CHAPITRE in SAINTE-BEUVE ET L'ÉCOLE ROMANTIQUE
§ I. — Des « Odes et Ballades » aux « Consolations ».
I. — Comment Saînle-Beuve fit la connaissance de Victor Hugo. — Son article dans le Globe sur les Odes et Ballades. — Un mot de Gœthe sur Victor Hugo. — Le Globe était-il romantique? — Opinion de Dubois sur Victor Hugo. — Une première lecture de Cromwell. — Les premiers vers de Sainte-Beuve: Un jeune poète italien aa tombeau du Tasse^ poésie inédite.
II. — Le Tableau du XV I^ siècle, — Critique qu'on peut en faire.
— Joachim du Bellay et Sainte-Beuve. — Leur rôle dans l'école poétique de i55o et dans celle de i83o. — Joseph Delorme, — Pourquoi Sainte-Beuve s'attacha à restaurer le sonnet. — La Musa pedestris et les coteaux modérés. — Sainte-Beuve se rend en Angleterre. — Influence des lakistes sur lui. — Son entrée à la Revue de Paris. — Il y débute par un article sur Boileau. — Sou dévouement absolu envers Victor Hugo.
ni, — Crise de mysticisme de Sainte-Beuve. — La poésie et l'amour.
— Une scène renouvelée de la Sainte-Famille. — Impression de Mme Victor-Hugo sur Dubois et Sainte-Beuve. — Différence d'opinion entre Sainte-Beuve et Victor Hugo en matière politique et religieuse. — Influence politique du premier sur le second. — Influence religieuse du second sur le premier. — Les épigraphes des Odes et Ballades empruntées, grâce au Tableau de Samte- Beuve,aux poètes du xvi* siècle.
IV. — De Joseph Delorme aux Consolations, — Premières relations de Sainte-Beuve avec Lamartine. — Opinion de Béranger sur Ifi Consolations, — Sainte-Beuve et ses opinions religieuses en i83o, ' d'après les Souvenirs de Juste Olivier. — Premiers effets de son mysticisme. — Ses absences fréquentes de Paris. — Pourquoi il refuse d'accompagner Lamennais à Rome et David d'Angers à Weimar.
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§ II. — Ulrig Guttinguer.
I. — Son influence morale sur Sainte-Beuve. — Vers que Sainte- Beuve et Musset lui ont dédiés.
^ n. — Le roman à* Arthur, — Curiosités biblioçraphiques de ce livre.
— Ses éditions anonymes. — Relief ion et solitude, — Influence de Saint-Martin, dit le philosophe inconnu, sur GuttiniTuer. —Opinion de Vinet sur la première édition d'Arthur. — Comment Sainte- Beuve y collabora .
J*!!!. — Caractère du roman d'Arthur, — Pensées choisies de Saint- : Martin — Lectures de Guttiniçuer dans sa solitude à Honfleur. [ IV. — Vie de Guttinguer. — Son premier mariaq>e. — La mort de l sa femme. — Il se jette dans les plaisirs. — Comparaison de : ■ V Arthur de Sainte-Beuve avec le sien. — Opinion du critique des f Lundis . jr Guttinguer. — Arthur et son influence sur l'esprit
des contemporains. — Lettres et vers inédits de Ch. Castelan,
d'Ernest Fouinet et de Vinet.
§ IIL — Rupture de Victor Hugo avec Salnte-Beuvk
I. — Un drame de famille. — Sainte-Beuve amoureux de la Reine.
— Fut-il payé de retour? — Lettres écrites par Victor Hugo à Sainte-Beuve à ce sujet.-r L'article de Sainte-Beuve sur les Chants da Crépuscule, — Duel manqué entre lui et Victor Hugo. — Leur rencontre aux funérailles de Gabrielle Dorval. — Lucrèce Dorgia cl Ray'Blas appréciés par Sainte-Beuve. — Il se flatte de n'avoir été que le Vergniaud du romantisme. — Victor Hugo comparé par lui au cheval de Troie. — Sainte-Beuve et sa candidature à rAcadémie française. — Victor Hugo vote ouvertement contre lui.
— C'est lui qui le reçoit le jour où Sainte-Beuve prend séance.
II, — Mort traçique de Léopoldine Hugo . — Sainte-Beuve refuse de se réconcilier avec ses parents à cette occasion. — Après le coupd*Ëtat. — M™«Hugo va faire visite à Sainte-Beuve. — Leur rapprochement. — Leurs relations amicales sous l'Empire. — Explication du silence gardé par Sainte-Beuve sur les Contemplations et les autres œuvres d exil de Victor Hugo. — Comment Sainte-Beuve accueillit les Châtiments et les Misérables. — Sou article inédit sur le Cyclope littéraire — Dernière lettre de
^* Sainte-Beuve à M™Q Victor Hugo à propos de la reprise d'IIer-
Sainte-Beuve a raconté dans un de ses Luna comment il fit la connaissance de Victor Hugo. ( au mois de janvier 1827. Il venait d'entrer da vingt-troisième année, et il y en avait deux qu'i vait au Globe. Un matin, M. Dubois, sous la duquel il avait fait sa rhétorique et ses premières a lui montra sur sa table les deux volumes des Oc Ballades qu'il venait de recevoir et lui proposa rendre compte : « C'est de ce jeune barbare, dit-i a du talent et qui de plus est intéressant par sa vi( son caractère. » Sainte-Beuve emporta les volun quelques jours après vint lire à M. Dubois Tarticlc leur avait consacré, en disant qu'il n'avait pas t le poète si barbare. L'article parut dans le Globi 2 et 9 janvier 1827 et attira l'attention de Goethe après l'avoir lu, dit à Eckermann : « Victor Hu; un vrai talent sur lequel la littérature allemar exercé de l'influence. Sa jeunesse poétique a été heureusement amoindrie par le pédantisme du classique, mais maintenant le voilà qui a le Globe lui : il a donc partie gagnée. »
Goethe allait un peu vite en besogne : on sait q victoire de Victor Hugo fut très vivement dispu demeura longtemps incertaine. Elle eût été assuré plus rapide et plus décisive, si le Globe avait eu ligne de conduite plus nette à Tégard de la noi école. Mais la critique de ce journal, tout en incl
(1) T. XI, p. 53i.
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ïux idées nouvelles, hésitait à rompre avec la tradition classique.
« Le Globe^ dit Dubois, son fondateur, était romanti- [ue de devise ou plutôt libéral en poésie et en littérature, innemi de la fausse religion des classiques demeurants lu siècle dernier, qui ne connaissaient et ne comprelaient, au fond, ni la Grèce, ni la grande et originale nitaXion du xvii® siècle. Nous défendions, mais avec lesure, discrétion, avec la chaste piété de nos fortes tudes de l'antiquité, et la tradition du goût national, le roît de nos jeunes poètes à Pinnovation, et le librechange entre toutes les littératures. Lamartine et Béraner réalisaient la poésie lyrique, nos espérances. Hugo t ses jeunes amis nous plaisaient par leurs écarts, le hef du Cénacle surtout. Les vrais Globistes, c'est-à-dire ;s élèves de TÉcole normale, et le goût si délicat et si 3rme de M. de Rémusat, s'offensaient de ce luxe fausselent oriental et de ces essais toujours visant au sublime t rétombant quelquefois dans la charge... Donc l'au- 3ur des Odes^ qui n'était pas encore, comme il le prétenit depuis, le Mahomet du théâtre, rencontrait des juges évères et qui même me semblaient à moi, dans mon rdinaire impartialité (pourquoi ne me donnerais-je pas e mérite?) un peu injustes (i). »
Et c'est pour lui rendre une « plus sûre et plus irompte justice », que le Globeyen attendant Particle de Jainte-Beuve, avait publié, dans ses numéros des 4 et 8 novembre 1826, de longs fragments des Odes et Bal^ ades. Ils étaient précédés d'une note anonyme où l'on lisait :
« Nous avons bien souvent relevé avec sévérité les
{1) Souvenirs inédits de Dubois. — Le Correspondant du 25 avril 1900, » 6
défauts de ce jeune poète, son dédain sauvage de la langue, ce goût des images incohérentes, cette rudesse de rythme et bien plus encore cette affectation de l'étrange et du désordre dans les idées. Cependant il faut le reconnaître, quelque déplaisir qu^on éprouve à la lecture de ces compositions, elles frappent l'imagination: c'est un délire, si l'on veut, mais un délire de poète : on peut relire ces vers, on rêve, on s'émeut en les lisant, tandis que les froids versificateurs qui sont si fiers de leur vulgaire élégance, ne peuvent même arrêter un moment les regards sur leurs pâles tableaux. M. Victor Hugo est en, poésie ce que M. Delacroix est en peinture (i) : il y a toujours une grande idée, un sentiment profond sous ces traits incorrects et heurtés; et je l'avoue, pour moi, j'aime cette vigueur jeune et âpre ; j'en puis blâmer de sang-froid les œuvres, mais ces œuvres mêmes me font sortir de ce sang-froid mortel à l'art, et c'est bien là un mérite aujourd'hui... Pour nous résumer sur M. Hugo, nous ne pourrions mieux faire que de lui répéter ce que M"^6 de Staël disait de Jean-Paul, dont la belle et sauvage imagination lui plaisait tant : on pourrait le prier de n'être bizarre que malgré lui; tout ce qu'on dit involontairement répond toujours à la nature de quelqu'un ; mais quand l'originalité naturelle est gâtée par la prétention à l'originalité, le lecteur ne jouit pas complètement même de ce qui est vrai par le souvenir de la crainte de ce qui ne l'est pas... »
De qui étaient ces lignes si fermes et si judicieuses ? De M. Dubois lui-même (2). II est donc tout naturel que l'article de Sainte-Beuve, qui lui avait passé sous les
(i) On voit que cette comparaison, qui a tant servi depuis, date de loin.
{2) Elles ont été recueillies par son fils dans les Fragments littéraires de M. P,'F. Dubois (de la Loire-Inférieure), articles extraits du Globe, a voL chez E. Thorin, 1879.
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yeux et auquelil avait « mêlé ses impressions et son jugement », se soit ressenti de ces éloges et de ces réserves. Je n'en citerai que le passage le plus saillant et qui sur un point fut en quelque sorte prophétique : « En poésie, comme ailleurs, disait Sainte-Beuve, rien de si périlleux que la force : si on la laisse faire, elle abuse de tout; par elle, ce qui n'était qu'original et neuf est bien près de devenir bizarre; un contraste brillant dégénère en antithèse précieuse ; l'auteur vise à la grâce et à la simplicité ; il ne cherche que l'héroïque et il rencontre le gigantesque ; s'il tente jamais le gigantesque, il n'évitera pas le puéril... »
Cet article produisit l'effet que cherchait M. Dubois. « Hugo, reconnaissant, voulut connaître et remercier le nouvel et bien désintéressé chevalier qui entrait en lice pour lui (i). » Le hasard avait voulu qu'ils habitassent à deux pas Tun de l'autre : Victor Hugo, au numéro 90 de la rue de Vaugirard, Sainte-Beuve avec sa mère, au numéro 94 de la même rue. Le poète ayant su le nom et 1 adresse du critique — car l'article n'était signé que deses initiales — alla pour le voir sans le rencontrer. Au vu de sa cartC:, Sainte-Beuve se promit de lui rendre sa visite, ce qu'il fit dès le lendemain à l'heure du déjeuner. L'entrevue fut fort agréable, mais n'eut pas le caractère que lui prête l'auteur de Victor Hugo raconté. Sainte-Beuve s'est défendu, par exemple, d'avoir offert à son voisin de mettre le Globe à sa disposition, d'avoir causé d'articles à faire sur le Cromwell, et la raison qu'il en donne semble, en effet, péremptoire. D'abord le Cromwell n'avait pas encore paru, et nous verrons tout à l'heure que Sainte- Beuve n'en entendit la lecture que quelque temps après ;
(i) Souvenirs inédits de Dubois,
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ensuite il était si peu en son pouvoir de disposer du Globe que, lors de Tapparition du Cromivell, ce journal refusa ses articles pour prendre ceux de M. de Rémusat. La mémoire de Victor Hugo Ta donc trahi une fois de plus. Mais ce qui est vrai — et Sainte-Beuve en convient sans peine -r— c'est qu'à dater de ce jour commença son initiation à l'École romantique des poètes.
«J'y étais assez antipathique,jusque-là, dit-il, à cause du royalisme et de la mysticité que je ne partageais pas. Les quelques vers que j'avais faits étaient de sentiment tout intime, avec des inexpériences de forme et de style. Je les avais gardés pour moi seul, ne sentant aucun juge véritable auprès de moi. La conversation de Victor Hugo m'ouvrit des jours sur l'art et me révéla aussi les secrets du métier, le doigté, si je puis dire, de la nouvelle méthode.
(( Il eut bientôt mes confidences. Un heureux hasard fit encore que, quittant la rue de Vaugirard, le printemps suivant, j'allai demeurer rue Notre-Dame-dcs-Champs, au n° 19, en même temps que Victor Hugo, quittant sa rue de Vaugirard, venait également se loger en cette même rue, alors toute champêtre, au n'' 1 1. Les relations du voisinage se changèrent vite en intimité, et chaque jour, depuis lors, je me sentais dériver, sans m'en défendre, de cette côte un peu sévère et sourcilleuse du Globe, vers l'île enchantée de la poésie (i). »
Ce récit fait à distance est d'une exactitude rigoureuse: sur un seul point Sainte-Beuve me semble avoir biaisé, c'est quand il parle du heureux hasard qui pour la seconde fois transporta ses pénates à côté de ceux de Victor Hugo. Il eût mieux fait dédire que ce hasard était voulu,
(i) Causeries du Lundi, t. XI, p. 35 1.
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de sa part tout au moins, car, avant de s'asseoir au foyer de Victor Hugo, il était déjà sous le charme des beaux vers que le poète avait consacrés à sa femme:
« Qu'on imaj^ine à plaisir, écrivait-il dans le GlobCy en rendant compte des Odes et Ballades, tout ce qu'il y a de de plus pur dans l'amour, déplus chaste dans l'hymen, plus sacré dans l'union des âmes sous l'œil de Dieu, [ju'on rêve, en un mot, la volupté ravie au ciel sur l'aile le la prière, et l'on n'aura rien imaginé que ne réalise et a'efFace encore M. Hugo dans les pièces délicieuses intitulées Encore à toi et Son nom : les citer seulement, c'est presque en ternir déjà la pudique délicatesse. »
Et le charme de ces vers, augmenté du charme personnel de M°^6 Victor Hugo, avait agi d'autant plus vite sur .'esprit de Sainte-Beuve que, depuis sa sortie du collège, il ne s'était lié avec personne et n'avait pas encore aimé.
Le 8 février 1827, Victor Hugo lui adressait le billet suivant :
« Je communiquais l'autre matin à Monsieur de {sic) Sainte-Beuve quelques vers de mon CromwelL S'il avait .velléité d'en entendre davantage, il n'a qu'à venir lundi 5oir, avant huit heures ^ chez mon beau-père, rue du Cher- ;he-Midi, hôtel des conseils de guerre. Tout le monde iera charmé de le voir, et moi surtout. Il est du nombre les auditeurs que je choisirais toujours parce que j'aime i les écouter.»
Et huit jours après il lui écrivait encore :
«Venez vite, Monsieur, que je vous remercie des beaux /ers dont vous me faites le confident. Je veux vous dire mssi que je vous avais deviné —• moins peut-être à vos irticles si remarquables, d'ailleurs, qu'à votre conversaion et à votre regard 7— pour un poète. Souffrez donc [ue je sois un peu fier de ma pénétration et que je me
félicite d'avoir pressenti un talent d'un ordre aussi élevé. Venez, de grâce, j'ai mille choses à vous dire, ou faitesmoi savoir où je pourrais vous trouver.
« Votre ami.
Quels étaient les vers que Sainte-Beuve avait communiqués à Victor Hugo? Ni l'un ni l'autre n'ont jugé à propos de nous le dire, mais s'ils étaient « de sentiment tout intime », il est plus que probable que la pièce intitulée le Premier amour était de ce nombre. C'est elle qui ouvre le recueil de Joseph Delorme ; les autres qui suivent, si Ton s'en rapporte à la note placée en tête de la Rime, seraient postérieures, en effet, à l'adoption par le poète d'une facture plus sévère. Peut-être aussi Sainte- Beuve avait-il confié à son ami ses premiers essais lyriques, entre autres la pièce suivante qui n'a pas été recueillie dans ses œuvres et qu'on a retrouvée depuis dans les papiers de M. Dubois :
UN JEUNE POÈTE ITALIEN AU TOMBEAU DU TASSE (l).
« Mère des héros, terre antique de Mars,
Tu n'es plus la belle Italie ;
Tu n'es plus le séjour des arts !
En vain notre Rome avilie De la gloire a gardé quelques rayons épars,
Et, dans sa brillante folie, Rêve encor chaque jour TEmpire des Césars :
Tu n'es plus la belle Italie !
De quel front pourrais-tu répondre à tes aïeux?
Parle, fille dégénérée ; La liberté naguère habitait en ces lieux,
Et notre terre était sacrée.
(i) Je dois la communication de cette poésie inédite à M. Ad. Laîr, qui a déjà publié une partie des Souvenirs de Dubois.