ET L^ÉCOLE ROMANTIQUE
Qu*as-tu fait? tu donnais des lois à l'univers, Souveraine des rois, maintenant leur esclave. Le moderne Germain impunément te brave,
Et de lui tu reçois des fers, Je voulais par des chants consacrer ta mémoire ;
J'interrogeai des âg'es plus heureux.
Mais tout resta muet pour raconter ta g^loire : Ma lyre ne trouva que des sons douloureux.
Infortuné! je n'ai plus de patrie.
L'Italie est vouée aux malheurs, aux revers.
Ah ! quel peuple aujourd'hui chanterai-je en mes vers?
Ranime mon âme flétrie. Le Tasse, inspire-moi, môme au sein du tombeau : De mon g'énie éteint, rallume le flambeau. »
Assis sur le tombeau du Tasse
Ainsi parlait un poète naissant.
Dans ses yeux enflammés, sur son front rougissant.
Brillait sa noble et jeune audace.
Il trahissait le vœu d'être immortel ;
Il enviait le chantre d'Herminie,
Et du grand homme adorant le g'énie,
Il tenait embrassé le poétique autel, Tout d'un coup sous le marbre a tressailli la cendre ; Du sépulcre entr'ouvert soudain s'est fait entendre
Une lugubre et lamentable voix;
Tel retentit l'aquilon dans les bois :
Ou telle la sibylle antique, Dictant sur le trépied ses fatales leçons.
Par de longs sifflements, par de terribles sons,
Laisse échapper Toracle prophétique :
« Malheureux, qu as-tu dit? sèche d'indignes pleurs;
Laisse la plainte à la vierge timide,
Et réprimant de stériles douleurs Prépare ton courage et ton glaive homicide.
Ce n'est point par des chants qu'on apprend à soufl^rir : Aux combats, à la vengeance
Le vrai guerrier se recueille en silence ; Il ne sait point chanter, il ne sait aue mourir!
Quoi! méprisant les exploits ae tes pères.
Quoi ! tu voudrais à des peuples puissants
Sa SAINTE-BEUVE
Prostituer de criminels accents
Et célébrer des gloires étrangères ?
Et cependant le Germain redouté
Dérobera notre chère Ausonie
Et de nos bords chassant la liberté, Il nous imposera sa rude tyrannie ;
Il nous dira : « Romain, reçois des fers,
Les dieux vengeurs ont satisfait ma haine ;
Si, malgré moi, je languis et je sers, Indocile ennemi, tu partages ma chaîne !
Ah ! couvre-loi de l'acier des combats :
Et dans Taccès d'un généreux délire, Cesse tes chants, brise ta lyre :
Ah ! couvre-toi de l'acier des combats !
Parmi nous, il est un asile
Qu'a choisi désormais la sainte liberté; Du Tancrède que j'ai chanté, Visite la terre fertile, Visite Naple et la Sicile I Sur ces bords que souilla l'impure volupté, Abjurant un culte servile,
Le peuple adore une autre déité ;
Parmi nous, il est un asile Qu'a choisi désormais la sainte liberté.
De l'étranger qui la menace,
Va châtier la folle audace ;
De Mars va cueillir le laurier.
Le patriotisme t'inspire; Triomphe des tyrans, et, poète guerrier, Alors tu reprendras ta lyre. »
Le jeune homme à ces mots a connu son devoir ;
Son cœur palpite et de joie et d'espoir :
Du Tasse il voit la couronne plus belle Reverdir et briller d'une fraîcheur nouvelle, Soudain impatient de gloire et de danger,
Il a saisi la lame héréditaire,
Il a reçu les baisers de sa mère Et répète en partant : « Malheur à l'étranger ! »
Voilà donc le premier jet de la veine poétique d
ET l'École romantique 8i
Saînte-Beuve. Bien qu'elle se ressente de son inexpérience et de la lecture des Messéniennes, cette pièce de v^ers n'est pas sans mérite. Il y a du mouvement, un certain élan lyrique, et quelques vers d'une assez belle renue. Aussi Victor Hugoencouragea-t-il son jeune confrère à cultiver hardiment les Muses. Par mallieiir,Sainte- Beuve était encore placé sous l'influence de Daunou, son compatriote, « dont la sévérité morose, l'esprit de prêire mécontent devenu philosophe, le républicanisme doublement déconcerté — par TEmpire et par la Restauration — voyaient fort en noir l'humanité (i) » et qui avait le romantisme en horreur (2). Cependant, Daunou lui avait donné, l'année d'avant, un bon conseil. L'Académie française ayant mis au concours, comme sujet du prix d'éloquence, un Discours sur ^histoire de la tanque et de la littérature françaises depuis le commence^ ment du XVI^ siècle jusqu'en 16 10, Sainte-Beuve, 3xcité par l'ancien oratorien, avait entrepris cet ouvrage, 3t c'est évidemment à dater de ce jour qu'il avait repris g'oût à la poésie. N'a-t-il pas écrit lui-même : « Avant le faire un discours sur l'histoire de notre littérature à ;ette époque, je sentis le besoin de connaître cette littérature; je commençai naturellement par la poésie, et le jujet me parut si intéressant et si fécond que je n'en sortis pas.» Cela veut dire qu'il renonça au discours pour composer le livre qu'il publia, au mois d'août 1828, sous e titre de Tableau historique et critique de la Poésie '^'ançaise et du théâtre français au XVI^^ siècle. Huit mois auparavant, Victor Hugo avait lancé son
ji) Souvenirs inédits de Dubois.
(a) C'est ainsi qu'il écrivait à un M. Schmitzier, le 12 avril i835, qu'il
charrierait volontiers de faire un article sur Marie-Joseph Chdnier, mais
• que la littérature romantique y serait fort peu ménagée ». (Lettre inédite.)
82 SAINTE-BBUVE
manifeste de CromwelLLes deux ouvrages se complétaient l'un par l'autre, car Saiiite-Beuve, afin de rajeunir le ] sien et d'y intéresser un plus grand nombre de lecteurs, avait eu l'esprit de rattacher ses études du xvi® siècle aux questions littéraires et politiques qui s'agitaient au < commencement du nôtre. Il y avait, du reste, plus d'une analogie entre le Cénacle et la Pléiade, de même qu'il y avait plus d'une ressemblance entre Victor Hugo et Ronsard. Le Tableau de Sainte-Beuve obtint un grand et légitime succès. Depuis lors, il a quelque peu vieilli. Si l'ensemble est toujours agréable et fait illusion-à quelque . dislance, il ne faut pas le regarder de trop près. Certaines figures de premier plan demanderaient une sérieuse retouche, celle de Ronsard notamment, dontj Sainte-Beuve a de très bonne foi, mais un peu légèrement, exagéré le rôle et l'influence sur ses camarades de la Pléiade. Bien qu'il fût aidé par Daunou, Sainte-Beuve n'est pas toujours allé aux sources; il est vrai qu'en ce temps-là les sources étaient si troubles qu'il était bien difficile d'y puiser ; cependant, il s'en est rapporté trop souvent, quant aux dates, qui ont tant d'importance dans l'histoire littéraire du xvi« siècle surtout, à Claude Binet ou à Colletet, qui fourmillent d'erreurs. Ainsi, pour en citer quelques exemples, il s'est trompé en disant que Ronsard demeura sept ans au collège Coqueret, puisqu'il est acquis aujourd'hui qu'il y passa trois ans à peine; — que la première partie des Erreurs amoureuses de Pontus d( Thiard avait devancé d'un an le manifeste de la Pléiade puisqu'elle parut six mois après; — que la Défense de| Joachim du Bellay est de i55o, puisqu'elle est de i549 — que le Recueil de poésie du même auteur fut publit^i avant l'Olive, puisque c'est le contraire qui est vrai. Surf TEcole lyonnaise de Maurice Scève, et sur les poésies dei*
ET l'École romantique 83
Louise Labé, il est muet ou ne dit que des choses banales. Pour Jacques Peletier du Mans, qui fut le précurseur direct et immédiat de la Pléiade, il n'a que du mépris. Sur la vie de Ronsard et de J. du Bellay, il est plein de lacunes et d'assertions douteuses ou fausses. Il y aurait donc lieu de reprendre le Tableau dans ses détails sinon dans ses grandes lignes, pour le mettre au point. Sainte- Beuve lui-même n'y manquerait pas, s'il était encore de ce monde, car, à Tencontre de la plupart des critiques d'aujourd'hui, il avait au plus haut degré le souci de l'exactitude, et il en a donné des preuves qui suffiraient à lui assurer le bénéfice des circonstances atténuantes, en revenant deux ou trois fois, à des intervalles assez espacés et au fur et à mesure des découvertes, sur la vie et les œuvres de Joachim du Bellay, qu'il avait fini par préférer à Ronsard (i).
Malgré tout, ce livre qu'il appelait sur le tard « son premier-né, le fruit de ses amours d'étudiant » et qu'il
(i) Cf. dans sa Correspondance ses lettres à Turquety, à Reinhold Dezeimens, à Alph. Lemerre et à M. Revillout, professeur à la Faculté des Lettres de Montpellier. Quand ce dernier publia sou Mémoire sur les Derniers mois de Joachim du Bellay, Sainle-Beu\G lui écrivit! 1867] : «Je viens de Iclire (votre mémoire) avec tout l'intérêt que m'inspire le sujet, et que justifie la nouveauté des documents aussi bien que le parti que vous en avez su tirer. Vous me permettrez bien d'en dire un motet d'en hâter de mes vœux la publication dans le prochain article que j'ai à faire au Journal des Savants et qui sera le second.Mclaisserez-vous bien vous faire observer que, dans votre analyse si exacte, vous me paraissez un peu sévère pour du Bellay, qui n'a peut-être eu d'autre tort que d'être maltraité de la fortune, d'être mtendant et homme d'affaires, tandis qu'il était poêle, d'avoir commis cette autre faute de se laisser mourir jeune» avant de franchir le détroit qui le menait à sa seconde carrière ? Vauvenargues aussi, vu de près et dans sa Correspondance avec Saint- Vincens, paraît bien malheureux et même misérable. Ces lettres que vous donnez du pauvre poète mettent bien en lumière ses derniers ennuis ; elles sont le commentaire et le corollaire des Regrets^ et elles s'adaptent parfaitement avec la lettre qu'on avait de lui à un sien ami sur la mort du feu roy et le département de madame de Savoie. Grâce à vous, on a désormais un du Bellay complet, y) {Corresp., 1. 111, p. 247). — Pas toutà fait, ajouterai-je,car depuis la mort de Sainte-Beuve on a fait bien d'autres découvertes dans la vie de Joachim, et il y reste encore quelques points obscun .
aimait « à cause même de ses espiègleries et de ses jeunes licences », ce livre n'en demeure pas mois le meilleur tableau historique et critique qui ait été tracé jusqu'à ce jour de la poésie française au xvi^ siècle. Aussi, je comprends que tout le clan romantique ait salué son apparition avec des cris de joie. Depuis la fondation du premier Cénacle, Victor Hugo, qui se posait déjà en chef d'école, cherchait en vain son du Bellay. Il le tenait à présent et comme critique et comme poète. Joachim avait vingt-cinq ans quand il fit la Défense et rOlive. C'était l'âge de Sainte-Beuve quand il écrivit le Tableau du XVh siècle et Joseph Delorme. Ce rapprochement tout naturel ne pouvait échapper à Victor Hugo, qui se plaisait à chercher des signes dans les constellations de la Pléiade. Seulement Joachim, après avoir lancé son manifeste, se consacra tout entier à la poésie, tandis que Sainte-Beuve l'abandonna au bout de huit ans pour s'occuper exclusivement de critique. C'est même en cela qu'ils diffèrent Tun de l'autre.
Peut-être que, s'il eût vécu, Joachim serait retourné, comme Joseph Delorme, à la prose. Outre qu'il la maniait en maître, l'instrument poétique qu'il avait fini par adopter était de lui-même un peu court, j'entends que le sonnet, quoiqu'il ait trouvé le moyen, à force d'art, de le renouveler entre l'Olive et les Regrets^ ne se prête guère aux oeuvres de longue haleine. On s'est demandé souvent pourquoi Sainte-Beuve avait renoncé à la poésie après les Pensées d'août. Eh! mon Dieu, la chose est bien simple: c'est que son instrument à lui aussi était singulièrement monotone. Tel filet d'idée poétique, qui, chez André Chénier, aurait découlé en élégie, ou chez Lamartine se serait épanché en méditation et aurait fini par devenir un lac, se congelait aussitôt chez luietsecris-
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tallisait en sonnet (i). C'est lui-même qui en fait la remart- que. La Musa pedestris qu'il avait choisie dans le chœur d'Apollon, de préférence à toute autre, pour se distinguer de ses camarades du Cénacle et surtout de son chef (2), la Muse à Tair penché, mélancolique et déjà lasse, du carabin guéri de la médecine qu'était Joseph Delorme, ne pouvait guère Tentraîner plus haut que les « coteaux modérés ». A moins de se répéter — ce qui est toujours fâcheux pour un poète — il ne pouvait pas s'essayer éternellement « en des peintures d'analyse sentimentale et des paysages de petite dimension (3) ». Mieux valait cent fois, après avoir tiré de cette Muse tout ce qu'elle pouvait rendre, lui fausser résolument compagnie et passer, comme on dit, à un autre genre d'exercice. C'est ce que Sainte-Beuve comprit quand la critique lui eut apporté la grande renommée.
Mais reprenons le fil de notre récit. Le Tableau du XVh siècle avait à peine paru que Sainte-Beuve partit pour l'Angleterre. Il y avait longtemps que ce pays Tat-
(i) Sainte-Beuve se flattait, avec raison d'ailleurs, d'avoir en quelque sorte
rénové le sonnet. Dans le chapitre de ses Portraits de femmes intitulé ;
Une ruelle poétique sous Louis XIVj il a dit : « Il (Sainl-Pavin) a fait
^ nombre de sonnets et à peu près les derniers en date, avant l'espèce de
f renaissance que nous-même avons tentée. On peut dire (juc si le rondeau, à
F cette époque, est mort avec Benserade, le sonnet a fini avec Saint-Pavin. »
p (2) « Nous aussi, il y a trente ans, écrivait-il à Baudelaire en i856, nous
avons cherché de la poésie là où nous avons pu. Bien des champs aussi
étaient déjà moissonnés, et les plus beaux lauriers étaient coupés. Je me
? rappelle dans quelle situation douloureuse d'esprit et d'âme j'ai fait Joseph
■ Delorme ; et quand il m'arrive(ce qui m'arrive rarement) de rouvrir ce petit
\ volume, je suis tout étonné de ce que j'ai osé y dire, y exprimer. » [Cor-
resp. de Sainte-Beuve, t. I, p. 221.) *■ (3) Pensées de Joseph Delorme,
tirait. D'abord, c'était le pays d'origine de sa mère; plus d'une fois, quand il était à Boulogne, il avait eu envie de monter sur un bateau et d'aller voir, outre- Manche, Tîle fameuse dont il entendait parler depuis son enfance ; ensuite il avait lu tout récemment les œuvres de Wordsworlh, Keats, Soulhey, Coleridge, Kirke White, poètes charmants qui étaient à peine connus chez nous, et comme il avait pris à cette lecture un plaisir infini, comme il s'était découvert une âme à leur image, l'idée lui était venue de s'inspirer d'eux, de les imiter, pour enrichir à sa manière l'anthologie de l'École romantique. De là son excursion en Angleterre. II n'y fit d'ailleurs qu'un séjour de quelques semaines, — le temps de visiter Oxford, Cambridge, Canterbury, et de faire le tour des beaux lacs dont l'eau et le ciel si particuliers forment l'atmosphère unique de la poésie lakiste.
Que sont devenues les lettres où il notait au jour le jour ses impressions de voyage et les particularités des monuments qui l'arrêtaient ? Je crains qu'elles n'aient été détruites avec tant d'autres de la même époque ; en tout cas, la réponse que Victor Hugo fit à deux d'entre elles, le 17 septembre 1828, permet d'apprécier l'importance de leur perte :
« Vos deux lettres, cher ami, lui mandait le poète des Odes et Ballades^ ont été une vive joie pour moi. J'avais pris, je l'avoue, cette douce habitude de vous voir souvent, d'échanger mes idées avec vos idées, de rêver quelquefois à l'harmonie de vos vers ; votre absence me laissait un grand vide. Elle me dépeuplait presque la rue Notre-Dame-des-Ghamps. Vos deux lettres sont venues, bien bonnes et bien belles qu'elles sont, nous rendre quelque chose de votre vive et haute conversation, de la poésie de votre cœur et de votre esprit.
ET L*ÉCOLK ROMANTIQUE 87
« Je ne saurais vous dire avec quelle curieuse avidité je vous ai suivi dans votre voyage, chaque détail de vos lettres m'a été précieux. J'y voyais saillir tous les basreliefs et reluire les vitraux gothiques des belles églises que vous avez visitées, heureux homme que vous êtes !...
« Je voudrais bien vous envoyer des nouvelles d'ici, mais vous savez dans quelle solitude je vis. Je sais qu'Ancelot vient de faire jouer son Olga, dont le Globe dit du bien. Il y a eu aussi dans le Globe un article stupide de M. C... R... (Charles de Rémusat) sur votre beau livre. En revanche, le Provincial{i) a dit à votre sujet d'assez bonnes choses que je vous garde pour votre retour.
« J'ai annoncé hier à Madame votre mère votre prochain retour. Elle m'a chargé de vous dire qu'elle se portait bien et désirait vivement vous embrasser. Pas plus vivement que nous tous, à coup sûr, toute votre mère qu'elle est.
<( Sans adieu, bien cher ami. Revenez-nous vite. Je vous recommande Canterbury. C'est une cathédrale à vous remuer et à vous ravir d'enthousiasme. Ce que vous me dites des restaurations de Westminster m'afflige. Les Anglais ont la manie de mêler le fashionable au gothique. »
Cette lettre de Victor Hugo présente un double intérêt. Avec son dernier paragraphe, elle nous rappelle qu'il
. . . portait déjà dans l'âme
Notre-Dame
Et commençait à s'occuper
D'y grimper (2).
(i) Journal de Dijon où Aloïsius Bertrand servait la cause du romantisme, et qui fut suspendu en 1828.
(a) Nous savons, en cfiFet, que dès iSaS Victor Hujço avait vendu ce roman à Gostielin.
D'autre part elle nous édifie sur le degré d'intimité qui régnait déjà entre lui et Sainte-Beuve. Cette intinaité était si grande que, dans une pièce de l'édition définitive des Odes et Ballades^ parue au mois d'août 1828, Victor Hugo disait à Sainte-Beuve :
Viens, joins ta main de frère à ma main fraternelle, Poète, prends ta lyre ; aigle, ouvre ta jeune aile, Étoile, étoile, lève-toi I
et que, deux mois plus tard, lors de la naissance de François- Victor Hugo, l'auteur de Joseph Delorme dédiait à son père les beaux vers qu'il a publiés sous le titre de la Veillée,
Cependant Sainte-Beuve était rentré à Paris avec l'intention bien arrêtée de se créer une situation matérielle. Il avait abandonné la médecine qu'il n'avait apprise que par curiosité ; il ne pouvait pas rester plus longtemps à la charge de sa mère qui, elle-même, n'avait que de petites rentes. De quel côté allait-il s'ouvrir une carrière? La littérature, pour le moment du moins, était incapable de le nourrir. Le Globe le payait à peine, et ce n'est pas les 4oo francs que venait de lui remettre l'éditeur Delangle pour la première édition de ses poésies (i) qui pouvaient le conduire bien loin. Restait l'Université. De ce côté-là, assurément, il n'avait qu'à demander peur être servi, mais il lui faudrait débuter en province, et Loudierre, son ancien camarade de Charlemagne, s'ennuyait si fort à Evreux,où il enseignait la rhétorique, qu'il ne pouvait se faire à l'idée de quitter Paris, où le retenait je ne sais quel pressentiment d'amour et de gloire.
Pourtant il avait à la Faculté des lettres de Besançon,
(i) Correspondance de Sainte-Beuve^ t. I. Lettre à Loudierre,du 6 décembre 1828.
ET l'École romantique 89
în la personne d'Amédée Thierry, un ami dévoué qui 3*ëtail mis en tête de l'attirer près de lui, de concert ivec Théodore JoufFroy. Ce dernier surtout s'occupait ictivement de cette affaire, pensant lui être agréable, et Sainte-Beuve disait à Loudierre qu'au cas où ses démarches réussiraient il était capable d'accepter, pour ne pas e désobliger (i).
Mais Jouffroy, qui, depuis sa révocation de professeur le philosophie à TEcole normale, vivait de cours particuliers et des articles qu'il donnait au Globe, fut sur ces întrefaites réintégré dans ses fonctions, et Sainte-Beuve, :jue la perspective d'une chaire à Besançon laissait de plus en plus froid, attendit patiemment les événements.
Il lui en arriva deux coup sur coup qui décidèrent, sinon de sa vocation, du moins de son avenir! Ce fut d'abord l'apparition de son Joseph Delorme^ dont « l'histoire courte et amère » avait presque fait pleurer Victor Hugo quand il la lut en manuscrit (2), qui scandalisa le salon de la duchesse de Broglie, amena sur les lèvres de M. Guizot une comparaison toute à l'honneur de Sainte-Beuve (3) et fit scission et débats au Globe : Leroux, Jouffroy, Damiron, Lerminier, Magnin, d'une part, et, de l'autre, MM. Vitet, Desclozeaux, Duvergier, Duchâtel, Rémusat, etc.
(( N'est-ce pas glorieux et amusant ? » s'écriait-il.
L'autre événement, plus décisif encore, fut son entrée à la Revue de Paris, que venait de fonder le docteur Véron. « C'est un recueil un peu hétérogène, disait Sainte-Beuve, mais on signe ses articles en toutes lettres 6t, par conséquent, on ne répond que de ce qu'on a signé.
(i) Correspondance de Sainte-Beuve^ t. I, p. 9.
(2) Corresp. de Victor Hugo, t. I. — Lettre à Sainte-Beuve du dimanche miDuit) i8ap.
(3) M. Guizot avait dit que c'était du Werther jacobin et carabin.
QO SAINTE-BEUVE
C'est bien payé : 200 francs la feuille; c'est, entre nous, ce qui m'a décidé. J'y compte faire du xvii^ siècle. ï> " Il n'y fit pas que du xvii® siècle, quoiqu'il ait débuté par une très belle étude sur Boileau. Il y inaugura cette série de portraits qui, continués plus tard dans la Revue ^ des Deux Mondes et toujours accrus et augmentés, ont formé définitivement les Portraits littéraires^ les Portraits de femmes et les Portraits contemporains. Mais, 1 par-dessus tout, il y servit la gloire de Victor Hugo sous . toutes les formes (i). Ainsi, pour commencer, au mois , d'août 1829, lors de l'interdiction de Marion Delorme par la censure, c'est lui qui fit dans cette Revue, sous le ! voile de l'anonyme, le récit de l'audience accordée au poète par le Roi Charles X ; et de même, quelques mois i auparavant, quand fut projetée chez Gosselin l'édition I en dix volumes des œuvres complètes de Victor Hugo, c'est lui qui, sous les initiales E. T., rédigea le fameux prospectus qui a provoqué parmi les historiographes tant de recherches et de méprises et dont M. de Lovenjoul a conté l'histoire amusante dans un chapitre de son Sainte-Beuve inconnu. Car, à partir de la publication de Joseph Delorme, il se donna tout entier, il ne s'appartint plus. La maison de Victor Hugo devint la sienne: c'était le disciple préféré, le confident, l'ami en titre. Il était de toutes les lectures, de toutes les premières représentations, de toutes les fêtes. C'est Sainte-Beuve qui, lors des représentations à'Hernani, distribuait les bil-
(i) Il n'avait pas attendu jusque-là pour brûler à ses pieds Timaç^e d*uo poète qui avait été un de ses premiers cultes et auquel, par une sorte d'ironie du destin, il devait succéder à l'Âcadëmie française. Ainsi, dès \t 2omars 1827, trois mois à peine après avoir fait la connaissance de Vietor Hugo, il avait pris texte des Sept Messéniennes nouvelles de Casimir Delàvigne pour constater dans le Globe que la faveur de ce poète était déjà sur le retour et que sa rapide popularité avait dû par degrés pâlir.
ET t/ÉCOLK ÏIOMANTIOI'K QI
lets de parterre et qui rédigeait les bulletins de victoire. Il n'y avait pas d'heures pour lui. « Quand personne n'entre, lui écrivait un jour Victor Hugo, vous avez toujours droit d'entrer. » S'il s'absentait pour quelques jours, il était sûr de trouver des lettres de Victor dans toutes les villes où il s'arrêtait. A son retour il était accueilli à bras ouverts. Naturellement, au fur et à mesure qu'il s'attachait à Victor Hugo, il se détachait de Daunou et de son école. On ne peut pas servir deux maîtres à la fois, surtout quand ils sont aux antipodes de la pensée. Et donc, par un de ces changements intérieurs, dont on se défend d'autant moins, quand on s'en aperçoit, que le cœur y entre pour une bonne moitié, les idées de Sainte-Beuve qui, pendant un temps, avaient été fort tournées au philosophisme du xviii^ siècle, se modifièrent sensiblement et prirent une tournure quasi religieuse. Sans doute, comme il l'écrivait, le 26 juillet 1829, à l'abbé Barbe, son ami d'enfance, il n'aurait pas encore été, sur beaucoup de points et surtout en orthodoxie, du même avis que lui, mais il était sûr qu'ils s'entendraient déjà mieux ensemble sur les questions les plus essentielles dans la vie humaine; et là même où ils ^différeraient, ce serait de sa part, disait-il, a parce qu'il u'irait pas jusque-là, plutôt que parce qu'il irait ailleurs et d'un autre côté ».
Il avouait, du reste, que, s'il était revenu avec conviction sincère et bonne volonté extrême des idées qu'il avait dépouillées avant d'en sentir toute la portée et tout le sens, c'avait été bien moins par une marche théologique, ou même philosophique, que par le sentier de l'art et de la poésie. « Mais peu importe l'échelle^ ajoulait-il, pourvu qu'on s'élève et qu'on arrive. »
Sans doute; seulement, quand il s'exprimait de la
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sorte, Sainte-Beuve ne savait pas que la poésie et Part, de degré en degré et par une voie mystique, l'entrât-'' naîent vers un amour fatal.
II ne faut jurer de rien: la crise de mysticisme que traversa Sainte-Beuve, peu de temps après la publication de Joseph Delorme^ en est une preuve de plus ,
Nous avons vu qu'en 1827 il se disait antipathique au romantisme à cause du royalisme et de la mysticité qu'il ne partageait pas. Pour vérifier cette assertion, on n'a qu'à lire les premières lignes de son article sur les Odes et Ballades, II s'est expliqué là-dessus avec une netteté et une franchise qui ne permettent pas l'équivoque.
« ... De jeunes esprits, disait-il, nourris du Génie du Christianisme^ tournés par leur nature et leur éducation aux sentiments religieux et aux croyances mystiques, avaient pensé, à la vue de tant d'événements mémorables, que les temps marqués étaient accomplis, que l'avenir allait enfin se dérouler selon nos vœux. Tout amoureux qu'ils étaient cependant des âges chevaleresques et monarchiques, des légendes et des prouesses, le spectacle de nos exploits et de nos désastres récents, les grandes révolutions contemporaines, surtout la merveilleuse destinée de Napoléon et sa double chute les avaient fortement remués : champions du vieux temps et remplis d'affections modernes, ils étaient novateurs, même en évoquant le passé. On le vit bien dans leurs essais littéraires. Autour de deux ou trois idées fondamentales s'organisa chez eux un système complet de poésie,
ET l'École romanti^iuk q3
formé du platonisme en amour, du christianisme en nythologie et du royalisme en politique (i). »
Et Sainte-Beuve voyait dans ce système la raison pour aquelle le siècle de plus en plus ennemi de tout mysticisme s'était détourné de la jeune école poétique, se contentant de ses deux ou trois poètes favoris : Casimir Delavigne,Bérangeret M. de Lamartine à qui « la naïveté mblime de ses premières Méditations avait fait pardonaer la teinte mystique de ses croyances ».
Cette antipathie de Sainte-Beuve pour la mysticité toute littéraire du romantisme était d'autant plus curieuse ju'il avoue lui-même, dans la préface Ae^ Joseph Delorme^ g[ue, « tout jeune, une piété fervente s'était emparée de hii, mêlant quelque chose de grave et d'innocent à ses émotions précoces ». Mais la direction de Daunou, qu'il subit en sortant du collège, et surtout ses études^ de médecine, ne tardèrent pas à le convertir, car l'Ecole de Paris était alors foncièrement matérialiste. Nous avons sur ce point le témoignage précieux de Dubois (2).
Par suite de quelles circonstances, par quel enchaîne-
ent mystérieux Sainte-Beuve revint-il deux ans après aux idées mystiques de sa première jeunesse ? C'est 4'amour qui accomplit ce miracle, car à partir du jour où îl pénétra dans l'intérieur de Victor Hugo, son cœur, comme une fleur qui renaît sous la rosée du ciel, s'ouvrit du même coup à la poésie et à l'amour. Il faut croire, M ailleurs, que le charme dont il a parlé était bien captivant, puisque M. Dubois le subit dès sa première visite i Fauteur des Odes et Ballades.
Victor Hugo habitait alors un modeste réduit de la "Ue de Vaugirard.
) Le Globe du a janvier 1837.
) Voir le chap. précédent, p. 58.
« Là, dit M. Dubois, dans l'entresol d'un atelier de menuiserie, j'avais vu dans un tout petit salon, un jeune poète et une jeune mère balançant dans ses bras un enfant de quelques mois et lui enseignant à joindre ses petites mains pour la prière en face de quelques jolies copies et gravures des madones et des enfants Jésus de Raphaël. Bien que toujours un peu arrangée, la scène, cependant naïve et sincère, car les traits du cœur y perçaient à tout moment, surtout chez la jeune mère, m'avait touché et ravi. Je voulais être juste, et Técrivain libéral se promit de relever le poète monarchique de la Muse française du rang que lui assignait notre dédain un peu superbe d'héritiers légitimes de la Révolution française, car c'était là notre vraie devise, au moins notre prétention (i).»
Et voilà comment le directeur du Globe fut conquis à la cause de Victor Hugo. Dès lors, quoi d'étonnant que son jeune collaborateur, dont le cœur était encore vierge et l'esprit très impressionnable, ait été, lui aussi, touché et ravi par cette charmante scène d'intérieur?
La poésie et l'art furent, dans les premiers temps, Je' sujet principal, on pourrait dire unique, des conversations de Sainte-Beuve avec Victor Hugo. Le critique,^ désireux de s'instruire, laissait le poète parler et l'écou" * tait avec délices :
J'étais tout au poète, et son vaste discours, A peine commencé, se déroulait toujours, Parmi les jets brillants et l'écume sonore, Gomme un torrent sacré que le pasteur adore, Faisant flotter sans cesse et saillir à mes yeux Dans chaque onde nouvelle une lyre des dieux (2).
(i) Souvenirs inédits de Dubois.
(a) Le Livre d'amour : la Présentation.