si ce n'était pas un malfaiteur, nous ne l'aurions pas livré. Pilate leur dit alors : Prenez-le vous-mêmes et jugez-le suivant votre loi. Les Juifs lui répliquèrent : Il ne nous est pas permis de mettre à mort personne. C'était afin que s'accomplit ce que Jésus avait dit en indiquant de quel genre de supplice il devait périr. Alors Pilate rentra dans le prétoire, et ayant fait venir Jésus il lui demanda: Es- tu le roi des Juifs? Jésus lui répondit : Dis-tu cela de ton propre mouvement, ou l'as-tu entendu dire de moi? Pilate répliqua: Suis-je Juif, moi? Le peuple et les principaux sacrificateurs t'ont déféré à moi. Qu'as-tu fait? Jésus répondit : Mon royaume n'est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, mes disciples combattraient pour que je ne sois pas aux mains des Juifs. Mais mon royaume n'est pas ici. Alors Pilate lui dit : Tu es donc roi? Jésus répondit : Je suis roi, tu le dis. Je suis né pour cela, et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité... Qu'estce que la vérité? demanda Pilate, et aussitôt il sortit de nouveau, s'avança vers les Juifs et leur dit : Je ne trouve aucun crime à sa charge. "
Ainsi ce serait, parait-il, à Pilate, dans son prétoire, en tête à tête, sans témoin, ou n'ayant pour témoin que son greffier ou interprète, que Jésus aurait fait connaître sa pensée ^
i Remarquons que les gouverneurs romains n'entendaient point la langue syrochaldéenne que parlaient alors presque exclusivement les Juifs, et qu'ils étaient obligés dans leurs rapports avec les indigènes de se servir d interprètes qui faisaient partie du personnel administratif qui les accompagnait. Jésus, de son cote, paraît n'avoir connu ni le grec ni le latin.
■■sswas*:*
go ÉTUDES d'histoire RELIGIEUSE.
Lors, en effet, de l'arrestation de Jésus, les apôtres, selon la tradition, avaient fui^; Pierre avait, il est vrai, essayé de faire acte de courage, mais il renia son Maitre; aucun d'eux n'eut de communication avec lui; Jésus alla au supplice sans les revoir. Ils n'étaient donc pas avec lui quand il fut amené devant Pilate. Ils n'étaient même pas dans la foule des Juifs, car ceux-ci devaient être aussi irrités contre eux que contre leur maître. Fussent-ils parmi les spectateurs, ils seraient restés en dehors de la salle, refusant d'y entrer pour ne pas se souiller à la veille de Pâques.
Ainsi cette importante et capitale déclaration, qui renversait toutes les idées reçues au sujet de la mission de l'Oint, n'aurait pu être transmise que par Pilate, et ce serait le procurateur qui aurait été chargé de faire connaître la pensée
de Jésus.
En ce cas, toutefois, rien n'empêche d'admettre que le quatrième évangéliste ait cru pouvoir invoquer le témoignage d'un étranger, d'un magistrat romain; on disait, en effet, Pilate chrétien de cœur ; on faisait appel à son prétendu rapport à Tibère^. Il n'en resterait pas moins établi que l'évangéliste n'aurait pas produit une affirmation publique de Jésus, ni même un enseignement confidentiel à ses apôtres, et que le Maître aurait laissé ignorer à ceux-ci l'idéalité du Royaume. Mais est-on fondé à entendre que, selon le 4c Évangile, Jésus, en disant : " Mon royaume n'est pas de ce monde ", aurait déclaré qu'il ne serait pas sur la terre?
C'est, à notre avis, donner au texte un sens arbitraire. On peut avec quelque attention reconnaître que ce n'est point là ce que l'auteur a voulu dire, ni ce que ses contemporains ont compris. Les paroles mises dans la bouche de Jésus
1 2e Évangile, XIV, 46-50.
« Tertullien, Apologétique, 2{.
LE ROYAUME DE DIEU
dans un tel colloque en tête à tête avec Pilate ne pouvaient
contenir rien de nouveau, rien qui ne fût su déjà des disciples.
Le texte porte : 'AT.zy.pi^ 'Ir^dcuç* 'H gacuXeia it k\f.ri oùx Igtiv
ex TcU x6(7ixcu to'jtou* ei ex xou xod^ACu tojtou v y) gaaiXeia-ft èi^r^, cl bTftph2i av cl eixci rt-(mil^o^no tva ijly) Tuapaocew toTç 'IcuBaiotç* vuv Bà if) pajiXeta if; èixtj cjx eaiiv evxsuOsv.
La Vulgate traduit ainsi : Respondit Jésus: Regnum meum NON EST de hoc mundo. Si ex hoc mundo esset regnum meum, ministri mei utique decertarent ut non traderer Judaeis; nunc autem regnum meum non est hinc.
Et les traductions françaises disent : Mon royaume nest pas de ce monde.
On rend xcc7ij.c; par mundus, par monde. Mais le mot grec comme les mots français et latin ont plusieurs sens; et monde ou mundus ne nous apprennent pas ce que veut dire exactement xctjxc;.
Mundus, en latin, et monde, en français, ont trois acceptions générales : l'univers, l'ensemble des choses créées; la surface terrestre, la terre ; les hommes qui l'habitent.
La première doit être rejetée. On ne saurait supposer que Jésus eût dit : Mon royaume ne fait pas partie de l'univers.
La deuxième acception, celle de surface terrestre, de terre, est celle que généralement on attache à la réponse de Jésus, et cette interprétation semble hidiscutable. Cependant pour les Grecs xs^i^c; ne signifiait pas la terre. Ce sens, il est vrai, lui est quelquefois donné dans le Nouveau Testament; mais ces cas sont rares et n'offrent pas une grande netteté. Quand les évangélistes ont eu, et cela assez souvent, à dire sur la terre, ils se sont servis des termes usuels kl t^î; yî); K
Si d'ailleurs on voulait rendre ici v.6t^cç par terre, il fau-
1 1er Évangile, VI, 19, 20 : lia tyic rnc opposé à ev oOpavÔ) ; 4« Évangile, lll, 12 : xà èTçiyeia opposé à xà èTiowpàvia; XII, 32 : Kàyta av v»<j^w9w ex T/i; yr^^ç.
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go ÉTUDES D*HISTOmE RELIGIEUSE.
Lors, en effet, de rarrestation de Jésus, les apôtres, selon la tradition, avaient fui^; Pierre avait, il est vrai, essayé de faire acte de courage, mais il renia son Maître; aucun d^eux n^eut de communication avec lui; Jésus alla au supplice sans les revoir. Ils n'étaient donc pas avec lui quand il fut amené devant Pilate. Ils n'étaient même pas dans la foule des Juifs, car ceux-ci devaient être aussi irrités contre eux que contre leur maître. Fussent-ils parmi les spectateurs, ils seraient restés en dehors de la salle, refusant d'y entrer pour ne pas se souiller à la veille de Pâques.
Ainsi cette importante et capitale déclaration, qui renversait toutes les idées reçues au sujet de la mission de l'Oint, n'aurait pu être transmise que par Pilate, et ce serait le procurateur qui aurait été chargé de faire connaître la pensée
de Jésus.
En ce cas, toutefois, rien n'empêche d'admettre que le quatrième évangéliste ait cru pouvoir invoquer le témoignage d'un étranger, d'un magistrat romain; on disait, en effet, Pilate chrétien de cœur; on faisait appel à son prétendu rapport à Tibère^. Il n'en resterait pas moins étabU que l'évangéUste n'aurait pas produit une affirmation publique de Jésus, ni même un enseignement confidentiel à ses apôtres, et que le Maître aurait laissé ignorer à ceux-ci l'idéalité du Royaume. Mais est-on fondé à entendre que, selon le 4^ Évangile, Jésus, en disant : " Mon royaume n'est pas de ce monde ", aurait déclaré qu'il ne serait pas sur la terre?
Cest, à notre avis, donner au texte un sens arbitraire. On peut avec quelque attention reconnaître que ce n'est point là ce que l'auteur a voulu dire, ni ce que ses contemporains ont compris. Les paroles mises dans la bouche de Jésus
1 2« Évangile, XIV, 46-50.
> Tertullien, Apologétique ,21.
LE UOYAUME DE DIEU
dans un tel colloque en tête à tête avec Pilate ne pouvaient contenir rien de nouveau, rien qui ne fût su déjà des disciples. Le texte porte : 'A-expiOY) 'It^œcuç* 'H gaaiAeia yj km oh% £C7Tiv ey. Tcu xoŒiJLcu toutou* el ïy. tou %6(j\f^cu tojtou v Y) ga^iXeia-^ k\f^ii, ot ÛTTr^pÉTai av et £[acI yjywvi'ïovTO iva [i-Yj r.xpxoo^îù toTç louSaiot;* vuv U ifj gaTtXeia -^ è;/.-?; oux laTiv àvTSuÔev.
La Vulgate traduit ainsi : Respondit Jésus: Regnum meum NON EST DE HOC MUNDO. Si ex hoc ntuYido esset regnum meum, ministri mei utique decertarent ut non traderer Judaeis; nunc autem regnum meum non est hinc.
Et les traductions françaises disent : Mon royaume nest pas de ce monde.
On rend %iz[).oq par mundus, par monde. Mais le mot grec comme les mots français et latin ont plusieurs sens; et monde ou mundus ne nous apprennent pas ce que veut dire
exactement xd7[j.o;.
Mundus, en latin, et monde, en français, ont trois acceptions générales : l'univers, l'ensemble des choses créées; la surface terrestre, la terre; les hommes qui l'habitent.
La première doit être rejetée. On ne saurait supposer que Jésus eût dit : Mon royaume ne fait pas partie de l'univers.
La deuxième acception, celle de surface terrestre, de terre, est celle que généralement on attache à la réponse de Jésus, et cette interprétation semble indiscutable. Cependant pour les Grecs y,iz'^oq ne signifiait pas la terre. Ce sens, il est vrai, lui est quelquefois donné dans le Nouveau Testament; mais ces cas sont rares et n'offrent pas une grande netteté. Quand les évangélistes ont eu, et cela assez souvent, à dire sur la terre, ils se sont servis des termes usuels ki:\ tyî; -|i); *.
Si d'ailleurs on voulait rendre ici x6œ:j.cç par terre, il fau-
* 1" Évangile, VI, 19, 20 : lia TrjC yyjc opposé à ev oupavw ; 4« Évangile, III, 12 : Ta èTïtyeia opposé à xà è^oupàvia; XII, 32 : Kàyo) av v^'WÔw èx t/j; yr,;.
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drait remarquer que Tadjectif cjtcç, qui lui est joint, lui enlèverait le sens général et étendu de surface terrestre pour le déterminer et le restreindre à une partie, celle qu'on a sous les yeux et qu'on montre. Il ne s'agirait donc que de Jérusalem ou tout au plus de la Judée.
Le mot 7.CŒIJLCÇ est employé nombre de fois dans les Evangiles et l'on peut voir qu'il y est habituellement pris dans la troisième acception, les hommes, un ensemble d'hommes, la foule, le pubUc, le peuple, le monde, c'est à dire les Juifs, les seules personnes à peu près dont il soit question dans ces ouvrages ^ Quand les Juifs sont présents, xojixsç, monde, est parfois alors accompagné de l'adjectif o3to;, ce, et il semble qu'à la parole se joigne un geste indicatif.
Ainsi le quatrième évangéhste^ nous montre Jésus dans le Temple aux prises avec des scribes et des pharisiens, c'est à dire des personnages qui se distinguaient du peuple par leur connaissance des Écritures saintes. Ils pressaient Jésus de questions, et chaque réponse qu'ils recevaient, loin de les
i !«' Évangile, XVIII, 7 : oua\ xw y.6(T(iw àub tûv (ixav5à>wv, x. t. >. " Malheur au monde (au peuple juif) à cause des scandales, etc. "
3« Évangile, IX, 25 : Tî ràp triçeXelTai avOpwiroc xepSr.aa; xbv x6<r(iov o>ov, lauxov lï àiroXéffa; y) ÇyijxiwOEtç ; " Et que servirait-il à un homme de sauver tout le monde (le peuple) s'il se détruisait ou se perdait lui-même ? "
4« Évangile, VII, 1 à 7 : " Jésus parcourait la Galilée; il ne voulait pas demeurer en Judée, car les Juifs cherchaient à le faire mourir. Or, la fête des Juifs, appelée des Tabernacles, approchait. Ses frères lui dirent : Pars et va en Judée afin que tes disciples voient les œuvres que tu fais; car personne ne doit agir en cachette quand il veut être connu; si tu fais toutes ces choses, montre-toi au monde (au peuple). El TaOta iroieT; çavepwaov asauTov tw x6(T|iù). Ses frères eux-mêmes ne croyaient pas en lui. Jésus leur répondit : Le monde (le peuple) ne peut vous haïr; mais il me hait parce que je rends de lui le témoignage que ses œuvres sont mauvaises. OO Suvatai 6 xôafxo; (i.iaeîv v{ia;, 1[lÏ Se |ii(jeî, oti eyw [xaptupû 7tep\ auTou OTi xà ïpycx. aùxoO uovYjpd eo-Tiv."
Autre exemple, 4« Évangile, XVII, 6 : " Jésus dit en s'adressant à son père : J'ai manifesté ton nom aux hommes que tu m'as donnés du monde (du peuple). 'Eçavlpaxrà (xou to ovo|xa xoî; àvOptouoi; où; '^Swxaç \ioi ex toO x6cr|xou, x. t. >.
On y lit encore, XVI, 20 : " En vérité, en vérité, je vous dis que vous pleurerez et vous lamenterez, et le monde (le peuple) se réjouira. 'Ajxv àjxrjv "kiytù ujxîv, oti x>au(TeTe xài ôpYivi^dete upieî;, 6 ôè x6(T[xo; x^9'h^^'^^^' "
s 4« Évangile, VIII, 21-24.
LE ROYAUME DE DIEU
convaincre, amenait de nouvelles questions. Jésus leur dit enfin : " Je m'en vais et vous me chercherez, et vous mourrez dans votre péché; vous ne pouvez venir où je vais. " A ces mots les interlocuteurs se demandèrent : Se tuera-t-il lui-même, puisqu'il dit : vous ne pouvez venir où je vais? Reprenant la parole, Jésus leur aurait fait cette déclaration :
'TiJLSÏ; £y. TO)v xaTU) £jt£, 6Y^ ^^- ^^"^ '^'*^ ^^^^ 'j[L€iq ex toutou tou y,6i\K0'j £(jTé, b(i>i oux û{û ex tou x6jii.ou toutou.
C'est à dire : " Vous faites partie de ceux d'en bas (des gens grossiers) ; moi je fais partie de ceux d'en haut (des gens d'éUte) ; vous faites partie de ce monde (de ce peuple juif); moi je ne suis pas de ce monde. "
Il faut ainsi, on doit le reconnaître, entendre par y.ccr{i.o;, par le monde, ]e peuple juif ^.
Le sens des paroles mises dans la bouche de Jésus en réponse aux questions de Pilate est celui-ci :
''Ma royauté 7i'est pas sur ce peuple-là (sur ce monde, ces gens-là, les juifs, la foule hostile qui l'entourait). Si ma royauté devait s établir sur ce peuple (ce monde), mes partisans auraient combattu pour que je ne fusse pas livré aux Juifs. Mais ma royauté n'est pas ici. "
La pensée et l'intention de l'auteur se manifestent clairement. Nous avons simplement ici la négation formelle que le plan messianique de Jésus ait été le rétablissement du royaume d'Israël. Aux yeux des fidèles d'entre les Gentils, cette négation semblait n'avoir pu manquer d'être faite dans l'entretien du Maître et du procurateur romain; et la destruction de Jérusalem en était pour eux la preuve évidente.
* Le monde, x6ff(Ao;, qui fut, par rapport à Jésus qui n'avait pas quitté la Palestine, les Juifs hostiles ou non croyants, désigna naturellement plus tard, pour les églises de la dispersion, les païens au milieu desquels elles se trouvaient. Ainsi on lit dans la l'« Épitre aux Corinthiens, XV, 32 : " ... afin que nous ne soyons pas condamnés avec le monde, " et dans la 1« Épître de Jean, IV, 4 : " Eux ils sont du monde... nous, nous sommes de Dieu. "
\-ii ^f
L'évangéliste n'a donc nullement voulu dire que Jésus aurait alors formulé une conception du Royaume autre que celle qui était généralement admise de son temps dans les églises de la dispersion.
On le voit, ce fut toujours le Royaume, Ba3iXs(a, qui constitua la Bonne Promesse dans les hétairies chrétiennes. Mais par ce même mot les disciples juifs entendirent le royaume d'Israël, ceux des Gentils d'abord un nouveau paradis ■ terrestre, puis un roijaume céleste.
Ainsi, au sujet du Royaume lui-même, il n'y eut aucune donnée 'fixe, aucune entente chez les apôtres entre eux ni entre leurs successeurs; et il n'en pouvait être autrement. Pour être, en effet, considérée comme une honne promesse la promesse devait nécessairement répondre aux aspirations de ceux à qui elle était faite. Il fallait aux proselytes quelque chose qu'ils estimassent comme un bien, comme la réalisation de leurs souhaits. Aussi, selon les lieux et les époques où le Royaume fut un objet d'espérance, l'idéal qu'on s'en fit se modifia, et il revêtit ainsi des formes diverses et successives.
Dans l'Épitre aux Éphésiens', il était déjà dit : «Prenez
garde que personne ne vous séduise par la philosophie. "
A son tour, Tertullien s'écrie « : " A quoi pensaient ceux qui
voulaient nous créer un christianisme stoïcien, platonicien
et dialecticien? Qu'y a-t-il de commun entre Athènes et
Jérusalem? Notre secte vient du Portique de Salomon. "
On peut cependant le remarquer, c'est contre les chefs de
. sectes, des rivaux, que le docteur de l'Eglise latine s'élève
et non pas précisément contre les doctrines philosophiques
1 Éphésiens, II, 8.
« Contra haereses, 7.
LE ROYAUME DE DIEU
elles-mêmes; car il revendique Sénèque pour un des siens', et il dit ailleurs-^ : "Nous n'enseignons rien de nouveau ni d'extraordinaire, rien qui ne se trouve dans les ouvrages qui sont entre les mains du public. "
Les emprunts que le christianisme, dans le milieu où il se développait, ne pouvait manquer de faire à la philosophie grecque, étaient trop évidents pour être contestés. " Il me semble par moment, lit-on dans un panégyrique ^ que les anciens philosophes s'accordent si bien avec les chrétiens d'aujourd'hui, qu'on pourrait prétendre ou que les chrétiens sont des philosophes ou que les philosophes furent des chrétiens. "
^ Aussi, en parlant des derniers témoins de la philosophie, rauteur du Génie du Christianisme dit-iH : " Boëce dans l'Occident, Simplicius dans FOrient, terminèrent cette série de beaux génies qui s'étaient placés entre le ciel et la terre; ils virent entrer la solitude dans les écoles où le christianisme avait été nourri et dont il chassa l'auditoire; ils fermèrent avec honneur les portes du Lycée et de l'Académie des sages. "
* ÉMrs sur la vie do. Sênrqu,, p. 33 ot siiiv.; p. m et suiv. De leslimonlo animae, 1.
^ Minnciu.s Féli.x, Orlavivs.
* Cliateaubiiaud, Étiuk'.s hhl viques, UI' étudo, 3'" partie.