‹ Études d' histoire romantique: documents inédits (volume 2)Chapitre 4 sur 34 · CHAPITRE PREMIER LES ORIGINES DE SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER LES ORIGINES DE SAINTE-BEUVE

— Comme quoi Sainte-Beuve ignorait ses origines. — Sa corres- (ondance à ce sujet avec le maire de Moreuil. — L'élymologie lu nom de Sainte-Beuve. — Les Sainte-Beuve en Normandie au a« siècle. — On les rencontre en Picardie auxive siècle. — Famille le chevaliers. — Le docteur Jacques de Sainte-Beuve appartelait à la branche normande, et l'auteur des Lundis à la branche >icarde. — Souche commune. — Les Sainte-Beuve de Moreuil. — )ocuments nouveaux et inédits. — Comment le père de Sainteîeuve entra dans les octrois à Boulogne-sur-Mer. — La maison le la rue du Pôt-d'Etain, à Boulogne, et Marie-Thérèse de Sainteîeuve. — Premier projet de mariage du père de Sainte-Beuve. — 1 épouse, le 21 mars 1 8o4, Augusline Coilliot. — Il meurt subitenent le 4 octobre suivant.

— Sainte-Beuve avait le droit de porter la particule. — Omission lice sujet sur les registres de Tétai civil. — Son extrait de naissance. — Caractère de Sainte-Beuve. — Physiquement il ressemblait i sa mère, et moralement à son père. — Son père était un humaniste distingué. — Son culte pour Homère et Virgile. — En poliique il était modéré. — L'auteur des Lundis lui avait pris son îcriture et jusqu'à sa signature. — Un Almanach des Muses mnoté de la main de son père. — Ses Réflexions et jugements oubliés par M. Morand. — Quelques-unes de ces Réflexions. — Vers que son fils lui consacre dani les Pensées d^aoât,

. — La mère de Sainte-Beuve et sa tante paternelle. — Toute son snfance se passa entre ce» deux femmes. — Précocité de Sainte- Beuve. — La pension Blériot. — Crise de mysticisme aux approches de la première communion. — Les premières lettres de Sainte- Beuve à Tabbé Barbe, à son arrivée à Paris (1818). — Sa mère l'y rejoint en 1828. — Ses souvenirs littérairesde Boulogne : LeSage, Peramus, Leuliette, etc. — La maison de sa mère et ses démêlés ivec les demoiselles Forestier. — Comme quoi il ne revit jamais ;a ville natale. — Hommages qu'elle lui rendit après sa mort. P, S. — Sainte-Beuve aimait-il sa mère? Une fausse légende.

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« Si l'on connaissait bien la race physîologiquement, ( les ascendants et ancêtres, on aurait un grand jour sur la qualité secrète et essentielle des esprits, mais le plus souvent cette racine profonde reste obscure et se dérobe. Dans le cas où elle ne se dérobe pas tout entière on gagne beaucoup à l'observer. On reconnaît, on. retrouve Thomme supérieur, au moins en partie, dans ses parents, dans sa mère surtout, cette parenté la plus directe et la plus certaine (i). »

Qui parle ainsi? — Sainte-Beuve. Il est donc tout naturel que lorsqu'il entreprit de nous peindre un homme ayant joué un rôle important dans Thistoire littéraire, religieuse ou politique du pays, il se soit enquis de ses origines.

Cependant il est à remarquer que, en ce qui le concerne, quand il rédigea sa biographie, il négligea délibérément les siennes et qu'il se borna un peu plus tard à faire relever à Moreuil, en Picardie, les actes de naissance de son père, de ses oncles et tantes, pour répondre à la question qu'on lui avait posée à différentes reprises, à savoir s'il était parent du docteur Jacques de Sainte-Beuve qui fut mêlé aux disputes du premier jansénisme (2). Cela est fâcheux, mais ne m'étonne pas.

(i) Les Cahiers de Sainte-Beuve, p. 70.

(2) Il écrivait au maire de Moreuil le i5 novembre i865 : « Je reçois avec bien de la reconnaissance l'extrait et les notices que vous avez pris la peine de relever à mon usage. Me voilà plus fort que je ne l'ai jamais ëté sur ma généalogie paternelle. Je voudrais bien espérer qu'un jour je pourrai visiter un pays et des lieux qui me sont très familiers par les récits dont a été nourrie mon enfance; je suis devenu bien casanier pour cela; il m*es^ toutefois agréable de penser que, indépendamment des cousins plasoa moins éloignés que j*y ai encore, je trouverai ca vous, Monsieur^ une per»

ainte-Beuve montra toujours plus de goût pour les Ibliothèques que pour les archives, pour le texte imprié que pour le texte manuscrit, ce qui ne Va pas empê- 16 de publier beaucoup de pièces inédites, mais ces ièccs étaient généralement des lettres que lui commuîquaient les familles intéressées. Etant casanier de sa iture, il n'avait pas le temps non plus de remonter aux )urces. Je ne sais guère que les archives d'Amersfoort i il soit allé en personne faire des fouilles pour son hisûre de Port-Royal. Encore eut-il la bonne fortune d*y mcontrer un archiviste qui lui mâcha le plus gros de la ssogne (i).

On est bien plus curieux que cela maintenant, et Ton raison; peut-être même, chez quelques-uns, l'amour es sources est-il sensiblement exagéré, mais c'est un lit que, depuis cinquante ans, les papiers d'archives Qt renouvelé l'histoire ; quand elles ne Tout pas renouelée, elles l'ont expliquée, fortifiée, illuminée sur bien es points.

J'ai donc eu la curiosité de faire pour Sainte-Beuve ce u'il fit pour les autres, de première ou de seconde main. e ne me suis pas contenté de relever à Moreuil les ctes civils de ses ascendants paternels, j'ai remonté ussi haut que j'ai pu le cours des âges pour rerouver la souche de son arbre généalogique, et avec aide de M. Henri Michel, conservateur de la biliothèque d'Amiens, et du dernier représentant de famille du docteur Jacques de Sainte-Beuve (2),

mne aimée à qui je suis obligé dt^jà. » (Corresp. de Sainte-Beauef t. II, .34.)

(i) Il s'appelait Karsten. Moi-même j'ai été en relations avec lui vers la fin s sa vie. Je dirai ce qu'il était et ce que Sainte-Beuve lui devait dans le lapitre que je consacre plus loin au cours de Sainte-Beuve sur Port-Royal, (a) Le Docteur Dclaportc, directeur et mcdccia li: norin'rc de l'asile des iéaés delà Sci ne-Inférieure.

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je suis arrivé à connaître à fond la physiolog-le de sa race.

Disons tout de suite que Sainte-Beuve fut moins le fils de sa mère que de son père. Il est assez difficile d'é-< tablir une règle en une matière aussi délicate, cependant on peut dire que les hommes à grande imagination, comme Lamartine, Hugo, Vigny, pour ne citer que ces trois noms, sont plutôt les fils de leur mère, et que ceux qui ont Tesprit critique, d'analyse et de raisonnement, tiennent plutôt du sang paternel.

Le nom de Sainte-Beuve est assez rare. Il vient d'une sainte nommée Beuve, princesse mérovingienne e"" parente du roi Dagobert, qui naquit vers Tan 600 e mourut abbesse de Saint-Pierre de Reims, en 674 (i)«

A Torigine, je parle du xi° siècle, on ne le trouve qu'en Normandie. Le premier du nom qui nous soit connu est le sire Jean de Sainte-Beuve, chevalier-banneret qu" accompagna Robert Gomte-Heuzé à la croisade comman dée par Godefroy de Bouillon, en logS. A cette époque la famille était en possession des fiefs de Sainte-Beuve-

(i) Beiivc est un nom d'origine (germanique, qui correspond au masculii Bovon. L'ancienne déclinaison française avait deux cas pour le sujet et 1( régime ; 1

gars, garçon ; glous, glouton; 1

compains, compagnon; ber, baron: I

niés, neveu ; fel, félon ; I

C'est la forme du cas régime que le français moderne a gardée gcn^rale-| ment, mais les féminins: garce, compagne, nièce, ontla forme descail sujets. De même Beuve et Bovon, qui correspondent aux formes Bovo,l Bovonem, dans les textes latins. Le changement dans la première voyelI«| correspond à celui qu'on trouve dans les verbes ; je veux, nous voulons, je] meurs, nous mourons ; et anciennement je treuve, nous trouvons. [

Le dictionnaire de Forstemanu : Altdcutsches Namenibuch^ livre d*an*| cicns noms germaniques, indic[ue deux exemples du féminin Bova^ Beuve. [

Pcrlz, Monumenta Germaniœ^ in-folio, tome VI, colonne 5i6; I

Giu'rard, Polijplique de V Abbage Saint-Rémi de Reims. Paris, i853, in-fc| p:iges i5, Co.

(Note de M. Eugène Rilter, de Genève.)

aux-Champs, canton de Blangy, et de Sainte-Beiiveen-Rivière, canton de Neufchâtel-en-Bray, mais, dès le commencement du xii« siècle, Sainte-Beuve-aux-Cliamps passa aux mains des châtelains de Mortemar, qui le donnèrent ensuite à Pabbaye de Saint-Paul de Beauvoir.

A partir du xive siècle, on rencontre d'autres Sainte- Beuve en Picardie. D'où venaient-ils ? Evidemment c'étaient des cadets de la famille normande qui s'étaient fait un nid à côté. Toujours est-il qu'Engremer de Sainte-Beuve (i3i5-i38i), qui fut membre du conseil privé de Jean le Bon et reçut de lui, le 28 mai i354, une pension de 3oo livres tournois, en raison des services signalés qu'il avait rendus à la couronne, acheta i4 francs de rente sur la vicomte de Pont à Poissons, au roi, à Abbeville, le 16 octobre iSôy; — qu'Enj^uerrande de Sainte-Beuve, chevalier, sieur dudit lieu, d'Escuirs et de Merville, obtînt du roi un fief sur la vicomte d'Abbeville en iSgS et i4o8, et Mathieu, échevin de la même cité, de 1424 à 1442.

Le D"" Jacques de Sainte-Beuve, qui mourut en 1677, appartenait à la branche normande (i). L'auteur des Lundis^ au contraire, descendait de la branche picarde, mais leurs ancêtres avaient certainement des liens de parenté. Ceux de notre Sainte-Beuve se fixèrent vraisemblablement au xvn® siècle sur le territoire de Moreuil, petite cité du département de la Somme, qui a un passé historique très intéressant (2). En tout cas, les registres

(i) Sur Jacques de Sainle-Bcuve, cf. le livre publié en i865 chez Auiçuste Durand, rue des Grés, 7, sous le titre : Jacques de Sainte-Beuve, docteur de Sorbonne et professeur royal» étude d'histoire privée, couten&ni des détails inconnus sur le premier jansénisme.

(a) Le nom de Moreuil est mentionné dès le xn« siècle (cartulaire duchapitre d'Amiens). C'était au moyen-âge le chef-lieu d'une seigneurie importante dont les plus anciens seigneurs étaient issus des comtes de Soissons.

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de la paroisse font mention d'eux depuis le 27 février 1720 jusqu'au 26 août 1787, date de la mort du grandpère de Sainte-Beuve. Je ne m'occupe ici que de la lignée paternelle.

J'ai sous les yeux la liste des actes où ils figurent : baptêmes, mariages, bénédiction de cloches, enterrements. Je remarque, entre autres choses, que presque tous portent le même prénom de père en fils. Chez les hommes, le prénom qui domine est Jean-François; chez les femmes, celui de Marie-Thérèse, qui fut porté en dernier lieu par la tante paternelle du poète. Je remarque encore que deux de ses grands-oncles furent curés tout près de Moreuil: Antoine de Sainte-Beuve, à Morisel, où il mourut le 27 février 1720, et François de Sainte-Beuve, à Raineval en 1723.

Parmi ses ancêtres quelques-uns ont rempli à Moreuil des fonctions importantes. Son bisaïeul, qui mourut le 17 janvier 1728, à l'âge de 46 ans, était lieutenant de la ville et du château. Son grand-père, qui mourut procureur fiscal en 1787, avait été précédemment contrôleur des actes. C'est pour cela probablement que son père était entré dans l'administration des octrois. Il était contrôleur ambulant et agréeur des eaux-de-vie de genièvre entrant dans le port, quand il arriva à Boulogne-sur- Mer, en 1788. Il avait alors 36 ans^ étant né le 6 novembre 1762. Par suite de quelles circonstances avait-il

Bernard IIl de Moreuil se trouva en i2o4 à la prise de Constantinople, d*oîi il rapporta la Sainte Larme qu'il donna à l'Âbbaye de Saint Pierre de Selincourt. En i4y7,la terre de Moreuil, par le mariage de l'héritier de la famille de Moreuil, passa dans la maison de Créquy, puis en 1687 ^*°8 celle de Rou{;çé. Aujourd'hui c'est un chef-lieu de canton de l'arrondissement de Moatdidier, ayant 3ooo habitants. T/ëglise, qui a été remaniée et rebâtie, offre quelques parties anciennes : la tour et la façade sont du milieu du xvi^ siècle, mais ne présentent aucun intérêt. De l'ancien château, il ne reste que quatre cosses tours de forme irrégulière.

SES ORIGINES IQ

[uitté le bourg paternel? Nous n'avons là-dessus aucune lonnée précise, mais la date seule de son arrivée à îoulogne nous incline à croire que ce fut à la suite de a liquidation de Tliéritage de son père, mort Tannée jrécédente. Jean-François de Sainte-Beuve avait eu louze enfants de Marie Donzelle. Tant qu'il avait vécu, a nombreuse famille était restée groupée autour de lui, ;ar il avait une fortune considérable et le cœur sur la nain ; mais cette fortune avait été peu à peu dissipée et L sa mort ses enfants, qui se croyaient riches, avaient été brcés de se disperser pour gagner lerur vie. Le procueur fiscal de Moreuil n'avait laissé pour tout bien }u'une grande maison avec cour, jardin et bosquet au )ord de la rivière, qui échut à Charles-François, le père lu poète, et fut affermée par lui à raison de cent soixante ivres. Charles-François avait un frère nommé François- Théodore, qui alla chercher fortune à Paris, où nous le rouverons, en 1818, installé comme marchand de vins ur la place Dauphine. Quant à lui, il partit pour Bou- Dgne avec sa sœur Marie-Thérèse, qui était plus âgée ue lui de deux ans, étant née le i3 octobre 1760. Ils abitèrent ensemble une maison de la rue du Pot-d'Etain iisqu'en 1 794, où Marie-Thérèse épousa un nommé ean-Baptiste Cormier. Lui-même avait été sur le point e se marier, en 1791, avec la fille d'une lingère nomlé.e Louise David, laquelle avait « des connaissances rès distinguées même parmi nos plus célèbres députés», lais la suppression de son emploi (i) l'avait empêché e donner suite à ce projet d'union. Heureusement pour ji qu'il s'était affilié au club des Amis de la Constituions foudé le 18 septembre 1790. Ce club avait beaucoup 'influence à Boulogne. Sainte-Beuve qui, depuis le

(i) Les octrois furent supprimés en 1791 par la Constituante.

25 novembre 1791, était visiteur des rôles aux app ments de huit cents livres, y compris une pension ] soire, lui dut d'être mieux connu, mieux apprécié, mé administrateur du district et puis du départem fut mêlé à la réorganisation sociale dans la contrée nom figure sur plusieurs actes honorables. Il fut c de Tachât de blé à Bergues, lorsque la ville en m; totalement. Les registres des délibérations munie de Boulogne signalent sa présence à la séance du : maire an II, où il vint rendre compte de sa mi toute de confiance. Le 26 pluviôse suivant, son ci est constaté dans un certificat significatif! De Boul il passe à Arras, oii, de Tan IV à Tan VIII, il rer plus grands services en qualité de directeur du c tement. Puis il revient à Boulogne pour y exerc fonctions de contrôleur principal des droits réunis directeur des octrois de Tarrondissement « av€ appointements magnifiques de i.5oo francs par an

C'est alors qu'il songea de nouveau à prendre fe Il entretenait depuis longtemps déjà de bonnes reh avec une famille de la meilleure et de la plus anc bourgeoisie de Boulogne : les Coilliot, dont on peu vre la filiation depuis deux siècles et plus, sur les très de la paroisse (i). Le 21 mars i8o4, il é Augustine Coilliot, dont la mère, issue de Th Canne et de Marguerite Midelton, « alliait en elle le de nos vieux marins et des marchands anglais » parents étaient, en effet, d'origine anglaise (2) .

Cette union, qui s'était accomplie sous les plus hei

(i) Au xvii» siècle, ua Coilliot fut maïcur (maire) de Boulogne; u fut procureur du roy en Tamirauté de cette ville.

(2) J'empruQte ces renseigacments à V Année boulonnaise, publiée e 1886 par Ernest Deseille, archiriste de Boulogne, sous les auspices Société académique.

auspices, malgré Tâge avancé des époux ( i), fut de courte durée. Six mois après, le 4 octobre, le mari mourut subitement d'une esquinancie, laissant « tous ses collaborateurs anéantis par sa perte (2) » et sa femme enceinte de l'enfant qui devait illustrer son nom et sa ville natale.

A présent que nous connaissons les ascendants et ancêtres de Sainte-Beuve, il semble que nous ayons déjà quelque jour sur la qualité secrète et essentielle de son

(i) Le mari avait 5i ans, la fcipme en avait 4o, étant née le aa novembre

(2) Voici en auels termes s'exprime à son sujet le reg^istre aux dëlibérations municipales sous la date du a3 vendémiaire an XIII. u ... Quant ù jVfme Sainte-Beuve, nous ne pouvons que convenir que sa demande est juste et que son mari a été victime de son rôle, car il est à la connaissance de tout le monde que la maladie qui l'a emporté était la suite des travaux extraordinaires auxquels il s'est livré, et auxquels il employait souvent une partie de ses nuits; aussi sa perte ne peut nous être indifférente, d'aut.nnt qu'il Fera difficile de le remplacer par un citoyen plus laborieux et plus estimable. L'amélioration des produits de l'octroi est due en partie à ses soins, il avait donc des droits à une gratification extraordinaire; hâtonsnous, Messieurs, d'acquitter celte dette envers sa veuve infortunée en lui sccordamt une indemnité que la commission nous propose d'ucio année de son traitement fixe. Sans doute elle vous paraîtra infiniment faible et peu proportionnée aux services que M Sainte-Beuve a rendu (sic) et à la situation pénible dans laquelle sa veuve enceinte se trouve ; mais les dépenses extraordinaires dont la ville est surchargée dans les circonstances présentes ne permettent pas au Conseil municipal d'étendre sa gratitude aussi loin qu'il le désirerait. La commission estime qu'il y a lieu de recommander M™" Soinle-Beuve h la bienveillance du gouvernement, et qu'à cet effet M. le Maire doit être invité à écrire à M. le préfet du département pour le

Î)rier, au nom du Conseil municipal, de solliciter auprès de son excellence e ministre des Finances pour M™c Sainte-Beuve un bureau de loterie h Boulogne qui, en ce moment, et attendu la grande population, rie pourrait qu'être avantageux au trésor public. Les deux établissements de ce genre qui sont à Boulogne existaient avant la guerre et ne peuvent être un prétexte pour s'opposer à un troisième, la population étant plus que dounlée de|)uis le commencement des hostilités, ce qui donne la certitude «fue les trois bureaux seront tous intéressants... » Mais le bureau de loterie, malgré l'appui du préfet, ne put être accordé.

esprit. En Tétudiant de plus près nous n'aurons aucur peine à le retrouver tout entier dans ses parents.

Victor Cousin disait une fois méchamment que Sainte Beuve n'était pas gentilhomme ; par là, ai-je besoin c l'ajouter? il entendait moins un homme de race qu'u homme comme il faut. Sainte-Beuve ne se croyait pg noble, lui non plus, non seulement parce qu'on ava oublié sur son acte de naissance (i) la particule nob liaire qui figure sur tous les actes civils de sa famill paternelle, mais encore parce qu'il était persuadé, dar l'ignorance où il avait vécu à l'égard de. ses originej que les Sainte-Beuve étaient de petite bourgeoisie (2

( I ) Voici la teneur de cet acte :

L'an Xlil de la République et le 3 nivôse, à une heure après midi, e comparu par devant nous, Euslache-René-Georges Dujat, adjoint, faisan pour l'empêchement du maire, les fonctions d'officier public de i*état-ci> de la ville de Boulogne-sur-Mer, département du Pas-de-Calais, la dan Adélaïde Lafaille, femme Dubout, sage-femme jurée en cette ville, laque) nous a présenté un enfant du sexe masculin, né le jour d'hier (28 décen bre i8o4) à onze heures du matin et auquel elle a déclaré donaer les prénon de Charles-Augustin, et lequel enfant est né de Mad. Au^ustine Goilho veuve du sieur François Sainte-Beuve, contrôleur principal des droits réun de 1 arrondissement, directeur de l'octroi rural et de l'octroi municipal c Bouloiçne.

Les dites déclaration et présentation faites en présence du sieur Charlei Augustin-Marie Hibon-Laffresnoye demem'ant en cette ville, âgé de cii quante ans, bel-oncle de l'enfant,

Et du sieur François-Xavier-André Wissocq, magistrat de sûreté • ancien juge du tribunal d'appel de Douay, demeurant en cette ville, âgé c quarante-deux ans, cousin germain de l'accouchée à cause de Jeanne-Koî Laltaignant, son épouse.

Lt ont. la comparante et les témoins, signé le présent acte, après lectui faite:

Signé: Adélaïde de Lafaille, Aug. Hibon, Wissocq. Dujat-Wallet.

(2) Dans son livre sur la Particule Jiobiliaire, M. Breuil dit que tout rri noble non titré, c'est-à-dire ni prince, ni duc, ni comte, ni vicomte, 1 vidame, ni barou, ni chevalier.était écuyer ; ou, pour mieux parler, le titi d'fcuyer était le titre de tous les nobles qui n'en avaient pas d'autres. O comme les Sainte-Beuve, à l'origine, portaient le titre cle chevaliers, c n'aurait donc pas pu contester au critique des Lundis le droit de porter particule, s'il en avait eu la fantaisie. Du reste le nom de Sainte-Beuve app< lait si bien la particule,que, dans leurs premières lettres, Lamartine, VicU IIi:';o,Chateci:brisnd,!a lui donnaient.

1 n'attachait, d'ailleurs, aucune importance à cette juestion, et je pense qu'il etit volontiers dit de ses ancères, quoiqu'il fût sans morgue, ce qu'Alfred de Vig-ny lisait des siens :

J*ai fait illustre un nom qn'on m'a transmis sans G;"loire. Qu'il soit ancien, qu'importe! il n'aura de mémoire Que du jour seulement où mon front la porté.

Et encore :

C'est en vain que d'eux tous le san^çr m'a fait descendre ; Si j'écris leur histoire, ils descendront de moi.

Cependant Sainte-Beuve descendait bien de ses pères. 5i physiquement il était Coilliot, et tous ceux qui l'ont ;onnu s'accordaient à lui trouver une ressemblance rappante avec sa mère, moralement il était en tout Jainte-Beuve,

On a dit qu'il y avait en lui de la femme. Cela est rai : il était femme, par certains côtés, notamment par i politesse de l'accueil et des manières et par la curioité toujours en éveil de son esprit, mais il y avait prinipalement en lui du prêtre (i) et du fonctionnaire, du ^rélat de l'ancien régime et du chef de bureau. Le préat perçait sous son masque d'épicurien, coiffé de la alotte légendaire, dans son œil inquisiteur et malicieux, lans sa bouche sensuelle et jusque dans la façon dont il ^ous touchait la main (2); le chef de bureau se montrait lans l'ordre et la régularité qu'il apportait à sa tâche

(i) Thëodore Pavie, qui l'avait beaucoup fréquenté, disait de lui : « ... Il tait né pour porter la souiane, et je me rappelle qu'un jour il nous disait:

En d'autres temps, j'aurais été dans les ordres et j'eusse aime à devenir ardinal... » (Victor Pavie^ sa jeunesse, ses relations littéraires.)

(a) M Sainte-Beuve, dit M. Jules Troubat, me touche la main sans la serrer. 1 tend les quatre doigts réunis à la manière des prêtres. » [Souvenirs du lernier secrétaire de Sainte-Beuve, p. 247 • )

:<4 SAINTK-BEUVK

quotidienne. Evidemment il tenaitdu docteur en Sorbo et des curés de sa famille son goût très prononcé p les disputes théologiques, son penchant naturel p Tétude des questions religieuses; et, quanta ses qv tés administratives, il les avait héritées de son père c en plus, lui avait donné dans le sang Tamour des li^ et des belles-lettres. Car le père de Sainte-Beuve n'é pas un employé ordinaire, un de ces vulgaires rondscuir qui, leur besogne finie, s'en délassent en fais une partie de cartes ou de loto au café voisin; c'é une intelligence supérieure, un philosophe dans le s que ce mot avait autrefois, voire un sage de Picar ce qui est presque le comble de la sagesse; il unis l'esprit au savoir, et son savoir était immense ; il avai passion de l'antiquité grecque et latine, il lisait Hon dans le texte, et s'amusait à commenter Virgile, q savait par cœur. En politique, il avait des opinions i dérées, le jugement sain, l'esprit libéral. Je ne se pas étonné que son fils — qui lui avait pris son écri! et jusqu'à sa signature — se fût inspiré de son exen quand il se rallia à l'Empire, car il avait été de ceux applaudirent au i8 brumaire.

J'ai parlé de la similitude de leur écriture: elle éta complète, en effet, que M. Morand, l'ami et le biogra de notre critique, s'y laissa prendre un jour. Bouquic ce jour-là, sur l'un des marchés de Boulogne, il rencoi un Almanach des Muses y en brochure, tout parsemé marges, et même sur la couverture, de notes au craj signées Sainte-Beuve. Il crut que ces notes étaient d main de l'auteur des Lundis; ce n'est que plus tard l'illustre écrivain l'avertit de son erreur en lui dif « qu'il restait un autre Sainte-Beuve à connaître ».

Nous le connaissons maintenant à fond, grâce

iéflexions et jugements dont M. Morand a fait suivre 1 notice qu'il lui a consacrée (i) et grâce aussi aux pages harmantes dans lesquelles M. Jules Troubat s'est efforcé e le faire revivre à nos yeux (2). Les Réflexions et juge- %ents sont extraits d'un exemplaire des Mémoires de Uouffe (édition de Tan II) que le père de Sainte-Beuve vait couvert de notes marginales et que son fils avait lonné à Fabbé Barbe, son ami d'enfance. Ils ont été lotés au fil des événements révolutionnaires par un :irondin de la veille que les horreurs de gS et les hontes lu Directoire avaient à tout jamais dégoûté du despoisme et de l'anarchie. En voici quelques-uns qui sont Taiment d'un esprit d'élite :

« Il y a, dans les constitutions politiques, comme dans es corps physiques, un mouvement intérieur qu'on peut ippeler révolutionnaire, qui favorise l'accroissement et init par opérer leur destruction. Tout, dans l'univers, st dans un état habituel de révolution. Il n'y a que les eux vulgaires à qui cette marche échappe.

« Les rois, qui n'ont guère d'amis quand ils sont puisants, en ont encore moins quand ils sont malheureux.

« Tibère sans Séjan; Néron sans Narcisse; Robesierre sans les comités révolutionnaires auraient été loins funestes à l'humanité. Un observateur du cœur umain a dit que les mauvais princes étaient souvent 3S moins méchants de leurs cours.

« Une des maximes de Platon était que le pire des ouvernements était rochlocratie,etilavait bien raison.

« Le comte Alfiéri, Italien, revenu de ses principes xagérés en démocratie, disait : « Je connaissais bien 3S grands, mais je ne connaissais pas les petits.

(i) Lis jeunes années de Sainte-Beuve, k la. Librairie académique, 1872. (a) Essais critiques, 190a.

« L'égalité des droits est bien dififérente de légalité insensée des fortunes (i).

« Les jalousies aveugles de la multitude, adroitement dirigées, ont servi plus d'une fois au bouleversement des Empires. Tout ce qui est obscur croit s'élever, quand tout ce qui est illustre est abaissé. L'erreur ne se dissipe qu'au moment où le peuple lui-même devient victime de ses propres fureurs.

« Montaigne a dit admirablement : « Il faut tout faire pour le peuple, et non par le peuple. » Ce peu de mots renferme plus de science politique que tous les écrits de Voltaire et de Rousseau.

« Robespierre, Marat, Couthon, Le Bon, Carrier, et autres monstres de cette espèce n'auraient été, sans les * Etats-Généraux de 1789, que d'obscurs intrigants, des bourgeois vaniteux et des déclamateurs impudents. Ils auraient été les fléaux de leur petite sphère. Les Etats^ Généraux ont été pour eux ce qu'est le feu pour le serpent engourdi.

« Le jeune homme qui a été témoin des grandes catas- ' trophes de la Révolution est déjà comme un antiquaire et un homme précieux pour la tradition.

« Dans la Révolution française on entend tout le monde parler de ses malheurs, personne de ses fautes,

« Pendant la Révolution, anglaise, le recteur de l'Uni-

(i) 11 écrivait à ce propos, le 21 avril 1791, à son collègue et ami M. Rizancourt, qui était commis aux aides à Hornoy^près Amiens :« L'assemblée nationale, avec l'égalité des droits, veut Tégalité des choses. Elle veut toot réduire à l'unité. Cette égalité, cette unité, la nature cependant la détruit à chaque pas de ses ouvrages. Je suis de l'avis de beaucoup de personnes qoi assurent qii';l y aura une réforme delà réforme, dans la législature suivante. ■Supposons même que l'expérience sanctionne tout ce qu'a fait l'assemblée, on lui reprochera toujours d'avoir taillé dans le vif, d'avoir trop sacrifié à la postérité la génération vivante. » Et^ il ajoutait: « Il y avait des abai énormes ; il fallait les détruire, les mutiler au moins pour empêcher leur reproduction, et non point tout bouleverser. »

SES 0A1GINE8 27

rsité de Cambridge, soupçonnant qu'un étudiant n'ailit pas la Révolution, lui demanda si Cromwell avait ;n fait de faire mourir Charles P^ L'étudiant se tira ifFaire par cette réponse ingénieuse qu'il est impossible traduire : Nec bene fecit^ nec maie fecit^ sed inter

Ht (I).

« Bonum viruni facile crederes; magnum libenter,

)t de Tacite applicable à Malesherbes.

« Un Athénien, voyant aller au supplice Phocion,

cria : Respectable vieillard, qui eût jamais pensé que

dusses mourir ainsi ! — N'est-ce pas ainsi, répondit

ocion, que sont morts tous ceux qui ont rendu des

'vices à la patrie I

c< L'impunité et le scandale de ces temps malheureux

lient tels qu'il devint plus facile de mourir que de

Te; et tant de personnes ont été condamnées que

acun crut se survivre à lui-même quand les proscrip-

ns cessèrent.

« On avait la force de mourir et on n'avait point celle

résister à ses bourreaux. Cet amalgame d^héroïsme et

lâcheté serait incompréhensible pour qui n'en aurait s été témoin. Il veut dire que le système de délation lit si bien organisé que, dans tous les coins et recoins

la France, personne n'osait ouvrir la bouche. « Dans ces jours de deuil, les deux plus grands homîs de France étaient Robespierre, qui commandait la )rt, et Samson, qui la donnait. On assassinait, le tarif s talents et des fortunes à la main.

« Couthon était cul-de-jatle; il n'avait d'animé que le

1) n n'y a que le latin pour amener de ces jeux de mots. J'essaierai irtant ae traduire celui-ci par le mot connu qu'on a dit sur Napoléon : l a fait taal de bien qu'on 11c saurait en dire du mal et tant do mai qu'on saurait en dire du bi<?n ! >»*

bu&te. La nature Tav^ait destiné à végéter dans un lit ou ^ sur une chaise.

« La multitude de ceux qui faisaient, à eux tous, beaucoup de mal, est remplacée par un homme qui fait à lui seul beaucoup de bien. »

Tel était le penseur chez M. de Sainte-Beuve père.

Je comprends mieux à présent que les premières lectures de son fils aient été les mémoires relatifs à la Révolution française et que ses premières lettres à Tabbé Barbe aient été pour flétrir « le triste spectacle que présentait cette époque (i) ». Non seulement il avait été, conçu et nourri dans la haine « des intrigants, des cri- ' minels etdes corrupteurs» qui, pendant dix ans, rempli- , rent la scène politique, mais parmi les livres que lui i avait laissés son père il y avait un certain nombre de journaux et de brochures du temps qu'il n'avait eu qu'à feuilleter pour s'imprégner de son esprit, puisqu'ils étaient annotés de sa main. Je citerai entre autres le Courrier de V Egalité^ le Journal de Paris, un exemplaire 'du Vieux Cor délier, illustré du portrait gravé de . Camille Desmoulins, en regard duquel M. de Sainte- Beuve père avait écrit quelques lignes lapidaires dont l'auteur des Lundis s'est souvenu dans son étude sur Camille, et un exemplaire, imprimé à Arras, de la Constitution du 5 fructidor an III (22 août 1796) au bas de laquelle il avait piqué ce vers de Voltaire :

Je viens après mille ans changer vos lois grossières et cet autre de Lucain :

Nataramque sequi, patriœque impendere vitam»

Mais on pense bien que le fin lettré qu'était le direc-

(i) Cf. Les Jeunes années de Sainte^Beave, par François Morand, p. 10.

SES ORIGINES 2Cj

ur de Toctroi de Boulogne ne se contentait pas de Ilectîonner et d'annoter les journaux et brochures du mps. J'ai dit plus haut qu'il lisait Homère dans le xte et qu'il savait Virgile par cœur. Il avait, en effet, le prédilection marquée pour ces deux poètes, surtout )ur Virgile, dont il possédait Une édition en quatre îtits volumes « tout remplis de petits papiers, collés ►rès », celle-là même qui servit à son fils quand il pressa son cours de poésie latine au Collège de France, et i lui a fait dire dans les Pensées d'août :

Mon père ainsi sentait. Si, né dans sa mort même, Ma mémoire n'eut pas son image suprême, Il m'a laissé du moins son âme et son esprit, Et son goût tout entier à chaque marge écrit. Après des mois d'ennuis et de fatigue ingrate, Lui, d'étude amoureux et que la Muse flatte, S'il a vu le moment qu'il peut enfin ravir, Sans oublier jamais son Virgile-elzéuir, Il sortait; il doublait la prochaine colline, Côtoyant les sureaux, respirant l'aubépine, Rêvant aux jeux du sort, au toit qu'il a laissé, Au doux nid si nombreux et sitôt dispersé, Et tout lui déroulait de plus en plus écloses, L'âme dans les objets, les larmes dans les choses. Ascagne, Astyanax, hâtant leurs petits pas.

De loin lui peignaient-ils ce fils qui n'était pas ! Il allait s'oubliant dans les douleurs d'Elise; Mais si Tenfant au seuil, ou quelque vieille assise Venait rompre d'un mot le songe qu'il songeait, Avec intérêt vrai, comme il interrogeait I....

Restons sur ces vers. Outre qu'ils sont charmants algré leur facture un peu gauche en sa recherche, ils it l'avantage de nous montrer à nu l'âme virgilienne : ce fonctionnaire modèle, et de mieux nous faire sen- • tout ce que perdit Sainte-Beuve en ne le connaissant

3o SAINTE-BEUVB

pas. Représentons-nous, en efFet, ce père de famille vivant assez pour diriger Téducation, les premières études de son fils. Ce n'est plus à travers les notes marginales de ses livres d'histoire ou les souvenirs attristés de sa mère en deuil, que Penfant cherchera à pénétrer Tâme de celui qui fut l'auteur de ses jours, c'est dans ses yeux qui étaient bleus et bien ouverts, c'est sur ses lèvres fines, dans sa parole grave et comme adoucie par une ironie souriante, et l'on sait que la leçon parlée vaut cent fois mieux que la leçon écrite et que la lettre moulée ne rendra jamais le son de la voix qui nous fut i chère!....

Cependant Sainte-Beuve fut encore heureux dans son malheur puisqu'il eut la chance d'être couvé et conduit par celle qui lui avait transmis, selon ses propres expressions, « un fonds de constitution solide, saine, avec un coin de fermeté et de décision critique que n'avait peut-être pas au môme degré son père ».

Lamartine, parlant un jour de la mère de Sainte-Beuve disait qu' « elle était absorbée en lui (i) ». Rien n'estplus vrai. Du jour où elle perdit son mari, elle se concentra, elle n'eut plus qu'une pensée : faire de l'enfant qu'elle portait dans son sein, si Dieu voulait que ce fût un garçon, un homme taillé sur le patron de son père. Et elle y réussit d'autant mieux que sa belle-sœur, Marie- Thérèse de Sainte-Beuve, qui, elle-même, avait perdu récemment son mari (2), Ty aida de toute son âme (3).

(i) Cf. les Commentaires des Harmonies.

(2) Jean-Baptiste Cormier, qui était veuf et à^é de 66 ans quand il épousa ^Ian>-Thé^èse de Sainte-Beuve, mourut le 7 juillet 1796. Elle-même mounit 1 Paris vers 1827.

(3) Parlant de sa tante, Sainte-Beuve a dit dans une pièce de vers des Consolations:

Dans ma ville natale, à Boulogne-sur-Mer,

SES ORIGINES 3l

Gomme la plupart des enfants qui naissent orphelins, Jainte-Beuve n'eut pour ainsi dire pas d'enfance. Restée euve après quelques mois de mariage, sa mère n'avait las le cœur à la gaieté, et d'ailleurs elle était trop âgée t trop sérieuse de son naturel pour s'intéresser, pour e mêler aux premiers jeux de son fils. Ce n'est pas àquaante ans passés qu'une mère apprend à jouer à la poulée.Au lieu donc de le laisser courir avec les enfants de on âge, elle le tint aussi longtemps qu'elle put sous ses upons et ceux de sa tante, se bornant pour le distraire

le conduire, tout petit, dans la société qu'elle fréquenait. Cela imprima à son esprit, naturellement réfléchi, n pli qui ne fit avec le temps que s'accentuer davanâge. A sept ans, c'était déjà un enfant raisonriable; à leuf ans il remportait tous les prix de sa classe à la peuion Blériot (i).

Son enfance, et les jeux de mon père, son frère,

Que je n'ai pas connu; car je naquis en deuil,

Et mon berceau d'abord posa sur un cercueil.

Elle me parlait donc et de mon père et d'elle;

Et ce qu'aimait surtout sa mémoire fidèle,

C'était de me conter leurs destins entraînés

Loin du bourgs paternel où tous deux étaient nés.

De mon antique aïeul je savais le ménage,

Le manoir, son aspect et tout le voisinage;

La rivière coulait a cent pas près du seuil ;

Douze enfants (tous sont morts) entouraient le fauteuil.

Et je disais les noms de chaque jeune fille,

Du curé, du notaire, amis de la famille,

Pieux hommes de bien, dont j'ai rêvé les traits

Morts pourtant sans savoir que jamais je naîtrais. (i) Cf. l'Année boulonnaise (i885-i886), p. 706. Sainte-Beuve écrivait le a5 juin 1862 à M. de Fraricrc, autour d'un livre

Sa SAINTK-liKUVK

Il y avait alors à Boulogne deux maisons d'éducation rivales. L'une toute laïque, que M. Blériot dirigeait et où il y avait un fort bon maître et humaniste, M. Glouet, de Montdidier; Tautre, tout ecclésiastique, établie dans les bâtiments de l'ancien évêché, dirigée par des prêtres et ayant M. Haffreingue pour supérieur. La première était suivie principalement par les enfants des fonctionnaires qui, à cette époque, étaient plutôt voltairiens; la seconde, par les enfants des familles dévotes. Or, M»® de Sainte- Beuve et sa belle-sœur, s'il faut en croire le témoignage de Fauteur des Lundis^ étaient des personnes qui faisaient sans doute leurs devoirs, qui allaient à la messe le dimanche et qui communiaient peut-être une fois Tan, mais elles n'avaient rien, absolument rien qui les rapprochât du monde dévot, fort distinct et tout à fait à part dès ce moment-là. Je pense donc que ce fut par principe et peut-être aussi pour faire plaisir à M. Clouet, qui était du pays de son mari, que M^^ de Sainte-Beuve mit son fils à la pension Blériot.

Cela ne l'empêcha pas, d'ailleurs, d'avoir sa petite crise de mysticisme et de ferveur religieuse, aux approches ou à la suite de sa première communion. C'est luimême qui nous en fait l'aveu dans la Vie de Joseph De' /ormeetdans sacorrespondance. Aquatorze ans, quand il vint à Paris pour recommencer ses études, sa piété était telle qu'il écrivait à Tabbé Barbe, son ami d'enfance:

« ... La religion est ce qui contribue beaucoup aussi à me consoler (de l'absence de sa mère) ; à la maison,

intitulé: Education antérieure. Influences maternelles pendant la gestation'. « Ma mère a perdu mon père la première année de soo mariage, elle était enceinte de moi, elle m'a doue porté dans le deuil et latristesie; j'ai été abreuvé et baigné de tristesse dans les eaux mêmes de ramnios; eh bienl j'ai souvent attribué à ce deuil maternel la mclaucolic de mes jeunes «aoées, et ma disposition à Tennui » {fiorresp, de Sainte-Beuve^ t. 1, p. aQg).

[uand j'avais quelques petits chagrins, je les déposais îans le sein de mes bons parents, ou dans le tien, cher imî; car tu étais diçne de cette confiance. Aujourd'hui, lu contraire, je n'ai personne à qui je puisse les confier; ilors, je prie intérieurement le bon Dieu; et par là je n'ouvre une ressource pour dissiper ma peine. J'observe e plus exactement que je peux tous mes devoirs, et on exemple est sans cesse devant mes yeux parce que amais je ne m'écarte des bons principes que j'ai eçus (i)... »

Sainte-Beuve avait donc tort d'écrire, en 1868, que a raison s'était émancipée la première année de son éjour à Paris (1818-1819). Elle était si peu émancipée, n ce moment, qu'il écrivait encore à Barbe au mois de mvier 1820:

«... Tel tu m'as toujours connu, tel je suis encore ujourd'hui. Je me suis trop bien trouvé des principes ue j'ai suivis jusqu'à ce jour, pour vouloir m'en écarter imais; et si cette idée funeste venait à se présenter à ici, ton exemple seul et les bons conseils que tu m'as onnés suffiraient pour me rappeler dans le droit chenu... »

Pourquoi s'en étonner, du reste? Quand la poésie et amour s'amalgament dans un cœur de quatorze ans avec i ferveur religieuse — et nous savons que chez Sainte- Jeuve la vocation littéraire se mêla dès l'enfance à une isposition rêveuse qui s'accrut un peu plus tard de la encontre d'une petite cousine — cette ferveur ne tombe ue lorsque ce premier rêve d'amour s'est évanoui.

Quoi qu'il en soit^ Sainte-Beuve garda toute sa vie un

(x) Cf. Les Jeunes années de Sainte-Beuve, p 5 ; lettre du 11 janvier 1819,

34 SÀINTK-BBUVB

tendre souvenir de la pension Blériot et du cadre un peu étroit où s'était écoulée son enfance.

Jusqu'en 1823, où sa mère le rejoignit à Paris pour ne plus le quitter, il allait tous les ans passer ses vacances à Boulogne, dans la maison de la rue des Vieillards, no 3i, qu'elle habitait, depuis qu'on avait vendu celle de la rue du Pot-d'Etain, où il avait reçu le jour.

Et lorsque, sept ans après, en i83o, elle en acheta une, rue Saint-Martin, n^ 10, il en témoigna une grande joie. Il lui sembla que cette maison le rattachait au sol natal, car en vieillissant il se sentait exilé dans Paris, et , un jour qu'un de ses compatriotes lui exprimait le regret qu'il ne fût pas plus de Boulogne, il lui répondit avec : vivacité : « J'en suis tout à fait, Monsieur, par les impressions premières, par les racines secrètes, par le cœur (i); ce qui se tait n'est pas toujours ce qu'on sent , le moins. Il y a telle rue dans le monde par laquelle je' ne repasserai jamais, et elle ne m'est pas la moins chère (2)... »

El cela était si vrai que Sainte-Beuve avait fini par | s'intéresser aux hommes et aux choses qui touchaient ! de près ou de loin à l'histoire de Boulogne.

Il se rappelait que la vocation littéraire lui était venue en regardant la maison où ét^it mort l'auteur de Gil Blas{?>)\ que c'était Daunou, son illustre compatriote,

(i) Il aurait pu ajouter : par les qualités sagaces, avisées, modérées, lucides et circonscrites à la fois, car, ainsi qu'il récrivait un jour de Daunou, dans l'expression si distinguée que ces qualités prirent en sa personne on aurait pu reconnaître encore, plus qu'il n'aurait cru, quelques formes de resprit natal, l'air de famille d'un pays qui n'avait pas eu, jusqu'à lui, son vrai reprt'sentant littéraire.

(3) Gr. Les Jeunes années de Sainte-Beuve.

(3) On sait que Le Sa^e s'était retiré à Boulogne, où son fils était chanoine de la cathédrale, et qu'il y mourut le 17 novembre 1747. Parlant de la maison du t;;rand écrivain, Saiuttî-Bciivc dit au lo:ne II dos Causeries da lundi: « CoUe petite maison de la haute ville de Boulogue, où il passa ses deruien

SBS OHIGINëS 35

ait dirigé ses premières études critiques, et depuis, e fois qu'il rencontrait dans ses lectures une figure inaise du temps passé, que ce fut Charles Féra- ), poète latin du x\i^ siècle, le Père Le Porcq (2), 'atoire, Tabbé de Yoisenon (3) ou Leuliette (4), il

t que j'ai tant vue et reffardce dans mon enfance. » Et vers la poque {27 septembre i853) il écrivait encore à M. Morand : las ! c'est sur Le Sage qu'il faudrait trouver quelque chose, Pesic M. de Tressan, gouvcraeur du Boulonnais, qui na pas su fixera s souvenirs 1 » [Les Jeunes années de Sainie-Beuve, p. 82.) linte-Beuve écrivait à son sujet le ,10 avril 186», à M. Morand : connaissais pas du tout le poète latin compatriote dont vous me Il'est affaire à vous d'évoquer de ces devanciers littéraires et de

sortir du sol un peu ini^rat du Boulonnais. » arles Féramus, qui naquit à Boulogne-sur-Mer au mois de février pourtant son heure de célébrité : avocat au Parlement, puis conmaître des requêtes de la reine Anne d'Autriche, il se délassait ipations du Palais en composant des odes et des poèmes latins qui Tes appréciés descn temps. Bayle en parle avantageusement à l'armtmaur. Ménage, qui l'estimait beaucoup, lui a dédié l'un de ses s et n'hésite pas à le rauj^^er parmi les bons auteurs. Lors de la boucliers contre le parasite Moutmaur, il fut l'un des premiers à se in avant. Son poème Macrini Parasita grammatici Emera est meilleurs qui aient été publiés à celle occasion, r le P. Le Porcq, la bête noire des Jésuites, voir VEsprit de M, Ar- 1" partie, pages 4^4 et suivantes.

ibbé de Voisenon fut doyen du chapitre de la cathédrale de Boulo- 1781 à 1745.

intc-Beuve n*aimait pas Leuliette, bien que son père eût fait grand on livre : Des émigrés français ou réponse à M. de Lally-Tollendal [ui fit sensation quand il parut. Il écrivait un jour à M. JNIorand, xcuser de ne le point faire entrer dans sa galerie de portraits, qu'il ouvait aucun côté poétique, aucun charme. « On me l'a trop raconté côté physique, disait-il ; ma mère, alors jeune fille, Va. beaucoup é dans la maison Gavilliers, et on le raillait. Il était très grand de gauche au delà de tout. Il bégayait, ou du moins zurait en parlant. la vue très basse et ne lisait que d'un œil; et on dit même qu'il 3S la forge de son père (qui était serruiier) tout en soufflant : ce expliquer celle habitude de lire de travers. Lorsqu'il fut nommé ; dans la garde nationale, son épée se mettait en travers de toutes ;s. Lorsquil vint à Paris pour la première fois, il y fut attrapé par disant cousine, A table il mangeait les asperges par le blanc. Tous <;, Monsieur, ont beaucoup influé sur mon impression, et, sans me e côté sérieux et élevé de l'homme, m'ont pourtant détourné de m'y C'a été certainement une des productions originales et improvisées vement de 1789; mais la statue n'avait pas eu le temps d'être e.

s ses écrits j'ai trouvé de rélévation, du nombre, une certaine ëlQ-

36 SAINTK-BEUVE

s'arrêtait pour en faire le tour, ii rédigeait sur eux des notes qu'il utilisait dans ses ouvrages ou qu'il adressait à ' quelque érudit du cru. Et rien ne lui était plus doux au cœur que les compliments qui lui arrivaient de Boulogne (i). Comment donc se fait-il qu'en i865, Tannée même où il entra au Sénat, il ait vendu sa maison de la rue Saint-Martin, qu'il appelait spirituellement « son bâton de perroquet pour le loisir final », et où il se pro- ' mettait, devenu vieux, de « loger en bonhomme, vivant solitaire, étudiant les matins et allant faire, avec son ami Barbe, chaque après-midi, dans la belle saison, ua^ tour de rempart par derrière les Portes^en devisant des mêmes sujets que jadis (2) » ? C'est que, voyez-vous, 1 tous les propriétaires se ressemblent et que Sainte-Beuve* n'échappa pas à la loi qui veut que tout loueur de maison soit intraitable sur la question du terme échu.

Il avait loué la maison de sa mère aux demoiselles- Forestier qui,paraît-il,ne le payaient jamais à l'échéance. Un jour il se fâcha, car s'il pouvait attendre, comme il le disait à la cousine qu'il avait chargée de ses intérêts à Boulogne, il était, en telle matière, un homme plus

(lucnce; mais de la déclamation, celle du temps. 11 n*a pas eu le loisir d'arriver à ce qui lui eût été propre. N'ayant pas fait de rhétorique, on seot irop qu'il la commence en public : dans sa réponse à Lally-Tollendal, on sent trop l'homme qui a lu de la veille, et pour la première fois Gicéron* Nul doute, pourtant, que, sans l'accident malheureux qui le renversa, cette nature énergique et généreuse ne fût arrivée à se faire son raoff. » (Lea Jeunes années de Sainte-Beuve, p. 68). Leulictte était né à Boulogne-sar-Mer le 29 novembre 17C7. Il mourut à Paris le a3 décembre 1808 des suites d'ua accident de voiture. Daunou, qui l'avait rencontré souvent chez Taîleyrand et Cambacérès, en faisait le plus ^rand cas.

( 1 ) Quand il fut nommé sénateur, il écrivait au maire de cette ville : ) « Aucune des félicitations qu'on me fait l'amitié de m'adresser ne pouTail| m'élre plus chère ni plus honorable que celle que ie reçois, par votre organe, I de ma ville natale, de cette patrie boulonuaise à laquelle mon cœur est resté I si lldclement attaché, même durant des années d'absence. . . »> (Lettre doj 4 mai i865. Corresp. de Sainte-Beuve, t. II, p. 2.) {

[a) Corresp. de Sainte-Beuve, lettre du 16 novembre i84<>. |

SES OAIGINES 87

ponctuel qu'il n'en aoait Fair. Un petit bout d'huissier qu'on montre fait merveille y ajoutait-il. Mais les demoiselles Forestier ne s'épouvantaient pas pour si peu. Un an après avoir vu le petit bout d'huissier, elles ne s'étaient pas exécutées encore, et Sainte-Beuve mandait à sa cousine, sous la date du 9 mai i865 : « Ne dites pas à mesdemoiselles Forestier ce qui m'arrive (il venait d'être nommé sénateur), car elles seraient capables de ne plus payer du tout le loyer, et en attendant que les gros traitements rentrent, j'ai bien besoin des petits. »

Et voilà pourquoi, « profitant d'une occasion », il vendit sa maison de Boulogne moyennant 4ooo francs nets et comptant. Mais à cette raison d'ordre économique je crois bien qu'il s'en joignait une autre d'ordre sanitaire. Depuis quelque temps Sainte-Beuve n'était pas content ie sa santé ; il avait beau se surveiller, il se sentait vieillir; les soins des dernières dispositions commençaient à l'occuper. Pour n'être pas surpris, il arrangeait ses petites affaires, mêmes celles d'outre-tombe. C'est ainsi que, quatre ans auparavant, il avait obtenu de la municipalité de Boulogne que son buste en marbre, œuvre du sculpteur Mathieu-Meusnier, fût placé dans la Bibliothèque de sa ville natale, en face du buste en bronze de Daunou que modela David d'Angers. Après cette sorte d'usurpation de la postérité, que pouvait-il désirer de plus?

Au lendemain de la mort de sa mère (i), il écrivait à l'abbé Barbe :

« Je me croyais seul auparavant, et je m'aperçois d'aujourd'hui seulement que je suis vraiment seul et que je n'ai plus personne devant moi, ayant laissé pas-

(i) La mère de Sajote-Beuve mourut à Paris le 17 uorcmbre i85o>à Tàge de 86 ans.

ser la saison du mariage et de ces liens qui renouent avec Taveriir. Je me suis jeté, plus que jamais, dans le travail; c'est une manière de tromper la vie. D'ici à quelque temps, je verrai à détendre cette vie de manœuvre et à me procurer un peu de loisir. Le premier loisir que j'aurai, j'aimerais à le consacrer à une petite visite au pays natal. Mais ce n'est là encore qu'une étoile à rhorizon(i). »

Hélas 1 l'homme propose, et le plus souvent c'est la mort qui dispose. Sainte-Beuve ne put jamais réaliser son rêve. 11 ne revit pas plus Boulogne, sa ville natale, qu'il ne vit Moreuil, « le bourg paternel ». Mais il avait jeté tant d'éclat sur ces deux coins de terre qu'aucun d'eux ne l'oublia quand il mourut. Il y a à Moreuil une ^ rue Sainte-Beuve, comme il y a un boulevard Sainte- Beuve à Boulogne. On a même posé une plaque commémoralive sur la maison où il est né, et j'espère bien qu'un jour ou l'autre la ville de Boulogne dressera son buste sur une de ses places publiques.

Voici venir le centenaire de sa naissance. L'occasion < est vraiment trop belle pour que ses concitoyens la laissent perdre.

P. S. — La mère de Sainte-Beuve

Je voudrais, à la fin de ce chapitre, achever de reconstituer, avec d'autres témoignages que ceux que j'ai déjà recueillis, la physionomie originale de la mère de Sainte- Beuve, et détruire du même coup la fausse légende qui le représente comme n'ayant eu aucun amour pour elîe.l

C'est M. le Comte d'Haussonville qui a accrédité cettel

(i) Corresp, de Sainte-Beuve, lettre du i5 décembre i.85o, t. III, p. xs4

légende dans le livre fort intéressant d'ailleurs qu'il a publié sur l'auteur des Lundis. Il ne l'aurait pas fait certainement s'il avait pu lire la correspondance de Sainte- Beuve avec M™® Juste Olivier, car lorsqu'il leur parle de sa mère, c'est toujours avec intérêt et souvent avec une émotion visible, quoique contenue.

Qui donc pour rais'je aimer si je ne t'aimais pas?

disait Brizeux de sa mère. Sainte-Beuve aurait pu en dire autant de la sienne, car elle était à elle seule presque toute sa famille, et après l'avoir élevé tendrement, quoique d'une façon plutôt sévère, elle ne se sépara de lui que le court espace de temps où il demeura à la pension Landry, après son départ de Boulogne. Du reste, les actes comme les paroles de Sainte-Beuve témoignent hautement de son affection pour sa mère —affection sérieuse, réservée et qui ne semble pas avoir connu les épanchements, mais affection profonde et qui, sous son apparente réserve, ne manquait pas d'une certaine tendresse. Juste Olivier, parlant de la visite qu'il lui fit en i83o, raconte qu'une vieille dame apparut à la fenêtre et que, après quelques difficultés peu prononcées, il est vrai, elle cria : i<i Sainte-Beuve^ es-tu là? » — Au lieu d'appeler son fils par son petit nom, elle disait Sainte-Beuve, comme elle eût fait de son mari. Gela caractérise bien Tamour qu'elle lui portait et la nature des rapports qu'ils devaient avoir ensemble. Il a avoué lui-même qu'ils avaient peu dégoûts communs, une existence peu mêlée, qu'elle était très peu littéraire, et n'avait « aucune condescendance pour sa rêverie (i) », mais que cela ne les empêchait pas de vivre assez doucement tous deux.

(i) U disait cela à propos du poste de bibliothécaire à la Mazarine qu*il n'avait accepté que sur ses instances et parce qu'elle prétendait qu'il serait plus facile à marier, ce qui était vrai d'ailleurs.

« Je ne t'ai pas dit, écrivait M«»« Desbordes -Valmore à Ondine le i^^ mai i843, que je connais maintenant sa mère, toute petite, et adorable d'amour pour son fils. Sa maison est celle de la Fée aux miettes. Il y sent bon de calme et de fleurs. Elle m'a demandé de tes nouvelles. » A cette époque-là, Sainte-Beuve n'habitait pas avec sa mère. Il l'avait quittée après la révolution de Juillet pour aller se cacher sous le nom de Delorme dans une chambre du passage du Commerce, et cela lui avait causé tant de chagrin qu'elle disait un jour à la maîtresse d'hôtel : (( Ah 1 Madame, ne m'en parlez pas! mon fils est perdu pour moi ; j'aimerais mieux avoir mis au monde un maçon! » Mais il n'avait pas quitté sa mère, à la suite de dissentiments ou d'une brouille ; c'était uniquement, s'il faut en croire Victor Pavie qui logeait dans cet hôtel avec un certain nombre d'étudiants angevins, pour éviter le service de la garde nationale et les sommations à comparaître devant le conseil de discipline, mais il dînait presque tous les soirs chez sa mère, et tous les matins quand il faisait froid elle lui envoyait du bois par sa bonne. Quand, par hasard, il lui arrivait de tirer quelque bordée et de ne pas lui donner signe de vie pendant plusieurs jours, il était sûr d'essuyer à son retour d'amers reproches, comme s'il avait été encore enfant. Et elle disait en l'attendant : « Il y aura bourrasque ! » — se servant pour traduire sa mauvaise hunieur d'un terme usité parmi les marins.

Voyageait-il? son premier soin en débarquant dans une ville était de courir à la poste pour voir s'il n'y avait pas une lettre de sa mère. Durant son séjour à Lausanne, il lui écrivait régulièrement et paraissait très touché lorsqu'on lui demanjfait de ses nouvelles. A son retour à Paris, « avant d'aller la voir, il écrivait à Juste

SES ORIGINES ^l

Olivier que, « pour ne pas l'effrayer et la traiter avec la coquetterie convenable », il s'était rendu à son petit hôtel où il s'était lavé et avait dormi une heure. Et il ajoutait : « Quand j'ai paru chez ma mère, elle ne savait d'où je venais pour être si frais. » Quelle plus délicate attention!

En 1843, quand il rédigea son premier testament, Sainte-Beuve disait d'elle : « Si j'ai le malheur de mourir après ma mère ! » et dans un codicille du mois d'août 1844 • « Si j'ai le malheur de survivre à mon excellente mèrel » Et il lui léguait tout ce qu'il possédait, soit en petites rentes, soit en effets, tels qu'habits et linge...

En 1848, quand il songea à s'expatrier, il renonça à partir pour l'Amérique à cause d'elle, et l'année suivante, pendant qu'il professait à Liège^ il s'échappait de temps à autre pour venir la voir. Enfin, quand elle mourut, « il la soigna dans ses derniers moments comme un fils et un garde-malade ». Ce sont les paroles de Juste Olivier qui ajoute : « A l'église, au service funèbre auquel j'assistais, je lui vis, ce que je crois n'avoir jamais vu chez personne avec un caractère si particulier, de petites larmes de feu qui ne coulaient pas, mais qui jaillissaient de ses yeux comme des étincelles (i). »

Et voici en quels termes il fit part de cette perte cruelle à l'abbé Barbe, le 28 décembre i85o :

«... Cette mort de ma pauvre mère, bien que prévue à son âge, a été encore un coup inattendu pour moi, tant elle a été prompte. Elle allait aussi bien que son grand âge le permettait : sa tête n'était pas affaiblie; elle n'éprouvait que des douleurs de rhumatisme, de goutte. Elle avait éprouvé, la veille, une syncope, avec douleur à

(i) Souvenir» de Jaste Olivier, p. 100.

/l2 SAINTE-BEUVE

la région du cœur : cette douleur avait cédé aux remèdes; elle était presque remise, et je la quittais, gaie et riante, à six heures et demie. Une demi-heure après, la douleur revenait plus vive, et suspendait en un clin d'œil la circulation et la vie (i).

La mort de sa mère ki causa donc un réel chagrin.

Il n'en était pas em ore consolé en 1868, quand M. Ernest Renan perdit la sienne. Il lui écrivait à cette occasion : « Madame votre mère avait l'âge de la mienne, lorsque je l'ai perdue. Je sais ce que sont ces douleurs, même lorsqu'elles sont le plus selon la nature et que l'on peut presque les appeler les bonnes douleurs (2). »

Je pense qu'après cela le lecteur est suffisamment édifié et qu'on ne dira plus que Sainte-Beuve n'aimait pas sa mère.

La vérité avant tout.

i) Corresp. de Sainte-Beuve, U III, p. 124.

2) Jbid., t. III, p. 281.

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