ET L*ÉCOLE ROMANTIQUE QQ
Qu'est-ce qu*aimer et s'ea plaindre souvent ?
Vent!
Que suis-je donc lorsque mon cœur en fend ?
Enfant (i) I
tlugo dit :
Mon paffe, emplis mon escarcelle,
Selle Mon cheval de Calatrava ;
Va!
Et comme pour marquer lui-même d'un caillou blanc /année où il fut initié par Sainte-Beuve aux secrets de /art poétique de la Pléiade, il remplaça, en tête du reaieil des Ballades, dans l'édition de 1828, les deux vers le Vigny qu'il avait pris pour épigraphe dans l'édition ie 1827.
Qu'il est doux, qu'il est doux de conter des histoires Des histoires du temps passé (2) I
par ces deux vers de Joachim du Bellay :
Renouvelons aussi Toute vieille pensée.
Ce n'est pas tout. Dans l'édition de 1827, Tode intituée le Portrait d'une Enfant y à AP^^ J.-D. de M., avait )our épigraphe le mot d'Horace: ut picturapoësis, Dans 'édition de 1828, il mit à la place deux strophes de .\onsard (3), il donna pour épigraphe, à l'ode intitulée
(i) Dialogue d'un Amoureux et d'Écho»
(2) Ce changement d'épigraphe pourrait bien avoir été la cause directe lu refroidi ssenaent qui eut lieu à cette époque dans les rapports de Vigny vec Hugo.
(3) Quand je voy tant de couleurs
Et de fleurs Qui esmaillent un rivage, Je peux bien voir le beau teint
Qui est peint Si vermeil en son visage.
Pluie d'été, deux strophes de Rémi Belleau (i), et Jean de la Taille et Desportes lui fournirent des vers pour les épigraphes de deux ou trois autres odes ou ballades.
Mais c'est principalement dans ses pièces de théâtre que son hexamètre, toujours un peu raide, se rompit, se plia à toutes les fantaisies de sa maîtrise. Jamais le vers héroïque n'avait atteint chez nous cette souplesse et n'avait marché de ce pas, brisé comme à plaisir, tout en demeurant fidèle aux lois souveraines de l'harmonie. Aussi, est-ce en toute vérité qu'en tête du beau Ronsard, in-folio qu'il offrit au chef de la Pléiade romantique Sainte-Beuve put mettre cette dédicace :
Au plus grand inventeur lyrique Que la poésie française ait eu depuis Ronsard.
Si Tannée 1827 fut en quelque sorte climatérique pour
Quand je sens parmi les prez
Diaprez Les fleurs dont la terre est pleine Lors je fais croire à mes sens ili
Que je sens La douceur de son haleine
(i) L'aubépine et l'églantin
Et le thym, L*œillet, le lys et les roses £n celte belle saison
A foison Montrent leurs robes écloses.
Le gentil rossignolet
Doucelet Découpe, dessous l'ombrage, Mille frëdoDs babillards,
Frétillards Aux doux sons de son ramage.
ET L ECOLE ROMANTIQUE lOI
Victor Hu^o, Tannée 1829 le fut également pour Sainte- Beuve. C'est en 1829 qu'il publia Joseph Delorme^ qu'il entra à la Revue de Paris^ qu'il fit la connaissance de Chateaubriand et de Lamartine et qu'il écrivit les Cori' ^ solations. Que d'événements en quelques mois ! Quel changement profond dans la pensée et la vie du jeune poète !
Trente ans plus tard, au début de l'avertissement de
l'édition définitive des Consolations^ Sainte-Beuve disait
que, si Ton désirait connaître le lien, le point d'union
^ ou d'embranchement de ses deux recueils poétiques, il
[ indiquerait la pièce de Joseph Delornie: Toujours je la
r connus pensive et sérieuse^ comme celle d'où était née
> et sortie cette nouvelle veine plus épurée (i).
■ Charles Magnin avait déjà remarqué dans le Globe ^
lors de l'apparition de ce livre, que la turbulence des
' passions de Joseph se trahissait clans ce morceau par le
plus heureux contraste, et il ajoutait :
« Cette sorte d'élégie (V analyse^ où la nature et les sentiments privés sont peints avec amour et bonne foi, et où l'âme du poète se révèle à tous moments dans ses nuances les plus délicates, était à peu près inconnue dans i notre langue. Pour trouver quelque chose d'analogue, il faut recourir aux lakistes. Encore Joseph Delorme n'estîl nullement leur imitateur; seulement il est, comme eux, dans le système de la poésie individuelle... »
L'auteur des Consolations avait-il quitté sa première route ? Nullement. Ici encore il partait presque toujours d'un détail de la vie privée, d'un incident domestique,
(i) « Je t'avoue bien bas, écrivait-il ca i844 à un ancien camarade qui le
félicitait de son élection à l'Académie française, que j'aimerais beaucoup
mieux être, non pas tout à fait, peut-être à la date de 1822, mais à celle
*xie 1829; c'est-à-dire avoir 26 ans, qu'être immortel demain au prix delà
quartintaine. »
d'une conversation, d'une lecture, mais il ne se bornait pas à en dégager les sentiments moyens de cœur et d'amour humain, il aspirait d'ordinaire à plus de sublimité dans les conclusions. Je me sers de ses expressions à dessein. Il ne faisait que mener à fin son procédé sans en changer le moins du monde, et de même que dans ce livre il y avait, d'après lui, progrès poétique par rapport au précédent, il y avait aussi progrès moral.
Qui donc, en si peu de temps, avait ainsi retourné l'esprit de Sainte-Beuve ? Si l'on s'en rapporte à son témoignage, ce fut Victor Hugo.
(( Par vous, lui disait-il, je suis revenu à la vie du dehors, au mouvement de ce monde,etde là, sans secousse, aux vérités les plus sublimes. Vous m'avez consolé d'abord, et ensuite vous m'avez porté à la source de toute consolation ; car vous l'avez vous-même appris dès la jeunesse, les autres eaux tarissent, et ce n'est qu'aux bords de cette Siloé céleste qu'on peut s'asseoir pour toujours et s'abreuver (i). »
Mais si Victor Hugo dessilla les yeux de Sainte-Beuve, Lamartine ne fut pas tout à fait étranger à sa conversion. Le poète du Lac et du Crucifix n'avait pas beaucoup prisé Joseph Delorme et ne s'en était pas caché, mais le^ jour où il avait lu chez Victor Hugo, sur la marge du vieux Ronsard in-folio dont il est parlé ci-dessus, la pièce de vers qui ouvre le recueil des Consolations^ il avait été conquis, et Sainte-Beuve avait paru très fierde cette conquête. C'est alors qu'ils se lièrent ensemble (2). \ Un matin donc qu'il se promenait sous les ombrages du Luxembourg, Lamartine dit à Sainte-Beuve qui lui avait ouvert son âme :
(1) Préface des Consolations.
(a) Les Consolations. VI, à M. de Lamartine.
ET l'École romantique io3
Tel je fus... cette humeur inquiète
Le trouble dévorant au cœur de tout poète
Et dont souvent s'égare une jeunesse en feu,
N'a de remède ici que le retour à Dieu ;
Seul il donne la paix, dès qu'on rentre en la voie,
Au mal inévitable il mêle un-peu de joie,
Nous montre en haut l'espoir de ce qu'on a rêvé,
Et sinon le bonheur le calme retrouvé (i).
Ces paroles étaient trop cordiales pour ne pas proluire leur effet : on a toujours tendance à écouter l'ami [uî a passé par vos misères et qui vous indique le noyen de guérir.
Cependant lorsqu'on va au fond des choses et qu'on connaît la fin de l'histoire, force nous est bien, pour ne )as être dupe, de chercher à côté et au-dessus de Victor iugo le charme souverain qui transforma ainsi le poète natérialiste de Joseph Delorme.
Rappelons-nous la jolie scène d'intérieur que M. Du- )ois nous a peinte en quelques traits d'une touche si lobre et si délicate. Victor Hugo y figure à côté de sa émme, mais au second plan comme saint Joseph dans e tableau de la Sainte Famille. Toute la lumière a été :oncentrée sur le chaste visage de la jeune mère, et l'on le voit qu'elle et son enfant à qui elle apprend à joindre ;es petites mains.
Eh bien! quand il lui fut donné de contempler cette
(i) Voici en quel termes Lamartine parle de Sainte-Beuve dans le cornaentaire de la pièce de vers de ses Harmonies qui lui est dédiée : « C'était en 829. J*aimais alors beaucoup un jeune homme pâle, blond, frêle, sensible jusqu'à la maladie, poète jusqu aux larmes, ayant une grande analogie avec *^ovaIis en Allemagne, avec les poètes intimes qu'on nomme les lakistes en \jigleterre. Il s'appelait M. Samte-Beuve. Il vivait à Paris avec une mère igéc, sereine, absorbée en lui, dans une petite maison sur un jardin retiré, ians le quartier du Luxembourg:. Il venait souvent chez moi, j'allais chez lui àvec bonheur aussi. Ce recueillement, cette mère, cette retraite, ce jardin, ;es colombes, me plaisaient^ à moi trop emporté dans le courant littéraire, nondain et politique de Texisteoce. Gela me rappelait les presbytères et les limables curés de campagne que j'avais tant aimés dans mon enfance... »
scène, si les yeux et l'esprit de Sainte-Beuve allèrent tout d'abord au poète, son cœur avec le temps alla comme d'instinct à la reine de grâce et de beauté qui, après l'avoir entendu, avait eu l'air de compatir à ses souffrances. C'est elle qu'il choisit pour confidente, qui : le consola, qui essuya ses larmeià, et comme elle était d'une grande piété, qu'elle ne cessait de lui adresser des exhortations chrétiennes et qu'il paraissait y répondre, il s'établit à la fin entre eux un courant de bonne et chaude sympathie qui dégénéra peu à peu en une sorte d'amour mystique.
C'est du moins l'impression qui se dégage pour moi de la pièce de vers qui ouvre le volume des Consolations et qui est dédiée à M"^^ Victor Hugo. Déranger ne s'y i était pas trompé non plus, quand, après avoir lu ce recueil, il écrivait à Sainte-Beuve : i
(( Vos touchantes Consolations m'ont pénétré Pâme, et j je me réjouis maintenant du calme de la vôtre. Il faut pourtant que je vous dise que moi, qui suis de ces poètes tombés dans l'ivresse des sens dont vous parlez, mais qui sympathise même avec le mysticisme, parce que j'ai sauvé du naufrage une croyance inébranlable, je trouve la vôtre un' peu affectée dans ses expressions. Quand vous vous servez du mot de Seigneur ^ vous me faites penser à ces cardinaux anciens qui remerciaient Jupiter et tous les dieux de l'Olympe de l'élection d'un nouveau pape. Si je vous pardonne ce lambeau de culte jeté sur votre foi de déiste, c'est qù!il me semble que c^est à quelque beauté tendrement superstitieuse que vous Vavez emprunté par condescendance amoureuse (i). » I Voilà donc Sainte-Beuve retombé « par Tefifet d'un
(i) Cf. les Conaolations, jugemeots et témoigoages.
ET L*ÉCOI.E ROMANTIQUE Io5
; » dans le mysticisme de sa première jeunesse, s-le maintenant, non plus à travers les Consola^ qui en sont tout imprégnées, mais dans ses actes, 2S rapports avec les poètes du Cénacle, notamavec Ulric Guttinguer, dans sa conduite avec Hugo. Nous avons pour cela des guides très sûrs, 'abord le Journal de son ami Juste Olivier; c'est
sa correspondance avec l'abbé Barbe ; ce sont îs lettres que lui adressa Victor Hugo.
; Olivier était un jeune poète suisse qui était venu s au commencement de Tannée i83o avec des
de recommandation pour M. Dubois et M. Mau G/o6e,ei qui s'était lié tout de suite avec Saintequ'il attira plus tard à Lausanne. M'occupant de
longuement plus loin, je me bornerai ici à releis son Journal (i) ce qui peut nous éclairer sur 'âme du poète des Consolations.
élisant à Paris ce dernier recueil de vers, Olivier lit deux ou trois remarques fort justes :
ns le recueil de Joseph Delorme, le ton toujours solu et pas de foi, parce qu'on a intérêt à ne pas
Les Consolations ont beaucoup perdu de ce re ; elles sont toujours mélancoliques, mais elles ': plus aigres. Il y a de très beaux morceaux, >ujours manque de foi réelle. Un des morceaux 3 croyants est celui où l'auteur établit une sorte ie route à suivre entre l'incrédulité et le mystiet c'est le catholicisme qui lui offre cet abri tuté- [ais on y sent une idée matérielle des choses de me idée poétique, et voilà tout... L'homme, plus e, est le même au fond : c'est-à-dire sceptique,
"Euvres choisies de Juste 0//yf>r, publiées par ses amis. Lausanne,
Io6 SAINTB BKUVK
mais n'acceptant pas froidement le doute, se débatU encore contre lui, et ayant au moins la curiosité de la f Et pour nous montrer qu'à cette époque (i83o) Sain Beuve était bien tel qu'il vient de le (Ère, Olivier a résu; dans le dialogue suivant toutes ses conversations a^ lui sur la question religieuse.
— En quel état sont les croyances religieuses à Par lui demandai-je. Il n'y a pas de foi ?
— Aucune, me répondit-il. Voyez I il y a tant d'idée Et quand on a interrogé un homme sur ce qu'il a pen ou qu'on répond à une demande pareille, on sent t( jours que la réponse dans les deux cas n'est pas fa avec le désir que votre opinion soit partagée. On i tient pas assez pour cela... Lamartine lui-même en c( vient: « Nous n'avons qu'une lueur, dit-il, mais c' encore le plus sûr. » Lui, il s'est assis. Eh bien, oui, le comprends. Mais il faut pour cela vivre dans la retrai choisir en quelque sorte les idées qui nous viennent dehors, lire de bons livres qui soient une saine noui ture à l'esprit et au cœur, et arriver ainsi, en se do nant le change à soi-même, jusqu'à l'âge où Ton se fi: où les idées ne varient plus. Il faut, me disait-il ena en variant seulement l'expression de la même idée, faut tâcher d'arriver peu à peu et en se donnant des c tractions à un âge où, se trouvant content de ce que 1* a, de ce que l'on croit, on se cristallise, pour ainsi di dans cet état. Voyez-vous, continua-t-il, nous autr notre foi est toute dans nos vers, en sorte que, qua nous avons fait un volume de vers, toute notre foi trouve, et nous n'en avons plus pour dix ans. Ghate; briand n'est pas chrétien. Il n'a qu'une religion d'ima nation. Il en est toujours à René.
— M. Victor Hugo, luidemandai-jé, est-il convainc
ET l'École romanti(jue lo)
— Ohl répondit-il, Victor Hugo est un homme qui n'est )as tourmenté de ces choses-là. Il a continuellement de îi grandes, de si délicates jouissances que lui procure ion talent! Ce qu'il fait est si beau, si parfait! Il est si ibondant! C'est un homme heureux, plein. Il vit content lans sa famille. Il est gai, peut-être trop gai. C'est un lomme heureux (i)... »
Et le lendemain de cette conversation, M. Juste Olîier trouvait Sainte-Beuve en train de lire une Vie de ainte Thérèse et s'étonnant de rencontrer Tamour iumain dans le sentiment de la grande mystique: « Elle royait voir le Sauveur en personne ; ordinairement elle 5 voyait au jardin des Olives, dans sa sueur, et elle dit u'elle avait le désir d'essuyer cette sueur... »
Ces idées et quelques autres que je passe sous silence taient-elles dans la bouche de Sainte-Beuve simple pré- Bxte à causerie, ou formaient-elles le fond vrai de sa ensée en matière religieuse? Il faut bien croire qu'il tait sincère, puisque, à la même époque, le 3o mai i83o, . écrivait à l'abbé Barbe :
« Je tiens très peu aux opinions littéraires , et les opiîons littéraires occupent très peu de place dans ma vie t dans mes réflexions. Ce qui m'occupe sérieusement, 'est la vie elle-même, son but, le mystère de notre pro- ►re cœur, le bonheur, la sainteté; et, parfois, quand je ne sens une inspiration sincère, le désir d'exprimer ces dées et ces sentiments selon le type éloigné de Téterlelle beauté. Si j'avais plus d'ardeur aux choses d'en laut, ce serait un grand bien pour moi d'être aussi létaché que je le suis de tout le bruit et le monde d'aentour; j'y suis indifférent à toute heure et en tous
{iySouvenirs de Juste Olivier,
lieux. J'ai trouvé le moyen, en voyant ceux que je m puis éviter, de me faire une existence assez à part, el d'être seul un grand nombre d'heures par jour. Par malheur, ne tenant plus à rien du dehors, et ne me rat-< tachant pas assez activement à Téchelle de salut, je me trouve dans les régions d'entre-deux : véritable enfer des tièdes. Espérons que cela aura une fin (i).» ^
Mais le prétendu détachement de Sainte-Beuve ne Tempêchait pas d'être très sensible aux louanges de la , critique, de savourer avec délices la gloire que lui avaient! apportée les Consolations, de rechercher la société dei Chateaubriand, de fréquenter Lamennais, d'applaudirl comme personne à la brèche faite dans la citadelle clas-.î sique pour Tentrée triomphale du cheval à^Hernani (2), j et d'écrire de beaux articles sur les Harmonies de [ Lamartine, dont le discours de réception à rAcadémie J française l'avait enthousiasmé. 1'
Cependant, c'est un fait que depuis quelque temps il |> avait trouvé moyen de s'isoler, d'espacer ses visites àses)^ amis de la rue de Notrc-Dame-des-Champs. Il passait ^ des semaines entières à Honfleur ou à Rouen chez Ulric
Guttinguer, qu'il avait rencontré dans les premières réu- h nions du Cénacle de 1829. Et Victor Hugo, qui avait pris jî l'habitude de le voir deux ou trois fois par jour, se plaignait de ses absences fréquentes tout en se félicitant que la Normandie les eût sauvés de la Grèce (3). Il aurait pu
(1) Les Jeunes années de Sainte-Beuvejpp. 3oet3i.
{'2] Lettre de Sainte-Beuve à Saint-Valery, du ii avril i83o. Jî
(3) Victor lîugo lui écrivait le 16 mai i83o :
«... Vous connaissez toute ma paresse, mon ami, mais il me paraît que vous ne couaaissez pas toute mon amitié, puisque vous supposez que j'accepterai votre dispense d'écrire. Je ne sais qu'une raison qui {K>urrait me déterminer à ne pas vous écrire, c'est la pensée que la privation de mes let- • très contribuerait à abrég^er votre absence et vous ramènerait Quelques jours plus tôt. — Vous n'aurez plus jamais, j'espère, la mauvaise volonté de noo»