‹ Études d' histoire romantique: documents inédits (volume 2)Chapitre 5 sur 34 · LE PREMIER MAITRE DE SAINTE-BEUVE DUBOIS, DU « GLOBE · texte numérisé non relu

LE PREMIER MAITRE DE SAINTE-BEUVE DUBOIS, DU « GLOBE

[, — Premier répétiteur de Saînte-Bcuve à son arrivée à Paris. — Pîerre-Jacques-Michel Chaslfs. — Vie aventureuse d*un chanoine défroqué. — La pension Landry. — Le collège Charlemagne. — Dubois, professeur de rhétorique de Sainte-Beuve. — Son jugement sur lui. — Succès de Sainte-Beuve au concours général. — Il fait la connaissance de Daunou. — Portrait de ce conventionnel. — Son influence sur Sainte-Beuve. — Lettre de Sainte-Beuve à l'abbé Barbe sur la Révolution française.

IL — Dubois, du Globe, ~ Ses débuts au Censeur européen, — Sa collaboration aux Tablettes universelles , — Pierre Leroux lui donne l'idée de fonder le Globe. — Programme de ce journal rédigé par Théodore JoufFroy. — D'abord journal exclusivement littéraire. — La critique jugée par Dubois. — Ses doctrines littéraires. — Principaux collaborateurs du Globe.

III. — Sainte-Beuve entre à ce journal. — Ses confidences à M. Dubois. — Ses premiers articles sur la Grèce. — Peu à peu Dubois lui lâche la bride sur le cou. — Première incursion de Sainte- Beuve dans le domaine littéraire du xvi» siècle. — Sa querelle avec Dubois, son duel en i83o sous un parapluie. — Dix ans après. — Justice rendue à Dubois par Sainte-Beuve. — Une lettre de Jules Claretie. — Dubois jugé par Vacherot. — Dubois j^rand admirateur de son ancien élève. — Ce qu'il écrit à son sujet au lendemain de sa mort.

Lorsque Sainte-Beuve vint à Paris pour recommencer

l\\ SAINTE-BF.UVE

ses études (septembre 1818), son oncle paternel, François-Théodore de Sainte-Beuve, qui tenait un commerce de vins sur la place Dauphine, lui procura comme répétiteur, en attendant le collège, un ancien chanoine qui gagnait sa vie en donnant des leçons de grec et de latin. Cette sorte de maîtres-répétiteurs n'était pas rare à cette époque. Les moines et les prêtres défroqués couraient les rues, et comme ils étaient en général bons latinistes, ils étaient, malgré tout, très recherchés des familles bourgeoises et des institutions laïques. C'est ainsi que Victor Hugo avait eu comme précepteur, aux Feuillantines, un ancien prêtre du nom de Larivière. Celui de Sainte-Beuve s'appelait Pierre-Jacques-Michel Chasles et logeait tout près de Saint- Jacques-du-Haut-Pas. C'était un homme dur et autoritaire, dont la vie n'était qu'une longue suite d'aventures. Après avoir enseigné la rhétorique à Chartres, sa ville natale (i), et rempli les fonctions de chanoine à Tours, il avait embrassé les idées révolutionnaires, avait jeté le froc aux orties et s'était marié. Devenu maire de Nogent-le-Rotrou, il avait été élu député à la Convention et avait voté la mort de Louis XVI. Cela ne lui avait pas porté bonheur. Blessé quelque temps après à l'armée du Nord, où il avait été envoyé en mission (2), arrêté ensuite comme maratiste à la journée du 12 germinal an III, et enfermé dans le fort de Ham, il était à peine rendu à la liberté, qu'il se voyait traqué par le Directoire, pour avoir trempé dans une des nombreuses conspirations qui suivirent le 9 Thermidor. C'est même dans cette circonstance qu'il fut recueilli par François-Théodore de Sainte-Beuve, car le marchand de vins de la place Dauphine était un bon

(i) Chasles naquit en 176/^ et mourut en 1826. (a) Affaire d'Hoadschoote (1793).

patriote et, quoique ayant des opinions moins avanc(*es, il s'était lié avec Tancien conventionnel qui lui gardait une grande reconnaissance.

Voilà comment le futur auteur des Lundis devint rélève de Chasles. Celui-ci avait un fils qui avait quelques années de plus que Sainte-Beuve. Le jour où notre écolier lui fut amené par son oncle et sa mère, il pria Philarète — car c'était lui — de leur donner à tous les trois une idée de ses connaissances, et Philarète, monté sur une table, se mit à déclamer, sans aucune défaillance de mémoire, tout un chant d'un poème antique, latin ou grec (i).

Cependant Sainte-Beuve ne tarda pas à entrer à la pension Landry, qui était à ce moment rue de la Cerisaie. M. Landry, ancien professeur de Louis-le-Grand, mathématicien et philosophe, était un esprit libre. Il est question de lui dans Phistoire de Sainte-Barbe^ par Quicherat. Sainte-Beuve dînait à sa table et y vit tout d'abord ses amis particuliers, l'académicien Picard, entre autres. On le traitait comme un grand garçon, comme un petit homme. Il suivait avec la pension les classes du collège Charlemagne; quoique ayant fait sa rhétorique en province, il entra en troisième sous M. Gaillard, excellent professeur et traducteur du De Oratore de Cicéron, avec qui il resta lié au sortir du collège, et qui lui expliqua, en grec, Homère, IP livre de V Iliade; la Vie de Cicéron^ par Plutarque, et les Évangiles ; en latin, Salluste, Guerre de Jugurtha; les Pensées de Cicéron, et Virgile, IIP livre de V Enéide. M. Cayx professait le cours d'histoire qu'on venait d'instituer tout nouvelle-

(i) Philarète Chasles, oé à Mainvilliers^près de Chartres, en 1798, mort à Venise en 1873.

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ment dans les collèges. Sainte-Beuve était habituellement premier ou second, tout au plus troisième dans les compositions hebdomadaires. 11 eut, à la fin de Tannée, le prix d'histoire au concours (i). Il resta élève de Charle* magne jusqu'à la première année de rhétorique inclusivement, où il eut comme professeur — pour peu de temps» puisqu'il fut destitué au mois de juin à cause de ses idées libérales, — M. Dubois, fondateur du Globe. « H se distinguait, dit M. Dubois, en français et en yers latins: en français, il dramatisait un peu trop et perdit, par ce défaut, le prix de discours français au concours général, où il n'obtint que le premier accessit, avec une composition de beaucoup supérieure cependant pour le talent à celles qui furent couronnées (2). »

Sur ces entrefaites, la pension Landry changea de quartier et alla s'installer rue Blanche. Sainte-Beuve Vj suivit et fit sa seconde année de rhétorique au collège ' Bourbon, sous M. Pierrot. Il eut, au concours, le premier prix de vers latins des vétérans, et je crois bien qu'il eût remporté aussi le premier prix de vers français, si les vers français n'avaient été de tout temps exclus des concours, car il versifiait déjà fort agréablement, comme en témoigne une petite ode intitulée : Un jeune poète ita^ lien au tombeau du Tasse ^ que M. Dubois avait gardée dans ses papiers, et nous voyons dans une de ses lettres, datée du 6 mai 1822, qu'il était alors « fou de Casimir Delavigne ». Mais il cessa bientôt de cultiver les Muses. Il avait fait, dès iStg, la connaissance de M. Daunou, et à force de le fréquenter, il avait fini par subir son influence, qui n'était pas bonne. Daunou, lui aussi,était un

(i) Cf. Ma biographie (Souvenirs et indiscrétions de Sainte-Beuvê). et 1

le tome HI de sa Correspondance. '

(2) Souvenirs inédits de DiA)oif publiés par M. Laîr, dans le Comsptoh à

dont du 95 avril 1900. 1

SON PI\EMIER MAIT[\B /«y

ancien moine défroqué. Après avoir quitté l'Oratoire, où .1 avait enseigné la philosophie à Bouloçne-sur-Mer, sa ville natale, il avait servi et lîlché TEçlise constitutionnelle pour se jeter dans la politique, mais, à la différence du père de Philarète Ghasles, il n'avait trempé dans aucun des crimes commis par la Convention. Bien loin d'avoir voté la mort de Louis XVI, ilTavait soutenu avec un grand courage que la Convention n'avait pas le droit de le juger. C'est lui qui avait pris l'initiative delà plupart des lois qui touchaient à l'enseignement et à l'éducation. Lorsque le premier Consul mit la main sur la France, Daunou aurait pu jouer un rôle comparable à celui deSieyès, son ami, mais les événements révolutionnaires l'avaient dégoûté de la politique . 11 se retira quelque temps après parmi les archives de l'Empire qu'il commençade mettre en ordre, et c'est là que le trouva Sainte- Beuve. A cette époque, il était enfoncé jusqu'au cou dans les idées de Hobbes, d'Helvétius et de Técole d'Auteuil. C'est assez dire les leçons qu'il donna à son jeune compatriote. Sainte-Beuve avoue lui-même qu'en faisant sa philosophie sous M. Damiron il n'y croyait guère. Profitant de la liberté dont il jouissait chez M. Landry, il allait tous les soirs à l'Athénée, rue de Valois, au Palais- Royal, de sept à dix heures, suivre des cours de physiologie, de chimie, d'histoire naturelle de MM. Magendie, Robiquet, de Blainville, et entendre des lectures littéraires; il y avait été présenté par M. de Tracy, et tout en continuant de prendre des leçons de mathématiques, il lisait les Mémoires relatifs à la Révolution française qui avaient été « recueillis d'une manière impartiale », ceux de M™* Carapan et de M^^ Roland ; ceux de Ferrières avec ceux de Bailly ; ceux de Lally-Tollendal avec ceux de Rabaut-Saint-Étienne et deRiouffe... »

SAINTÈ-REUVE

Il faut lire les réflexions que ces Mémoires lui jsuggéraient :

«... C'est une chose bien digne de remarque, écrivaitil, en 1823, à Tabbé Barbe, qui, de la pension Blériot, était passé à l'institution Haffreingue, à Boulogne-sur- Mer, où il enseigna la philosophie, c'est une chose très digne de remarque et de réflexion, que les récits différents et même contradictoires faits des mêmes événements par des témoins oculaires, sur la bonne foi desquels on est, d'ailleurs, assez d'accord. Et si, pour les faits publics et ostensibles, il y a tant d'obscurité, qu'estce donc quand il s'agit des causes qui sont cachées ? Comment tirer d'un tel chaos d'autre vérité que celle-ci: qu'il y a eu bien des intrigants, des criminels, des corrupteurs et des corrompus; et que ce peuple, qui avait donné tant à espérer d'abord, est descendu, par la faute de ses flatteurs, à un degré d'immoralité tel qu'on n'en retrouve d'exemple qu'à Rome, sous l'Empire!

« Quand les premières fureurs furent passées, et que la Convention eut légué la France au Directoire, c'est alors qu'on vit, ce me semble, tout ce qu'il y a de plus impudentdans le vice. La perversité avait gagné jusqu'aux plus basses classes de la société; et Pigault-Lebrun, dans ses romans scandaleux, n'a fait que peindre sans exagération les mœurs du pays où il vivait. Au milieu de tout ce hideux tableau il y avait de grands caractères, des Thraséas, des Helvidius, qui consolent un peu par le contraste de leurs vertus; mais le commun de la société était flétri,

(( Vraiment, c'est un bien triste spectacle que celui que présente cette époque; on doit y puiser des raisons pour en aimer davantage le temps où nous sommes venus. Je m'en félicite comme toi. Cependant, pour te parler fran-

chement comme tu me parles, je te dirai, mon cher ami, qu'un passage de la lettre ne m'a pas paru tout à fait d'accord avec mes idées, si toutefois j'ai le droit d'en avoir en ces matières si douteuses et si difficiles. Tu me dis que le gouvernement est un pouvoir servi par des ministres, ce qui est très juste, et tu ajoutes : « Pouvoir émané de Dieu seul,» etc. Sans doute,ce pouvoir vient de Dieu, en ce sens que tout en vient et qu'il est la source de tout; mais je crois qu'il est une source plus prochaine et immédiate du pouvoir, et je vais tâcher de t' exposer mon sentiment.

« Les hommes sont en société, c'est un fait; ils ont des droits, et, par conséquent, des devoirs les uns envers les autres; c'en est un autre. S'ils étaient parfaits, ils se respecteraient mutuellement, et il n'y aurait pas besoin de gouvernement, de pouvoir qui maintînt Tordre, puisque Tordre existerait naturellement, daiis notre hypothèse. Mais les hommes sont loin d'être parfaits ; ils le sentent eux-mêmes. Pour obvier au désordre, ils nomment d'abord des juges, des magistrats, des gérants; voilà un commencement de gouvernement dans une petite société. Agrandis la scène ; imagine un groupe immense, joins-y la consécration du temps,et tu auras le gouvernement tel qu'il peut nous paraître.

« Tu me diras, peut-être, que le premier père est le premier roi; et alors il serait vrai que la monarchie est immédiatement divine. Mais, si un fils obéit à son père jusqu'à l'âge de raison, lorsqu'il atteint cet âge, il n'obéit plus de la même manière; il a de la déférence pour le vieillard qui Taime ; mais il examine son conseil, et se réserve de le suivre ou de ne pas le suivre. Si, tant qu'il obéit aveuglement, ou du moins sans hésiter, il peut paraître faire comme le citoyen à l'égard de la loi, certes.

5o 8AINTK-BEUVE

ce n'est plus quand il discute le conseil du vieillard et se permet quelquefois d'en écarter sa conduite.

« Je crois que tu dois saisir mon idée, bien que mal exprimée. Elle me semble juste et non en contradiction de ce qu'il y a de plus rigoureux dans nos croyances religieuses. — Observe bien aussi que de cette idée ne sortent pas toutes les conséquences désastreuses qu'on a voulu en tirer contre les gouvernements. Car, si les hommes ont créé un pouvoir, c'est qu'il était nécessaire; s'il est nécessaire à une petite société, il l'est bien plus à une grande... » '

J'ai cité cette lettre presque tout entière, parce qu'elle constitue le premier essai d'analyse critique et historique de Sainte-Beuve et que le morceau sent déjà la maturité d'un esprit qui cherche à s'affranchir.

Mais avant d'être repris définitivement par la poésie, l'histoire et la philosophie de l'histoire, Sainte-Beuve se laissa aller à son goût pour la physiologie,qu*il regardait sur le tard, quand il était revenu de tout, comme « son fonds véritable » : il suivit les cours de l'École de médecine, et, comme elle était alors franchement matérialiste, il y perdit assez vite le peu de foi religieuse qui lui restait.

Mais il était écrit qu'il serait, toute sa vie, dominé par les événements, et que ses opinions et ses idées se modifieraient au contact de tous les hommes supérieurs que le hasard lui ferait rencontrer. Un an après avoir pris sa première inscription de médecine (i), il entrait au journal le Globe.

(i) Il prit sa première inscription de médecine le 3 novembre i8a3 elle I 4 novembre i8a4, il publia son premier article au Globe, '

SON ri\EMIRn MAITRE

Nous avons vu que Dubois avait été mis en congé pour ses idées libérales à la fin de Tannée scolaire de 1821. Tout en mangeant sa demi-solde à Rennes, son pays dWigine (i), il avait commencé par méditer une histoire de Bretagne et essayé sa plume dans un organe politique sérieux, le Censeur européen. Sa demi-solde lui ayant été supprimée peu de temps après, il entreprit, à la demande de M.Guizot,qui publiait les Chroniques de rhistoire de France, la traduction de l'histoire de Féglise de Reims, par Frodoard, chanoine de cette église et chroniqueur du dixième siècle : travail considérable qui ne comprend pas moins de six cents pages, et qui a paru sous le nom de Guizot, comme la plupart des Dialogues de Platon, traduits par Jules Simon et ses camarades, ont paru sous le nom de Cousin. Cela ne l'empêchait pas, d'ailleurs, de collaborer aux Tablettes universelles et de s'y faire une belle place à côté de Thiers, Mignet, de Rémusat et Benjamin Constant.

Mais il avait en politique et en littérature des idées qu'il ne pouvait exprimer que dans un journal à lui et quepartageait la fleur de la jeunesse Hbérale de sa génération.

« Elle pouvait bien accepter pour le présent, dit M. Vacherot, la consigne des sages : toute la Charte et rien que la Charte. Mais comment fermer l'avenir aux élans de sa pensée et aux rêves de son imagination ? D'ailleurs, à cet âge des illusions généreuses et aussi des grandes conceptions, nous n'étions pas seulement préoccupés de

(1) Dubois (Paul-François) est ne à Rennes le 5 juin 1793; il est mort à Parif le 16 juin 1874-

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politique ; nous rêvions de poésie, de science, de philoso- , . phie, de religion, d'un monde nouveau où toutes ces bel" li les ou saintes choses reparaîtraient transfigurées par la y lumière d'un idéal inconnu à nos pères. Dubois comprit [? ce besoin de la jeunesse de la Restauration.il le comprit "';; d'autant mieux qu'il le ressentait avec une force et une t vivacité toutes particulières. Voilà la véritable origine . du Globe et la première cause de son brillant et rapide | succès (t). » I

Cependant, si Dubois fut le véritable créateur et Tins- 1 pirateur de cette feuille pendant les six ans qu'il la diri-' gea,ce n'est pas lui qui en eut la première idée et qui en fut le parrain. Ce fut Pierre Leroux,qu'il avait rencontré sur les bancs du lycée de Rennes, qu'il avait toujours fréquenté depuis, et dont l'esprit inquiet, avide de science, chercheur de problèmes, n'avait besoin que d'un régulateur et d'un interprète, car il ne savait pas écrire. Pierre Leroux était alors prote à l'imprimerie Lachevardière^ où s'imprimait le Mémorial catholique, fondé, en 1824, par l'abbé Gerbetet M. de Salinis. En voyant le succès de ce grave recueil, il se dit « qu'on pouvait à plus forte^ raison créer un organe analogue pour les opinions qui étaient les siennes et celles de ses amis (2) />, et il proposa à Dubois de fonder le Globe.

Le 16 août i824,Théodore Jouffroy, qui devait publier dans le Globe les pages fameuses : Comment les dogmes finissent, écrivait à Dubois la lettre suivante :

<{ Vous m'avez appris une bonne nouvelle pour la littérature et pour vous, mon cher ami : — vous voilà gouverneur d'un journal et par conséquent, riche, car il

(i) Cf. Fragments littéraires de M, P. -F. Dubois (de la Loire-Infi- \ rieure). — Notice sur Paul-François Dubois.

(9) Causeries du lundi, t. VI, article sur l'abbé Gerbet.

SON PUKMIER MAITRE 53

rendra : et voilà notre critique littéraire en bonnes lains; vous la sortirez de Tornière sans la dépopulariser t vous prêcherez la liberté littéraire en bon français; eux choses qui ont besoin Tune de l'autre et qui attenaient depuis longtemps ; — soyez purement littéraire l ne descendez pas aux misérables allusions politiques ;

- cela sent la prison de MM. Jay et Jouy, deux boutiues de mauvais goût et également usées aux yeux du ublic. Vous avez un© belle mission à remplir, honorale, lucrative et sans péril, celle de révolutionner la lit- Srature. Ce n'est pas moi qui vous l'apprends, mais je ous le dis pour vous donner confiance en vous-même,

- vous allez, le premier chez nous, attaquer les règles vec le bon sens et le bon goût qui ne font qu'un et qui le peuvent appartenir qu'à la jeunesse : car, en tout, la énération précédente est frappée d'aveuglement et de liscrédit : également incapable, blasée comme elle est, le sentir juste; sceptique et immorale comme les temps ont faite, de parler franc; passée et flétrie par les scanlales de trente années, d'obtenir confiance et d'échapper u ridicule; — Tinfluence que vous pouvez acquérir sur 'avenir de la littérature française est immense, soyez-en onvaincu, — et la mesure de cette influence sera celle e votre gloire; il ne vous faut que des hommes dignes e vous et dès que vous aurez levé le drapeau, il en araîtra. — Quand les charlatans occupent la tribune, î bon sens se tait et semble mort ; il s'ignore ou ne croit as en soi ; mais qu'un homme parle vrai, franc et clair, ans un jour il conquiert le monde, parce qu'il a révélé ux uns le secret de leurs croyances et aux autres celui e leur force... (i). »

(i) Correspondance de Théodore Jouffroy, publiée p*r Ad, Lair. (Libraîîe académique Perrio, 190a).

Arrêtons-nous à cette lettre: elle contient tout le pro-^ gramme du Globe, sans parler des prédictions qui, presque toutes, se réalisèrent et des conseils qui, tous, furent suivis par Dubois, sauf sur un point capital.

A l'origine, en effet, le Globe ne devait pas s'occuper de politique. Non, certes, que Dubois s'en désintéressât; mais, à cette époque, il n'était permis d'entrer dans le domaine politique qu'à ceux qui étaient riches, et Dubois ne l'était pas, ses amis non plus. Le mot de Lamennais ; « Silence aux pauvres I » aurait pu être prononcé dèi 1824. Ce n'est que trois ou quatre ans plus tard, C[uand. les barrières furent abaissées par une loi libérale, que, i de journal exclusivement littéraire qu'il était, le Globi devint un journal politique paraissant tous les jours A partir de ce moment, sa mission, tout en continuai! d'être « honorable et lucrative », selon l'expression dt Jouffroy, ne fut pas sans péril. Dubois l'apprit à sesi dépens, puisqu'il achevait de purger la peine de l'emprisonnement à laquelle il avait été condamné au mois de 1 février i83o, pour son article intitulé la France et les Bourbons, quand éclata la révolution de Juillet. Maisi' pouvait dire en sortant de prison que cette révolution était en grande partie son œuvre, car, pendant six ans il l'avait préparée dans les esprits en défendant, enverse contre tous, la liberté de conscience et la liberté civile e»| religieuse. )

Donc, au début, le Globe était et devait rester excl vement littéraire. Dubois s'était proposé d'abord dbi relever le niveau de la critique, de la réformer et de Yi'^ tendre successivement aux questions morales et reli-if gieuses. Il faut dire qu'eu 1824 la critique était à peu à chose près ce qu'elle est aujourd'hui. Non seulemenij elle était tombée sous le mépris public en se vendant <* '

ui avait besoin de ses services, mais elle n'existait que € nom en dépit des louables efForts faits par Charles •oyson et quelques-uns de ses amis pour la relever dans ne petite revue qu'on appelait le Lycée français.

« La critique, disait Dubois dans le programme du HobSy est devenue une spéculation d'auteurs et un comlerce de librairie. Chaque coterie a sa feuille ; sous le t)ilc de l'anonymat, chacun y loue son livre, ou le fait Duer par un secrétaire ou un disciple ; d'autres fois, jfest un doux échange de services avec un ami. Le public,

lî n'est pas dans le secret, croit à l'éloge où quelque-

is la main paternelle, par surcroît de finesse et ruse .e calcul, veut bien jeter çà et là une censure de bienicillance qui la relève et la fasse valoir, comme on dit. jC plus souvent, l'argent à la main, et l'article rédigé lar un faiseur de la maison, le libraire commande à dix euilles à la fois. Chaque matin, la France est étourdie le certains noms, jeunes ou vieux, qui doivent rappeler

içloire des grands siècles : et cependant de grandes

[npositions,des travaux de conscience et d'utilité publi-

î, obtiennent à grand'peîne l'annonce de politesse

Our les deux exemplaires; le jeune homme modeste et

iconnu est repoussé dans l'obscurité qui désespère, ou

'en on l'enrôle et il se perd en prenant la livrée. Ainsi

justice littéraire esta l'encan... (i). »

Ne dirait-on pas que ces lignes ont été écrites pour la ^esse d'aujourd'hui?...

Mais Dubois ne s'était pas proposé seulement de releïr la critique littéraire; il voulait encore justifier le ire de son journal en propageant dans le pays la con- Ussance de tous les autres, et « cette connaissance,

{i) Le Globe ne roulut jamais recevoir d'annonces payantes; il annonçait dlement les livres qu'il croyait utiles.

écrivaît-il, ne saurait mieux s'établir que par celle d'*" diverses littérature*, car la littérature des nations, c* leur vie... Donner tonfes les nouvelles étrangères, lit raires, industrielles ou morales, sans toutefois entr« dans des discussions trop profondes, au moins sur qui regarde les sciences : voilà ce qui remplacera dam notre feuille le compte rendu des théâtres et les esquisse] parisiennes. » Dubois se réservait toutefois de s'occupe) du théâtre, quand le théâtre produirait quelque noo* veaulé ou grave ou légère, quand quelque acteur talent paraîtrait pour la première fois sur la scène. Os s'essaierait dans un genre nouveau. Il trouvait inutile injuste de consacrer à des pièces vouées dès le lendw main à Toubli la place que devait occuper la critiq des ouvrages dignes de retenir l'attention.

Et quelles étaient ses doctrines littéraires? Il va ni le dire en quelques lignes que les amateurs furibonds la littérature Scandinave, les jeunes esthètes de la n( velle école poétique, feraient bien de méditer à l'heu actuelle :

« Deux mots suffisent : liberté et respect du goût natiuj nal. Ni nous n'applaudirons à ces écoles de german et d'anglicisme, qui menacent jusqu'à la langue de Ra et de Voltaire; ni nous ne nous soumettrons aux a thèmes académiques d'une école vieillie, qui n'oppose | l'audace qu'une admiration épuisée, invoque sans c< les gloires du passé, pour cacher les misères du pr et ne conçoit que la timide observation de ce qu fait les grands maîtres, oubliant que les grands mati ne sont ainsi appelés que parce qu'ils ont été ci teurs... » i

On conçoit qu'avec un pareil programme les coll rateurs n'aient pas manqué à Dubois. Les presu^

léros du Globe (i) étaient à peine parus qu'il vit se ser autour de lui des hommes jeunes, espoir et rve de la France de demain, tels que Duchâtel, Dujier de Hauranne fils, JoufFroy, Laffitte, C. Mag'nin, ausat, Vitet, sans oublier ceux qui, comme Thiers, emain, Guizot, avaient déjà fait leurs preuves.

»ainte-Beuve accourut Tun des premiers. Depuis un qu'il suivait les cours de l'Ecole de médecine, il avait ouvé d'amers découragements, que la vie solitaire 1 menait avec sa mère (2) exaspérait encore. Cepent une voix ne cessait de lui crier dans sa solitude 1 était poète et que c'était dans la littérature qu'il ait chercher un dérivatif à ses maux. Aussitôt donc 1 entendit parler de la fondation du Globe, il alla iver son ancien professeur de rhétorique pour lui e ses confidences.

Le premier numéro parut le i5 sentembre 1824, veille de la mort de î XVUI. La publication eut lieu d abord tous les deux jours, ce qui it pas très régulier. A partir du 3o octobre i8a4, elle se fît tous les is, jeudis et samedis de chaque semaine, le numéro du samedi étant le. Enfin, le aa janvier i8î8, la publication se restreignit à deux jours emaine, le mercredi et le samedi, mais les feuilles du mercredi et du di étaient doubles; et elle dura sous cette forme jusqu'au 16 février , que le Globe devint grand journal politiaue quotidien. C'est en août

que, par suite de changements apportés aans les lois de la presse, le e put s'occuper de politique.

abord établi rue des Petits-Âugustins, no 36, et très peu après rue >Benott, n» 10, à portée de l'imprimerie Lachevardière, le Glooe transses bureaux, le !•' janvier 1820, hôtel deGèvres, rue Neuve- Ventadour,

une entrée par le passage Ghoiseul. Depuis un an à peu près, il était imé chez M. Guiraudet, rue Saint-Honoré» n* 3i5^ et il continua de ; là jusqu'à sa disparition, i E^e était venue habiter avec lui en iSaS .

58 SAINTE-BKUVE

« J'ai présente cette heure qui fut décisive pour i avenir, nous dit Dubois. J'étais malade et au lit, et jeune homme, assis à mon chevet, me peignait s* dégoûts, et cependant la nécessité d*un état, ses rêv Httéraires et l'impossibilité de s'y livrer. Je le relevai sans le précipiter dans la carrière si hasardeuse de presse où la persécution m'avait jeté, je lui préchai constance dans sa profession de médecin, en lui mo: trant des heures possibles à réserver au moins loi temps encore, comme une prière et un culte à son du secret.

(( De confidence en confidence, le Joseph Delorme i nous avons connu depuis se révéla tout entier : une s< bre mélancolie, une volupté toute sensuelle et triste dai ses satisfactions, une imagination suscitée par l'élan lyriqi de tous les grands poètes nationaux ou étrangers, toi emportés dans le même mouvement^ les doctrines d'He vétius et de Hobbes, dévoraient cette jeune âme. '. philosophie déiste, puisée dans Rousseau, habituée l'optimiste et à la résignation chrétienne, s'attendrit ( attendrit en même temps l'élève qui se confessait à so ancien maître. Je lui proposai alors de s'essayer da le Globe et de chercher là une distraction à ses noiri pensées, et l'exercice d'un talent qui voulait de l'air, sar toutefois rompre encore avec la médecine et son hô] tal (i). La place que je pouvais assurer à ses essais etJj modique rétribution dont notre dévouement et notre i destie à tous se contentaient ne pouvaient être une source. Ce que je considérais, et ce qu'il considérait

(i) Sa dernière inscription de médecine, qui était la quinzième, fut . le j3 novembre iSa-^. 11 avait été, pendant un an, élève externe à rhôjpil Saint'Louis et « avait eu Thonneur d'être roupion aous Dupuytren ». (i biographie, p. 34.)

SOX PHEMIER MAITllE Sq

Sme avec moi, c'était le soulagement de son âme par xpansîon; et je lui citais l'exemple de Goethe qui, une îs déchargé, dans son Werther, de ses rêveries douareuses, ne ressentit plus le mal qu'il communiquait Qsi à tant d'autres.

« Il ne s'agissait pas, du reste, de roman ni de poésie ntimentale, mais de travaux positifs, adoucis toutefois ir le charme des souvenirs de ses jeunes études et l'atait que donnaient alors à la Grèce insurgée ses héroïles efforts et les miracles de ses martyrs. Je luidemanli de suivre dans des esquisses géographiques, mais Ltéraires et pittoresques sans recherche, les événements jotidiens de cette guerre de l'indépendance que racontent les grands journaux politiques et dont le récit ait interdit au Globe à cause de son caractère purement Itéraire. Les petits tableaux des lieux, mis à côté des lits, devenaient à la fois une lumière et un commentaire écessaire. La main du jeune écrivain se façonna vite ; 5S voyages anciens et nouveaux lui fournissaient les Duleurs, et, ma sévère critique aidant, nous parvînmes leur donner une fidélité et une sobriété piquantes qui J8 faisaient rechercher. Toutes les îles d'où s'élançaient îs hardis brûlots et où venait fondre ensuite la veneance des Turcs; toutes ces villes désolées du Péloonèse, toutes ces campagnes où la hache d'Ibrahimacha portait le ravage, passaient ainsi sous les yeux es lecteurs et bien souvent les journaux politiques emruntaient nos petits dioramas. Le style de Sainte-Beuve î montrait là ce qu'il eût dû rester toujours, et ce qu'il it redevenu depuis les Causeries du Lundi, avec une berté,une grâce, une sobriété supérieures, précis, ferme , dégagé de toutes ces fausses recherches et ce luxe 'images un peu empâté qu'il contracta dans son passage

Oo 8AINTE-BBUVÈ

à travers l'école romantique et dans le commerce d( Hugo et du Cénacle... (i). »

Les souvenirs de Dubois, si précieux pourtant poui rhisloire des débuts de Sainte-Beuve, ne sont pas tout i fait exacts. Il est très vrai que son ancien élève début par de petits tableaux des lieux où se faisait la guerre d ^indépendance de la Grèce, mais ces tableaux se rédui sent à cinq quHl fit du lo octobre 1824 au i3 janvie 1825. Encore, entre celui de CA/o,qui fut le troisième, e celui de Lesbos ou Mytilêne, qui fut le quatrième. Sainte Beuve trouva le moyen de consacrer un article charman aux Mémoires de J/"« Bertin sur Marie-Antoinette de même qu'entre celui de Lesbos et de Candie , qui fu le dernier, il s'essaya dans la critique littéraire en rcn dant compte succinctement de quelques volumes récem ment parus. Il a raconté lui-même qu'à un certain mo ment Dubois lui dit : « Maintenant, vous savez écrire e vous pouvez aller tout seul. »

Cela se sent au choix plutôt qu'à la variété des sujet de ses articles. Nous avons vu qu'il avait dévoré en arri vaut à Paris les Mémoires relatifs à la Révolution fran çaise. Ce fut dès le commencement son terrain de prédi lection ; terrain brûlant et peu sûr, mais où il se sentai malgré tout à l'aise, et prenait plaisir à philosopher su les hommes et les événements qui avaient bouleversé Ii face delà France. Ceux qui seraient curieux de suivre sj pensée et d'avoir ses premiers jugements sur la périod( révolutionnaire n'ont qu'à ouvrir le Globe à la date di 28 juillet 1826; ils y trouveront un article sur le Vieua Cordelier^ de Camille Desmoulins, qu'il reprit plus tard, non pour le corriger, mais pour le compléter à l'aide et

(i; Souvenirs inédits de Dubois.

SON PREMIER MAITRE 6i

ans le sens des notes que son père avait écrites en large de Texemplaire qu'il possédait de ce journal .

Mais les articles les plus remarquables que Sainteteuve ait signés au Globe sur la Révolution française ont incontestablement ceux que lui inspirèrent les derliers volumes de M. Thiers (i) et celui de M. Mignet (2). ^à, vraiment, il se révèle, et, comme le dit Dubois, il se aontre ce qu'on le retrouvera plus tard dans les Cause ies du lundi y sobre, précis et ferme, et dégagé de tous es oripeaux du style romantique.

Dans un autre ordre d'idées, je signalerai aussi les Tticles qu'il fit sur les Mémoires de M™® de Genlis (3),le 7oyage en Angleterre et en ^co««e, d'Amédée Pichot(4), !t les Poésies erotiques^ de Tissot, avec une traduction les Baisers de Jean Second (5). Il y a là des remarques, me observation, un esprit critique qui dénotent chez Técriain des connaissances très étendues et une grande sûreté le jugement; sans compter que la diversité de ces arti- ;les nous permet de remonter à la source môme de ses crémières inspirations. Je ne serais pas surpris,par exem- »le, que ce soit le Voyage en Angleterre et en Ecosse, de ^ichot,qui lui ait donné l'idée d'imiter les poètes lakistes lans Joseph Delorme; et quant aux Baisers de Jean >econd,ils lui ont fourni l'occasion de faire une première Qcursion dans le domaine littéraire du seizième siècle [u'il devait explorer, peu de temps après, avec tant de onheur.

Est-ce à dire que, dans tous ces essais, Dubois lui ait

(i) 10 et 19 janvier i8a6.

(a) a8 mars i8a6.

(3] a et 5 avril, ai mai i8a5.

(4) la juillet, 39 octobre et 17 décembre i8a5.

(5) 4 iiMÛ i8a6.

8ainte-b;!.uve

lâché ^complètement la bride? Nullement. D'abord le , directeur du Globe ne se contentait pas d'inspirer, de guider ses collaborateurs; il les corrigeait aussi, il 1 mettait au point, quand ils s'écartaient tant soit peu de la ligne du journal; quelquefois même sa férule se faisait sentir un peu plus lourdement que de raison, car le pédagogue qu'il resta toute sa vie était doublé chez lui , d'un doctrinaire d'autant plus intransigeant sur les principes qu'il était franchement et résolument libéral ; et Sainte-Beuve, qui eut de bonne heure la tête près du bonnet, supportait difficilement, je ne dis pas les con- ' seils, mais les remontrances et le joug de son ancien maître. Il écrivait un jour (6 décembre 1828) à M. Lou- ^ dierre, son ancien camarade de Charlemagne : « Mes rapports avec Dubois sont toujours les mêmes; très polis, j amicaux au fond, et expressifs en apparence, mais sans I retour d'intimité possible... (i). » Cela prouve qu'il y j" avait déjà eu à cette époque certains froissements entre \ eux. Quelques années après, ces froissements d'amourpropre et d'autorité s'exaspérèrent au point qu'à la suite d'une discussion dans les bureaux du Globe — c'était au lendemain de la révolution de Juillet, en pleine effervescence, en pleine canicule — Sainte-Beuve manqua de respect à Dubois qui leva la main sur lui. On alla sur le terrain, et le duel, qui eut lieu avec des pistolets d'arçon conquis par Fontaney sur un gendarme au milieu de lai bataille, est resté mémorable, moins par la qualité des! adversaires que par le parapluie dont Sainte-Beuve avait L jugé à propos de se couvrir. « Je veux bien être tué, ' mais je neveux pas être mouillé, » avait-il crié .aux -

(i) correspondance de Sainte-Beuve, 1. 1, p. la.

SHN PnEMIF.n MAITRE 53

émoins ; et c'est sous son parapluie qu'il avait essuyé efeu de Dubois (i).

Mais ce duel n'avait laissé aucun fiel dans le cœur du naître et du disciple, et lorqu'ils se rencontrèrent, en i834j dans le salon de M™® Récamier, à la lecture des Mémoires d^ outre-tombe, ils se serrèrent cordialement la nain.

Neuf ans après, en ï843, Saint-Beuve ayant envoyé à Dubois la dernière édition de son Tableau du seizième nècle, celui-ci lui adressa la lettre suivante, datée d'Issy, le 24 juillet :

« Mon cher Sainte-Beuve, cet hiver, quand j'étais malade, j'ai reçu de vous un souvenir qui m'a été cher, comme tout ce qui me viendra de vous... Je ne vous ai point répondu, parce que je voulais vous lire auparavant... Votre tableau du seizième siècle m'a rappelé un temps déjà bien loin de nous, dont presque seul vous avez prolongé et maintenu le souvenir. Pauvre Globe ! i^olonie venue et formée des quatre vents de l'horizon, et n parfaitement, si longtemps unie pour le bien, pour la irérité, pour l'art! Jeunesse de tant d'esprits et de tant l'âmes d'élite, si fervente et si désintéressée! Prélude le tant de fortunes diverses, presque toutes, hélas! précipitées et perdues, malgré l'élévation de quelques-unes ians des voies stériles, loin du but espéré et cherché ! Bien souvent, dans la Revue des Deux Mondes ^ il vous

(i) Paul Foucher écrivait à Victor Pavie le ao octobre i83o : « Vous me riez de Sainte-Beuve. Il a hérité avec Leroux et »>faç:nin du Globe^ que cj} anciens rédacteurs voulaient détruire, parce qu'ils l'abandonnaient pour les places. Il eo résulta une scission, de cette scission uoe querelle, de Sclte querelle un soufflet que Dubois a donné à SainleR"uve ; de ce soufïet un duel de quatre coups d«î pistolet sans effet; Sainte Beuve tenant son :»arapluie sur sa tête (il pleuvait un peu) Dubois finissant par faire des excuses à Sainte-Beuve. (Tu. Pavie : Victor Pavie ^ sa Jeunesse, ses relations littéraires,)

64 RAINTE-BEUVE

est arrîvéj et tout récemment encore, de sonner l'appel à la troupe dispersée et de lui demander, comme un second âge, et personne ne répond à votre voix, même ceux qu'elle émeut le plus. C'est ce que nous nous disions, un soir de rencontre, cet hiver, M. de Rémusat et moi. Vous J nous faites battre le cœur, mais il y a un froid d'âge et | de situation, des liens du devoir qui enchaînent. Cepen- j dant, pour ce qui est de moi, ces appels au moins me i réveillent et me font, non pour le public, mais bien caché et bien solitaire, retourner à des études chéries et trop délaissées. Qu'en sortira-t-il ? Rien peut-être 1 »

Et Sainte-Beuve de lui répondre:

« Mon cher monsieur Dubois, vous êtes de ceux vers lesquels la pensée se reporte le plus souvent et le plus particulièrement, lorsqu'on se souvient des meilleures et des plus fructueuses années de sa jeunesse: de celles où Ton a acquis ce qu'on ne fait plus ensuite que prolonger /j: et dépenser au dehors. Car le dedatis ne se renouvelle li^^ pas. Votre part a été grande et belle, si on la mesure iK l'influence directe et effective sur les esprits. Tout ce que vous laisseriez échapper de pages nouvelles ne ferait que procurer la justice à celles que nous n'avons paS|3r-^ oubliées. Ne nous les refusez pas, si elles se présentent à ^jp votre plume dans quelqu'une de ces saisons de court loi- ^ sir. Nul parmi ceux qui vous ont connu ne doute que, ^i^^ dans cette région de la pensée, vous ne soyez toujours jj^ présent I » itj

Mais en i843, Dubois avait autre chose à faire qu'à ^ recueillir ses articles du Globe, dont quelques-uns pou^ ig tant sont des pages remarquables de littérature et d'his-j . toire, et à y ajouter ses impressions et ses souvenirs. I4 ja politique l'avait saisi: il était député de Nantes depuii jli i83i, c'est même pour cela qu'on ne l'appelait plus qu< jxi

le

Dubois de la Loire-Inférieure, d'aucuns disaient malicieusement « de la gloire inférieure », quand il aurait dû rester pour tout le monde Dubois, du Globe. Mais en France, du moment qu'un littérateur a mis le pied dans une assemblée politique, il est perdu pour les lettres; à moins d'être un Lamartine ou un Victor Hugo, il n'est plus que le sénateur ou le député un tel. Pourtant Dubois, en pénétrant à la Chambre, n'avait pas renoncé à jouer un rôle actif dans sa chère Université. Tour à tour, inspecteur général, professeur à l'École polytechnique, conseiller, directeur de l'Ecole normale, président du concours d'agrégation, il n'avait pas cessé un seul jour d'être en communication directe, intime, avec la jeunesse des écoles et le monde des professeurs. La jeunesse littéraire n'aurait donc jamais dû oublier ce qu^il avait fait pour elle, en ouvrant le Globe aux écrivains qui l'avaient instruite, éduquée et formée durant plus d'un quart de siècle ; mais depuis le coup d'Etat, Dubois s'était retiré de tout, de la vie universitaire et de la vie politique, et les années de retraite silencieuse conaptent double et triple pour l'oubli qui se fait si vite sur un grand nom. Après avoir essayé de reprendre ses éludes d'histoire religieuse, pour lesquelles, en Breton fidèle qu'il était, il avait toujours eu une prédilection marquée, il y avait renoncé, faute d'avoir pu retrouver les manuscrits égarés ou dérobés, qui l'eussent aidé à renouer la chaîne interrompue de ses pensées sur cette matière délicate.

« A son âge, dît M. Vacherot, on ne recommence l^uère des études d'un aussi long cours. On a d'autant plus de peine et de répugnance à se mettre à l'œuvre qu'on regrette davantage les pages écrites à certaines heures de vive et féconde inspiration. Pourtant, le sujet

Ou SAINTB-BKUVB

lui était trop cher pour quMl pût s'en détacher tout à fait. Ne pouvant se livrer à un travail soutenu de recherches et de composition, il écrivait, dans ses moments de méditation religieuse, la nuit surtout, quelques pages où il résumait ses impressions, plutôt encore que ses études sur le Christ, sur les apôtres, sur saint Paul, sur toute cette époque dont l'exacte et intime connaissance peut seule expliquer ce grand mystère de Favènement du christianisme. Il se faisait lire tout ce qui paraissait d'important sur ce sujet de prédilection, et Ton retrouve dans sa correspondance des jugements très développés, justes, parfois sévères sur certains livres qui ont eu un grand succès de popularité (i). » Joignez à cela qu'avec la méthode très sûre, et aussi très gênante, qui était la sienne, il ne pouvait écrire une ligne avant d'avoir lu tous les livres qui avaient été publiés sur la question, et | Ton comprendra qu'avec la glace finale de Tâge il ait renoncé à écrire et qu'il ait été oublié. Il le fut même si vite qu'un jour de 1867 M. Jules Claretie, racontant dans le Figaro le duel de Sainte-Beuve avec son ancien directeur, ne trouva pas d'autre mot pour qualifier celui- 3 ci que l'épithète dédaigneuse de certain : « un certain M. Dubois 1 » Mais Sainte-Beuve était trop juste pour nc pas relever l'injure même involontaire qui avait été faite publiquement à son maître. Il écrivit aussitôt à M. Jules Claretie pour le remercier et lui dire que, si tous les détails de son article étaient exacts, il aurait une légère rectification à faire, en ce qui concernait le certain M. Dubois.

«... C'est un homme sur les seconds plans, disait-il, d'un talent et d'une verve remarquables. Nul plus que

(i) Fra^jmenis littéraires de M, P. -F, Dubois^ précédé» d'une notice biographique par A! . Vacheuot.

SON PRRMIKH MAITRE 67

lui ne serait à même de renseigner un jeune critique sur tout le mouvement de la critique française, de 1810 à i83o. Il y a marqué par quantité d'articles, mais surtout par ses vues, son excitation, son stimulant : nul ne sait mieux que lui Thistoire littéraire sérieuse de cette période de la Restauration. Il porte aujourd'hui la peine d'avoir délaissé les lettres, et si votre article lui a passé sous les yeux, ce mot certain a dû lui entrer dans le cœur comme an trait aigu. Comme il n'écrit pas et ne publie rien, il ne fournit malheureusement pas d'occasion de réparer. Mais que de beaux ouvrages je lui ai entendu ébaucher le matin au lit, après une nuit d'insomnie I Que de beaux romans vendéens et chouans, à la Walter Scott! Que de beaux projets d'histoire du christianisme avant Renan I Et tout cela s'est perdu en improvisations! Et c'est moi, l'adversaire d'un jour et l'homme au pistolet, qui m'en souviens encore le mieux. — Donc, écrivains, produisons tant que nous avons la force et pendant qu'il en est temps (i). »

Cette lettre de Sainte-Beuve, publiée noblement par M. Jules Claretie le 21 novembre 1868, dans le Petit Journaly toucha beaucoup M. Dubois qui lisait régulièrement tous ses articles et, de loin en loin, dans ses aSomvenirs inédits^ lui a consacré quelques lignes fermes, précises et judicieuses. Exemple :

« Sainte-Beuve, écrivait-il en 1862, a depuis longtemps jeté le froc de tous les couvents ; il n'est plus que du sien; si quelquefois il semble prendre la robe quelque part, regardez bien, ce n'est qu'un domino; le vrai pourpoint est dessous.

Et il le définissait ainsi : « C'est l'épicurien de la criti-

(i) Çorresp, de SaintcBeave, t. H, p. i35. Lettre du i5 février 1867.

que; le moraliste des petits replis excelle; le peintre à grands traits fait défaut ; les œuvres ne sont pas dessinées avec puissance, ni jugées d'assez haut, à leur place, dans le temps môme, dans leurs rapports et leurs différences ^ avec les maîtres du vieux genre. Ce n'est pas une vaine i et chimérique étude que la recherche des lois immuables de l'expression du beau et sans s'enfoncer dans le détail de la philosophie de l'art, si elle ne circule pas autour de vos portraits et de vos paysages, peut-on s'étonner de les voir passer au noir au bout de peu de temps 1 »

Mais ce qu'il admirait sans réserve dans son ancien élève, c'était « Tépanouissement merveilleux de ce style transparent, précis, incisif, à la fois lame d'acier le plus finement trempé, qui pénètre jusqu'aux fibres les plus intimes, et en même temps velours de réserve et de sousentendu, qui passe en caressant sur la plaie faite ou à faire au besoin... »

« J'aime cet esprit à ses soixante ans, écrivait-il encore en i865, plus jeune, plus brillant qu'en sa fleur première, comme je l'aimais à son éclosion de dix-sept, sou8 ma férule de maître et plus tard à vingt-quatre, sous mes conseils de critique qui lui ont ouvert la carrière. Depuis deux ou trois ans surtout qu'il me semble peu à peu dépouiller ses malices aigres et ses coups fourrés d'amourpropre, le calme et la paix semblent s'établir dans cette intelligence à mesure qu'elle monte. La justice si fine des jugements ne touche plus les défauts que pour les expliquer,sans les fustiger d'âpres et mordantes épigrammes, rendues plus amères par le demi-voile même dont elles se couvraient. C'est la vraie justice qui parle avec sympathie pour tout ce qui est beau^ pur et bon. Même là où la philosophie un peu désespérée du juge laisse échapper ses lueurs sombres, il y a la douceur d^un beau soir

qui perce à travers et malg-rc le brouillard froid des profondeurs. Cette philosophie elle-même, par cela seul qu'elle s'avoue nettement, hardiment, atteint à la sérénité sur la philosophie et les croyances d'autrui, et elle les dessine avec fidélité. »

Et quand Sainte-Beuve mourut, voici en quels termes affectueux et émus il s'exprima sur son compte :

« Je lis tristement dans le Temps d'hier soir la nouvelle de sa mort... Les souvenirs prévalent sur les seniments qui ont dû me tenir séparé de lui, malgré ses gracieux retours depuis trois ans. Parmi ce jeune essaim lu Globe, après mes trois ou quatre vraies amitiés, Sainteîeuve était celui qui me touchait de plus près, et dussée paraître insolent de cette assertion, j'ai agi sur lui... fe perds l'un des derniers et des plus vifs plaisirs de ma /^ieilleése. Cette critique si fine et si délicate, dans une angue devenue du meilleur timbre, n'aura pas de successeur... Si le moraliste à doctrines désolantes a trop îouvent mêlé à ses belles études l'âcreté de ses rancunes )u ses soudains accès de nerfs, il n'en a pas moins jeté les jours profonds et vrais sur plus d'une maladie de aotre âge... L'éminent et rare écrivain a été, depuis quarante ans, la postérité prématurée pour toutes les gloires de son temps grandes ou petites; il demeurera le mémoire à consulter inévitable, nouveau dictionnaire de Bayle, avec la supériorité de l'intelligence et le style qui fait tout vivre. »

En transcrivant ce bout d'éloge funèbre, je ne puis me défendre de cette réflexion qui me fournira le mot de la fin de ce chapitre : n'est-il pas curieux vraiment qu'après l'avoir deviné et lui avoir ouvert la voie comme critique, Dubois ait assez vécu pour rendre sur Sainte-Beuve un jugement /)05/ mortem qui demeurera sans appel?

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