ET L ECOLE ROMANTIQUE I OQ
ajouter, de la Bel^^ique (i)et de rAlIemagne, car jamais sédentaire n'eut plus d'envie ou d'occasions de voyager, que Sainte-Beuve au cours de ces années chères à son cœur.
D'abord, il avait eu l'idée — quand il fut question d'envoyer Lamartine représenter la France à Athènes — de l'accompagner comme secrétaire (2), mais la Révolution de Juillet avait empêché ce beau projet d'aboutir; eût-il été suivi d'exécution, que le poète de Joseph Delorme eût probablement faussé compagnie au poète ies Méditations et des Harmonies^ comme il faussa compagnie dans le même temps à Lamennais et à David i' Angers, qui lui avaient offert de l'emmener à Rome et \ Weimar. II avait alors un fil à la patte, et ce fil était i'autant plus fort que c'est Tamour qui paraissait /avoir noué (3) .
«... Imagine-toi, écrivait-il à l'abbé Barbe, le 18 décembre i83i, que M. de la Mennais voulait m'emmener ivec lui à Rome. J'en eusse été comblé, mais des raisons mpérieuses et durables me retiennent ici. J'ai eu bien les douleurs dans ces derniers mois, de ces douleurs |u'on évite en gardant le port de bonne heure. La pasuon que je n'avais qu'entrevue et désirée, je l'ai sentie, îUe dure, elle est fixée, et cela a jeté dans ma vie bien
[uitter, de nous déserter ainsi , Voilà une épreuve qui sera bonne, et la Nor-
aandie nous sauvera de Isl Grèce. i> {Correspondance de Victor Hugo, t. I.)
(1) Nommé en i83i, sur sa demande, professeur de littéralure française à
'Université de Liesse, Sainte-Beuve avait accepté sa nomination le 8 juin,
.'ambassadeur, partant pas de secrétaire. Le fait est que dans la disposition •ù je suis depuis des années, j'irais volontiers au bout du monde pour y ihercher un autre moi-même. ^Iais cœlum non animam matant^ etc. »
(3) «J'ai laisse passer le temps où les voyages m'étaient plus faciles par. 'absence de tous liens », ccrivait-il à Juste Olivier le i8 septembre i835. Cf. sa Corresp, avec M. et M'^* Juste Olivier ^ p. 19.)
des nécessités, des amertumes mêlées de douceur... (i). » Et ce qui prouve combien tout cela était sincère, c'est que, trente ans après, en i858, parlant de son voyage manqué à Weimar, il disait à un jeune parent de Reuchlin, rhistorien allemand de Port-Royal, qu'il était amoureux alors et que cela Favait retenu à Paris. « Maintenant, ajoutait-il avec mélancolie, Tamour a passé, et je n'ai pas vu Gœthe (2). »
II fut plus heureux du côté de Rome, qu'il visita en 1839 — sans Lamennais, mais avec l'abbé Gerbet, son disciple, — quand le feu dont il avait brûlé n'était plus que delà cendre...
Mais je ne crois pas me tromper en disant que, dans ses premiers voyages en Normandie, Sainte-Beuve cédait plutôt à la curiosité qu'au besoin de s'épancher dans le sein de Guttinguer, caril n'était encore qu'un soupirant et le nom de celle qu'il courtisait lui faisait plus qu'aucun autre un devoir absolu de le taire. Qui sait même si ce n'est pas Guttinguer qui contribua à déchaîner la passion naissante de Sainte-Beuve avec le récit inépuisable de ses aventures galantes? En tout cas, il est positif que, « dans cette période intermédiaire, Joseph Delorme, ayant trop peu à dire pour son propre compte, exprimait et rimait volontiers les sentiments de ses amis (3) » et nous savons que Sainte-Beuve rêvait à ce moment <( avec lui, près de lui, Guttinguer, un grand roman poétique » dont le héros n'était autre que le poète normand caché sous le nom d'Arthur (4).
(i) Nouvelle correspondance de Sainte-Beuve^ p. 19.
(2) Correspondance de Sainte-Beuve avec Hermann Reuchlin, publiée par Edg^. Riiter, p. 10. — David d'Angers était allé à Weimar pour raire le buste de Gœthe, en 1829.
(3) Poésies complètes de Sainte-Beuve^ t. II, p. i83.
(4) Sainte-Beuve inconnu, parle yicomtedeSpoelberchde Loyenjoui^p. 7.