‹ Etudes d'histoire religieuse [microform]Chapitre 8 sur 64 · LA PALINGÉNÉSIE CHEZ LES GRECS · texte numérisé non relu

LA PALINGÉNÉSIE CHEZ LES GRECS

Les Grecs n'ont pas ignoré ce qu'il y avait de saillant dans les dogmes rehgieux de la Perse et de l'Egypte. Alors qu'ils n'auraient pas eu cet esprit de curiosité et d'aventure qui caractérisait non seulement leurs guerriers et leurs marchands, mais aussi leurs philosophes; alors même qu'ils n'auraient pas été les maîtres de l'Asie et de l'Egypte, ils n'eussent pas manqué d'avoir connaissance des doctrines égyptiennes et mazdéennes. En effet, les. prêtres de Mithi-a et ceux d'Isis et de Sérapis •couraient le monde pour faire des prosélytes. Les Grecs s'affiliaient volontiers aux mystères d'Isis, et les nombreux sanctuaires qui furent consacrés au Soleil sur le sol hellénique montrent que la divinité asiatique y comptait beaucoup d'adorateurs. La résurrection ne fut donc pas une croyance étrangère aux populations grecques. . On la trouve établie chez elles dès la plus haute antiquité. Leur Grande Déesse Dêmêtêr personnifia d'abord la Terre ; elle avait ainsi le double caractère de divinité bienfaisante et de divinité funèbre. C'était elle qui engloutissait tout dans son sein et en faisait tout sortir. Ce fut, disait la fable, en jetant des pierres derrière eux que Pyrrha et Deucalion reconstituèrent le genre humain. Les parties molles se changèrent en chair, les plus dures devinrent ues os, les veines se formèrent; en quelques instants des pierres lancées par Deucalion naquirent des hommes; celles lancées par Pyrrha devinrent des femmes.

Aussi les initiés au culte de Dêmêtêr croyaient-ils pouvoir

fl

JMnMy^iat.«

KTUDES d'histoirp: religi.euse.

vt

iU

attendre cVelle leur retour à l'existence. Les morts inhumés étaient sous sa protection; on les appelait AwTpici; et le sol qui les renfermait était qualifié de saint, àvvs;, comme la déesse elle-même. Cette espérance des mystes était exprimée par le symbole du grain qui, déposé en terre, renaît en produisant une plante semblable à celle dont il a été détaché.

Cette antique conception de l'origine terrestre de l'homme demeura constante à travers les âges*, mais elle revêtit diverses formes. A mesure que Je peuple accrut la masse de ses connaissances, ses idées au sujet de la nature humaine et de celle des dieux se modifièrent. On distingua la cause active et intelligente de la matière inerte ; tout en admettant que c'était avec de l'argile que Prométhée avait façonné l'homme, on pensa qu'il n'avait pu l'animer qu'avec la flamme dérobée au ciel ; et cette substance ignée et éthérée qui constituait la vie semblait indestructible. Le sentiment religieux fut ainsi conduit à croire à la permanence de la vie humaine au delà de la tombe. Cette doctrine devint alors celle des mystères d'Eleusis; et les époptes conservèrent l'ancien symbole en y attachant un sens allégorique.

Dans toutes les classes de la société antique on était ainsi généralement convaincu que les morts devenaient des êtres immortels ou divins, et les lombes étaient élevées non aux dépouilles humaines, mais aux dieux mânes, Ossi; yOsvisi;, diis manibus"-. On demeurait persuadé que la vie de l'homme ainsi transformé était dans les Enfers la continuation de la vie terrestre, et que les mânes venaient réellement absorber le sang des victimes qu'on immolait en leur

honneur.

Tout le monde avait en mémoire le beau chant d'Homère

1 Aristophane, Av*'s, 08(3 : u/.cifffiaTa tzO-q'j.

2 M-ax-.(ptTr,;, bisniœureux, était synonyme de défunt.

LA RÉSURRECTION

OÙ le fils de Laërte raconte comment, par certaines pratiques mystérieuses, il avait vu monter vers lui les morts illustres qui sont dans les demeures souterraines; leurs corps étaient transformés en ombres ou en songes^ et ils continuaient à vivre, à sentir et à penser ainsi qu'ils l'avaient fait sur la terre. Comme Alcinoûs, la plupart des Grecs disaient : " Tu n'es pas, Ulysse, de ceux qui sous l'apparence de la sincérité content des fables mensongères. "

Or, puisque l'homme était vivant au-dessous de la tombe, on ne pouvait douter qu'il lui fût possible de revenir parmi les siens. Ne voyait-on pas chaque jour des revenants'^'! Aussi n'était-ce pas seulement sur un séjour heureux dans les Enfers que comptaient les mystes des Grandes Déesses, de Bacchus ou d'Orphée; beaucoup d'entre eux attendaient la palingénésie ou le retour à la vie, rS/.r^^^'i^nzix. Hercule, Orphée, Énée n'étaient-ils point remontés sur la terre? Sans une cruelle fatahté, Eurydice n'aurait-elle point revu la lumière? Pourquoi une telle faveur ne serait-elle pas accordée à celui dont la piété aurait été parfaite envers Dèmêtêr et sa fille la souveraine des Enfers 3? C'est ce sentiment qui avait inspiré l'hymne homérique* et qui faisait glorifier Persephone sous les traits d'Elpis, la déesse des belles espérances.

La palingénésie n'était pas une doctrine secrète révélée aux seuls initiés des mystères. Elle était» ouvertement enseignée.

Tous les philosophes anciens, il n'est point besoin de le

* Homère, Odyssée, XI, 207 :

...(TXi^ eîxeXov r, xai ovEi'pw.

* Plauto, Mostollaria. — Lucien, P/iUopseudes. 3 Enéide, VI, 119 :

Si potuit mânes arcessere conjugis Orpheus,

ïhreicia fretus cithara fulibusque canoris,

Si IVatrem Pollux alterna moite redeinit

Itque reditque etiam loties; quid Thesea magnum,

(Juid memorem Alciden? Et mi genus ab Jove summo.

* E. Havet, Le Clirïstianhine et ses orighifs, t. I, p. 36.

rappeler, supposaient deux parties distinctes dans l'homme, l'âme et le corps. Ne remarquant aucune différence essentielle dans l'état du mort à l'instant qui précédait le dernier soupir et à celui qui le suivait, on se croyait en droit de conclure que ce qui manquait, ce quelque chose d'invisible qui constituait la vie ou l'homme proprement dit, ne faisait point partie intégrante du corps ; et c'était ce que l'on appelait YdmeK C'était sur sa nature seule que l'on discutait. Les uns, tels que les Pythagoriciens et les Platoniciens, soutenaient qu'elle était immatérielle, c'est à dire formée par une substance ignée ou éthérée et par suite divine ou immortelle; d'autres, tels que les Épicuriens, la déclaraient composée d'atomes plus subtils, il est vrai, mais soumis à la désagrégation comme ceux du corps lui-même.

Les Pythagoriciens et les Platoniciens admettant que l'àme était immortelle, il leur fallait convenir que leur création était indéfinie et qu'on ne saurait assigner de limite à l'augmentation de leur nombre ou supposer que les âmes étaient en nombre déterminé et venaient animer successivement les corps vivants. Ils adoptèrent cette dernière hyi)othèse.

Les premiers enseignaient que l'âme de l'homme ne différait pas essentiellement de celle des bêtes et (ju'après la mort de l'être qu'elle animait, elle allait s'incarner dans un autre être, pour, aprèâ des transmigrations successives, revenir dans un corps humain. Pratiquant le dangereux principe qu'on a le droit d'abuser le vulgaire pour le rendre meilleur, Pythagore arfirniait qu'il avait été jadis un des fils de Priam et qu'il se souvenait parfaitement d'avoir assisté â la ruine de Troie. Aristée, son disciple, assurait qu'il avait accompagné Apollon sous la forme d'un corbeau.

i Lucrèce, De Nùtura reruni, III, 579-005.

ïi

LA RESURRECTION

Les Académiciens avaient établi leur doctrine sur la même idée fondamentale que l'École italique; mais ils la faisaient remonter plus haut. " C'est une opinion bien ancienne, dit Platon*, que les âmes en quittant ce monde vont dans les Enfers et que de là elles y reviennent, retournant ainsi de la mort â la vie. " A ce caractère d'antiquité et de généralité qui constituait en quelque sorte une preuve à ses yeux, il voulut ajouter une base philosophique. Il développe avec une chaleureuse éloquence dans le Phédon les raisons qu'il prétend tirer de la loi universelle des contraires et du témoignage de notre conscience. Selon Platon, apprendre n'est autre chose que se souvenir; il faut donc de toute nécessité que nous ayons appris dans un autre temps les choses dont nous nous souvenons dans celui-ci; et ce serait impossible si notre âme n'avait point existé avant de s'incarner dans son corps actuel.

Pour les Épicuriens, rien ne venant de rien, rien dans la nature ne se créant, les âmes se formaient par la réunion des éléments qui avaient antérieurement constitué d'autres âmes. Ils déclaraient vaine et fausse la doctrine de la métempsycose et ils donnaient à l'appui de leur opinion de très bonnes raisons. Entre autres était celle-ci, à la portée de tous : "Si les âmes étaient immortelles, disaient-ils 2, et si, toujours transfuges, elles prenaient asile dans différents êtres, on verrait un échange continuel de goûts et de mœurs parmi les animaux; le chien fuirait à l'aspect du cerf devenu menaçant ; à la vue de la colombe le vautour tremblerait dans les airs; l'homme se dépouillerait de la raison et la brute féroce usurperait son empire. " Mais ils ne pouvaient, par suite de leurs principes sur la constitution des corps, se

* Platon, Vhédon, 15 et siiiv.

2 Lucrèce, De Natura reruni, III, 748-753.

"t:^«;»*.:^«8»f»ft'*

refuser à admell.-e lu possilrilité <lu retour des molécules constitutives d'un être à une des anciennes coordnrations qu'elles avaient eues avant leur dissolution.

Aussi la résuixection des corps avait un moment fait partie des doctrines de l'École atomisti.iue. Démocrite qu. avait été à l'école des Ma-es, cond)inant leurs leçons avec celles d'Anaxa-ore, l'avait enseionée '. Kpicure toutefois et ses disciples, qui se séparèrent de Dé.nocrite sur beaucoup de points, rejetèrent la résurrection parce qu'elle n'était point iustiliée par l'expérience. En songeant, disaient-ils ^ à l'uiimensité du temps passé et à la multiplicité des mouvements de la matière, il est permis de croire que les mêmes éléments ont plus d'une fois quitté et repris les formes .[u'ils possèdent aujourd'hui. Il se pourrait ainsi qu'avec le temps les parties de notre être échappées du tombeau reprissent leur place et rallumassent une seconde fois un même flambeau de la vie. Mais en aucun cas ce ne serait la continuation de la chaîne de notre existence; car elle aurait été déUmtivement rompue puisque dans l'intervalle les éléments de notre âme auraient animé d'autres corps. D'ailleurs, ajoutaient-ds, l'hypothèse de la métempsycose, tout aussi bien (pie celle de la résurrection, vient se briser contre ce fait indéniable ,,ue nous n'avons, (pioi .p.'en dise Platon, aucun souvenir de ce que nous avons été.

Aussi Pline écrivait-il : " C'est parmi les illusions puériles, les rêves insensés de l'humanité voulant se soustraire à la mort qu'il faut placeV la croyance de l'immortalité des âmes, ainsi que celle de la conservation .lu corps des honnnes et de leur retour à la vie qu'avait promis Démocrite, qu. n'a pu

TT- * .t VIT r^ •«' Similis est (le asservamlis corpoiibus hoininiiMi

(I.Mïientia est iterari vitam moite! " Cl. XXX, -. 2 Lucrèce, De Naturel renitn, \U, 371 et suiv.

LA RESURRECTION

lui-inéme revivre. Quelle folie, quelle détestable folie que celle d'espérer de revenir de la mort à la vie! "

Mais les disciples crÉpicure qui ne voyaient que chimère dans un tel espoir étaient rares par rapport au grand nombre de ceux qui étaient dominés par leur imagination et la crainte de l'avenir. Les initiés aux mvstùres de Démétér, de Dionv- SOS, de Sérapis, de Mithra, et avec eux les disciples de Pytliagore et de Platon, se croyaient assurés de revenir à la vie. Ce n'était toutefois pas la résurrection des corps qu'ils attendaient : une telle conception ne répondait plus à la culture intellectuelle de la généralité des Grecs; pour la plupart d'entre eux la palingénésie était la métempsycose, le l'etour de rame sur la terre dans un être nouveau.

Page 1